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Liège, Palais des Congrès, le 21 janvier 2016 [1]

Il serait particulièrement prétentieux de vouloir conclure cette journée du 80ème anniversaire du Grand Liège : de brillants exposés comme celui d’Alain Malherbe du CREAT (UCL), deux panels tournés sur l’avenir de Liège à l’horizon 2037 aussi riches que celui sur le développement piloté par Jacques Pélerin, président du Comité exécutif du GRE-Liège, et celui sur l’attractivité piloté par Philippe Suinen, de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Wallonie et de l’Institut Destrée. Beaucoup de personnalités de premier plan se sont exprimées, du monde de la recherche, de la formation et surtout de l’entreprise.

Je rappelle que ces tables rondes voulaient répondre aux deux enjeux suivants. D’une part, comment améliorer les performances socio-économiques de la province de Liège pour qu’elle devienne une locomotive du développement wallon et, d’autre part, comment capter une partie des flux de l’économie globalisée vers une métropole qui se donne une véritable vocation régionale, nationale et internationale ?

Premier constat : la réflexion s’est déroulée dans une logique véritablement prospective, ainsi que le souhaitait le président du Grand Liège, l’ancien ministre Michel Foret. Avec une philosophie prospective puisque les panellistes ont réfléchi à l’intérêt de travailler en prenant en compte le long terme dans les politiques collectives et en affirmant l’importance de mener à bien ce type de réflexion. François Fornieri, CEO de Mithra Pharmaceuticals, a d’ailleurs dit le contraire de ce qu’on soutient généralement lorsqu’on parle des entreprises qui auraient « le nez dans le guidon », les entreprises seraient mangées par le quotidien, les entreprises qui ne sauraient pas réfléchir au long terme. François Fornieri nous a donné une leçon salutaire et destinée également aux services publics : chez Mithra les équipes réfléchissent à l’horizon 2040, ce qui est fondamental en termes d’anticipation, mais aussi de stratégie. On a toujours peur des horizons lointains, or il est nécessaire d’avoir un appétit pour ces horizons.

Le mandat qui nous avait collectivement été confié par le Grand Liège consistait à estimer quelle bonne décision nous avions à prendre aujourd’hui pour que Liège puisse peser, voire puisse continuer à exister, demain avec sa vocation, sinon son ambition, de pôle métropolitain.Nous le savons et tant Alain Malherbe que moi-même, dans notre introduction, avons mis la pression sur certains, en rappelant que, parmi les réels efforts qui sont faits, au sein de la dynamique qui existe à Liège, il faut oser regarder un certain nombre de choses difficiles. Le diagnostic nous renvoie aujourd’hui tant des images positives que des images négatives. Les positives doivent nous inciter à persévérer dans les démarches entreprises tandis que les négatives doivent nous pousser à ouvrir autant de chantiers pour remédier aux difficultés constatées.

Dès lors, en réfléchissant à 2037, nous ne nous inscrivons pas du tout dans une tentative de faire de la science-fiction, sauf si nous prétendions vouloir connaître et dire l’avenir, ce que personne n’a voulu faire parmi les intervenant-e-s. Deux exemples pertinents ont été donnés : le premier est l’expérience du pôle Image pour laquelle Philippe Reynaerts, directeur de Wallimage, a expliqué que, au travers de cette initiative en cours, nous étions en train de préparer des emplois à l’horizon de cinq ans ou de dix ans. Là, nous agissons fortement sur 2037 à partir de 2017. Nous ne tentons pas un Hollywood-sur-Meuse, nous sommes en train de créer un pôle d’activités avec des moyens réduits et des technologies légères qui sont aussi les atouts du XXIème siècle.

L’autre exemple est celui des éoliennes. « Nous aurions pu être de grands constructeurs d’éoliennes » a dit Grégory Reichling, administrateur délégué de Citius Engineering, président d’Agoria Liège-Luxembourg, à la suite des déclarations récentes du ministre-président Paul Magnette [2]. En s’interrogeant de cette manière-là, on fait ce qu’on appelle de la rétroprospective, on s’interroge, comme Jacques Lesourne, sur les avenirs qui n’ont pas eu lieu. On se dit que, dans des moments de bifurcation, on aurait pu aller plus loin, emprunter d’autres trajectoires. Sauf que, généralement – cela a été bien dit dans le panel -, nous ne sommes pas bien ou suffisamment informés. C’est pour cela que nous réinventons régulièrement l’eau chaude. Nous manquons d’historicité, c’est-à-dire de relations avec le passé et de véritable connaissance de celui-ci. Nous n’avons pas suffisamment en mémoire tous les efforts qui ont été faits ces dernières décennies. Ainsi, avons-nous redécouvert à l’occasion de cet anniversaire, notamment grâce aux archives dépouillées par Francine Faite-Nagels et aux films restaurés par la SONUMA, toutes ces actions qui ont été menées par le Grand Liège depuis plus de 80 ans. Quant aux éoliennes, nous en avons construit. Nous avons aujourd’hui oublié que, en 1985, on fabriquait des mats d’acier, supports d’éoliennes, de 9 tonnes et 22 mètres de hauteur, pour la Californie et pour Zeebruges, à l’Industrielle boraine à Quiévrain [3]. Pourquoi ne les fabrique-t-on plus là ? Il faudrait chercher et y revenir. A Quiévrain, on est juste à côté d’Estinnes, où l’on trouve, ou on trouvait, voici quelques mois, les plus hautes et plus puissantes éoliennes de Belgique, sinon d’Europe [4]. Mais vous savez que les éoliennes poussent, et poussent partout….

Ainsi, quand nous interrogeons sur le futur, nous nous donnons des capacités d’agir sur le présent et de transformer cet avenir.

Les convergences et paradoxes de la métropolisation liégeoise

Nous avons réfléchi au travers de deux tables rondes différentes et successives, dédiées à des enjeux complémentaires, l’un davantage orienté vers l’international, l’attractivité et la création de valeur, l’autre davantage orienté sur un développement économique et industriel que l’on pourrait qualifier d’endogène. Ce qui est remarquable, c’est que ces deux panels ont convergé et ont rappelé que ces deux développements s’inscrivent dans une logique de métropolisation, c’est-à-dire avant tout de mondialisation, dans laquelle les échanges d’idées, d’innovations, de cultures, de personnes et de produits sont fondamentaux. Cette convergence, mot clé prononcé par Philippe Suinen, me permet d’intégrer d’emblée les résultats issus des deux groupes dans une seule réflexion globale.

grand-liege_nQuant à l’idée de paradoxe, introduite par Marie-Kristine Vanbokestal, administratrice générale du Forem, il peut servir de fil conducteur à une réflexion intégrative autour de la métropolisation. Cet hellénisme nous sert utilement en termes de diagnostic prospectif, car il nous permet d’avancer des propositions qui vont généralement à l’encontre de l’opinion communément admise, celle qui heurte notre bon sens « naturel ». Et qui nous bouscule un peu. Cette idée est également précieuse, car, d’un autre côté, elle nous rassure. En effet, à des constats parfois difficiles, elle fait correspondre un pendant, un contrepoint, qui montre que nous ne manquons toutefois pas d’atouts. Elle oppose aussi nos qualités et nos forces à des barrières ou à des faiblesses qui nous rappellent que, finalement, nous ne pouvons pas avancer comme nous le voudrions. Or, nous l’avons répété : nous devons cesser de nous raconter des histoires auxquelles beaucoup ne croient plus.

Ainsi, en est-il du paradoxe de notre communication dans laquelle l’image que nous colportons de nous-mêmes – et qui n’est pas toujours positive – alors que, dit-on, paradoxe, Liège est très attractive. Même si elle manque souvent de fierté, notamment parce que la mémoire nous fait parfois défaut. Ainsi que le premier vice-recteur de l’Université de Liège Eric Haubruge l’a rappelé, nous valorisons John Cockerill, mais c’est probablement à Guillaume d’Orange que nous devrions élever une statue à Liège. C’est en effet le roi des Pays-Bas qui a donné l’impulsion de la création de l’Université dont le rôle dans le développement de Liège a été fondamental hier. Cette université constitue notre atout majeur, aujourd’hui, dans une société dite de la connaissance. L’université permet aussi d’envisager l’avenir avec confiance, sous la forme d’ailleurs d’une montée en puissance au travers d’un pôle académique Liège-Luxembourg – véritable révolution, a dit le recteur de l’Université de Liège – rassemblant l’Université, les Hautes Écoles, l’enseignement de promotion sociale et l’enseignement supérieur artistique. Cinquante mille étudiants et chercheurs constituent un potentiel d’intelligence considérable, un atout que beaucoup d’autres territoires pourraient envier à Liège. Guillaume d’Orange, c’est aussi la Société générale, le financement apporté à John Cockerill, et c’est l’appui constant donné à l’industrie. En fait, la création des bases d’un véritable écosystème industriel.

Paradoxe aussi que la tension que nous avons identifiée avec Philippe Suinen, mais aussi Yves Noël, François Fornieri et Eric Haubruge, entre la convivialité et l’intraversion, l’ouverture et l’enfermement. Liège, a-t-on dit, on s’y sent bien. Les Liégeoi-se-s constituent eux-mêmes une ressource, insuffisamment exploitée d’ailleurs : ils sont empathiques, mais aussi intravertis et finalement peu ouverts à l’extérieur et peu tournés vers l’étranger, plus au sud qu’à l’Est ou au Nord d’ailleurs. Alors qu’il s’agirait d’un atout majeur pour aujourd’hui comme pour demain, d’être ce que Liège n’a pas été ou n’a pas été suffisamment : la porte de la Wallonie vers la Hollande, vers la Flandre et surtout vers l’Allemagne. Cette ouverture de la Wallonie à l’Allemagne – on le dit souvent à Namur, sans être toujours entendu -, est fondamentale et Liège doit en être le moteur, pour la province de Liège et aussi pour la province de Luxembourg.

Le paradoxe de l’emploi est un énorme paradoxe. Nous faisons face à un volume, un poids considérable en termes de chômage : 16,2 % en province de Liège, 25,2 % pour la Ville de Liège, et surtout 45 % de chômage des jeunes à Liège-Ville, ainsi que rappelé par Marie-Kristine Vanbokestal. Ces indicateurs sont effrayants, alors que les infrastructures de formations sont denses : université, hautes écoles, centres de compétence, nombreux et de qualité. Malgré cela, l’inadéquation se poursuit entre, d’une part, les qualités des étudiants et des travailleurs et, d’autre part, le marché de l’emploi. Bien sûr, les Liégeois attendent, au travers de la Cité des Métiers, un certain nombre de réponses concrètes, même si, comme l’a fait remarquer l’administratrice générale du Forem, il faudra encore y développer un contenu dûment maîtrisé et performant, à la mesure de l’écrin immobilier. Ainsi, devons-nous bien constater une difficulté majeure, une faille centrale liée à la formation, au sein même de notre système de développement.

Le paradoxe de la créativité. Les Liégeoises et les Liégeois sont frondeurs et créatifs. Créatifs parce que frondeurs. Yves Petre, administrateur délégué de Safran Aero Boosters et président de l’Union wallonne des Entreprises, Grégory Reichling et aussi François Honhon, cofondateur de Cynapek, l’ont rappelé. Créatifs aussi car généralement ouverts à la diversité culturelle, comme l’a souligné Philippe Suinen. Nous sommes en terre en créativité, nous sommes connus pour notre créativité, nous valorisons bien cet atout, la qualité des chercheurs et des ingénieurs liégeois, lié à cette qualité de créativité est reconnue. Dans le même temps, nous paraissons conservateurs, notamment en termes de relations sociales, de relations politiques, de relations administratives. Toutes ces relations restent basées sur la méfiance, ancrées dans un monde ancien et révolu, et sont donc rendues difficiles et compliquées. L’attitude des organisations syndicales, la manière avec laquelle elles s’expriment à Liège et en Wallonie, a été mise au centre de cette problématique comme une difficulté réelle en matière d’attractivité et un handicap majeur pour le développement régional. Si nous n’organisons pas des relations sociales plus fructueuses, nous n’en sortirons pas. C’est une vérité que nous nous devons collectivement, a répété Yves Petre.

Le paradoxe de l’éducation. On observe là aussi – le jeune étudiant et déjà créateur de l’entreprise KIWERT, Romain Hault l’a souligné – une inadéquation majeure entre l’enseignement secondaire tel qu’il existe et le monde qui se transforme, où tout élément semble se métamorphoser sauf l’école. Où l’on ne donne pas suffisamment aux jeunes la liberté de développer leur potentiel. Où l’on s’enferme dans une société qui ne permet pas suffisamment aux jeunes de s’épanouir dans ce qu’ils veulent être alors que, en termes d’entrepreneuriat, il s’agit d’un élément majeur. Chacun a un potentiel en lui, que l’école doit pouvoir épanouir a dit Romain. Un des rares moments du panel qui a été applaudi directement.

Le paradoxe de l’entrepreneuriat. Liège est techniquement et économiquement à sa place dans l’économie mondiale, ont rappelé Jacques Pélerin, Grégory Reichling et Bernard Piette, le general manager du pôle de compétitivité Logistics in Wallonia. Son tissu économique est très dense. Son activité industrielle est intense. Elle dispose d’entreprises de premier plan comme EVS, la FN, les Câbleries d’Eupen, Safran, Mithra, CMI, Arcelor-Mittal, d’instruments comme le CRM, le Giga, le Sirris, les incubateurs comme le Venture Lab ou LeanSquare, un accès au financement privé, tous ces atouts étant localisés dans un cercle de 50 kms autour de Liège. Les quatre modes de l’infrastructure et de la logistique y sont réunis : fluvial, autoroutier, TGV, aéroport frêt et passager, et en voie d’intégration. Elle dispose d’espaces libres de terrains remarquables dans la vallée et autour de l’aéroport (470 ha.) Cela nous rassure. Il existe là à la fois un discours très volontariste, fondé sur des réalités tangibles. Néanmoins, la mentalité elle-même, et c’est là que réside le paradoxe, semble peu ambitieuse. Nous paraissons manquer de fierté. Nous n’osons pas ou plus construire de grands projets industriels, de niveau mondial.

Ainsi, ces paradoxes révèlent autant d’atouts, mais mettent aussi des doigts dans des plaies, en désignant des faiblesses que, malgré nos efforts, nous ne parvenons pas réellement à surmonter. Dans le même temps, c’était la volonté des organisateurs et des animateurs des tables rondes : nous sommes parvenus à identifier des chantiers qui répondent aux enjeux formulés en amont de cette réflexion, et auxquels nous souhaitions répondre pour assurer un meilleur développement du Grand Liège, pris comme entité territoriale.

A suivre…

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Ce texte constitue la mise au net de mon exposé au terme du colloque prospectif Liège à l’horizon 2037, organisé au Palais des Congrès de Liège par l’association Le Grand Liège, le 21 janvier 2017.

[2] Christophe DE CAEVEL, Magnette « Nous avions tout pour être de grands producteurs d’éoliennes », dans Trends, 11 janvier 2017. http://trends.levif.be/economie/politique-economique/magnette-nous-avions-tout-pour-etre-de-grands-producteurs-d-eoliennes/article-normal-595579.html

[3] Industrielle boraine, Quiévrain, dans Bulletin économique du Hainaut, n°45, 1985, p. 61.

[4] Parc éolien. 11 éoliennes qui culminent à 198 mètres. http://estinnes.be/parc-eolien/

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Au XXIème siècle, l’abus de l’utilisation du concept de révolution industrielle nous apparaît flagrant. Après la révolution numérique puis la même mutation que l’on nomme digitale, celle des imprimantes 3D, celle du Big Data – qui sont sans nul doute fondamentalement liées -, il est même jusqu’à l’exploration de Mars qui aurait déjà provoqué une nouvelle révolution industrielle…

2. La Révolution cognitive entamée au XXème siècle

2.1. La Quatrième Révolution industrielle en… 1977 ?

Même s’ils n’ont pas été les premiers à observer la nouvelle vague de transformations [1], Simon Nora et Alain Minc ont bien établi, dès 1978, le lien entre ce qu’ils ont d’emblée appelé la révolution informatique, et les transformations technologiques qui, dans le passé, avaient eu cette vocation de provoquer une intense réorganisation de l’économie et de la société (…) : la machine à vapeur, les chemins de fer, l’électricité. Ainsi que les deux inspecteurs des finances l’écrivaient dans leur rapport au Président Valéry Giscard d’Estaing sur l’informatisation de la société : la « révolution informatique » aura des conséquences plus larges. Elle n’est pas la seule innovation technique de ces dernières années, mais elle constitue le facteur commun qui permet et accélère toutes les autres. Surtout, dans la mesure où elle bouleverse le traitement de l’information, elle va modifier les systèmes nerveux des organisations et de la société tout entière [2]. Ainsi, s’inscrivait-on dans une approche de changement social telle que décrite pour la Révolution industrielle et non la simple apparition de cette quatrième génération d’ordinateurs, celle des circuits intégrés, décrite en 1977 par Jacques Ellul. Celui-ci constatait l’accélération technique à partir d’exemples concrets de résultats si considérables, s’interrogeant pour savoir si on ne devait pas parler d’une quatrième Révolution industrielle… Déjà. [3] Étudiant en 1982 l’économie mondiale sur la trajectoire 1970-1990, le Centre d’Études prospectives et d’Informations internationales (CEPII) tentait, quant à lui, d’y identifier les enjeux d’une Troisième révolution industrielle, en vue de l’élaboration du neuvième plan [4]. Partout en Europe, la corrélation entre automatisation et montée du chômage se fait au moment où le nombre d’inactifs s’accroît et que les tensions sur la sécurité sociale s’accroissent. En décembre 1982, en Belgique, on songe sérieusement à taxer les robots [5]. Trente-cinq ans plus tard, on y réfléchit toujours…

La mise sur le marché, en 1983, de la mémoire RAM de 256 K, quadruplant alors la norme de 64 K est alors lue par le journal Le Monde comme une accélération de la révolution électronique pour des ordinateurs déjà considérés comme surdoués [6]. L’arrivée des PC Advanced Technologies (AT) d’IBM en 1984 – avec une mémoire interne de 512 k et une capacité de disque dur de 20 mégabytes, qualifiée de prodigieuse – donne, elle aussi, aux observateurs, cette impression révolutionnaire [7]. Joël de Rosnay observe alors l’avènement des machines intelligentes et décrit la mutation vers une nouvelle configuration : il se crée ainsi de nouveaux réseaux dans un système social complexe constitué par les hommes, les machines mécaniques et électroniques et les nouveaux moyens de communication intégrant la micro-informatique individualisée. C’est ce réseau pensant, analyse-t-il en octobre 1982, qui va bouleverser les conditions de vie de l’après-2000 en conduisant à ce que l’on pourrait appeler la « dématérialisation de l’économie » [8].

