archive

Archives de Tag: Jean-Marie Halleux

Couvin, le 31 mai 2017

1. Vers un Agenda rural européen [1]

Le 4 mai 2017, le responsable du développement rural au sein du Cabinet de la Commissaire européenne Corina Crețu, estimait que les fractures territoriales s’élargissent, et qu’il existe un risque que certaines régions régressent. Et Mathieu Fichter concluait qu’une approche territoriale doit s’inscrire au cœur des futures politiques européennes. Lors de cette conférence, organisée par le Comité des Régions et coanimée par notre collègue Patrice Collignon de l’association Ruralité-Environnement-Développement (RED), les parties prenantes conclurent à la nécessité d’adopter un Agenda rural européen qui puisse apporter une plus grande cohérence et une meilleure efficience aux politiques et instruments destinés aux territoires ruraux après 2020 [2]. Ainsi qu’ils l’ont noté, cet Agenda rural européen pourra s’inspirer directement de la Déclaration Cork 2.0, faite en septembre 2016 lors de la nouvelle conférence qui s’est tenue dans cette ville du sud de l’Irlande, juste vingt ans après celle de 1996. On se souviendra que cette première rencontre avait reconnu la nécessaire multifonctionnalité des territoires ruraux. Outre qu’elle insiste sur l’importance de la soutenabilité du développement, l’importance de la gestion des risques, la qualité d’une évaluation davantage fondée sur les résultats que sur les moyens, l’axe 7 de la Déclaration Cork 2.0, intitulé Activer la connaissance et l’innovation indique notamment que les territoires ruraux doivent participer à l’économie cognitive avec l’objectif d’utiliser pleinement les avancées produites par la recherche-développement. Les entreprises rurales, y compris agricoles et forestières, de tout type et de toute taille doivent avoir accès aux technologies appropriées, à la connectivité adéquate, et aux nouveaux outils de gestion pour en tirer les avantages en matières économique, sociale et environnementale. Une priorité renforcée sur l’innovation sociale, l’apprentissage, l’éducation, le conseil et la formation professionnelle est essentielle pour le développement des compétences requises [3].

2. Des partenariats villes-campagnes métropolisants

A l’heure où l’on répète à l’envi qu’il n’est de talent, d’innovation, d’intelligence et donc de développement que dans les villes, où on loue le rôle unique des métropoles [4], ces initiatives sont réconfortantes, tout comme celles, innovantes et concrètes, qui ont été préparées pour le redéploiement de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les unes et les autres s’inscrivent dans une logique de dépassement des schémas anciens. Comme le soulignait le Rapport Habitat III des Nations Unies, réalisé en vue de la conférence qui s’est tenue à Quito en octobre 2016, la réalisation du développement durable se fera d’autant plus aisément si nous rompons avec la séparation politique, sociale et géographique entre espaces urbains et ruraux et si nous reconnaissons et comprenons la continuité entre développement urbain et développement rural [5]. Ce partenariat entre ville et campagne prend la forme d’une complémentarité, réfléchie et volontariste, sinon d’une alliance. Il est de nature à réduire le corollaire de la puissance que tente d’accumuler les systèmes urbains sur les plans technologique, économique, financier, politique et culturel, et que Michel Lussault a bien souligné : leur vulnérabilité. Le géographe français notait que cette vulnérabilité est redoutable, car elle est systémique, au sens où la moindre anicroche locale, parfois infime en apparence peut avoir, dans certaines conditions, des effets globaux concernant des domaines fonctionnels et des environnements spatiaux bien au-delà de celui (ou de ceux) d’origine [6].

Ainsi, le Rapport Brundtland lui-même soulignait-il cette logique de réciprocité : si le destin d’une ville dépend essentiellement de la place qu’elle occupe dans le tissu urbain, national et international, il en est de même de la trajectoire de l’arrière-pays, avec son agriculture, ses forêts et ses industries extractives, dont dépendent les agglomérations urbaines [7]. Les villes comme les campagnes subissent des transitions conjointes dont les effets se cumulent. Sur la plupart des espaces européens – et c’est particulièrement le cas en Wallonie – les civilisations rurales et urbaines chères à Marc Bloch [8], dont je n’ai pas oublié les leçons, s’entremêlent. La dénaturation explicite de la terre par l’industrialisation des pratiques agricoles, la désindustrialisation chaotique du monde rural, entreprise chez nous depuis la fin du XVIIIème siècle, avec ses effondrements et ses résurgences, très visibles dans ce territoire de l’Entre-Sambre-et-Meuse, appellent la fin de la ruralité comme système de sens. Ou, pour le dire autrement, de déruralisation des sociétés [9]. Avec cette forme de réponse qui fait que, comme le soulignait déjà Jacques Levy voici quinze ans, les campagnes florissantes sont celles qui attirent les touristes et conforment le paysage à ce qu’ils en attendent [10]. Quelle activité d’aujourd’hui est-elle d’ailleurs davantage porteuse d’intelligence et de virtualité que celle du tourisme, vecteur de développement économique, fondé à la fois sur le patrimoine, la culture, adoptant toutes les formes des envies et besoins qu’il génère ?