2.2. Vers une société de l’intelligence

C’est par l’intermédiaire de Raymond Collard, et d’un journal quotidien, que j’ai découvert, en avril 1985, le Rapport sur l’état de la technique, dont la présentation venait d’être faite à Paris. Ce nouveau rapport annonçait non pas l’avènement de la société de l’information, mais de la société de la création, dont la ressource essentielle est l’intelligence, le talent, et non plus le capital. C’est aussi pourquoi l’on parle de la révolution de l’intelligence, une révolution qui impose la mobilisation des intelligences, mobilisation qui ne peut pas s’effectuer par la contrainte [9]. Ce que Thierry Gaudin, Marcel Bayen et André-Yves Portnoff venaient de mettre en évidence, faisant suite à deux enquêtes successives sur l’innovation, mobilisant d’abord 300, puis 1200 experts, c’était que le monde occidental faisait face à un changement systémique dans lequel quatre registres de la technique étaient en train de s’activer simultanément, entraînant derrière eux leurs effets multiples sur la société. Ces domaines, en interaction systémique, sont les matériaux, l’énergie, la microélectronique et la biotechnologie / les sciences du vivant. Une mutation profonde des structures y était décrite, transformation pendant laquelle notre société passerait d’une industrie de masse, organisée en hiérarchies, avec du personnel moyennement qualifié, à une industrie de petites unités, structurées en réseaux, à haute densité de matière grise et de talents [10]. La transformation relevait moins des progrès dans chaque domaine que de l’intensité des relations entre ceux-ci et du foisonnement des possibilités offertes : hyperchoix et performances des matériaux (techno-polymères) et de la relation intellectuelle que l’on entretient avec eux (design), diversification ainsi que décentralisation des sources d’énergie et interconnexion de leurs réseaux, transformations des technologies de l’information et de la communication induisant la contraction fondamentale du temps, questions existentielles enfin que posent les sciences du vivant, l’application de l’informatique à la biologie sous le nom de génomique, relations ambigües de l’être humain et de ses sociétés avec la biosphère [11].

Le plus remarquable, peut-être de ce travail prospectif, auquel nous avons souvent fait allusion, et qui se décline ensuite par un grand nombre de développements, c’est qu’il a étendu le modèle d’analyse conçu par Bertrand Gille à l’ensemble de la société contemporaine [12]. François Caron notait d’ailleurs en 1997 que la recomposition du système technique s’est, depuis les années 1960, accompagnée d’une réorientation de la demande sociale. La critique de l’American way of life et la contestation de la consommation de masse de la décennie suivante apparaissent d’ailleurs comme une renaissance de cette société sous une forme nouvelle, correspondant mieux tant à la diversité des goûts des citoyens qu’à la personnalité des opérateurs industriels [13]. A nouveau, on observait un changement de civilisation, systémique dans ses transformations, dans ses effets et dans ses structures, comparable aux révolutions industrielles qui avaient pu se dérouler au Moyen Age ou à la période industrielle et que Jean Gimpel [14] ou Fernand Braudel avaient pu décrire [15].

2.3. La société des valeurs immatérielles

Parmi d’autres, en 1997, Paraskevas Caracostas et Ugur Muldur observent que le monde est entré dans la société de l’apprentissage [16]. De son côté, dans l’hommage qu’il rend à Jacques Lesourne en 1999, Alexis Jacquemin note, que les conditions de compétitivité sont désormais liées aux valeurs immatérielles : qualité de l’éducation et de la formation, efficacité de l’organisation industrielle, capacité d’amélioration continue des processus de production, intensité des efforts de recherche développement, qualité des produits et intégration dans les stratégies d’entreprises, prise en compte de la protection de l’environnement [17] . A côté de l’attention que l’on accorde au système éducatif dans la société de la connais­sance [18], il faut relever le rôle particulier de l’entreprise, celui d’une organisation apprenante au sein de laquelle les connaissances et les processus d’apprentissage construisent les compétences [19]. Dans son effort pour mesurer les investissements en capital humain dans l’entreprise américaine, Anthony Siesfield définit la connaissance comme l’ensemble des idées et des entendements accumulés, à la fois explicites et implicites, que les employés d’une entreprise utilisent pour accomplir leurs tâches quotidiennes [20]. Le capital humain et le capital d’organisation par des processus y sont aussi importants que complémentaires [21]. Dès lors, dans ce nouveau paradigme, l’entreprise apparaît-elle bien plus dépendante de ses employés que dans le monde industriel classique [22].

Ainsi, l’économie de la connaissance qui apparaît au XXème siècle peut-elle être définie comme une transformation des rapports de force existant entre les différents agents du champ économique, basée sur la maîtrise plus ou moins dominante des savoir-faire liés à la connaissance, à son accès, à sa production, à son utilisation et à sa diffusion [23]. L’utilisation des informations et des connaissances dans des processus économiques demande un apprentissage permanent au plan individuel, organisationnel et institutionnel. Cet apprentissage implique de mettre en question les routines de l’acquisition des connaissances, du rafraîchissement et de l’application concrète des connaissances [24].

On mesure ainsi, à la lecture de ces modèles et analyses, à la fois l’ampleur de la mutation en cours, la complexité d’en appréhender le système, mais surtout d’en comprendre et d’en communiquer les chemins. Nous les avions esquissés dans le cadre de la Mission Prospective Wallonie 21 [25].

N’oublions pas non plus la question des temporalités. En 2001, Thierry Gaudin, dans ses entretiens avec François L’Yvonnet, avait prévenu : chaque fois, la transformation complète du système technosocial prend un à deux siècles [26].

(à suivre)

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Parmi les pionniers, on peut citer Daniel BELL, Vers la société post-industrielle, Paris, Laffont, 1976. Alvin Toffler et John Naisbitt aussi, bien sûr.

[2] Simon NORA et Alain MINC, L’informatisation de la société, Rapport à M. le Président de la République, p. 11, Paris, La Documentation française, 1978. – Chris FREEMAN & Francisco LOUCÄ, As time goes by, From the Industrial Revolutions to the Information Revolution, Oxford University Press, 1998.

[3] J. ELLUL, Le système technicien…, p. 292-293.

[4] CEPII, L’économie mondiale 1970-1990 : enjeux d’une Troisième révolution industrielle, Rapport pour le IXe Plan, Septembre 1982.

[5] Belgique : le poids des inactifs, dans Le Monde de l’économie, 7 décembre 1982, p. 25.

[6] Roland-Pierre PARINGAUX, Composants électroniques : la guerre des « puces », bataille de géants, Pourquoi les Japonais partent gagnant, dans Le Monde, 19 juillet 1983, p. 11.

[7] Jacques PONCIN, Deux nouveaux pions IBM sur l’échiquier des P.C., dans Le Soir, L’Economie aujourd’hui, 24 août 1984. – Il faut rappeler qu’à l’époque (1983), 97% des brevets utilisés par l’informatique européenne étaient américains ou japonais. Philippe DELMAS, Le Cow-boy et le Samouraï, Réflexion sur la compétitivité nippo-américaine dans les hautes technologies, Paris, Ministère des Relations extérieures, Centre d’Analyse et de Prévision, 1993.

[8] Joël de ROSNAY, Le réseau pensant, L’avènement des machines intelligentes annonce la diffusion du pouvoir, dans Deux siècles de révolution industrielle, p. 397, Paris, L’Expansion, 1983.

[9] Raymond COLLARD, Sciences, techniques et entreprises, Qu’attendre des entreprises wallonnes ?, dans La Wallonie, 4 avril 1985, p. 10. (A propos du Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, Sciences et Techniques, numéro spécial, mars 1985).  Raymond Collard allait poursuivre cette réflexion au travers du Groupe permanent de Recherche-Développement de Louvain (GRD). R. COLLARD, Le Groupe permanent de reche-développement de Louvain, Centre scientifique et technique de la Construction (CSTC), 2000, 23p. (Brochure publiée à l’occasion du 35ème anniversaire du GRD).

[10] Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, dans Sciences et Techniques, numéro spécial, mars 1985, Paris, ISF, Paris. – Rapport sur l’état de la technique, La Révolution de l’intelligence, dans Sciences et Techniques, numéro spécial, octobre 1983, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche.

[11] Thierry GAUDIN, Actualité de l’ethnotechnologie, dans Thierry GAUDIN et Elie FAROULT coord., L’empreinte de la technique, Ethnotechnologie prospective, Colloque de Cerisy, p. 379-392, Paris, L’Harmattan, 2010.

[12] L’auteur de l’Histoire des techniques, indiquait d’ailleurs lui-aussi que la notion même de système technique impose, dans une mesure certaine, une mutation globale, et non une série, ou des séries d’inventions, indépendantes les unes des autres, de progrès techniques partiels. B. GILLE dir., Histoire des techniques, p. 773-774, Paris, Gallimard, 1978.

[13] François CARON, Les deux Révolutions industrielles du XXème siècle, p. 373, Paris, Albin Michel, 1997.

[14] Jean GIMPEL, La Révolution industrielle au Moyen Age, Paris, Seuil, 1975.

[15] Th. GAUDIN, Actualité de l’ethnotechnologie…, p. 385 sv.

[16] Society is now a « learning » society, growth renders the process of technological change and intangible factors endogeous, and the development is now partly driven by perceived needs. Paraskevas CARACOSTAS & Ugar MULDUR, Society, The Endless Frontier, A European Vision of Research and Innovation Policies for the 21st Century, Brussels, European Commission, 1997.

[17] Alexis JACQUEMIN , La Compétitivité européenne et l’entreprise dans Jacques THEPOT, Michel GODET, Fabrice ROUBELAT et Assad SAAB dir., Décision, Prospective, Auto-organisation, Mélanges en l’honneur de Jacques Lesourne, p. 51, Paris, Dunod, 2000.

[18] B.A. LUNDVALL, The Learning Economy, Implications for Knowledge Base of Health and Education Systems, Séminaire Production, Mediation and Use of Knowledge in the Education and Health Systems, Paris, OCDE, 14 et 15 mai 1998.

[19] Christian LE BAS et Fabienne PICARD, Intelligence économique, analyse stratégique évolutionniste et compétences de l’organisation, dans Bernard GUILHON et Jean-Louis LEVET, De l’intelligence économique à l’économie de la connaissance, p. 15, Paris, Economica, 2003.

[20] Knowledge is the accumulated insights and understandings, both explicit and implicit, that the employees of a firm use to accomplish their assignments everyday. Laurie J. BASSI, Baruch LEV, Jonathan LOW, Daniel P. Mc MURRER, G. Anthony SIESFELD, Measuring Corporate Investments in Human Capital, dans Margaret M. BLAIR and Thomas A. KOCHAN, The New Relationship, Human Capital in the American Corporation, p. 337, Washington DC, Brookings Institution Press, 2000.

[21] Margaret M. BLAIR and Thomas A. KOCHAN, The New Relationship, Human Capital in the American Corporation, p. 22, Washington DC, Brookings Institution Press, 2000.

[22] Baruch LEV, Intangibles, Management, Measurement, and Reporting, p. 13, Washington DC, Brookings Institution Press, 2001.

[23] Philippe CLERC et Rémy PAUTRAT, Prospective des dispositifs nationaux d’intelligence économique, dans Bernard GUILHON et Jean-Louis LEVET dir., De l’intelligence économique à l’économie de la Connaissance…, p. 145.

[24] Gerhard KRAUSS, La pratique de l’intelligence économique d’un point de vue régional : l’exemple du Bade-Wurtemberg en Allemagne, dans Bernard GUILHON et Jean-Louis LEVET dir., De l’intelligence économique à l’économie de la Connaissance, p. 169.

[25] Ph. DESTATTE, La formation tout au long de la vie, un enjeu pour un développement humain et durable des territoires, dans Yves MORVAN dir., La formation tout au long de la vie, Nouvelles questions, nouvelles perspectives, p. 253-270, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006. – Ph. DESTATTE, MPW21, Les concepts de « régions de la connaissance, apprenantes et créatives » comme outlls de développement régional, Namur, Institut Destrée, 3 mai 2004. http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/MPW21_R2004_02_Philippe-Destatte_Vision-Wallonie21_2004-05-03.pdf

[26] Thierry GAUDIN, L’avenir de l’esprit, Prospectives, Entretiens avec François L’Yvonnet, Paris, Albin Michel, 2001. – Th. Gaudin avait déjà évoqué ces grands vagues technologiques d’environ deux siècles dans Th. GAUDIN, Les métamorphoses du futur, Essai de prospective technologique, p. 5, Paris, Economica, 1988.

Namur, le 16 mai 2014

Ce texte trouve son origine dans l’intervention que j’ai faite lors du colloque de la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective (SWEP), organisé à Louvain-la-Neuve, le 15 mai 2014. Sous le titre « L’évaluation et la prospective en Wallonie et à Bruxelles : trop de consensus, pas assez de controverses ! », la SWEP regrettait que les contraintes budgétaires et les modes de gouvernance ont souvent davantage privilégié la réflexion à court terme que le choix de modèles de transition inscrits dans le long terme. Malgré la qualité parfois remarquable des démarches initiées, l’appropriation régionale est faible et le lien à l’action, invisible [1]. Une occasion de dresser, sans fard ni pommade, un bilan des réalisations concrètes et des occasions manquées dans le domaine de la prospective régionale en Wallonie, du point de vue qui est le mien, c’est-à-dire la direction de l’Institut Destrée.

Ainsi, je distinguerai trois périodes :

– une première période de limbes de la pensée prospective wallonne, de 1976 à 1986 ;

– une deuxième période d’émergence de la prospective régionale, de 1986 à 2004 ;

– une troisième période de consolidation chaotique, de 2004 à 2014.

1. Les limbes de la pensée prospective wallonne (1976-1986)

La prospective en Wallonie ne naît certainement pas sui generis. Comme dans les autres pays européens, elle subit l’influence considérable des futures studies états-uniennes, de manière directe ou par l’intermédiaire de la stratégie, de la systémique, voire d’une jeune prospective française dans ce qu’elle a de différent du forecasting. La SEMA [2] et Jacques Lesourne ont eu une action pionnière sur les territoires, notamment au travers des études de reconversion des régions du Borinage, du Centre et du Pays de Charleroi, au début des années 1960 [3]. L’influence des travaux du Club de Rome, du Rapport Meadows, d’Interfuturs puis du programme FAST de la Commission européenne [4] sur les uns et les autres reste considérable. Tout cela reste à écrire. Quelques personnalités wallonnes sont identifiables qui jouent les passeurs dans les années 1970 et 1980 : on pense à Claire Lejeune [5], à Raymond Collard [6], à Paul Duvigneaud [7], à Gilbert de Landsheere [8] et à quelques professeurs des Facultés universitaires de Namur versés dans les rapports entre Sciences, technologie et société : Jacques Berleur, Georges Thill, Gérard Fourez [9], etc.

Voici près de quarante ans que l’Institut Destrée s’intéresse formellement à la prospective. Une réalisation en témoigne : la réflexion prospective structurée organisée autour de l’avenir culturel de la Wallonie depuis 1976 et publiée sous le titre de L’Avenir culturel de la Communauté française en 1979, avec une préface du nouveau président wallon Jean-Maurice Dehousse, ce qui n’est qu’un premier paradoxe [10]. Cet ouvrage, dont le cahier des charges mérite d’être relu, deviendra bien vite de référence. Il aura des suites concrètes dans un fort débat entre acteurs, intitulé Culture et politique. Celui-ci se clôturera par un colloque éponyme à Liège en mars 1983 [11]. Cette journée de travail est un des lieux d’incubation du Manifeste pour la culture wallonne, diffusé le 1er octobre 1983 et dont les effets se font toujours sentir aujourd’hui. Sur le plan de la pensée, malheureusement moins sur celui des actes…

Sur le plan de la prospective, deux occasions sont manquées durant cette période. La première est l’échec de l’Institut Destrée à trouver, en 1978, des partenaires pour lancer une prospective économique de la Wallonie [12]. Une initiative est toutefois prise pour organiser une journée d’étude portant sur L’Institutionnel, clé de l’économique. Celle-ci est organisée à Charleroi, le 19 mai 1979, avec la participation de Henry Miller – Section wallonne du Bureau du Plan –, Joseph Henrotte – Conseil économique régional de Wallonie –, Michel Dewaele – Société de Développement régional wallon –, Jacques Defay – chef de Cabinet adjoint du président de l’Exécutif wallon –, Urbain Destrée – SETCa –, ainsi que les députés Philippe Maystadt et Philippe Busquin – en remplacement de Jean-Maurice Dehousse, ministre de l’Economie régionale wallonne –, Etienne Knoops – en remplacement de Jean Gol, ancien secrétaire d’Etat à l’Economie régionale wallonne. Cette journée se clôture par un appel du député Philippe Busquin qui souhaite qu’un effort de vulgarisation soit entrepris par l’Institut Destrée, afin d’éclairer, à partir d’exemples précis, l’état de dépendance économique de la Wallonie [13]. La préoccupation du député de Charleroi est partagée : le professeur Michel Quévit, auteur de l’ouvrage Les causes du déclin wallon a été invité à la tribune de l’Institut Destrée en mars 1978 à la Maison de la Francité à Bruxelles. Le débat qui a suivi, animé par plusieurs personnalités des mondes scientifiques et culturels wallon et bruxellois, est arrivé à la conclusion que le redressement économique de la Wallonie implique en priorité, d’une part, la création d’un important organisme bancaire régional, et, d’autre part, la régionalisation des principaux départements économiques et financiers de l’Etat, dans une mesure bien supérieure à celle qui est envisagée par le pacte d’Egmont [14] . Michel Quévit, prix Bologne du Wallon de l’année en 1981, sera à nouveau l’invité de l’Institut Destrée pour une conférence au Palais des congrès de Liège, le 12 juin 1982, au moment de la sortie de son ouvrage La Wallonie : l’indispensable autonomie.

La seconde occasion manquée est celle du refus du Conseil d’Administration de l’Institut Destrée, le 26 octobre 1980, de répondre à la sollicitation du ministre-président wallon de constituer un service d’études et de recherches au profit de l’Exécutif wallon, compte tenu des risques financiers qui auraient été liés à cette opération et auraient dès lors pu menacer l’indépendance de l’Institut Destrée [15].

Il faut également signaler, durant cette période, trois initiatives intéressantes. La première est la réflexion appelée « Walter Nova », menée par Emile Nols et Georges Vandersmissen (1970), la deuxième est celle menée par la Commission Avenir économique de la Belgique (1981), lancée par la Fondation Roi Baudouin dans la foulée du rapport de l’OCDE Interfuturs, la troisième est le dossier Wallonie 2000 qui a vu collaborer le CRISP et la RTBF Liège (1982) [16].

2. L’émergence de la prospective régionale : le chemin de la Wallonie au futur (1986-2004)

La rencontre avec Michel Quévit a été déterminante pour l’Institut Destrée. Alors qu’en 1985 l’ancien ministre Robert Moreau, administrateur et président de la section carolorégienne de l’Institut pousse à l’amplification de la démarche culturelle en la reliant à la problématique du travail à l’horizon 2000 qui lui tient à cœur, je suis, comme nouveau directeur, fasciné par la reconnaissance de la complexité par Ilya Prigogyne [17], les idées de mutations sociétales portées par le prospectiviste américain John Naisbitt [18] et que véhiculent également les rapports qui circulent en France : Simon-Nora (1978), Mattelart-Stourdze (1982), Gaudin-Portnoff (1983) [19]. Je tente difficilement d’orienter les travaux vers un champ plus ouvert, plus global, traversé par les dimensions technologiques et de créativité. Michel Quévit nourrit directement ce champ pluridisciplinaire par sa connaissance des terrains académiques et de l’Europe. Outre ses réseaux universitaires, il apporte à la démarche – qui prend le nom de Wallonie au futur – ses connexions et les apports des réseaux européens dans lesquels il évolue : la Communauté de Travail des Régions européennes de Tradition industrielle (RETI), le Groupe de Recherche européen sur les niveaux innovateurs (GREMI), les travaux de prospective relatifs à l’impact du programme Europe 1992, le Programme FAST de la Commission européenne. La relation avec FAST est importante puisqu’elle permet d’embarquer Riccardo Petrella dans la démarche dès 1987, puis, dans un deuxième temps, de nous connecter avec Europrospective lors de la deuxième conférence, en 1991, à Namur : Emilio Fontela, Jacques Berleur, Thierry Gaudin, Pierre Gonod, etc. font désormais partie de notre environnement intellectuel.

Michel Quévit va être en première ligne de la dynamique comme rapporteur général du congrès permanent et président de son comité scientifique, jusqu’en 1998 et son départ pour EBN (European Business and Innovation Network). Il restera néanmoins encore très présent jusqu’au début 2004, notamment dans le cadre de Wallonie 2030. Les travaux de La Wallonie au futur sont connus : cinq exercices de prospective ont été menés de 1985 à 2004 et l’Institut Destrée en a été à la fois le commanditaire et l’opérateur : Vers un nouveau paradigme (1986-1988), Le défi de l’éducation (1989-1994), Quelles stratégies pour l’emploi ? (1995-1996), Sortir du XXème siècle : évaluation, innovation, prospective (1997-2000), Wallonie 2020, Une réflexion prospective citoyenne pour la Wallonie au futur (2001-2004). Ils ont fait l’objet d’une large diffusion sous forme de livres, de cédérom et de publications en ligne et ont connu plusieurs évaluations [20]. A partir de 1988, grâce à l’intérêt qu’y ont perçu notamment Francis Mossay et Olivier Vanderijst, cette démarche a reçu l’appui des différents ministres-présidents wallons jusqu’à ce que Jean-Claude Van Cauwenberghe mette brutalement fin à ces financements en 2004.

C’est une gageure de vouloir résumer l’ensemble de cette démarche qui a ambitionné, pendant plus de 15 ans, d’être, sinon de contribuer à construire un projet de société par cinq volontés majeures :

  1. la nécessité d’une stratégie de développement régional pour le tissu économique wallon, en particulier pour rééquilibrer l’écart entre le volume d’emploi productif et non productif ;
  2. l’exigence d’une politique efficace de la science et de la technologie sur les deux axes des entreprises et des programmes de recherches européens ;
  3. l’adaptation de notre système éducatif au double enjeu de l’émancipation individuelle et des besoins collectifs ;
  4. le développement de notre identité, à la fois humanisme d’enracinement et d’universalité ;
  5. la mise en place d’un contrat social wallon pour surmonter les défis institutionnels, économiques et sociaux.

Ces principes étaient assortis de propositions relativement générales, souvent très argumentées. Quelques chantiers toutefois ont été très approfondis, comme ce fut le cas pour les questions d’éducation en particulier du pilotage scolaire (avec Gilbert De Landsheere), de l’emploi (avec surtout Albert Schleiper, Jacques Defay et Yves de Wasseige), de l’évaluation (avec Jean-Louis Dethier), de la prospective et de la contractualisation (chantiers dans lesquels, avec Pascale Van Doren, nous nous sommes davantage investis). Sur le plan de la gouvernance, les conclusions de Sortir du XXème siècle, Innovation, évaluation, prospective ont débouché sur des outils précis, dont certains ont abouti, d’autres pas. On peut penser au Contrat d’avenir pour la Wallonie, à la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective, à la cellule interdépartementale d’évaluation et de prospective dans l’administration wallonne. On peut aussi penser à l’ambition d’Elio Di Rupo de créer une cellule de back office et d’appui prospectif au Gouvernement wallon puis de la préparation très poussée, avec Gaëtan Servais, du projet CiPré : Cellule indépendante de prospective régionale pour la Wallonie.

Deux phrases se percutent à ce point de vue. La première sous la plume d’Elio Di Rupo, pour la clôture d’un colloque à la Géode à Charleroi, le 31 mars 2000 :

« Si çà et là différents instituts ou centres de recherche font de la prospective, nous ne disposons pas de centre régional de prospective. Reconnaissons-le, nos universités n’ont pas encore structuré, fédéré, une démarche prospective. Par le biais de son conseil d’administration, l’Institut Destrée s’est proposé d’ériger en son sein une cellule indépendante de prospective régionale.

Mes collaborateurs et moi-même avons longuement réfléchi sur ce sujet pour trouver un système qui permette d’une part, la garantie du niveau d’indépendance requis pour une telle cellule et d’autre part, des retombées directes et effectives sur le Contrat d’avenir pour la Wallonie et la Région wallonne. Moyennant quelques retouches que nous discuterons, je m’apprête donc à financer, au départ de mon budget, la création d’une cellule indépendante de prospective au sein de l’Institut Destrée.

Cette cellule sera en relation avec le Service des Études et de la Statistique de la Région wallonne, les universités, la cellule de prospective de la Commission européenne, mais également, le contractant de l’évaluation du Contrat d’avenir  » [21].

Elio Di Rupo quittait malheureusement la présidence du gouvernement wallon quatre jours plus tard pour prendre celle du Parti socialiste. Son successeur avait une vision beaucoup moins respectueuse de la gouvernance régionale. Moins de trois mois plus tard, il nous recevait à l’Elysette pour annoncer que :

La prospective régionale est une chose trop importante que pour être confiée à une asbl qui, par nature, est fragile. Je ne veux en cette matière confier à l’Institut Jules Destrée qu’un rôle d’assistance du gouvernement. La convention-cadre, sur base de l’article budgétaire de l’Institut Jules Destrée constitue un lieu trop transparent pour faire des études de prospective. Si on fait cela, je serai constamment sollicité par les parlementaires pour pouvoir disposer des études au moment où elles me seront remises [22] .

C’était effectivement un changement de paradigme dans la gouvernance par rapport à l’impulsion qui venait, quelques mois auparavant, d’être donnée par Elio Di Rupo.

L’Institut Destrée allait donc travailler dans une logique de service au Gouvernement en poursuivant jusqu’en 2004 la mission confiée en 1999 par le ministre-président montois sous la forme de ce que nous allions appeler la Mission prospective Wallonie 21 : d’une part, une réflexion prospective régionale continue, comprenant l’animation d’une réflexion générale sur l’avenir de la Région wallonne, la veille méthodologique et la détection des signaux porteurs de sens, ainsi qu’une activité de recherche prospective, menée directement ou en partenariat et, d’autre part, assumer une fonction de conseil en fournissant au gouvernement wallon des vues prospectives, notamment en matière d’identité régionale, ainsi que des propositions d’actions dans le cadre du Contrat d’Avenir pour la Wallonie. L’Institut Destrée devait développer en son sein un Pôle Prospective de manière à disposer d’une expertise accrue en cette matière et à la mettre notamment à la disposition du gouvernement wallon et plus particulièrement de communiquer des informations stratégiques à la Cellule Gouvernance constituée au sein du Cabinet du président du gouvernement. De même, l’Institut Destrée devait mobiliser son Pôle Prospective pour informer le gouvernement wallon sur les analyses et scénarios de prospective mondiaux, européens, transfrontaliers et fédéraux réalisés ou en cours de réalisation ainsi que sur la position que la Région wallonne occupait dans ces différents scénarios.

Un séminaire résidentiel au profit de la Cellule Gouvernance du ministre-président du gouvernement wallon – alors dirigée par Marc Debois –, et intitulé Questions de Prospective appliquées à la Wallonie s’est tenu à Ave-et-Auffe, les 16 et 17 mars 2001. Ces travaux ont permis d’établir un consensus sur la mise en place par le Pôle Prospective de l’Institut Destrée d’un Système régional wallon de Prospective (SRWP), en appliquant à la prospective, sur le conseil de Michel Quévit, le processus méthodologique que la Commission européenne avait construit pour les Système régionaux d’Innovation. Ce SRWP inscrivait la mission du Pôle Prospective dans le cadre de la démarche régionale collective et participative du Contrat d’avenir pour la Wallonie, et plus généralement de la contractualisation régionale avec les acteurs, en ce compris les éléments de préparation d’un possible prochain contrat régional.

La Mission Prospective Wallonie 21 comportait trois phases. La première a permis d’établir des fondements de la prospective wallonne (compréhension et appropriation de la prospective formelle et choix méthodologiques) et d’analyser des tendances lourdes susceptibles d’avoir un impact durable sur le développement de la Wallonie à l’horizon de vingt ans. Ces travaux ont fait l’objet d’un premier rapport intitulé La Wallonie à l’écoute de la prospective, publié en août 2002. La description de la discipline prospective et l’analyse des tendances lourdes ont ainsi constitué la base du colloque La prospective territoriale comme outil de gouvernance, organisé par l’Institut Destrée au Château de Seneffe, le 28 septembre 2002. Approches méthodologiques et cas pratiques de niveau européen ont constitué les axes centraux de cet événement auquel a participé le Commissaire européen à la Recherche, Philippe Busquin [23]. Partant de cette écoute de la prospective globale, la deuxième phase de la Mission Prospective Wallonie 21 a eu pour objet d’identifier les enjeux que les dix tendances lourdes, décrits dans la phase précédente, induisaient pour la Wallonie. Dix séminaires prospectifs ont été organisés de novembre 2002 à avril 2003, chacun traitant d’une tendance, et réunissant au total environ 120 acteurs et experts wallons. En complément, un groupe d’experts, sous la présidence de Marc Luyckx Ghisi, ancien collaborateur de la Cellule prospective de Jacques Delors à la Commission européenne et chercheur à l’Institut Destrée, a été chargé d’identifier, de manière transversale, les implications du changement de paradigme en Wallonie. De même, un socle informationnel complémentaire a été construit, permettant de fonder les tendances sur le territoire wallon et d’identifier des contre-tendances éventuelles. L’ensemble des enjeux identifiés ont été mis en débats et affinés lors d’un séminaire participatif organisé à La Géode à Charleroi, en septembre 2003. Le dernier rapport, orienté sur la stratégie, était remis en 2004, renforcé par tout un volet sur les régions créatives, à la demande d’Olivier Vanderijst qui, en tant que chef de Cabinet du ministre-président, a fortement interagi avec la démarche [24].

Considérant qu’il était alors trop tôt culturellement pour faire dialoguer directement, sur le plan de la prospective, les sphères politiques et de l’État, le monde des entreprises ainsi que le monde associatif, le projet de réflexion générale sur l’avenir de la Région wallonne devait être mené au travers de trois groupes d’étude prospective constitués au profit des acteurs eux-mêmes. Ces groupes devaient permettre leur propre formation à la prospective et constituer un des éléments d’information du Pôle Prospective pour sa propre mission. Il était expressément convenu que la Cellule Gouvernance du Cabinet du ministre-président ne devait pas être représentée dans ces groupes. Trois initiatives devaient être prises :

Dynamique de la Société wallonne, groupe constitué à partir d’associations pluralistes wallonnes ayant vocation à développer un secteur d’activité précis et considéré comme stratégique pour l’avenir de la Région ;

Entreprises et développement régional, constitué à partir d’entreprises de différents domaines et tailles permettant d’instruire la Région de manière prospective sur les besoins du monde des entreprises dans la logique d’une compétitivité territoriale européenne et mondiale ;

Gouvernance et territoires, groupe constitué d’acteurs (élus, administratifs, etc.) de la sphère de l’Etat et des collectivités locales : Région wallonne, Communauté française, provinces, communes, intercommunales, etc. Ce groupe d’étude prospectif devait permettre d’aborder à la fois les nouveaux modes de gouvernance (Rapport Vignon, etc.) en liaison avec une approche de prospective territoriale (SDEC, SDER, logique de pays, etc.).

Une convergence devait être recherchée entre ces trois lieux du Système régional wallon de Prospective, par exemple dans le cadre du Congrès permanent La Wallonie au futur, initiative indépendante de cette mission prospective mais à laquelle le Pôle Prospective de l’Institut Destrée devait rester attentif [25].

Le groupe de prospective, consacré à la Dynamique de la Société wallonne et constitué de représentants d’associations à vocation régionales, a été constitué début 2001 et s’est réuni régulièrement de juin à décembre. Il a rassemblé les organismes suivants : le Chapitre Wallonie de l’Internet Society, la Fondation pour les Générations futures, la Fondation rurale de Wallonie, l’Institut pour un Développement durable, Inter-environnement Wallonie, le Mouvement wallon pour la Qualité, la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective et l’Institut Destrée qui a confié l’animation du groupe à Hugues de Jouvenel (Futuribles). Le travail mené a permis de diffuser la culture et la pédagogie de la prospective parmi ces institutions et de commencer l’élaboration d’une banque de données de faits porteurs d’avenir et de tendances prospectives. Ce groupe a constitué, avec les groupes de prospective de Wallonie 2020 une des bases d’intelligence collective pour la Mission Prospective Wallonie 21 [26].

L’initiative prise par le ministre de l’économie Serge Kubla, dans le cadre du projet global 4X4 pour Entreprendre, a constitué une occasion unique de mettre en place un groupe prospectif tel que celui imaginé sous le titre d’Entreprises et développement régional. En effet, l’Institut Destrée était mobilisé pour lancer une réflexion prospective sur les politiques d’entreprises en Wallonie (ProspEnWal). Cet exercice a été mené en 2002 et 2003. Il s’agissait d’aider le Cabinet du ministre et la direction générale de l’Économie et de l’Emploi du ministère de la Région wallonne à redéfinir les politiques régionales d’appui aux entreprises, en prenant en compte les enjeux à l’horizon 2020. Le travail s’est fait essentiellement avec des chefs d’entreprises, l’Union wallonne des Entreprises et des experts de niveau européen du monde de l’entreprise, et a débouché sur un rapport qui a été remis successivement au ministre Serge Kubla et, après le changement de législature au printemps 2004, au ministre Jean-Claude Marcourt [27].

Quant au groupe Gouvernance et territoires, s’il n’a pas été mis en place dans le cadre de la Mission Prospective Wallonie 21, il préfigurait l’initiative partenariale prise avec l’Administration wallonne de l’Aménagement du Territoire, à partir de 2006, sous la forme de la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne.

Les impacts de ces travaux, assez complémentaires, ont été réels, notamment en termes d’acculturation régionale à la prospective. La mission Prospective Wallonie 21 a permis de mobiliser de nombreux acteurs régionaux dans des séminaires portant sur l’avenir de la région. L’ouverture internationale de la démarche était essentielle tant au niveau mondial, grâce aux connections avec le Millennium Project, aux travaux duquel l’Institut Destrée participe depuis 2001 avec la constitution du Nœud transfrontalier de l’Aire de Bruxelles (Millennium Project Brussels’ Node Area), qu’au niveau européen avec l’European Millennium Project Nodes Initiative (EuMPI), lancée à San Francisco en juillet 2003 (kick-off meeting, le 21 novembre 2003 au Parlement européen, puis l’organisation de la conférence internationale de Louvain-la-Neuve des 13 et 14 avril 2005 The Futures of Europeans in the Global Knowledge Society [28] ), puis, parallèlement, avec l’European Regional Foresight College, constitué à Paris avec l’appui de la DATAR, en avril 2004, et à la destinée duquel j’allais présider pendant huit ans.

Le financement du Pôle Prospective et de ces démarches a été pendant toutes ces années une question cruciale. L’apport régional, qui n’avait pas été accru en 2000 ni les années suivantes, était diminué de 80.000 euros en 2004 pour transférer à l’IWEPS le budget correspondant à un équivalent temps plein, afin que celui-ci puisse sous-traiter un travail annuel avec l’Institut Destrée. Ce qui ne sera réalisé que bien plus tard et deux années seulement en dix ans. Ainsi, il y avait-il un paradoxe de voir les moyens régionaux attribués à la prospective diminuer au moment même où le ministre-président semblait s’y intéresser davantage.

3. Une troisième période de consolidation chaotique (de 2004 à 2014)

Quatre outils de prospective ont été mis en place au service de la Wallonie depuis 2004 :

– le Collège régional de Prospective, à l’initiative de l’Institut Destrée ;

– la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, à l’initiative conjointe de la DGATLP (Luc Maréchal) et de l’Institut Destrée, avec l’appui des ministres de l’Aménagement du territoire, André Antoine puis Philippe Henry ;

– le processus de recherche prospective Millennia2015, « Femmes actrices de développement pour les enjeux mondiaux », à l’initiative de l’Institut Destrée et en collaboration avec le Millennium Project (Washington) ;

– le Système régional de Recherche et de Veille en Prospective, à l’initiative conjointe de l’IWEPS et de l’Institut Destrée.