3. L’innovation, au cœur des territoires ruraux européens

Tels que nous les percevons, les territoires ruraux européens innovants partagent des caractères communs.

  • Ce sont des territoires volontaristes, qui prennent eux-mêmes des initiatives et construisent des politiques collectives, c’est-à-dire des stratégies de gouvernance qui dépassent largement les politiques publiques, car elles impliquent directement les acteurs dans leur co-construction, leur mise en œuvre ainsi que leur évaluation.
  • Ce sont des territoires qui conquièrent leur place dans une nouvelle géographie métropolisante, qui favorise l’accès aux réseaux et marchés européens et mondiaux, par des stratégies de réseautage dense, d’attractivité, de compétitivité et de cohésion, de spécialisations territoriales et polycentriques, de connectivités internes et externes.
  • Ce sont des territoires qui s’articulent sur des milieux et réseaux innovateurs : on pense bien entendu aux clusters, aux pôles de compétitivité ou aux jardins d’innovation, sur le modèle de l’Innovation Garden Espoo en Finlande, dans lequel les processus d’incubation d’entreprises peuvent se réaliser. L’objectif est de faire s’élever le niveau de capital renouvelable (que l’on peut renouveler, de renouveau et d’innovation) de ses organisations, de ses territoires et de ses citoyens [11], de contribuer au bien-être de sa région, mais aussi au-delà, dans un monde sans frontières [12].
  • Ce sont des territoires hybrides, multifonctionnels et durables. Le latin ibrida, désigne ce qui est produit du sanglier et de la truie, bâtard, sang mêlé [13]. Des territoires où les langues différentes sont utilisées, dans lesquels on mélange les cultures. Ce sont des territoires de marges, de frontières, d’accueil, d’immigration, de coopération, porteurs de diversité, de créativité, de résilience et d’harmonie.

L’innovation passe surtout par trois reconfigurations : une reconfiguration territoriale de niveau régional, une reconfiguration sociale, une reconfiguration en compétitivité.

3.1. Une reconfiguration territoriale de niveau régional

Les multiples facettes des espaces ruraux en Wallonie ont été mises en évidence par la Conférence permanente du Développement territorial (CPDT) à partir d’une série de variables et de leurs indicateurs. Cet examen attentif de la configuration territoriale wallonne a permis de déterminer dix aires différenciées en fonction de plusieurs critères tels que proximité aux centres urbains, de leurs dynamiques, de leur densité de population, sols, etc. Les contours de ces espaces peuvent varier selon les caractéristiques. L’Entre-Sambre-et-Meuse namuroise y apparaît bien dans une aire réunissant, selon les chercheurs, des communes rurales à densité de population faible, qui ont peu de rayonnement en dehors d’elles-mêmes, avec des dynamiques d’urbanisation en déclin ou modérée, une couverture boisée supérieure à la moyenne wallonne ainsi qu’une offre importante en hébergement touristique [14]. Ce dernier facteur étant par ailleurs en forte mutation puisque l’arrondissement de Philippeville est désormais déserté par les hôtels au profit d’autres modèles d’hébergement.

Ce découpage montre l’importance d’un premier axe horizontal Haine-Sambre-Meuse-Vesdre, né de la Révolution industrielle du XIXème siècle, entouré de communes rurales ou semi-rurales. Un second axe vertical Bruxelles-Namur-Arlon-Luxembourg, dit lotharingien, prolonge vers le sud et Namur (Axud) l’aire métropolitaine bruxelloise, puis entre très progressivement dans l’aire d’influence de Luxembourg. Quatre aires se déclinent en dehors de ces deux grands axes.

Pourrait s’ajouter un axe volontariste de développement économique et social, construit sur base de l’achèvement autoroutier E420-A304 [15], Bruxelles-Charleville-Mézières et Reims, vers Paris ou Lyon. Cet axe franco-belge et franco-wallon a été perçu comme potentiellement dynamique tant depuis les travaux prospectifs menés dans le cadre de Charleroi 2020 en 2005-2007 que dans les examens territoriaux menés avec l’OCDE pour le Conseil régional de Champagne-Ardenne en 2001-2002 [16]. Dans cette perspective, la Wallonie se reconfigurerait autour d’un A dont la pointe N est Bruxelles, les pointes sud Reims et Luxembourg, la barre s’étendant de Lille à Cologne.