 

2.1. Le Collège régional de Prospective

Le Collège régional de Prospective, créé en novembre 2004 par l’Institut Destrée, se veut à la fois un cercle de débats et un lieu d’apprentissage collectif. Il comporte une trentaine de membres qui émanent des différentes sphères de la société (entreprises, sphère publique et société civile). Depuis sa création, le Collège régional de Prospective s’est attelé à un travail prospectif relatif à la manière de lever les obstacles au développement de la Wallonie, particulièrement dans le domaine des valeurs collectives. Il a identifié une série de comportements concrets, déficients et majeurs qui caractérisent le mal-développement wallon et a décidé de focaliser sa réflexion et son action sur cinq chantiers prioritaires :

– l’insuffisance généralisée de culture du risque et du changement;

– l’absence de responsabilisation des acteurs et de clarification de leurs objectifs;

– les immobilités physiques et mentales face à l’évolution de la formation, de l’emploi, du marché;

– l’affaissement de la norme, de la déontologie et de l’éthique;

– les réflexes d’attachement aux piliers, entraînant des coûts exorbitants.

 Outre trente-six séminaires d’une journée organisés principalement au Cercle de Wallonie à Namur et à Liège, deux colloques ont été organisés : Le rôle et la gestion des services publics face aux mutations du XXIème siècle (La Hulpe, 9 novembre 2007) [29] et Culture du changement, responsabilisation et créativité : défis de l’éducation tout au long de la vie (Cercle de Wallonie à Namur, 13 février 2009) [30].

Le 23 avril 2010, le Collège a lancé une dynamique destinée à ouvrir ses portes et à disséminer ses travaux. Il s’agit de Wallonie 2030 : anticiper les bifurcations futures et choisir les comportements positifs. Neuf « fabriques » de prospective ont été lancées avec une nouvelle méthode permettant de construire des stratégies à partir des acteurs. Ces groupes de travail portaient sur :

  1. La territorialisation des politiques (décentralisation régionale et pouvoirs locaux) (Luc Maréchal, Dominique Hicguet)
  2. La gouvernance publique régionale y compris la fonction publique (Jean-Louis Dethier)
  3. Le pilotage et la croissance des entreprises (Pierre Gustin et Bernard Fierens)
  4. Les structures et modèles d’éducation et de formation (Michel Molitor et Bernadette Mérenne)
  5. L’articulation entre l’emploi et le travail (Marie-Hélène Ska et Basilio Napoli)
  6. L’environnement et l’énergie (Marc Installé)
  7. La pauvreté, l’insertion, la cohésion sociale (Michel Goffin)
  8. Le vieillissement démographique et la santé (André Lambert)
  9. La participation à la démocratie (Philippe Destatte et Michaël Van Cutsem) [31]

Une collaboration et des synergies sont d’ailleurs menées avec les fabriques de Prospective du Collège régional de Prospective du Nord – Pas-de-Calais – dont Philippe Destatte est membre du Comité d’Orientation – tandis que Pierre-Jean Lorens, responsable de la prospective au Conseil régional, est membre du Collège de Wallonie. Un congrès intitulé Vers un contrat sociétal pour la Wallonie dans un cadre de régionalisation renouvelé, s’est tenu le 25 mars 2011 au Palais des Congrès de Namur [32].

Le Collège régional de Prospective de Wallonie a en outre rédigé deux appels aux acteurs et en particulier au monde politique : Appel pour un contrat sociétal wallon, en février 2011 et Principes destinés à guider l’élaboration et la mise en œuvre de la prochaine déclaration de politique régionale de Wallonie, en mai 2014 [33].

L’ensemble des travaux du Collège a été mené par l’Institut Destrée sur fonds propres et sans autre appui extérieur qu’un appui ponctuel de la SRIW. Le 27 novembre 2014, le Collège régional de Prospective de Wallonie devait fêter ses dix ans au Parlement wallon à l’occasion d’un colloque intitulé Prospective, société et décision publique [34].

2.2. La Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne

Cette initiative a été lancée en janvier 2006 avec l’appui de l’ancien ministre du gouvernement wallon André Antoine en charge de l’Aménagement du territoire et de Luc Maréchal, Inspecteur général à la Direction générale de l’Aménagement du Territoire, du Logement et du Patrimoine (Division de l’Aménagement et de l’Urbanisme) du ministère de la Région wallonne. L’Institut Destrée a construit une plateforme d’information dédiée aux projets de territoires en Wallonie, dans la perspective de la mise en œuvre du Schéma de Développement de l’Espace régional, afin d’assurer une information sur les initiatives de prospective territoriale menées sur les aires de coopération communales et supracommunales [35]. Plusieurs exercices – pour certains desquels l’Institut Destrée a apporté un appui méthodologique – y sont présentés : Luxembourg 2010, Herve au futur, Charleroi 2020, Prospect 15, Liège 2020, Wallonie picarde 2025, Molinay 2017, Ottignies-Louvain-la-Neuve 2050, Bassin du Cœur du Hainaut 2025, Pays de Famenne, etc. Outre l’organisation de plus de trente séminaires, l’Institut Destrée a mené une enquête auprès des communes wallonnes pour identifier les instruments prospectifs et stratégiques utilisés. A chacun des séminaires, un prospectiviste ou expert étranger du développement territorial vient présenter une conférence pour participer à l’apprentissage collectif des acteurs territoriaux. Ainsi, de nombreuses personnalités européennes du monde de l’aménagement du territoire et de la prospective se sont-elles succédé à la tribune de la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne. Certains séminaires se sont faits sur le terrain (Seraing, Tournai, etc.) [36].

Parallèlement, en 2011 et 2012, le Ministre Philippe Henry a confié à l’Institut Destrée une mission d’accompagnement de l’Administration wallonne et de la CPDT en matière de formation à la prospective et d’élaboration des scénarios lors de la révision du SDER [37].

2.3. Le processus de recherche prospective Millennia 2015

Conçu et mis en œuvre par Marie-Anne Delahaut, directrice de recherche et responsable du Pôle Société de l’information, en suivi du programme « Prospective et gouvernance de l’internet » [38] organisé dans le cadre de sa contribution au Sommet mondial sur la société de l’information [39], le processus de recherche prospective Millennia2015 « Femmes actrices de développement pour les enjeux mondiaux » [40] a été lancé lors de la conférence internationale tenue les 7 et 8 mars 2008 au Palais des Congrès de Liège, à l’initiative de l’Institut Destrée avec l’appui du Millennium Project (Washington), de l’Organisation internationale de la Francophonie, de la Région wallonne et de la Communauté française. Millennia2015 a pour objet de mettre en lumière le rôle crucial des femmes dans la société et de valoriser leurs capacités à bâtir des futurs alternatifs, considérant leur volonté de s’orienter résolument vers l’avenir, d’être médiatrices de paix, et d’agir à tous les niveaux de prise de décision en égalité avec les hommes (économie, politique, santé, éducation, formation, égalité des droits, …), en créant de nouvelles solidarités proactives en réseaux. Reconnu au plan international, Millennia2015 a permis à l’Institut Destrée d’obtenir les titres d’ONG partenaire officiel de l’UNESCO (statut de consultation) ainsi que le statut consultatif spécial auprès du Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC) dès 2012. Le patronage de l’UNESCO lui a été octroyé pour la conférence internationale Millennia2015 « Un Plan d’action pour l’autonomisation des femmes » organisée au Siège de l’UNESCO à Paris en 2012 [41]. La troisième conférence internationale est programmée aux Nations Unies à New York en 2017. Partout dans le monde, le Réseau international de Chercheur-e-s volontaires de Millennia2015 [42] se mobilise autour d’un même travail prospectif conçu par l’Institut Destrée où travaille actuellement sur ce chantier une équipe de trois personnes pilotée par Marie-Anne Delahaut. Des communautés sont actives en Francophonie, à Goma-RDC, en Inde, notamment, ainsi que le groupe de travail international Millennia2015 « Femmes et eSanté ». En mars 2010, l’Institut Destrée a présenté le concept de société de l’information solidaire aux Nations Unies à New York dans le cadre de la 54ème Commission sur le statut des femmes « Pékin+15 » 43.

L’exercice de prospective de Millennia2015 a été inauguré au plan international autant qu’au niveau de la Wallonie, le 8 décembre 2010, à l’UNESCO, à Paris, avec l’appui de la directrice de la Division Égalité des Genres de l’UNESCO, en lien direct avec le Cabinet de la directrice générale [44]. Les premiers résultats ont été analysés lors de du séminaire international organisé par Millennia2015 à l’École des Mines à Paris en novembre 2011 [45].

Sur base des valeurs inscrites dans la charte de Millennia2015, la Fondation Millennia2025 « Femmes et innovation », fondation d’utilité publique, a été créée en avril 2012, avec pour objectif de récolter des fonds afin de mettre en œuvre les activités du processus de recherche prospective Millennia2015 pour l’autonomisation des femmes et l’égalité des genres. Elle est en charge de leur réalisation et du suivi des plans d’actions avec les organisations partenaires locales de Millennia2015. A cet effet, agissant en lien étroit avec l’Institut Destrée, la Fondation Millennia2025 s’active principalement à la levée de fonds pour le financement des plans d’actions issus de l’exercice de prospective présenté à l’UNESCO en décembre 2012 ; à la mise en place de partenariats et collaborations avec des universités, ONGs et entreprises du secteur privé, dans le but de renforcer les capacités des femmes par la solidarité numérique; à fournir des prestations de services, formations, consultance, expertises, publications, organisation de conférences et séminaires dans le cadre des objectifs de Millennia2015 [46].

2.4. Le Système régional de Veille et de Recherche en Prospective (SRPW)

Conformément à la volonté exprimée par le ministre-président du gouvernement wallon Elio Di Rupo, en décembre 2006, l’IWEPS et l’Institut Destrée ont construit un partenariat afin d’associer leurs compétences au profit de la prospective régionale. Dès janvier 2007, de nombreuses réunions se sont tenues entre les deux institutions pour aboutir à un projet de collaboration qui a été remis au Cabinet, en octobre 2007 [47]. Parmi les différentes propositions formulées, deux axes de travail ont été retenus : d’une part, le lancement d’une recherche sur la transmission d’entreprises, d’autre part, la mise en place d’une plateforme wallonne de la prospective. Celle-ci serait fondée sur trois objectifs :

– réaliser et encourager le transfert de connaissances et d’expériences en matière de prospective (banques de données des acteurs, des expériences, etc.) ;

– promouvoir la démarche prospective (faire connaître les méthodes et pratiques) ;

– fédérer les acteurs de la prospective en vue de projets communs.

Le 9 février 2010, le Système régional de Veille et de Recherche en Prospective wallon était lancé par l’IWEPS et l’Institut Destrée avec la finalité de mobiliser des départements universitaires et des centres de recherche de niveau universitaire, de Wallonie et de Bruxelles, au profit de la prospective régionale, c’est-à-dire de rapprocher les compétences du réseau ainsi formé des besoins d’expertises régionaux en termes d’anticipation. Dans le même temps, le Cabinet du ministre-président et les différentes directions générales du SPW étaient associés à l’initiative.

Sur base d’une première convention, créant un contrat de service entre l’IWEPS et l’Institut Destrée, de mai 2009 à juillet 2010, une première étude sur la reprise et transmission d’entreprises a été réalisée tandis que l’Institut Destrée se voyait confier une mission d’appui à la mise en place du SRPW.

Plusieurs tâches préliminaires ont été réalisées dans ce cadre :

  1. L’établissement d’un inventaire des membres potentiels du SRPW : 49 unités de recherche ont été identifiées et invitées à rejoindre le réseau. 30 ont été rencontrées à cet effet.
  2. La définition de protocoles pour réguler les échanges et construction d’un site internet.
  3. L’identification des enjeux régionaux pour lesquels des études et travaux prospectifs seront nécessaires.
  4. Les premiers jalons d’une recherche relative au repreneuriat matérialisée par la publication d’un Discussion Paper [48].

Une nouvelle convention a été signée, en mars 2011, par l’IWEPS et l’Institut Destrée, portant sur un appui de l’Institut Destrée aux activités de prospective menées par l’IWEPS (réalisation de notes de veille, animation du SRPW, etc.). Une différence considérable est toutefois apparue entre l’ambition initiale et commune des deux institutions exprimée à l’époque d’Elio Di Rupo et la mise en œuvre contrainte menée sous l’égide du Cabinet Demotte. Cette évolution a probablement contribué à freiner la participation des universités au réseau et à démotiver les chercheurs des deux institutions qui, initialement, s’en étaient voulues les moteurs. Le SRPW ne poursuivra pas ses activités au delà de 2012.

Conclusion : un regard contrasté sur une prospective très liée à la qualité de la gouvernance régionale

Notre regard sur la prospective en Wallonie est contrasté. D’une part, la prospective se développe avec une vigueur certaine au niveau des territoires wallons (Luxembourg 2010, Wallonie picarde 2025, Pays de Famenne, Bassin du Cœur du Hainaut 2025, Louvain-la-Neuve 2040, etc.). D’autre part, l’Institut Destrée s’est très impliqué dans la prospective au niveau européen : Philippe Destatte a assumé la présidence du Collège européen de Prospective territoriale, de 2004 à 2012, avant de confier la présidence à Ibon Zugasti (Prospektiker, San Sebastian), organisation dont Michaël Van Cutsem, directeur de recherche et responsable du Pôle Prospective de l’Institut Destrée, occupe aujourd’hui encore, le secrétariat. L’Institut Destrée reste très présent au niveau européen où il a été l’un des animateurs du projet Cities of Tomorrow de la DG Politiques régionales de la Commission européenne. En outre, l’Institut Destrée a accompagné – avec Prospektiker et Futuribles – la mise en place de la nouvelle Cellule de Prospective du Comité des Régions. Il en est de même pour la prospective mondiale : un accord de partenariat a été conclu entre l’Institut Destrée et l’Université de Houston pour la réalisation d’un certificat en prospective qui s’est tenu pour la première fois à Bruxelles en mai 2011, tandis que Philippe Destatte a été élu membre du Board du réseau mondial du Millennium Project dont le siège est à Washington.

L’évaluation de la prospective est d’une difficulté sans nom. Nous y avons beaucoup travaillé avec la Commission européenne dans le cadre du programme FOR-LEARN pour arriver à ce constat [49]. La prospective est un processus de changement, de transformation. J’en suis de plus en plus convaincu, au point d’avoir fait évoluer la définition construite en 1999-2000 : elle a récolté un quasi consensus, tant à la SWEP qu’à la Mutual Learning Platform de la Commission européenne et au Collège européen de Prospective, pour renforcer cette dimension [50]. En cela, je rejoins probablement tant Gaston Berger que Richard Slaughter [51].

Pour alimenter les controverses, ainsi que la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective nous y invite, je me permettrai quelques hypothèses liées aux impacts des travaux prospectifs que j’ai évoqués.

  1. Si on a pu observer un processus d’institutionnalisation de la prospective en Wallonie depuis 1999, celui-ci a eu pour principal objet de faire de cette discipline un enjeu de pouvoir. On peut considérer qu’il y a une forme de rupture entre, d’une part, l’affirmation de la prospective comme outil de gouvernance, c’est-à-dire de construction d’un dialogue et d’un discours stratégiques entre les acteurs pour élaborer collectivement un projet, et, d’autre part, un outil managérial au service des décideurs. Cette rupture se manifeste clairement entre avril et juin 2000. De manière étonnante, et à part quelques rares moments d’exceptions, le modèle qui s’instaure en Wallonie à ce moment s’est poursuivi jusqu’à ce jour.
  1. Malgré les efforts menés, la vision de la prospective qui domine les institutions wallonnes reste manifestement profondément ancrée soit dans un scientisme où prédomine la prévision soit, à tout le moins, dans une prospective vue uniquement comme exploratoire et non comme une prospective complète, totale, certes exploratoire mais aussi normative, à vocation stratégique, c’est-à-dire orientée vers l’action concrète et opérationnelle. La recherche d’une légitimité scientifique destinée à faire croire que l’action menée est objective, voire la seule possible à mener en fonction des données du présent, reste au centre de la conception des élus et des décideurs. A titre d’exemple, l’observation attentive des discours justifiant la démarche Horizon 2022 lors de la législature 2009-2014 fonde cette analyse.
  1. Une des difficultés majeures de l’évaluation de la prospective consiste à revendiquer des actions ou des réalisations qui sont menées en aval des exercices. Non seulement cette démarche peut paraître manquer de modestie mais, en plus, elle peut désapproprier des acteurs majeurs des résultats des travaux pour lesquels ils ont dépensé en amont beaucoup d’efforts et beaucoup de diplomatie pour que l’appropriation ait lieu. De surcroit, il est rare qu’une décision résulte de manière linéaire d’une seule source d’inspiration. Néanmoins, les exemples sont importants et nombreux de propositions, provenant des travaux de prospective menés de 1999 à 2004, qui sont présentes dans les politiques menées par les gouvernements wallons dans les législatures suivantes. Sans mettre en cause les autres et multiples influences, ni le génie propre de nos élus et décideurs, on peut mettre en évidence quelques propositions qui ont pu faire leur chemin :

– c’est particulièrement vrai de l’activation des ressources en créativité au profit du développement régional qui a été au centre des recommandations de la Mission Prospective Wallonie 21, dès 2004 [52] ;

– parmi ces recommandations, plusieurs ont été mises en œuvre ultérieurement, d’autres sont toujours en chantier. Voici quatre exemples, avec leur numéro d’origine, datant de mai 2004 :

1. Réunir un collège des directeurs généraux comme organe transversal de la coordination des institutions publiques wallonnes sous la forme opérationnelle de task-forces thématiques public-public qui pourraient être coordonnées par des agents ayant compétence dans la gestion des réseaux et leur animation ;

7. Mettre en place un groupe de travail interministériel régional sur les effets multiples du vieillissement démographique en Wallonie, dont la tâche serait d’étudier de façon transversale les répercussions du vieillissement de la population wallonne sur l’emploi, la santé, la consommation, les loisirs, le logement, etc.

11. Lancer un programme mobilisateur de recherche relatif aux nouveaux indicateurs et instruments de mesure du capital social dans les régions de la connaissance devant aboutir à un canevas actualisé de nouveaux critères de performance et de compétitivité de la Wallonie à l’usage de tous les acteurs, entreprises et systèmes d’évaluation des politiques régionales.

12. Créer un cluster de la créativité économique associant des partenaires des industries culturelles, du design, de l’enseignement artistique, etc. destiné à générer de nouveaux emplois et à renforcer l’activité économique par le développement de la croissance, de la vitalité et de la compétitivité de la Wallonie [53].

– la Prospective des entreprises wallonnes avait, en 2003, présenté une série de fiches-actions conçues avec la Direction de la Politique économique et appuyées par l’Union wallonne des Entreprises. La fiche d’action prioritaire « Attractivité du territoire » préconisait de développer un programme de stimulation pour la création de pôles de compétence wallons à partir de « champions » existants. La finalité de cette recommandation était d’utiliser les entreprises et les entrepreneurs « champions » de la Wallonie actuelle comme catalyseur de réactions en chaîne autour de métiers ou de filières implanté(e)s et fructueux(ses). Induire ainsi des cercles vertueux par effet boule de neige autour de différents noyaux d’excellence existants. Réaliser cette opération en cohérence avec les initiatives existantes de grappes, clusters et autres. Les modes opératoires, d’intervention, les opérateurs ressources, les bénéficiaires, la durée et le contexte, ainsi que l’impact attendu et les critères de suivi et d’évaluation étaient précisés [54].

  1. De plus nombreuses propositions d’initiatives ont été négligées, méprisées ou laissées en friche. Certes, toutes n’étaient pas pertinentes. La plupart relèvent des politiques régionales. Trois auraient pu être portées par l’Institut Destrée qui, toutefois, n’avait seul pas les moyens de les lancer ou de les soutenir dans la durée. La première est le cluster de la créativité, proposé en 2004 et que, finalement, nous voyons se déployer dans le cadre de Creative Wallonia. Le deuxième projet a été approuvé par le Conseil d’administration de l’Institut Destrée du 1er juillet 1998 : il s’agissait de créer un instrument dénommé PRIDE, Plateforme régionale d’Information sur le Développement économique. Compte tenu des lacunes informatives et statistiques dont tous les acteurs se plaignent en Wallonie encore aujourd’hui, malgré les investissements considérables consentis, il semble que l’idée de créer un véritable outil au service de la Région et des entrepreneurs, wallons ou étrangers, à la recherche d’informations interdisciplinaires et indépendantes, sectorielles et conjoncturelles, banque d’indicateurs pour l’évaluation et la prospective, avait toute sa pertinence. Le dernier projet, lancé mais peu investi en tant que tel, date du 28 mars 2003. C’est celui d’un Centre international des Changements de Paradigmes sociétaux et des Mutations structurelles. Projet innovant, au carrefour de la recherche historique et de la prospective, il reste parmi nos préoccupations.
  1. Enfin, depuis Pays basque 2010 (1992), Michel Godet a fait passer l’idée que la prospective, c’est réfléchir librement et ensemble. On s’en souvient encore à Bayonne, à Anglet et à Biarritz, je peux en attester. On devrait le savoir à Namur. Divers projets menés au niveau régional lors des dernières législatures ne portaient pas cette marque. J’ai personnellement le souvenir d’avoir entendu dire que le mot délibératif était inacceptable hors du Gouvernement wallon et qu’un processus prospectif indépendant était dangereux. Or – le ministre-président Elio Di Rupo l’avait bien compris en 2000, et le Collège régional de Prospective le rappelait en 2011 [55] :– en dehors d’une bonne gouvernance, c’est-à-dire impliquant démocratiquement et respectant les acteurs, il n’y a pas de salut pour la prospective. Peut-être est-ce la raison pour laquelle les prospectivistes préconisent souvent que leur discipline / indiscipline soit logée au sein des parlements plutôt qu’activée par les gouvernements ?

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] L’Évaluation et la prospective en Wallonie et à Bruxelles : trop de consensus, pas assez de controverses !, Invitation au colloque du 15 mai 2014, Namur, Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective, 5 mai 2014.

[2] La Société d’Économie et de Mathématique appliquée, fondée par Jacques Lesourne en 1958.

[3] Jacques LESOURNE, Un homme de notre siècle, De polytechnique à la prospective et au journal Le Monde, p. 325, Paris, Odile Jacob, 2000. – Entretien avec Jacques Lesourne du 27 avril 2000. – Ph. DESTATTE, La Belgique dans l’accroissement de l’interdépendance, dans M. BEYEN et Ph. DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle histoire de Belgique, p. 15sv, Bruxelles, Le Cri, 2009.

[4] Forecasting and Assessment in the field of Science and Technology. Michel Godet, qui avait été directeur du département SEMA Prospective, à partir de 1978, a été en charge du lancement du programme FAST, de 1979 à 1980, en tant qu’administrateur principal de la CEE. Michel Godet était d’ailleurs venu à Louvain-la-Neuve, du 23 au 25 avril 1980, occuper la Chaire Quetelet Perspectives de population, d’emploi et de croissance urbaine, pour y faire un exposé sur Deux crises dévisagées par la prospective : 1°. les causes d’erreurs de prévision ; 2° à la recherche des emplois de demain. ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Fonds Yves de Wasseige, Politique industrielle (2). – Voir aussi Stéphane CORDOBES et Philippe DURANCE, Les Entretiens de la la Mémoire de la Prospective : Jacques Lesourne, Président de l’Association Futuribles International, Paris, CNAM, Septembre 2004, p. 7.

http://www.laprospective.fr/dyn/francais/memoire/J_Lesourne_%28entretien%29_v2c.pdf.

[5] Claire Lejeune, professeur à l’Université de Mons a animé le Centre interuniversitaire d’Études philosophiques de l’Université de Mons (CIEPHUM) et la revue Réseaux, de même que les Cahiers du Symbolisme, autour de vecteurs de la prospective. – Prospective et pensée du futur, dans Réseaux, n° 22-23, 1974 (avec notamment Yves Barel et André-Clément Decouflé). – Prospective, sociologie, Régions, dans Réseaux, n° 28-29, 1976. – Bernard CROUSSE coord., La prospective revisitée : évaluation d’un savoir, dans Réseaux, n° 50-51-52, 1986-1987, Colloque du 17 février 1986 , Mons, CIEPHUM, 1986-1987.

[6] Raymond Collard était professeur à la Faculté des Sciences économiques et sociales de Namur et vice-président de l’Office de Promotion industrielle. Il devint plus tard directeur du Service des Études et de la Statistique de la Région wallonne. Il anima aussi le Groupe de Recherche et Développement de Louvain (créé en 1965), jusqu’en 2014. – Voir Raymond COLLARD et Yvan JOIRET, La régionalisation : contraintes et opportunités pour la Wallonie, Bruxelles, IEV, 1980. – R. COLLARD, La valorisation industrielle des grandes filières du futur, Note manuscrite, s.d. (1976). ARCHIVES DE L’INSTITUT DESTREE, Fonds Yves de Wasseige, Politique industrielle (2). Il contribua, par ses chroniques dans le journal La Wallonie, au début des années 1980, à me faire découvrir la prospective, notamment les travaux de Thierry Gaudin et André-Yves Portnoff. Voir par exemple : R. COLLARD, On cherche des pionniers wallons ! , dans La Wallonie, 15 mars 1985, p. 10. – R. COLLARD, Sciences, techniques et entreprises, Qu’attendre des entreprises wallonnes ?, dans La Wallonie, 4 avril 1985, p. 10. – R. COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, dans La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, Cahier n° 2, p. 123-124.

[7] Paul DUVIGNEAUD, La synthèse écologique, p. 190, 289, 298-299, 317, Paris, Doin, 2ème éd., 1980 (1ère éd. 1974). – P. DUVIGNEAUD et Martin TANGHE, L’avenir, Des ressources naturelles à préserver, dans Hervé HASQUIN dir., La Wallonie, Le Pays et les Hommes, Histoire – Économies – Sociétés, t. 2, De 1830 à nos jours, p. 471-495, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 1980.

[8] Notamment par ses travaux dans le cadre de la Fondation européenne de la Culture et de l’UNESCO. – Voir Gilbert DE LANDSHEERE e.a., La formation des enseignants demain, Tournai, Casterman – Amsterdam, Fondation européenne de la Culture, 1976.

[9] Pierre-Philippe DRUET, Peter KEMP, Georges THILL, Technologies et sociétés, Paris, Galilée, 1980.

[10] Jacques LANOTTE éd., L’avenir culturel de la Communauté française, Charleroi, Institut Destrée, 1979.

[11] Guy GALAND éd., Culture et politique, Promouvoir la création culturelle en Wallonie, Charleroi, Institut Destrée, 1984.

[12] Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, n° 3, 1er semestre 2001, p. 139-153, p. 143.

[13] Archives de l’Institut Destrée, Dossier activités 1979. – L’institutionnel, clé de l’économique, dans Feuillets de la Communauté Wallonie-Bruxelles, Juin 1979, p. 2-3.

[14] PL, Le déclin économique wallon à l’Institut Jules Destrée : d’abord une banque régionale, dans Le Soir, 28 avril 1978.

[15] Ph. DESTATTE, L’Institut Destrée (1938-1988), dans Encyclopédie du Mouvement wallon, vol. 2(F-N), p. 851, Charleroi, Institut Destrée, 2000. – INSTITUT DESTREE, Fonds Institut Destrée, Conseil d’Administration du 26 octobre 1980, p. 3.

[16] Ph. DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne…, p. 142-143.

[17] Voir notamment son texte La lecture du complexe, dans Le Complexe de Léonard ou la Société de la Création, Colloque de la Sorbonne, Février 1983, p. 61-76, Paris, Editions du Nouvel Observateur – J-Cl Lattès, 1984.

[18] John NAISBITT, Les dix commandements de l’avenir (Megatrends), Paris-Montréal, Sand-Primeur, 1984.

[19] Voir Ph. DESTATTE dir., Evaluation, prospective et développement régional, p. 31-38, Charleroi, Institut Destrée, 2001. – Thierry GAUDIN, André-Yves PORTNOFF, La Révolution de l’intelligence, Rapport sur l’état de la technique, Paris, Sciences et Techniques, 1983. – Armand MATTELART et Yves STOURDZE, Technologie, culture et communication, Rapport au ministre de la Recherche et de l’Industrie, Paris, La Documentation française, 1982. – Simon NORA & Alain MINC, L’informatisation de la société, Rapport à M. le Président de la République, Paris, La Documentation française, 1978.

[20] La Wallonie au futur, Vers un nouveau paradigme, Charleroi, Institut Destrée, 1989. – La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, Charleroi, Institut Destrée, 1992. – La Wallonie au futur, Le défi de l’éducation, Conférence-consensus, Charleroi, Institut Destrée, 1994. – La Wallonie au futur, Quelles stratégies pour l’emploi ?, Charleroi, Institut Destrée, 1996. – La Wallonie au futur, Sortir du XXème siècle : évaluation, innovation, prospective, Charleroi, Institut Destrée, 1999. – Wallonie 2020, Une réflexion prospective citoyenne sur le devenir de la Wallonie, Charleroi, Institut Destrée, 2005. La plupart de ces ouvrages sont épuisés mais l’ensemble des actes sont néanmoins disponibles en ligne sur le portail de l’Institut Destrée :

http://www.wallonie-en-ligne.net/wallonie-publications/Wallonie-Futur_Index-Congres.htm

[21] Elio DI RUPO, Une cellule indépendante de prospective pour la Wallonie, dans Ph. DESTATTE dir., Evaluation, prospective et développement régional, p. 306-307, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

[22] Archives de l’Institut Destrée, Philippe Destatte, Rencontre avec Jean-Claude Van Cauwenberghe, Ministre-Président du Gouvernement wallon, Namur, 5 juin 2000, Charleroi, Institut Destrée, 5 juin 2000, 2 p. (5IJD/PhD/00-228/bis).

[23] Ph. DESTATTE et Pascale VAN DOREN, La prospective comme outil de gouvernance, Charleroi, Institut Destrée, 2003.

[24] Trois rapports ont été diffusés : Ph. DESTATTE dir., Mission prospective Wallonie 21, La Wallonie à l’écoute de la prospective, Premier rapport au Ministre-Président du Gouvernement wallon, Charleroi, Institut Destrée, Août 2002. – Ph. DESTATTE et P. VAN DOREN dir., La prospective territoriale comme outil de gouvernance, Charleroi, Institut Destrée, 2003. – Ph. DESTATTE et P. VAN DOREN dir., Mission prospective Wallonie 21, La prospective à l’écoute de la Wallonie, Charleroi, Institut Destrée, Mai 2004. La plupart de ces rapports sont publiés en ligne :

http://www.wallonie-en-ligne.net/Mission-Prospective_Wallonie-21.htm

[25] Ph. DESTATTE, Mission prospective pour le gouvernement wallon, 2000-2004, Namur, Institut Destrée, 11 mai 2001, 5 p.

[26] Ph. DESTATTE, Dynamique de la société wallonne, Tendances et volontés, Groupe d’études prospective mis en place par les acteurs associatifs wallons, Namur, Institut Destrée, 28 avril 2001, 6 p. (IJD/PhD/01-182)

[27] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN dir., Réflexion prospective sur les politiques d’entreprises en Wallonie, Rapport final, Namur, Direction générale de l’Economie et de l’Emploi du Ministère de la région wallonne (Direction des Politiques économiques) – Institut Destrée, décembre 2003, 50 pages.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf

[28] The Futures of Europeans in the Global Knowledge Society, A Meeting Point for Europeans Creating Futures, en collaboration avec la DG Recherche de la Commission européenne et le Millennium Project. A cette occasion, et pour la première fois, un Planning Committee du Millennium Project s’est tenu en Europe, à Louvain-la-Neuve.

http://www.wallonie-en-ligne.net/2005_EuMPI/index.htm

[29] Le rôle et la gestion des services publics face aux mutations du XXIème siècle, Château de La Hulpe, 9 novembre 2009.

[30] Culture du changement, responsabilisation et créativité : défis de l’éducation tout au long de la vie, Namur, Cercle de Wallonie, 13 février 2009.

[31] Lancé en avril 2010 Wallonie 2030 : anticiper les bifurcations stratégiques et choisir les comportements positifs, a consisté à décrire une série de domaines choisis, étudiés dans des fabriques de prospective et pilotés par des membres du Collège, la trajectoire passée et future de chaque domaine et d’en tirer des pistes de stratégies pour la société wallonne. Le résultat transversal de ces travaux fait apparaître la nécessité d’ouvrir un partenariat stratégique régional à partir de la société civile, des entreprises et des administrations afin de préparer un dialogue avec les forces politiques wallonnes et de préparer les pistes d’un contrat sociétal pour la Wallonie dans un cadre renouvelé.

[32] Congrès Wallonie 2030, Vers un contrat sociétal pour la Wallonie dans un cadre de régionalisation renouvelé, Namur, Palais des Congrès, 25 mars 2011.

[33] Appel pour un contrat sociétal wallon, Namur, Collège régional de Prospective de Wallonie, 28 février 2011. ­- Principes destinés à guider l’élaboration et la mise en œuvre de la prochaine déclaration de politique régionale de Wallonie, Namur, Collège régional de Prospective de Wallonie, 27 mai 2014.

http://www.college-prospective-wallonie.org/Principes_DPR-2014.htm

[34] www.institut-destree.org/Prospective_et_decision_publique

[35] Voir le site : http://www.intelliterwal.net/

[36] Plusieurs publications ont pu être réalisées dans ce cadre, parues dans la revue Territoires wallons ou dans la newsletter du développement territorial : Michaël VAN CUTSEM, Des projets de territoires : quelles valeurs, quelles solidarités et quelle citoyenneté ? dans Territoire(s) wallon(s)Trente ans de fusion des communes, CPDT, Région wallonne, août 2008, p. 47 à 62. – M. VAN CUTSEM, Lecture transversale de la DPR à la lumière des objectifs poursuivis par la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne, dans Newsletter du Développement territorial, n° 5, Décembre 2009, p. 2 à 17. – M. VAN CUTSEM, La prospective territoriale en Wallonie : un mécano à géométries variables, dans Territoires wallons, Hors série, 2010. – Ph. DESTATTE et Luc MARECHAL, Prospective des espaces en transition territoriale et politique : la Wallonie, dans Yves JEAN et Guy BAUDELLE dir., L’Europe, Aménager les territoires, p. 378-389, coll. U, Paris, A. Colin, 2009.

[37] M. VAN CUTSEM et Charlotte DEMULDER, Quels scénarios pour l’aménagement du territoire à l’horizon 2040 ?, Namur, SPW-Institut Destrée, 2011.

[38] – Marie-Anne DELAHAUT (dir), Prospective de l’Internet – Foresight of the Internet, Actes du colloque,
Préface de Viviane REDING, Postface de Markus KUMMER,
Namur, Institut Jules-Destrée, 544 pages (livret photos en couleurs), 2005 http://www.wallonie-en-ligne.net/2005_Prospective-Internet/index.htm

– M-A DELAHAUT, Les progrès structurants des technologies de l’information et de la communication, http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/Mission-Prosp_W21/Rapport-2002/1-1_Progres-structurants_TIC.htm

[39] http://www.wallonie-en-ligne.net/2005_Prospective-Internet/index.htm

[40] http://www.millennia2015.org/Processus_de_prospective

[41] Actes de la conférence : http://www.millennia2015.org/unesco_2012_actes et notamment :-   http://www.millennia2015.org/tempFiles/532876889_0.1359369/Millennia2015_UNESCO_2012_MU03_Marie_Anne_DELAHAUT_2012_12_03_FR_EN.pdf – Ph. DESTATTE, Millennia2015 à l’Unesco : à la recherche d’une nouvelle harmonie pour les femmes du monde entier, Blog PhD2050, 11 décembre 2012. https://phd2050.wordpress.com/2012/12/19/millennia2015/

[42] http://www.millennia2015.org/Equipe_Reseau

[43] www.millennia2015.org/2010_03_03_new_york_csw54_millennia2015

[44] http://www.millennia2015.org/Millennia2015_UNESCO_2010

[45] Marie-Anne DELAHAUT et Ph. DESTATTE, Millennia2015, Méthodologie du processus de recherche prospective, Namur, Institut Destrée, 14 octobre 2009, 23 p. – M-A. DELAHAUT et Coumba SYLLA, Millennia2015 – UNESCO, Rapport du processus de recherche prospective préparatoire à la conférence internationale 2011, Namur, Institut Destrée, 22. juillet 2010, 466 p. www.millennia2015.org/Methode. –   http://www.millennia2015.org/actes_seminaire_2011

([46]) www.millennia2015.org/fondation_millennia2025

[47] Collaboration IWEPS-Institut Destrée en matière d’études prospectives, Namur, 9 octobre 2007, 34 p.