Découpage spatial des espaces ruraux wallons

Marie-Françoise GODART (CPDT), Intelligence territoriale wallonne 30.11.2015. (Axes ajoutés par PhD)

 

3.2. Une reconfiguration sociale

Évolution 2008-2014 du taux de chômage BIT

SDT Avant-projet d’analyse contextuelle, 2016. (Axe ajouté par PhD)

La carte de l’évolution du taux de chômage entre 2008 et 2014, réalisée par la CPDT dans le cadre de la préparation du futur Schéma de Développement territorial wallon (SDT), laisse également apparaître un autre axe, diagonal auquel il s’agit de répondre rapidement et qui justifie pleinement les efforts déployés. Cet axe, formé de communes où le taux de chômage dépasse les 13%, et qui prend sa source dans le territoire de l’Entre-Sambre-et-Meuse namuroise, se déploie vers le nord-est en direction de la Haute-Meuse, puis directement vers Verviers. Cet axe de décohésion pose des questions de redéveloppement économique liées au marché du travail, à la formation, à la Recherche-Développement. Le diagnostic prospectif posé par PRO TE IN (Michaël Van Cutsem) et Comase (Marc Crispin) ne les a pas éludées. La réflexion menée sur cette base a ouvert des chantiers qu’il conviendra de mener à bien en mobilisant l’ensemble des acteurs du territoire. Au delà de ce dernier, l’existence même de cet axe périlleux doit être pour nous un moteur déterminant et urgent de l’action.

 

3.3. Une reconfiguration en compétitivité

Dynamique d’intégration dans les Pôles de compétitivité

Pierre-François Wilmotte, Ulg, 2014, vol. 2. (Extrait)

Les enjeux de la R&D et de la formation sont évidemment fondamentalement liés à la question de la compétitivité. Ils sont doublement en relation avec la volonté politique des implantations des établissements et centres de recherches, mais aussi, bien entendu avec le volontarisme territorial. Ce volontarisme s’exprime au travers des entreprises, des organisations ainsi que des institutions publiques, et en premier lieu des communes. Cette articulation se fait au travers d’un développement territorial contractualisé avec la Région et l’Europe. La carte de la localisation des membres anciens et actuels des six pôles de compétitivité wallons, réalisée en 2014 par Pierre-François Wilmotte sous la direction de Jean-Marie Halleux, professeur de géographie économique à l’Université de Liège [17], fait apparaître une aire de concentration des entreprises et centres de recherches ainsi que, par contraste, des parties à l’écart de ce pentagone wallon à l’instar du pentagone européen décrit par ORATE-ESPON 3.2. Cette aire de compétitivité wallonne s’appuie, dans une configuration minimaliste sur un Brabant wallon étendu, délimité par Bruxelles, Wavre, Liège, Namur et Charleroi. Sa version étendue atteint Mons, voire Tournai ou Mouscron. A quelques rares exceptions, tous les espaces au sud de la dorsale wallonne sont exclus de cette logique.

Les petites et très petites entreprises localisées en nombre au sein des espaces ruraux participent au développement économique des zones rurales. Elles sont potentiellement intégrables à la politique des pôles de compétitivité ou de futurs jardins d’innovation. Cela nécessite néanmoins pas mal de volontarisme et une dynamique de contractualisation interterritoriale. Comme le note Magali Talandier, des espaces de faible densité peuvent aussi être des espaces d’innovation et de développement basé sur une économie cognitive [18].

Conclusion : trois atouts d’un développement territorial contractualisé avec la Région et l’Europe

Trois atouts peuvent être mis en évidence afin que les territoires ruraux puissent faire face à leurs défis.

  1. Une démarche ascendante qui part vraiment des entreprises, organisations et administrations locales, en valorisant les ressources endogènes et les solidarités.
  2. Une approche intégrée qui favorise les synergies entre acteurs et permet des additionnalités entre les pouvoirs publics des différents niveaux de responsabilité et des différents domaines d’action.
  3. Des partenariats et pactes métropolitains, interterritoriaux et transfrontaliers destinés à développer des systèmes territoriaux d’innovation et/ou des jardins d’innovations performants, et à s’inscrire résolument dans les marchés européens et globaux.

On le voit, ces atouts ouvrent des logiques alternatives à un développement métropolitain qui ne serait qu’urbain. Ils permettent de poursuivre l’idée que c’est la Wallonie toute entière qui, constituant un réseau dense et serré de laboratoires et centres de recherches, universités et hautes écoles, centres de formation et entreprises de pointe, s’inscrit dans une métropolisation efficace et ouverte sur ses voisins, sur l’Europe et le monde.