[48] Jean-Luc GUYOT et M. VAN CUTSEM, La transmission d’entreprise en Région wallonne : discours et enjeux, Namur, IWEPS, 2010, 100 pages.

[49] Ph. DESTATTE, Evaluation of Foresight : how to take long term impacts into consideration, FOR-LEARN Mutual Learning Workshop, Evaluation of Foresight, Sevilla, IPTS, DG RTD, Dec. 13-14, 2007.

[50] La prospective est une démarche indépendante, dialectique et rigoureuse, menée de manière transdisciplinaire en s’appuyant sur la longue durée. La prospective peut éclairer les questions du présent et de l’avenir, d’une part en les considérant dans leur cadre holistique, systémique et complexe et, d’autre part, en les inscrivant, au delà de l’historicité, dans la temporalité. Résolument tournée vers le projet et vers l’action, elle a vocation à provoquer une ou plusieurs transformations au sein du système qu’elle appréhende en mobilisant l’intelligence collective. Ph. DESTATTE, Qu‘est-ce que la prospective ?, Blog PhD2050, Namur, 10 avril 2013.

https://phd2050.wordpress.com/2013/04/10/prospective/

[51] Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[52] Vers une activation des ressources en créativité au profit du développement régional (2004). Dans tous les cas, le concept de « Régions de la créativité » peut permettre d’activer, au départ des préoccupations de recherche et de compétitivité économique de la Région wallonne, des ressources dépendant institutionnellement de la Communauté française mais situées géographiquement sur le territoire régional de la Wallonie. Ces ressources s’inscriraient, dès lors, dans une stratégie régionale, dont le prochain Contrat d’Avenir pour la Wallonie pourrait constituer le cadre dynamique. Ph. DESTATTE, Les concepts de « régions de la connaissance, apprenantes et créatives » comme outils de développement régional, MPW21, 3 mai 2004, p. 19.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/MPW21_R2004_02_Philippe-Destatte_Vision-Wallonie21_2004-05-03.pdf

[53] Ph. DESTATTE dir. Vingt actions pour faire de la Wallonie une région apprenante et créative, MPW21, Recommandations, 3 mai 2004. A noter que l’ensemble des actions n’a pas été perdu pour tout le monde puisque celles-ci ont été présentées à Rennes dans le cadre d’un colloque sur les territoires apprenants réunis à l’initiative d’Edmond Hervé : Ph. DESTATTE, La formation tout au long de la vie, un enjeu pour un développement humain et durable des territoires, dans Yves MORVAN dir., La Formation tout au long de la vie, Nouvelles questions, nouvelles perspectives, Colloque Rennes Métropole, 6-7 mars 2006, p. 253-270, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006.

[54] Ph. DESTATTE et P. VAN DOREN, dir., 4 X 4 pour Entreprendre, Réflexion prospective sur les politiques d’entreprises en Wallonie, Rapport final, 3 décembre 2003, p. 13.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/ProspEnWal_Rapport-final_2003-12-04.pdf

[55] Comment établir une gouvernance collective, participative et publique à la mesure de la démocratie du XXIème siècle, s’appuyant sur des processus de débat, de concertation et de décision ? Plus que jamais, les Wallonnes et les Wallons ont besoin d’un horizon et d’un projet communs, ainsi que d’un contrat par lequel, en construisant leurs convergences et en mesurant leurs divergences, ils s’organisent collégialement pour le réaliser et pour en partager équitablement les fruits. Appel pour un contrat sociétal wallon, dans La Libre Belgique, 4 mars 2011.

http://www.college-prospective-wallonie.org/Appel_Contrat-societal.htm

Namur, May 9, 2014

In most regions that are undergoing industrial restructuring, despite the benefit of considerable care and attention from the major players and undoubted strengths, many business leaders and not a few leading academics display a certain scepticism in their day-to-day approach that is in stark contrast with the collective ambition to bring about regeneration locally [1]. Much of the effort focuses on links, synergies and interfaces between research and industry, yet the issue of channels for the distribution and integration of innovation [2] remains sensitive. We know that the tools exist, that they are available and often effective, but we do not really see them… The boss of an SME in will still tell you that, despite being located near a leading university, he benefits little from this proximity, in terms of either patents or quality of recruitment. And yet he himself is a product of this self-same university, and knows everyone there, or almost everyone. The director of a laboratory or a research centre, meanwhile, will express surprise at the lack of interest from the business world in the work being done – remarkable though it is – in his chosen field, and will persist in the belief that were he to leave his home region for a more dynamic part of the world, he would be welcomed with open arms, if not an open wallet.

So what is the problem, given all the positive initiatives and proactive speeches? Analysis reveals that some players have real difficulty in clearly identifying both the current environment and the future landscape of development and innovation. And yet that same landscape is of manifest relevance right now, and has the potential to develop so as to boost competitiveness and benefit everyone in the future. Many territories and regions probably need a better conception, image and understanding – both today and tomorrow – of their territorial innovation system [3].

1. Developing a clear vision of the innovation system and what happens in it

To understand the territorial innovation system, one must of course study the networks created by and for businesses. This involves a description, taking account of the passage of time and of change, of the structure of the system for the production of the products under consideration and an analysis of the sequence of actions that are or need to be taken by actors in order to design, produce, process, sell and consume a product, whether agricultural, industrial, artistic, computer-related, etc. [4] These actions may be carried out sequentially, in parallel or to complement one another, and are organised into subsystems such as design, production, processing, marketing and consumption. Each of these subsystems encompasses a series of more or less important actions that make the transition possible from one set to another in a logical result of interventions; thus actions are said to be upstream or downstream of the network. Since Michael Porter’s work in this area, it has been customary to represent these activities as a value chain [5].

This analysis of the industry and/or value chain highlights the strengths and weaknesses of the system as well as the actors who are directly or indirectly involved, synergies, external effects, relations of cooperation and/or influence and strategic nodes whose control ensures domination by certain agents, bottlenecks and intersectoral linkages, the degree of competition and transparency at different levels of exchange, cost progression and so on. Although one of the approaches generally used to anticipate future sectors and industries is to rely on the identification of emerging key technologies which look promising within the chosen time period [6] – an analysis which should be done per sector – the most important thing is to take into account the potential of the region itself, and its ability to capture innovation and harness it in entrepreneurial processes.

The work carried out on the FutuRIS foresight platform [7] on the initiative of the French National Association for Research and Technology (ANRT) has made it clear that the scope of technological innovation has now expanded far beyond the confines of traditional product- and process-based research and development. It encompasses all aspects of the business (whether commercial or non-commercial), including marketing, organisational management, the training of human resources, financing methods, logistics and, more generally, any activity that helps put into practice a new idea or new expertise and improves part or all of the system. Globalisation has greatly increased companies’ needs for competitiveness. Whereas performance used to be measured by quality, cost and timing, a new competitive environment has developed in which, as FutuRIS noted in 2009, innovation turns out to be the only market penetration strategy that is effective in the long run. Similarly, in all the factors involved in the innovation process – the social climate, ease of entry into and exit from the market, a favourable market environment, the acceptance of experimentation, flexibility in response to economic, social and technological change, entrepreneurs who take risks, etc. – research and development appears to be just one factor among others, even though it is an element on which we can act in a territory. This point has two implications:

– on the one hand, it puts the importance of research and development into perspective compared with all the factors of the innovation process, showing that it is a necessary but not sufficient condition for restructuring;

– on the other hand, it puts research and development at the centre of the innovation process by showing that it is a variable on which direct action can be taken.

Factors of the Innovation Process

As FutuRIS researchers have noted, it is particularly important to act at the local level to develop close relationships between public-sector research and the business world.

2. Learning to model territorial innovation systems

Territorial innovation systems (TISs) are becoming increasingly well-known as models: they consist of all the actors and resources that interact more or less effectively to drive innovation in a given region, and they help optimise collective learning and partnerships between different development actors [8]. Drawing inspiration from the work of Jean-Claude Prager [9] on regional innovation systems, and applying it to an area the size of a city or a living zone, we can identify four modelled spaces:

– the global environment, which is of considerable importance, but over which little influence can be exerted at local level;

– the European, national and regional environment, which constitutes the framework for policies and actions in the areas of law, taxation, technology, culture, finance and science;

– the territorial innovation system itself and its basic physical characteristics: specialist structures, financial resources, the local dynamics of innovation, human resources, etc.

– the system of interaction between actors and their networks: this is about local efficiency and dynamism, and will play a key role in the long term.

The Territorial Innovation System

 

The closer we move towards the heart of the system, the more we go from the global to the specific and confront the actual room for manoeuvre of public and private actors, underlining the importance of the heart of the TIS in the dynamics of research, development and local innovation.

The Heart of the TIS

The heart of the system brings into play public or semi-public bodies that are highly diverse in terms of status and resources, and companies which differ greatly in nature, from multinationals to start-ups whose owners are themselves young researchers.

3. Envisioning the future territorial innovation system

The effort to build a clear vision of the future territorial innovation system in a territory involves a number of steps. The first is to describe the heart of the TIS as it currently exists, by creating a comprehensive model that includes actors, interactions and networks, the current research and development capacities of public and private laboratories and research centres and of businesses, and the open innovation approach that exists within the zone and towards the outside. Close attention will need to be paid to the different types of actors that drive the system. Manfred Fischer identifies four types:

– actors in the manufacturing sector: the companies that act as key players by funding R&D through their laboratories

– actors in the field of science: on the one hand education and training establishments, and on the other hand, the universities in their role as research bodies and various governmental research organisations, non-profit organisations, elite higher education establishments, etc.

– actors providing commercial assistance and support services to industrial companies in sectors such as finance, consultancy, expert appraisal, marketing, training, etc.
– actors in the institutional field – whether market coordinators or otherwise – such as those that regulate the relationships between the actors themselves (e.g. employers’ associations), the institutions that establish legal frameworks, or informal organisations [10].

The second step consists of explaining, on the basis of international comparative studies, how the system might evolve in the medium term (five to ten years), taking account of the current data (clusters, European Framework Programme for Research, European Structural Funds, etc.). Finally, in the third step a proactive model is developed for the construction of the heart of the TIS for open innovation over the long-term period chosen: until 2030, 2040, etc. This involves showing how the territory could reasonably develop its technological, cultural, creative, and economic systems during this period and what concrete results it could achieve in terms of specific strategies. This panoramic view must take account of the collective ambition of the major players over this time period.

Having described a new territorial innovation system model rooted in the near or not-so-near future, one can then work on describing the transition from one model to another on the basis of defined main strategic thrusts to which can be allocated specific and concrete actions leading to the collectively dreamed of, expected or envisaged structural change.

Conclusion: a step in the direction of intelligent specialisation

A recently compiled ‘decalogue’ of innovation policy criteria rightly pointed out that there is no automatic relationship between the amount of technology acquired and a company’s success or its propensity to innovate. It has been known for several decades that ‘the effectiveness of technological factors is closely linked to that of non-technological factors’ (economic environment, business strategies, cultural norms, management skills, etc.)[11].

Like the regional innovation system, the territorial innovation system (TIS) sheds light on the relationship between the key innovation players in a given area and the possible ways in which they could develop. The analysis also highlights the prerequisites for improving the organisation of the territory to allow businesses, industries and value chains to develop more effectively. Thus innovation and technology analysis (ITA), successfully developed by the German Federal Ministry of Education and Research (BMBF), shows that this approach can make useful knowledge available so that the actors involved in innovation processes can improve the quality of their decision-making in the fields of research, technology and innovation [12]. In addition, a better knowledge of the TIS promotes intelligent specialisation as an action framework reinforcing the scientific, technical and industrial capacities of business owners, and of all the agents involved in the territory’s economic development.

These models do not represent alternatives to other approaches that have been put to use: learning regions, creative territories, knowledge regions, sustainable cities, cities of tomorrow and so on. Rather, they can be added to them and overlap with them. In addition to the actors of the territorial innovation system, there are also certain structural factors arising from individual or collective strategic intentions: the examples of Lille 2004 or indeed Liège 2017 or Mons 2015, as well as territorial foresight initiatives that encourage the pooling of intelligence and projects, lead to the creation of development boards, city or regional contracts, and serve as accelerators of development and catalysts for entrepreneurship. As Thomas Froehlicher (HEC-Liège) suggested in a helpful response to a first version of this text, the creative and international polarities are fundamental for developing the TIS and making it an open system: the creative polarity because it introduces the ability to adopt a cross-sectoral approach, to self-reinvent using new business models and new practices and functionalities, and to use the skills of “creative agents”; and the international polarity because it strengthens our ability to forge links with other territories: the flow of talent and new ideas is an essential engine of transformation for the ecosystem. It is thus a question of ‘leaving in order to return refreshed’. Which sums it up beautifully.

At a time of a fresh overhaul of regional policies, which have been comprehensively called into question by the Europe 2020 strategy, the new ERDF programme and the preparation of a new EU Research Framework Programme Horizon 2, it is both salutary and a matter of some urgency to recall this…

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 

[1] A shorter first version of this article was published in Veille Magazine, 132, Paris, July-August 2012, Spécial Liège 2017 et Cahier spécial Wallonie, p. 35-37.

[2] Innovation can be understood here as a resource of scarce information circulating at the heart of a systemic process mobilising diverse actors. Yves AUNEAU, Construire un système d’innovation régionalisée : propositions à partir d’exemples bretons, p. 40, Rennes, Université de Rennes 2, 2009 (Doctoral thesis in geography and spatial management). See also Bengt-Ake LUNDVALL ed., National Systems of Innovation: Towards a Theory of Innovation and Interactive Learning, London, Pinter, 1992.

[3] However, we should recall with Pierre Bitard that ‘systemic’ means that dealing with services cannot be reduced to considering the sum total of the sectors classified by the NACE nomenclature, and that innovations of products and services are often complementary.Pierre BITARD, Les innovations de modèle d’activité, in Jacques LESOURNE and Denis RANDET, La recherche et l’innovation en France, FutuRIS 2011, p. 191, Paris, Odile Jacob, 2011.

[4] Noëlle TERPEND, Guide pratique de l’approche filière, Le cas de l’approvisionnement et de la distribution des produits alimentaires dans les villes, p. 2, Rome, FAO, 1997.

[5] Michael PORTER, Competitive Advantage, Creating and Sustaining Superior Performance, p. 52, New York, The Free Press, 1985.

[6] See for example Les 40 technologies-clés pour la Wallonie, Les domaines technologiques du futur pour la Wallonie à l’horizon 2010, Une étude réalisée dans le cadre du projet RIS / Prométhée avec le soutien de la Commission européenne, Namur, MRW-DGTRE, 2001.

[7] In 2001, the Board of Directors of the ANRT launched the FutuRIS foresight exercise. The objective was to give fresh impetus to the French Research and Innovation System (FRIS). The operation mobilised business, government, the research community and members of civil society. The ambition was to build a shared vision of the future prospects for French research and innovation. In 2005, FutuRIS became a permanent platform hosted and moderated by the ANRT, but kept its original mission: to aid decision-making and support the deployment of concerted strategies.

[8] See also Manfred Fischer’s definition: A system of innovation may be thought of as a set of actors such as firms, other organisations, and institutions that interact in the generation, diffusion and use of new – and economically useful – knowledge in the production process. Manfred M. FISCHER, Innovation, knowledge, creation and systems of innovations, Paper presented at the 40th European Congress of the Regional Science Association, Barcelona, August 29 – Sept. 1, 2000. See also Annals of Regional Science, vol. 35/2, 2000, p. 199-216.

[9] Jean-Claude PRAGER, Méthode de diagnostic du système d’innovation dans les régions françaises, p. 26, Paris, Agence pour la Diffusion de l’Information technologique, 2009.

[10] Manfred M. FISCHER, Innovation, knowledge creation and systems of innovations…, p. 11-12.

[11] Canada’s future as an innovative society. A decalogue of policy criteria, p. 8, Ottawa, ISSP, 2013.

[12] Nora WEINBERGER, Michael DECKER, Torsten FLEISCHER, Jeno SCHIPPL, A new monitoring process of future topics for innovation and technological analysis: informing Germany’s innovation policy, in European Journal of Futures Research, vol. 1, Issue 19, October 2013, p. 3-9.

Hour-en-Famenne, le 31 décembre 2013

From anticipation to action est un livre fondateur de la prospective, dû à la plume de Michel Godet en 1994 [1]. Préfacé par le prospectiviste américain Joseph F. Coates, ce texte constituait la première mouture de ce qui allait devenir, au fil de nouvelles expériences du terrain, le manuel bien connu de prospective stratégique [2]. Ainsi, cet ouvrage, publié par l’UNESCO, valorisait une des marques de fabrique du disciple de Jacques Lesourne et son successeur à la chaire de Prospective industrielle du Conservatoire national des Arts et Métiers à Paris (CNAM) : le fameux triangle grec qui figurait d’ailleurs sur la couverture de l’édition française de ce texte (1991). Ce schéma pédagogique met en évidence et en interrelation trois composantes essentielles de l’attitude et du processus de la prospective : l’anticipation que favorise la réflexion prospective, l’appropriation intellectuelle et affective des enjeux et des réponses à y apporter, la volonté stratégique qui se décline en actions collectives et adéquates. La leçon enseignée par Michel Godet est que le passage de l’anticipation à l’acte stratégique ne peut se passer du sens, de la mobilisation et de l’appropriation du processus prospectif par les parties prenantes.

Anticipation, appropriation et action sont des concepts-clefs que les entreprises et les organisations attentives à l’intelligence stratégique, et donc à la prospective, ont intérêt à avoir à l’esprit.

L’anticipation de mon avenir est constitutive de mon présent

Comme le relevait le pionnier de la prospective Gaston Berger (1896-1960) citant l’académicien Jules Chaix-Ruy, l’anticipation de mon avenir est constitutive de mon présent : on ne saurait dans sa vie se couper de cet amont que constitue le passé et de cet aval que sera  le futur. Cet isolement rendrait le présent absurde [3]. La faculté d’anticipation permet non seulement de se représenter une évolution ou un événement ainsi que ses conséquences avant qu’ils ne se réalisent, mais aussi et surtout d’agir, en prévenant ou en devançant ce moment favorable ou fatidique. L’action, voire la réaction, à cette connaissance générée, est indissociable de l’anticipation. En prospective, à l’initiative semble-t-il de Hasan Ozbekhan (1921-2007) [4], on parle de préactivité lorsque l’acteur prend en considération les changements possibles et qu’il s’y prépare, et de proactivité lorsque, ayant identifié l’intérêt de cet événement ou de cette évolution, il mène une action volontariste destinée à le ou la provoquer. C’est aussi ce professeur à l’Université de Pennsylvanie qui a popularisé le terme d’anticipation dans le monde de la prospective, y voyant un modèle construit logiquement et concernant un avenir possible, assorti d’un degré de confiance non encore défini [5]. L’astrophysicien autrichien Erich Jantsch (1929-1980), qui s’en est considérablement inspiré, assimilait les anticipations aux futuribles chers à Bertrand de Jouvenel ou les alternative world futures d’Herman Kahn [6].

Le concept d’anticipation fait actuellement l’objet d’un effort tangible de clarification et d’approfondissement par les prospectivistes Riel Miller (UNESCO), Roberto Poli (UNESCO Chair of Anticipatory Systems, University of Trente) et Pierre Rossel (Ecole polytechnique fédérale de Lausanne). Se basant notamment sur les travaux des Américains Robert Rosen (1934-1997) [7] et John W. Bennett (1915-2005) [8], ces chercheurs réunis autour de la direction de la prospective de l’UNESCO s’interrogent sur la possibilité de fonder explicitement l’anticipation comme une discipline constituant un ensemble de compétences qui permettent aux êtres humains de prendre en compte et d’évaluer des évolutions futures [9]. Cette réflexion est assurément stimulante sur le plan de la prospective d’autant qu’elle rejoint l’effort de la Commission européenne de désenclaver les recherches prospectives. Ainsi, la direction générale de la Recherche et de l’Innovation s’investit-elle de son côté, et depuis plusieurs années, dans les Forward Looking Activities (FLA), les activités à vocation prospective  [10], comme jadis l’Institut européen de Séville l’avait fait en développant, autour de la prospective, les outils d’intelligence stratégique en politiques publiques (Strategic Policy Intelligence – SPI) [11].

L’anticipation, si elle s’écarte résolument de la simple imagination prophétique ou de la prévision sans vocation stratégique, pour intégrer des méthodes de veille et de recherche prospectives et en faire un outil d’intelligence économique ou territoriale, constitue une ressource de premier choix pour l’entreprise.

L’appropriation des enjeux et des réponses à y apporter, premier facteur de changement

Intuitivement mais aussi par expérience, le responsable de toute organisation sait que le pilotage de l’entreprise ne saurait se faire à partir d’une tour de contrôle coupée des laboratoires, des ateliers et de l’ensemble des services qui contribuent à son fonctionnement, pas plus que de ses bénéficiaires extérieurs. Toute dynamique d’évolution, de changement est fondée sur l’interaction, la communication, l’implication de chaque acteur. Comme le rappelait Michel Crozier, les moyens, surtout quand ils sont humains, ne se plient pas aussi facilement aux objectifs et bloquent finalement – et heureusement – la belle ordonnance rationnelle [12]. Ce sont donc le pragmatisme et la réalité du terrain qui prévalent.

Philippe Bernoux a montré que, dans une vision du changement non imposé (différent du loyalty or exit de Hirshman [13]…), deux principes sont prépondérants : l’autonomie des acteurs et la légitimité qu’ils accordent aux décisions les concernant, et qu’ils exprimeront par leur « voice », la prise de parole protestataire [14]. Pour l’auteur de Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, le changement constitue bien un apprentissage de nouvelles manières de faire, de nouvelles règles, un apprentissage par assimilation de nouvelles régulations. Le changement ne peut être que coproduit, fabriqué par tous les acteurs [15]. Le changement ne peut avoir lieu que s’il y a construction de nouvelles relations : changer, c’est rendre possible le développement de nouveaux jeux de relations. Cet ajustement ne peut d’ailleurs être que le fait des personnes en interrelations ainsi que des systèmes de relations qu’elles contribuent à créer [16]. Bernoux rappelle que, plus que les structures des organismes et des institutions, l’interaction entre les acteurs est centrale. Elle suppose l’autonomie réelle des acteurs, même s’ils ne peuvent tout faire puisqu’il y a des règles : sans leur capacité d’action, le changement ne peut avoir lieu. Ainsi, ces acteurs sont-ils de vrais acteurs et ne peuvent être réduits à un rôle d’agents agis [17]. Et même davantage : comme l’indique le psychologue du management Harold J. Leavitt (1922-2007), quel que soit le pouvoir que possède le l’acteur- « changeur », quel que soit son rang dans la hiérarchie, l’acteur « changé » reste maître de la décision finale [18]. Cette observation est valable pour l’entreprise qui, bien qu’institution, est aussi actrice : elle conserve toujours la capacité d’influer sur un environnement auquel elle n’est pas soumise, de participer à la construction sociale du marché, de garder en partie la maîtrise de ses interactions avec la société [19]. Ainsi, les changements ne réussissent que s’ils sont acceptés, légitimés et transformés par les acteurs chargés de les mettre en œuvre [20].

Arrêtons donc de penser que l’on puisse transformer en restant extérieur au système ou en se cantonnant dans un rôle de grand architecte. C’est parce que les acteurs seront concernés et impliqués qu’ils porteront la stratégie du changement. Cela induit qu’ils co-construisent et partagent la vision de l’entreprise, ses finalités, les enjeux de l’environnement et les bonnes réponses à y apporter. Collectivement.

L’action : des finalités au processus de transformation

Dans une célèbre conférence donnée au Centre de Recherches et d’Etudes des Chefs d’Entreprises, Gaston Berger définissait l’action véritable comme une série de mouvements tendant à une fin; elle n’est pas, disait-il, l’agitation par laquelle on cherche à faire croire aux autres qu’on est puissant et efficace [21]. Comme l’avait bien observé l’ancien directeur général de l’Enseignement supérieur français [22], ces finalités sont d’abord celles du changement et des processus de transformation étudiés en psychologie sociale. Ces théories ont été décrites par le chercheur américain d’origine allemande Kurt Lewin (1890-1947) [23]. Celui-ci a développé la science expérimentale de la dynamique des groupes, avant de s’intéresser au changement social. Lewin a travaillé sur la notion d’équilibre des forces égales et opposées permettant d’atteindre un état quasi stationnaire. La recherche d’un nouvel équilibre se fait après modification des forces pour provoquer un changement vers cet objectif. Trois périodes marquent ce processus : d’abord, une période de décristallisation pendant laquelle le système remet en question ses perceptions, habitudes et comportements. Les acteurs se motivent. Ensuite, une période de transition, pendant laquelle les comportements et attitudes deviennent instables et contradictoires. Les acteurs en expérimentent puis en adoptent certains. Enfin, une période de recristalisation pendant laquelle le système généralise les comportements pilotes adaptés à la nouvelle situation et harmonise les nouvelles pratiques.

PhD2050_Lewin_2013-12-31Comme le décrivent Didier Anzieu et Jacques-Yves Martin : comment surmonter la résistance initiale qui tend à ramener l’équilibre au niveau supérieur ? En « décristallisant » peu à peu les habitudes par des méthodes de discussion non directives, jusqu’au point de rupture, de choc, où une recristallisation différente peut s’opérer. Autrement dit, abaisser le seuil de résistance et amener le groupe à un degré de crise qui produit une mutation des attitudes chez ses membres, puis, par influence, dans les zones voisines du corps social [24].

Berger le rappelle : les Américains Lippitt, Watson et Westley [25] ont poursuivi cette réflexion. Ainsi, ont-ils découpé ce processus en sept phases qui s’articulent assez bien avec les étapes d’un processus prospectif : 1. développement d’un désir de changement, 2. création d’un cadre de relations orienté changement, 3. établissement du diagnostic des enjeux du système, 4 examen des chemins alternatifs et choix du plan d’action, 5. transformation des intentions en efforts de changement, 6. généralisation et stabilisation du changement, 7. détermination des relations finales avec les agents de changement. D’autres modèles existent, largement utilisés par les prospectivistes qui puisent dans la psychologie sociale et la sociologie comportementale pour mieux comprendre les processus de transformation qu’ils observent et les optimaliser lorsqu’ils veulent les mettre en œuvre eux-mêmes [26].

Conclusion : volonté et leadership

Les plans stratégiques ne se mettent pas en œuvre d’eux-mêmes, rappelle souvent le professeur Peter Bishop de l’Université de Houston. Ce sont des gens qui les mettent en œuvre. Et ces gens s’appellent des leaders [27].

Dans un débat récent portant sur le décret dit paysage, tenu au Salon du Livre politique le 10 novembre 2013 à Liège, Jean-Claude Marcourt, vice-président du gouvernement de Wallonie, en charge de l’Économie, des Technologies nouvelles et de l’Enseignement supérieur, estimait que l’on peut être progressiste sur le plan des idées et conservateur quand on vous propose le principe du changement. Hors de toute considération sur la droite, la gauche ou le centre, cette formule est particulièrement heureuse. Dans le landerneau politique comme dans le monde de l’entreprise ou des organisations, la capacité stratégique ne peut exister sans réelle volonté de transformation. Celle-ci peut et doit être portée par un leadership qui, de nos jours, ne peut être que collectif pour être puissant, même si, de l’anticipation à l’action, il s’organise sous la houlette de femmes ou d’hommes dont on reconnaît les capacités effectives à impulser et catalyser ce changement.

Ce qui rapproche la ou le responsable d’un gouvernement et celle ou celui d’une entreprise, c’est le même défi à activer les parties prenantes pour favoriser l’anticipation et faire en sorte que, s’appropriant les enjeux et la stratégie, elles passent à l’action.

Philippe Destatte

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[1] Michel GODET, From anticipation to action, A handbook of strategic prospective, coll. Futures-oriented Studies, Paris, Unesco Publishing, 1994. – En 1991 était parue chez Dunod la version française de ce livre : De l’anticipation à l’action, Manuel de prospective et de stratégie.

[2] M.GODET, Manuel de prospective stratégique, 2 tomes, Paris, Dunod, 3e éd., 2007.

[3] Gaston BERGER, Le temps (1959) dans Phénoménologie et prospective, p. 198, Paris, PUF, 1964. Jules CHAIX-RUY, Les dimensions de l’être et du temps, Paris-Lyon, Vitte, 1953.

[4] Selon Michel Godet, aux Assises de la prospective, organisées par Futuribles à Paris Dauphine, les 8 et 9 décembre 1999.-  M. GODET, La boîte à outils de la prospective stratégique, Problèmes et méthodes, coll. Cahier du Lips, p. 14, Paris, CNAM, 5e éd., 2001.

[5] Cité par Eric JANTSCH, La prévision technologique : cadre, techniques et organisation, p. 16, Paris, OCDE, 1967.

[6] « The possibility of acting upon present reality by starting from an imagined or anticipated future situation affords great freedom to the decision maker while at the same time providing him with better controls with which to guide events. Thus, planning becomes in the true sense « future-creative » and the very fact of anticipating becomes causative of action. (p. 89 & 139)  » Hasan OZBEKHAN, The Triumph of Technology: « can implies ought », in Joseph P. MARTINO, An Introduction to Technological Forecasting, p. 83-92, New York, Gordon & Breach Science publishers, 1972. – Eleonora BARBIERI MASINI, Why Futures Studies?, p. 56, London, Grey Seal, 1993. – Erich JANTSCH, Technological Planning and Social Futures, p. 17 & 37, London, Associated Business Programmes, 2nd éd., 1974. Anticipations are « intellectively constructed models of possible futures ».

[7] Robert ROSEN, Anticipatory Systems, Philosophical, Mathematical and Methodological Foundations, Oxford, Pergamon Press, 1985. – R. ROSEN, Essays on Life itself, New York, Columbia University Press, 2000.

[8] John W. BENNETT, Human Ecology as Human Behavior: Essays in Environmental and Development Anthropology, New Brunswick, NJ, Transaction Publishers, 1993.

[9] Riel MILLER, Roberto POLI & Pierre ROSSEL, The Discipline of Anticipation: Exploring Key Issues, Unesco Working Paper nr. 1, Paris, May 2013. http://www.academia.edu/3523348/The_Discipline_of_Anticipation_Miller_Poli_Rossel_-_DRAFT

[10] Domenico ROSSETTI di VALDALBERO & Parla SROUR-GANDON, European Forward Looking Activities, EU Research in Foresight and Forecast, Socio-Economic Sciences & Humanities, List of Activities, Brussels, European Commission, DGR, Directorate L, Science, Economy & Society, 2010. http://ec.europa.eu/research/social-sciences/forward-looking_en.htmlEuropean forward-looking activities, Building the future of « Innovation Union » and ERA, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, 2011. ftp://ftp.cordis.europa.eu/pub/fp7/ssh/docs/european-forward-looking-activities_en.pdf

[11] Alexander TÜBKE, Ken DUCATEL, James P. GAVIGAN, Pietro MONCADA-PATERNO-CASTELLO éd., Strategic Policy Intelligence: Current Trends, the State of the Play and perspectives, S&T Intelligence for Policy-Making Processes, IPTS, Seville, Dec. 2001.

[12] Michel CROZIER, La crise de l’intelligence, Essai sur l’impuissance des élites à se réformer, p. 19, Paris, InterEditions, 1995.

[13] A.O. HIRSCHMAN, Exit, Voice and Loyalty, Paris, Editions ouvrières, 1973.

[14] Philippe BERNOUX, Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, p. 10-11, Paris, Seuil, 2010.

[15] Ph. BERNOUX, Sociologie du changement..., p. 191.

[16] Ibidem, p. 11, 85 et 308.

[17] Ibidem, p. 11 et 13.

[18] Harold J. LEAVITT, Psychologie des fonctions de direction dans l’entreprise, Paris, Editions d’Organisation, 1973. Cité par Ph. BERNOUX, op. cit., p. 15-16.

[19] Ph. BERNOUX, Sociologie du changement…, p. 144.

[20] Ibidem, p. 51.

[21] Gaston BERGER, Le chef d’entreprise, philosophe en action, 8 mars 1955, dans Prospective n°7, Gaston Berger, Un philosophe dans le monde moderne, p. 50, Paris, PUF, Avril 1961.

[22] G. BERGER, L’Encyclopédie française, t. XX : Le Monde en devenir, 1959, p. 12-14, 20, 54, , reproduit dans Phénoménologie du temps et prospective, p. 271, Paris, PuF, 1964.

[23] Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, dans Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PuF, 1964. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, septembre 2004, p. 977-1002. – Voir aussi Karl E. WEICK and Robert E. QUINN, Organizational Change and Development, Annual Review of Psychology, 1999, p. 361-386.

[24] Didier ANZIEU et Jacques-Yves MARTIN, La dynamique des groupes restreints, p. 86, Paris, PuF, 2007.

[25] Ronald LIPPITT, Jeanne WATSON & Bruce WESTLEY, The Dynamics of Planned Change, A Comparative Study of Principles and Techniques, New York, Harcourt, Brace & Cie, 1958.

[26] Chris ARGYRIS & Donald A. SCHON, Organizational Learning, A Theory of Action Perspective, Reading, Mass. Addison Wesley, 1978. – Gregory BATESON, Steps to an Ecology of Mind: Collected Essays in Antropology, Psychiatry, Evolution and Epistemology, University of Chicago Press, 1972. – Notamment La double contrainte (1969), dans G. BATESON, Vers une écologie de l’esprit, Paris, Seuil, 1980. – Jean-Philippe BOOTZ, Prospective et apprentissage organisationnel, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, Futuribles international, LIPSOR, Datar, Commissariat général du Plan, 2001. – Richard A. SLAUGHTER, The Transformative Cycle : a Tool for Illuminating Change, in Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[27] Peter C. BISHOP and Andy HINES, Teaching about the Future, p. 225, New York, Palgrave Macmillan, 2012.


Brussels, May 30, 2013

At the beginning of the 2000s, a semantic and methodological consensus was established at various levels, built upon the framework of the intellectually creative convergence between the Latin or French prospective and the Anglo-Saxon foresight, especially the initiatives taken by the K2 Unit of the Research Directorate-General of the European Commission under the impetus of Paraskevas Caracostas, Günter Clar, Elie Faroult and Christian Svanfeldt in particular [1]. A formal definition emerged from this, of the sort that we hope for, because our rationality wants it, but that we also fear, because our freedom may suffer from it. This formalisation, fostered by the work of Futuribles (Paris), LIPSOR (CNAM, Paris), PREST (Manchester) and The Destree Institute (Namur, Wallonia), has been successively adopted by the Wallonia Evaluation and Foresight Society, the Mutual Learning Platform of the European Commission and the European Foresight College, originating in and supported by the DATAR in the second half of the years 2000. It is, roughly speaking, this definition that appears in the Regional Foresight Glossary that constitutes the outcome of the work of this College:

Foresight is an independent, dialectical and rigorous process conducted in a cross-disciplinary and collective way and intended to shed light on questions of the present and the future, on the one hand by considering them in their holistic, systemic and complex setting and on the other hand by relating them, over and above their historicity, to temporality.

This is supplemented by two paragraphs, placed in the comments in the glossary, which elucidate the field:

Exploratory foresight allows evolving trends and counter-trends to be detected, continuities, discontinuities and bifurcations of the environmental variables (actors and factors) to be identified, and the spectrum of possible futures to be determined.

Normative foresight allows visions of desirable futures to be constructed, possible collective strategies and rationales for action to be developed and, consequently, the quality of the necessary decisions to be improved [2].