« Wir müssen selber für unsere Zukunft kämpfen, als Europäer, für unser Schicksal. » Nous devons lutter pour notre propre avenir, comme Européens, pour notre destin, a proclamé avec raison la Chancelière Angela Merkel, au lendemain du G7 de cette fin mai 2017 [19].

De même, ici dans l’Entre-Sambre-et-Meuse namuroise, disposant désormais des atouts de notre vision prospective et de notre stratégie, comme en Wallonie, il nous faut avant tout compter sur nos propres dynamiques, et serrer la main des contractualisations interterritoriales verticales avec la Région et sceller des alliances horizontales avec les partenaires qui veulent avancer conjointement, de tous les côtés de ce territoire en renouveau. En commençant bien entendu par l’Ardenne française.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 

[1] Intervention à l’événement de présentation du plan stratégique et de mobilisation des acteurs de la prospective territoriale Entre-Sambre-et-Meuse namuroise (Essaimage), à l’initiative du Bureau économique de la Province de Namur, accompagné par les bureaux de conseil COMASE et PRO TE IN, Couvin, 31 mai 2017. Plan stratégique pour l’Entre-Sambre-et-Meuse, Namur, BEP-Comase-Pro Te In, Mars 2017.

http://www.bep.be/actualites/essaimage-50-projets-redressement-de-entre-sambre-et-meuse-namuroise/http://www.bep.be/actualites/essaimage-50-projets-redressement-de-entre-sambre-et-meuse-namuroise/

[2] « Mathieu Fichter, responsible for rural development within Commissioner Corina Crețu’s cabinet: « Territorial divides are widening, and there is a risk that some areas may move backwards. A territorial approach must be at the heart of future European policies« . http://cor.europa.eu/ro/news/Pages/Un-Agenda-rural-europeen-pour-renforcer-UE-et-concretiser-Cork-2-0.aspx Il faut noter que la stratégie 2014-2020 de la Commission est fondée sur trois axes : d’abord, favoriser la compétitivité de l’agriculture, ensuite garantir la gestion durable des ressources naturelles et la mise en œuvre de mesures visant à préserver le climat, enfin assurer un développement territorial équilibré des économies et des communautés rurales, notamment la création d’emplois et leur préservation.

[3] Cork 2.0, A better Life in Rural Areas, European Conference on Rural Development, Luxembourg, Publications Office of the European Union, Sept. 2016. http://enrd.ec.europa.eu/sites/enrd/files/cork-declaration_en.pdf

[4] Corina CRETU, Commissioner for Regional Policy, Cities are leading the way to a more innovative, inclusive and sustainable future, in The State of European Cities 2016, Cities leading the Way to a better future, p. 9, Brussels, European Commission, 2016.

[5] Achieving sustainable development is more likely if there is a shift from the political, social and geographical dichotomy between urban and rural areas; and the recognition and understanding of the continuum of urban and rural development. Urbanization and Development Emerging Futures, World Cities Report 2016, p. 35, Nairobi, UN Habitat, 2016.

[6] Michel LUSSAULT, L’avènement du monde, Essai sur l’habitation humaine de la Terre, p. 229, Paris, Seuil, 2013.

[7] Our Common Future, Report of the World Commission on Environment and Development, UNEP, 1987, A/42/427. http://www.un-documents.net/wced-ocf.htm.

[8] Marc BLOCH, Les caractères originaux de l’histoire rurale française (1931), Paris, A. Colin, 1968. http://classiques.uqac.ca/classiques/bloch_marc/histoire_rurale_fr_t1/bloch_caracteres_t1.pdf

[9] Jacques LEVY, Rural, dans J. LEVY et M. LUSSAULT dir., Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, p. 808, Paris, Belin, 2003.

[10] Ibidem, p. 809.

[11] Pia LAPPALAINEN, Markku MARKKULA, Hank KUNE eds., Orchestrating Regional Innovation Ecosystems, p. 15, Aalto University, 2015.

[12] Philippe DESTATTE, Quel nouveau tissu industriel pour la Wallonie ? dans En Question, Trimestriel du Centre-Avec, n°119, Oct-nov-déc. 2016, p. 7-13. – Développé sous le titre Des jardins d’innovations : un nouveau tissu industriel pour la Wallonie ?, Blog PhD2050, Namur, 11 novembre 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/11/11/ntiw/

[13] Alain REY, Dictionnaire historique de la langue française, p. 1760, Paris, Le Robert, 2006.

[14] Marie-Françoise GODART et Yves HANIN dir., Défis des espaces ruraux, Rapport scientifique intermédiaire, R3, 2014-2015, p. 152 sv, Namur, CPDT, Avril 2015, 161 p.

http://cpdt.wallonie.be/sites/default/files/cpdt_rf_octobre_2015_annexe_r3.6_rsintermediaire_0.pdf

[15] http://routes.wikia.com/wiki/Autoroute_fran%C3%A7aise_A304_%28Projet%29

[16] Ph. DESTATTE, Coopération transfrontalière, Un point de vue [wallon], Intervention au séminaire de l’OCDE Développement des régions intermédiaires, Une perspective pour la Région Champagne-Ardenne, Conseil régional de Champagne-Ardenne, Chalons en Champagne, 13 avril 2001.

[17] Pierre-François WILMOTTE, L’organisation spatiale des pôles de compétitivité en Wallonie, Vers une nouvelle géographie économique du territoire wallon ?, 2 vol., Liège, ULg, 2014.

[18] Magali TALANDIER, (In)capacité métropolisante de l’économie de la connaissance, dans Elisabeth CAMPAGNAC-ASCHER dir., Economie de la connaissance, Une dynamique métropolitaine ?, p. 19, Antony, Ed. du Moniteur, 2015.

[19] Merkels Bierzeltrede Jeder Satz ein Treffer, in Der Spiegel online, 29.05.2017. http://www.spiegel.de/politik/deutschland/angela-merkel-das-bedeutet-ihre-bierzelt-rede-ueber-donald-trump-a-1149649.html

Publicités

Mons, le 8 décembre 2016

 Ce texte constitue la mise au net des quelques éléments conclusifs qu’il m’a été demandé de tirer aux côtés de Mme Annick Fourmeaux, directrice générale, et M. Christian Bastin, directeur, DGO Aménagement du Territoire, Logement, Patrimoine et Energie du Service public de Wallonie, lors de la conférence 2016 de la Conférence permanente du Développement territorial (CPDT) portant sur l’analyse contextuelle du territoire wallon, tenue au Palais des Congrès de Mons, ce 8 décembre 2016.

1. Développement territorial, soutenabilité et prospective

Poser la question de la prospective dans la construction d’un futur Schéma de Développement territorial (SDT) pour remplacer le Schéma de Développement de l’Espace régional (SDER) de 1999, c’est d’abord revenir sur la définition du développement territorial. Si l’on perçoit bien, avec Bernadette Mérenne-Schoumaker, Catherine Guy et Guy Baudelle le développement territorial comme un processus volontariste cherchant à accroître la compétitivité des territoires en impliquant les acteurs dans le cadre d’actions concertées généralement transversales et souvent à forte dimension spatiale [1], on comprend mieux que construire un SDT, c’est contribuer fondamentalement non pas à simplement aménager, à faire son ménage, à ranger ses affaires, mais à transformer le territoire régional en mobilisant ses ressources. Ce développement territorial doit être soutenable, c’est-à-dire en recherche d’une harmonie entre les différentes composantes du système qu’il met en mouvement. Il doit aussi fondamentalement s’inscrire à la fois dans le temps long de réponse aux besoins des générations futures et accorder toute l’attention requise aux plus démunis.

Au-delà du diagnostic, qui consiste à observer les éléments du système et leurs évolutions, il est nécessaire de considérer l’articulation avec la prospective. Celle-ci se fait quasi naturellement pour autant qu’on ne conçoive pas cette dernière, comme on le fait trop souvent, comme une sorte de prévision améliorée. Véritablement, la prospective – ainsi que l’a pensé Gaston Berger, puis reconceptualisé notre collègue Chloë Vidal, directrice de recherche à l’Institut Destrée, dans sa thèse de doctorat -, est une pratique dont la finalité est normative, orientée vers le travail des valeurs et la construction d’un projet politique [2]. Ainsi, la question de la prospective du SDT devient-elle celle de savoir quelle est notre vision de l’avenir de la Wallonie. Que voulons-nous faire ensemble ? Et comment allons-nous le faire, puisqu’il n’est de prospective que stratégique. Cela signifie que, contrairement à ce qui se fait souvent ailleurs, en prospective, on ne fait pas découler linéairement la stratégie du diagnostic. Ceux qui pratiquent la prospective savent que la stratégie s’arrime, d’une part, à des enjeux de long terme. Ceux-ci sont subjectifs, car choisis parmi l’ensemble des enjeux, parce que l’on désire s’en saisir, mesurant leur importance et aussi la capacité qui est la nôtre de pouvoir avoir une influence directe ou indirecte sur leur évolution. D’autre part, cette stratégie s’arrime à la vision de long terme que nous voulons atteindre et que nous avons fait nôtre, collectivement et individuellement. Ce double arrimage fonde une trajectoire robuste qui est porteuse de sens, et donc de volonté d’action.

2. La trajectoire régionale actuelle

Aborder la question de la prospective dans la construction d’un futur Schéma de Développement territorial (SDT), c’est ensuite, nous interroger, comme l’ont fait fort adéquatement nos collègues de la Direction de la Prospective et des Stratégies régionales des Hauts-de-France, Philippe Petit et Benoît Guinamard, sur la trajectoire actuelle de la Région. Nos régions ont en commun qu’il s’agit pas de n’importe quelle trajectoire, il s’agit de trajectoires de rattrapage. Cela signifie que l’on ne peut pas simplement aménager un jardin qui aurait été construit pour nous et qui continuerait à fleurir et à donner des fruits sui generis, mais que nous devons rompre avec une large partie de notre passé pour nous assurer d’un futur qui sera plus fructueux. Pour faire référence à une interrogation du Professeur Bernard Pecqueur, nous ne pouvons absolument pas considérer que notre situation est la même que si nous n’avions rien fait depuis vingt ans. Nos entreprises, nos gouvernements, nos administrations, nos divers acteurs ont beaucoup investi, ont développé de réels efforts de stratégie, ont commencé à transformer le système et à changer la culture. Si nous n’avions rien fait, nous serions sur une autre trajectoire encore, nous serions en bien plus mauvais état, en si mauvais état que nous aurions poursuivi notre chute, notre déclin. Alors, effectivement, nous ne donnerions pas cher de la peau de la Wallonie. Mais ce n’est pas le cas. Néanmoins, notre stagnation, rappelée par Jean-Marie Halleux, n’est pas récente. Il s’agit d’une stagnation inscrite dans le long terme puisque les chiffres du PIB par habitant, que l’on le compare à l’Europe ou à la Belgique, montrent que nous nous stabilisons depuis 1995 sans parvenir à nous élever au-dessus de 75 % de la moyenne belge, ou de 25% du PIB national, ce qui représente la même chose. Compte tenu de ce qui a été montré dans le diagnostic territorial, notamment par Alain Malherbe et Bruno Bianchet, notre objectif prioritaire consiste bien à recréer les conditions de redéploiement de l’activité et d’une lutte particulièrement urgente contre la décohésion sociale et territoriale de la Wallonie, qui peuvent générer la perte de sens et le terrorisme. Il s’agit pour nous de mettre en place les leviers qui permettront de répondre aux questions qui nous sont posées.

3. Des faits territoriaux très têtus

Enfin, aborder la question de la prospective dans la construction d’un futur Schéma de Développement territorial (SDT), c’est – Yves Hanin – l’a souligné d’emblée, surmonter le déficit d’informations statistiques fiables qui affecte l’ensemble de nos travaux en Wallonie. Et ce qui est paradoxal, c’est que nous constatons que ce déficit s’accentue depuis dix ans alors que nous disposons d’outils spécifiques pour répondre à cette question, je pense à l’IWEPS notamment, que la Région wallonne a créé et pilote. L’IWEPS, qui est une institution dont nous apprécions les chercheurs, et dont j’avais espéré la fondation comme outil interdépartemental de l’Administration wallonne. Peut-être faudrait-il laisser à cette institution davantage de latitude pour répondre en toute indépendance à ses missions de base ?

C’est Charles de Gaulle qui disait qu’il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. Une autre manière de dire que les faits sont très têtus. Je vais en donner trois exemples.

Le premier porte sur la question de l’accroissement de la population wallonne telle que les élus continuent à la percevoir à travers les analyses du Bureau fédéral du Plan. Ainsi que nous l’avons mise en évidence avec le groupe de démographes de Demoster, l’explosion démographique que l’on nous annonce en Wallonie, qu’elle culmine à 360.000 habitants ou à 400.000 habitants supplémentaires à horizon 2035 sera toute relative, puisque ce rythme d’accroissement correspond à celui que nous avons connu de 1989 à 2013, c’est-à-dire de 0,4% en moyenne [3]. La trajectoire du BfP n’étant d’ailleurs qu’une parmi les alternatives possibles puisque, nous l’avions écrit, des évolutions de la guerre en Syrie ou des événements en Belgique pourraient durcir les conditions d’accueil des réfugiés et des migrants.

Le deuxième exemple peut être donné sur la question de la cohésion sociale et en particulier sur l’inquiétante évolution des NEETs (Not in Employment, Education or Training), les jeunes de 15 à 24 ans qui ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation. Ces données, recueillies à partir de l’enquête sur les forces de travail SPF ETCS – Eurostat sont particulièrement inquiétantes pour les dernières années. En 2015, la Wallonie se situe à 15 %, en nette hausse par rapport à 2014 (14,7 %) pour une moyenne belge de 12,2 % et européenne de 12 %. Cela signifie que 15 % des jeunes de 15-24 sont en perdition. Si on se focalise, comme le fait l’IWEPS, sur la tranche d’âge 18-24, on atteint 19% en 2015, avec des moyennes européenne et belge de 16% [4].

La ventilation sur les régions NUTS 2 montre l’évolution inquiétante du Hainaut et de Liège, ces deux provinces voyant croître les jeunes en décrochage en passant respectivement de 17,4 % à 18,3 % et de 14,3 % à 15,6 %, Liège ayant dépassé la moyenne wallonne en 2014 et continuant à s’en écarter plus fortement en 2015.

NEET_Wallonie_NUTS2_2016

Le travail d’extraction et de contrôle de ces données reste difficile et leur robustesse peut être mise en discussion. Cela signifie que nous avons un grand besoin de pédagogie en même temps que d’informations en les déclinant sur les territoires sur lesquels nous travaillons. Aux niveaux NUTS 2 ou 3, bien sûr, mais aussi de manière plus fine, par exemple sur des espaces d’action – pour reprendre la terminologie du Professeur Jean Ruegg : sur des territoires comme Charleroi Sud Hainaut, la Wallonie picarde, le Cœur du Hainaut ou la Pays de Famenne.

Mon troisième exemple se veut une inquiétude prospective sur la disparité territoriale des efforts de Recherche-Développement dans les territoires wallons. En effet, Le calcul de l’intensité de R&D par NUTS 2 casse l’idée d’une Wallonie s’alignant, avec 2,9 % sur l’objectif de Lisbonne des 3 % du PIB investis en Recherche-Développement et poursuivi dans Europe 2020. C’est la surperformance du Brabant wallon (4342 euros par habitant en 2013, dernières données Eurostat mises à jour le 30 novembre 2016) qui permet le relativement bon résultat wallon comparé à la moyenne européenne EU28 = 542 € sinon à la moyenne belge 855 €/hab. Là où le bât blesse, ce sont les chiffres des autres provinces wallonnes, respectivement à 406 € pour Liège, 315 € pour le Hainaut, 192 € pour Namur et 52 € pour la province de Luxembourg, qui elles sont bien sous la moyenne européenne [5].

2009 2010 2011 2012 2013
Wallonie 513,6 549,7 615 714,9 743,6
BW 2.453,7 2.557,4 2.962,3 4.197,8 4.342,4
Hainaut 269,4 318 339,9 300,9 315,3
Liège 339,3 363,5 395,8 381,3 405,9
Luxembourg 64,4 69,4 86,9 59,1 52
Namur 288,7 273,8 290 190,8 191,5

Eurostat, 20/11/2016.

Si on pense que ces investissements en R&D constituent la source du redéploiement de notre système d’innovation, et donc de nos entreprises, au travers notamment des pôles de compétitivité, nous avons des raisons de nous inquiéter, et pas seulement en matière de cohésion territoriale. Sans oublier, bien entendu, que les effets du BREXIT peuvent se manifester dans le Brabant wallon et que le risque existe que, demain, nous pleurions sur GSK comme aujourd’hui nous nous lamentons sur Caterpillar.

Ainsi, ces questions territoriales interrogent le système d’innovation et les pôles de compétitivité. Même si le Délégué spécial Alain Vaessen nous a dit à Louvain-la-Neuve que ces pôles étaient déterritorialisés, nous avons vu, au travers des cartes présentées par Jean-Marie Halleux – en particulier celles issues des travaux de Pierre-François Wilmotte – qu’il y avait bien localisation. Mais, ce que ces travaux de l’Université de Liège nous montrent aussi c’est que les frontières arrêtent, comme en France, l’extension de ces pôles qui ne sont finalement que très peu transfrontaliers et interrégionaux, ce qui nuit précisément à la compétitivité que veut encourager le développement territorial. Cette remarque démontre, si besoin en est la faiblesse d’une stratégie de développement territorial qui se fonderait essentiellement sur des pôles métropolitains extérieurs, comme celle qui a été menée depuis la représentation du SDER 1999. Si vraiment, comme beaucoup le disent, depuis Richard Florida, les métropoles sont les phares du développement technologique et économique, qu’attendons-nous dès lors pour en créer une ou deux en Wallonie à la hauteur de nos ambitions ? Ma conviction, c’est que cet effort ne pourra se faire que par a very strong deal entre Charleroi et Liège, polarisant une série de villes moyennes, de Tournai à Verviers et de Marche à Louvain-la-Neuve, orientées vers les deux pôles principaux. Nous avons besoin pour cela d’un leadership fort qui parvienne à imposer un accord de la même force ou de la même nature que celui qui fut jadis signé par Albert Frère et Julien Charlier pour rapprocher en 1981 les sidérurgistes et syndicalistes carolorégiens et liégeois. Ces stratégies ne peuvent, on le voit, n’être que pensées territorialement.

Conclusion : un SDT véritablement porté

Je conclurai sur l’interdépendance et la complémentarité de la Région et de ses territoires.

Le fait que le Ministre Carlo Di Antonio, son Cabinet, son Administration aient décidé d’activer la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne pour réfléchir de manière prospective en portant notre regard sur le prochain Schéma de Développement de l’Espace territorial, indique leur volonté d’un fort dialogue entre la Région et les territoires pour construire le prochain SDT. Cela signifie qu’une bonne partie des réponses qui vont être apportées aux enjeux vont l’être au niveau territorial. Et si vous regardez ce qui se passe en France pour comprendre ce type de relations, vous verrez qu’un Pacte Etat-Métropoles vient d’être formalisé le 6 juillet 2016 sur l’innovation au cœur du développement territorial [6]. Donc, à Paris, le Commissariat général à l’Egalité des Territoires (CGET), héritier de la DATAR, parle d’encapaciter les territoires (empowerment), c’est-à-dire aider les territoires pour qu’ils deviennent à même de réfléchir. En Wallonie, je pense que, compte tenu de l’expérience de terrain accumulée par les territoires depuis une dizaine d’années, du Luxembourg, à la Wallonie picarde et probablement sur la province de Liège, ce sont les territoires qui pourraient faire bénéficier la Région de leurs expériences pour créer de nouveaux modes de gouvernance et monter des stratégies de développement territorial adéquates.

Si cette dynamique – qui a été voulue par le Ministre en charge du Développement territorial – permet de mettre en place ce dialogue constructif, chacun mesure l’importance de cette démarche. L’idéal serait d’ailleurs qu’elle puisse déboucher sur une première contractualisation. Cela signifie qu’on puisse faire en sorte que ce schéma implique chacune et chacun, chaque territoire et chaque acteur, c’est-à-dire que tous ceux qui auront contribué à le construire puissent le signer en s’engageant à le mettre en œuvre à son niveau. Ce serait évidemment l’idéal.

Ce qu’il faudrait, c’est un signal. Un signal clair du Ministre Carlo Di Antonio, comme l’a fait dernièrement le Président Xavier Bertrand pour le SRADDET des Hauts de France, au lancement duquel j’ai assisté au Conseil régional, à Lille, le 10 novembre dernier. Que le Ministre puisse venir nous dire : « vous savez, le SDT, c’est pour moi et mes collègues du Gouvernement wallon, un document essentiel qui doit donner un nouveau souffle aux territoires wallons dans une logique de renforcement du projet socioéconomique de la Wallonie. Je compte sur vous tous pour le réaliser et je compte sur vous tous pour le mettre en œuvre. Ce que nous allons construire ensemble, nous allons le porter ensemble, à la fois à partir des territoires et à partir de la Région. »

Si nous arrivons à créer cette dynamique, nous transformerons vraiment cette Wallonie. A partir de territoires en action, nous créerons une région en action, et nous articulerons les deux, ce qui découplera nos forces et permettra à la fois de répondre à nos enjeux de long terme et à atteindre la vision d’un futur plus souhaitable et plus soutenable.

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Guy BAUDELLE, Catherine GUY et Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe, Concepts, enjeux et débats, p. 18, 246, Rennes, PuR, 2011.

[2] Chloë VIDAL, La prospective territoriale dans tous ses états, Rationalités, savoirs et pratiques de la prospective (1957-2014), p. 31 et 95, Thèse de doctorat, Lyon, Ecole normale supérieure, 2015.

[3] DEMOSTER, Pour bien évaluer l’afflux des réfugiés et migrants, dans L’Echo, 12 février 2016, p. 11. Demoster rassemble Anne Calcagni, André Lambert, Louis Lohlé-Tart, Michel Loriaux, Louis Lohlé-Tart et Ph. Destatte.

[4] 18-24 ans en situation de NEET, Fiche I009-NEET, 1/09/2016. https://www.iweps.be/sites/default/files/Fiches/i009-neet-092016_full1.pdf

[5] Total intramural R&D expenditure (GERD) by sectors of performance and NUTS 2 regions. Last update 20/11/2016.

http://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/show.do?dataset=rd_e_gerdreg&lang=en

[6] Pacte État-Métropoles : l’innovation urbaine au cœur du développement territorial, Paris, Juillet 2016, 4 p. http://www.cget.gouv.fr/sites/cget.gouv.fr/files/atoms/files/en-bref-22-cget-07-2016.pdf