A rich but unsatisfactory definition

On the one hand this is a rich definition, as it emphasises a process that frees itself from powers and doctrines to involve a perspective of free thought, exchanges with others, open deliberation, and teamwork, all while affirming the requirements of methodological rigour, a cross-disciplinary approach and collective intelligence, usually so difficult to achieve. Modern foresight incorporates these systemic and complex reflections which, from Teilhard de Chardin [3] to Edgar Morin [4], including Jacques Lesourne [5], Joël de Rosnay [6], Pierre Gonod [7] and Thierry Gaudin [8], have modelled or reinvigorated foresight. The author of La Méthode (Method) states the essence when he stresses that the interaction of the variables in a complex system is such that it is impossible for the human mind to conceive of them analytically or to attempt to proceed by isolation of these variables if one wants to understand an entire complex system, or even a sub-system [9].

On the other hand, this definition of foresight now appears unsatisfactory to me and has a manifest weakness insofar as it does not clearly indicate that foresight is resolutely oriented toward action. It must also be noted that it should be oriented toward an aim: action for action’s sake, noted Gaston Berger, the leap into the absurd that leads to anything whatsoever, is not genuine action either. This is a series of movements tending toward an end; it is not the agitation by which one seeks to make others believe that one is powerful and efficient [10].

The action that results from foresight aims for change, that is, transformation of a part or all of a system. Peter Bishop and Andy Hines were not mistaken: the first words of the reference work of these professors of Strategic Foresight at the University of Houston are: Foresight is fundamentally about the study of change [11]. This change, as has been known since the work of Gregory Bateson [12], can only be the result of a collective, motivational process. Far from just thinking that one could modify the future simply by looking at it, Gaston Berger saw change as a dynamic that is hard to implement and difficult to conduct, as the American researchers in social psychology whose models inspired him had shown [13]. The theories of change and transformation processes described by Kurt Lewin[14], one of the most important figures in 20th century psychology, or of Lippitt, Watson and Westley[15], up to those of Edgar Morin [16] or Richard Slaughter cited below, all show the difficulty of changing the balances of power, of breaking through inertia and putting the system in motion.

The profundity of the changes to be realized must also be distinguished. Making use of the work of Chris Argyris and Donald A. Schön [17], Jean-Philippe Bootz has shown that foresight operates according to double-loop models of organisational learning, meaning that its mission is to convey innovative strategies, to make structural, intentional and non-routine changes [18]. The work of Australian foresight experts Richard Slaughter and Luke Naismith, used by the Regional Foresight College of Wallonia for the past ten years, has in fact shown the difference between a simple change as a variation in a given situation, repetitive and cyclic by nature, while a transformation consists of an essential alteration. Transformation assumes the need for a fundamental transition to another level of thought and action, a change in awareness [19]. Thus, to constitute a transformation, change must be systemic, of a magnitude that affects all the aspects of institutional functioning, rather than a simple change that affects only a part of it.

Observational foresight or transformational foresight?

In the tripod that supports foresight – long term, systemic approach to complexity, and change process – the first two features are in fact means, while the last involves ultimate aims.

Foresight for transformation is substituted for observational foresight, involving cosmetic regulation. However, this cannot be taken for granted. As Crozier and Friedberg indicate, even in the most humble context, the decisive factor in behaviour is the play of forces and influence in which the individual participates, and through which he affirms his social existence despite the constraints. But all change is dangerous, as it inevitably brings into question the terms of his operation, his sources of power and his freedom of action by modifying or eliminating the relevant areas of uncertainty that he controls [20]. One understands better why foresight frightens all those who want to see the system of former values, attitudes, behaviours and powers perpetuated. And if, by chance, they feel obliged to become involved, they will constantly attempt to control it. Of course, the insurmountable task, of this indiscipline, as Michel Godet indicates, can only be practised in a context of freedom [21]. Moreover, and this is the cornerstone of the classic L’Acteur et le système (The Actor and the System), which should never leave the bedside table of the corporate manager and the political decision maker: successful change cannot be the consequence of replacement of a former model by a new model that has been designed in advance by sages of some sort; it is the result of a collective process through which are mobilised, or even created, the resources and capacities of the participants necessary for developing new methods, free not constrained implementation of which will allow the system to orient or reorient itself as a human ensemble and not like a machine[22]. Indeed, we have experienced this in Wallonia several times…[23]

A definition of foresight that better takes these considerations into account could be written as follows. Foresight is an independent, dialectical and rigorous process, conducted in a cross-disciplinary way and based on the long term. It can elucidate questions of the present and of the future, on the one hand by considering them in their holistic, systemic and complex setting and, on the other hand, by relating them, over and above historicity, to temporality. Resolutely oriented toward projects and action, foresight aims at bringing about one or more transformations in the system that it comprehends by mobilising collective intelligence.

As for the distinction between normative and exploratory foresight, even if it seems enlightening as to the method that will be used – one explores possible futures before considering long-term issues, constructing a vision of the desirable future and building the pathways to resolve the issues and achieve the vision – it can lead to believe that one can confine oneself to one without stimulating the other. Exploratory foresight consequently becomes confused with a sort of forecast that keeps its distance from the system to be stimulated. Epistemologically attractive perhaps, but contrary to the ambition of foresight…

Certainly, much remains to be said beyond this definition, which is only just one among those that are possible. Openness to discussion is fruitful. Foresight is also a part of governance, which is now its particular field, of businesses, organisations or regions. It is probably the preferred method for approaching sustainable development, which by its nature calls for change, and for managing in this so-called transition period [24]. Moreover, this constitutes one of the phases of the change process incorporated into the model of Kurt Lewin, already cited… These considerations may seem abstract. But didn’t the German-American psychologist say that there is nothing so practical as a good theory? [25]

Philippe Destatte

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[1] See for example and among many other productions: A Practical Guide to Regional Foresight, FOREN Network, December 2001.

[2] Philippe DESTATTE et Philippe DURANCE dir., Les mots-clefs de la prospective territoriale, p. 43, coll. Travaux, Paris, La Documentation française – DATAR, 2009.

[3] Pierre TEILHARD de CHARDIN, Écrits du temps de la Guerre, 1916-1919, Paris, Seuil, 1976. – André DANZIN et Jacques MASUREL, Teilhard de Chardin, visionnaire du monde nouveau, Paris, Editions du Rocher, 2005.

[4] Edgar MORIN, Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, 2005.

[5] Jacques LESOURNE, Les systèmes du destin, Paris, Dalloz, 1976.

[6] Joël DE ROSNAY, Le macroscope, Vers une vision globale, Paris, Seuil, 1975.

[7] Pierre GONOD, Dynamique des systèmes et méthodes prospectives, coll. Travaux et recherches de foresight, Paris, Futuribles international – LIPS – DATAR, Mars 1996.

[8] Thierry GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, Gordes, Ose savoir-Le Relié, 2003.

[9] Edgar MORIN, Sociologie, p. 191, Paris, Fayard, 1994.

[10] Gaston BERGER, Le chef d’entreprise, philosophe en action, Conference done on the 8th March 1955, in Prospective 7, PuF-Centre d’Études prospectives, Avril 1961, p. 50.

[11] Peter BISHOP & Andy HINES, Teaching about the Future, p. 1, New York, Palgrave Macmillan, 2012.

[12] Gregory BATESON, Steps to an Ecology of Mind: Collected Essays in Antropology, Psychiatry, Evolution and Epistemology, University of Chicago Press, 1972.

[13] Gaston BERGER, L’Encyclopédie française, t. XX : Le Monde en devenir, 1959, p. 12-14, 20, 54, in Phénoménologie du temps et prospective, p. 271, Paris, PuF, 1964.

[14] Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, dans Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, septembre 2004, p. 977-1002. – See also Karl E. WEICK and Robert E. QUINN, Organizational Change and Development, Annual Review of Psychology, 1999, p. 361-386.

[15] Ronald LIPPITT, Jeanne WATSON & Bruce WESTLEY, The Dynamics of Planned Change, A Comparative Study of Principles and Techniques, New York, Harcourt, Brace & Cie, 1958.

[16] Edgar MORIN, La méthode, 1. La Nature de la Nature, p. 158sv., Paris, Seuil, 1977.

[17] Chris ARGYRIS & Donald A. SCHON, Organizational Learning, A Theory of Action Perspective, Reading, Mass., Addison Wesley, 1978.

[18] Jean-Philippe BOOTZ, Prospective et apprentissage organisationnel, coll. Travaux et recherches de prospective, Paris, Futuribles international, LIPSOR, Datar, Commissariat général du Plan, 2001.

[19] Richard A. SLAUGHTER, The Transformative Cycle : a Tool for Illuminating Change, in Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[20] Michel CROZIER & Erhard FRIEDBERG, L’acteur et le système, p. 386, Paris, Le Seuil, 1977.

[21] Pierre SEIN, Prospective, Réfléchir librement et ensemble, dans Sud-Ouest basque, 10 juin 1992, p. 1. – Voir aussi Michel GODET, Prospective et dynamique des territoires, dans Futuribles, Novembre 2001, p. 25-34.

[22] M. CROZIER et E. FRIEDBERG, L’acteur et le système…, p. 391.

[23] Philippe DESTATTE, Les questions ouvertes de la prospective wallonne ou quand la société civile appelle le changement, dans Territoires 2020, Revue d’études et de prospective de la DATAR, n° 3, Juin 2001, p. 139-153.

[24] Philippe DESTATTE, Une transition…. mais vers quoi ? Blog PhD2050, 12 mai 2013, https://phd2050.wordpress.com/2013/05/12/une-transition/

[25] Kurt LEWIN, Problems of research in social psychology in D. CARTWRIGHT, ed., Field Theory in Social Science, London, Social Science Paperbacks, 1943-1944.

Paris – Liège, le 9 mai 2013

Un séminaire européen organisé à Paris par la Mission Prospective du Ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, avec l’appui de la Fondation Prospective 2100, s’interrogeait ces 25 et 26 avril 2013 sur la « Transition vers une économie écologique« . L’ambition de cette réflexion, pilotée par la responsable de la Mission Prospective Nathalie Etahiri, appuyée notamment par les prospectivistes de renom Thierry Gaudin et Elie Faroult, consistait à approcher ces concepts de manière comparative et transdisciplinaire, de tenter de retenir une définition de travail fondée sur les expérimentations européennes en cours. De même s’agissait-il de s’interroger d’une part sur les articulations entre les innovations technologiques, l’efficacité économique et les contraintes environnementales et, d’autre part, de tenter de mesurer quel impact la transition vers une économie écologique peut avoir sur les territoires.

Question délicate, débat passionnant. La littérature, autant que les informations quotidiennes ne manquent pas pour nous rappeler les enjeux majeurs que constituent le changement climatique, l’épuisement progressif des énergies fossiles ainsi que de bon nombre des éléments de notre bon vieux tableau de Mendeleïev, la croissance et le vieillissement de la population mondiale, les risques liés à la biodiversité ou encore l’ensemble des défis associés qui interpellent les habitants de notre planète bleue. Un page sur trois du fameux rapport Brundtland (Gro Harlem Brundtland, Notre avenir à tous, 1987) nous invite – depuis maintenant 25 ans ! – à changer nos pratiques tandis que, tous les dix ans, l’on commémore, avec chaque fois plus d’éclat le Meadows Report, The Limits to Growth, les limites à la croissance, réalisé sous l’égide du Club de Rome en 1972. Il est en effet courant aujourd’hui de rappeler qu’une transition est en cours au niveau mondial, qu’il s’agit de l’accompagner, d’en prévenir les effets négatifs voire de l’orienter pour atteindre une société plus durable. Sans cultiver le goût théologique de la définition – pour reprendre une formule de Fernand Braudel -, on peut quand même se demander ce qu’est cette Transition ? Et, de surcroît, vers quoi transite-t-on en fait ?

La transition dans un modèle de changement

Définir ce qu’est une transition dans un modèle de changement ne pose pas trop de difficulté. Nous avons évoqué par ailleurs le modèle de Kurt Lewin qui faisait de la transition le cœur du processus de transformation, entre décristallisation et recristallisation, en identifiant dans la transition cette période pendant laquelle les comportements et attitudes deviennent instables et contradictoires, pendant laquelle les acteurs en expérimentent puis en adoptent certains [1]. La définition de cette transition, avec un petit t, pourrait donc être la suivante : dans un modèle de changement systémique, la transition est la période pendant laquelle un système déstructuré et en rupture de sens voit les transformations majeures se réaliser dans l’ensemble de ses sous-systèmes, jusqu’à provoquer la mutation de l’ensemble du système lui-même. Cette phase de transition est suivie d’une étape finale de recherche et de recouvrement d’un nouvel équilibre (que l’on peut appeler harmonie) au cours de laquelle la mutation peut devenir irréversible.

Mais, les mots ont leur histoire, rappelait à Paris Notis Lebessis, cheville ouvrière de l’ancienne cellule de prospective de la Commission européenne. En effet, depuis au moins le milieu du XIXème siècle, le concept de transition porte l’idée de passage d’un état stationnaire, d’un ordre des choses, d’un type de société à un autre. C’est ce que Marx, puis les marxistes ont tenté de théoriser, jusqu’à la fin du XXème siècle [2]. Maurice Godelier, professeur à l’École des Hautes Etudes en Sciences sociales, observe que la notion de transition (en allemand Ubergang), « passage », désigne chez l’auteur du Capital, les formes et les processus de transformation d’un mode de production en un ou plusieurs autres, et d’une formation économique et sociale en une ou plusieurs autres. Une transition serait donc, en théorie marxiste, une époque de révolution sociale et politique correspondant à des révolutions dans le développement des forces productives et des rapports de production. C’est l’époque de l’arrivée à terme du développement des contradictions d’un système socio-économique, l’achèvement d’un développement contradictoire [3]. Godelier voit dans cette théorie de la transition une série de processus qui peuvent s’enchaîner pour déboucher sur un nouveau modèle historique :

– décomposition générale d’un mode de production et d’une formation économique et sociale;

– dissolution locale et de plus en plus générale des anciens rapports dont les éléments libérés se combinent en un rapport social nouveau;

– développement de ce rapport social nouveau sur une base ancienne;

– création dans la dynamique d’un nouveau rapport social d’une base matérielle nouvelle qui lui correspond et qui, en se développant, entrera elle-même en contradiction avec ce rapport.

Dès lors, trois moments apparaissent dans l’évolution du système : d’abord, naissance et essor du nouveau mode social de production ainsi que déclin de l’ancien; ensuite, maturation, épanouissement et domination du nouveau mode de production; enfin, période de déclin, de dissolution de ce mode de production et d’apparition de nouvelles formes sociales de production [4]. Ce modèle n’est évidemment pas unique et les débats sur la transition au capitalisme débordent largement les cercles marxistes pour se poser en termes épistémologiques en histoire, en sociologie ou en économie [5]. C’est toutefois, rappelait à Paris le prospectiviste hongrois Attila Havas, dans la même logique que, par un retour de l’histoire, on a parlé d’économie de la transition lorsque les anciennes économies planifiées, y compris la Chine, ont entamé plus ou moins rapidement leur chemin vers l’économie libérale, l’économie de marché. Ainsi, se sont-elles rapprochées, voire sont entrées dans la sphère du système capitaliste. C’est cette mutation-là que, en ce qui concerne la Russie, Joseph Stiglitz a décrit en 2002, dans son ouvrage intitulé La Grande Désillusion, comme une des plus importantes transitions de tous les temps [6].

Transition vers le socialisme ou transition vers l’économie de marché portent en elles deux travers qu’il nous faudra garder à l’esprit. Le premier est idéologique : la transition mène-t-elle à un progrès philosophique voire politique ? Le bonheur, le bien, le mieux, le progrès, la prospérité sont-ils au bout de la transition ? Le second nous renvoie à notre capacité d’agir sur la trajectoire historique : la transition est-elle inéluctablement en cours ? Peut-on faire autrement que de la subir, peut-on l’accompagner ? C’est la question du déterminisme évolutionniste que l’on a tant dénoncé dans le marxisme mais aussi lorsqu’on a abordé dans les années soixante les problématiques des sociétés postindustrielles puis de la société de l’information ou celle de la connaissance… Ne sommes-nous pas les jouets des forces qui nous dépassent ? S’adapter ou mourir ? Questions classiques de l’analyse du changement… [7]

La transition vers le développement durable

Le Rapport Meadows, déjà évoqué, abordait d’emblée ce sujet, et dès 1972, en appelant le lecteur à rejoindre les auteurs, chercheurs au MIT, dans la compréhension et la préparation en vue d’une période de grande transition (« great transition ») – la transition de la croissance vers l’équilibre global [8]. Dans leurs conclusions, les auteurs de Limits to Growth revenaient sur cette question pour exprimer leur difficulté à expliciter cette transition : nous pouvons dire très peu de chose à ce stade quant aux étapes pratiques qui, jour après jour, devront être mises en œuvre pour atteindre un état souhaitable, soutenable, d’équilibre global. Jamais le modèle mondial ni nos propres réflexions n’ont été développées suffisamment en détail pour comprendre toutes les implications de la transition qui va de la croissance à l’équilibre. Avant qu’une partie quelconque de la société mondiale ne s’engage délibérément dans une telle transition, il doit y avoir davantage de débats, davantage d’analyses précises, et de nombreuses nouvelles idées produites par beaucoup de gens différents. La société équilibrée aura à négocier les compromis provoqués par un monde limité non seulement en prenant en compte les valeurs humaines actuelles mais aussi en considérant les générations futures. Des objectifs de long terme doivent être spécifiés et des objectifs de court terme mis en concordance avec ceux-là [9]. On voit à quel point l’édifice était fragile à un moment où le concept de développement durable n’était pas encore établi sémantiquement. On n’en était pourtant guère loin si l’on se rappelle que le fondateur du Club de Rome, l’entrepreneur italien Aurelio Peccei, expliquait en 1976 que, d’une part, le concept de croissance soutenable apparaissait tandis que le concept de développement était en train de remplacer rapidement le concept de croissance… [10] La concurrence des mots sera d’ailleurs très vive avec l’idée d’écodéveloppement, chère à Ignacy Sachs et à Maurice Strong, intellectuels actifs aux Nations Unies, qui renverront eux aussi aux stratégies de la transition [11].

Le rapport Interfuturs de l’OCDE, mené quelques années plus tard sous la direction de Jacques Lesourne et conçu pour contrer Les Limites à la croissance, fera également largement appel à la notion de transition, notamment comme passage – pendant un demi-siècle au moins – entre le système énergétique en vigueur en 1978, basé sur le pétrole, et les systèmes énergétiques futurs [12]. Progressivement, bien sûr, la question de la transition énergétique [13] va devenir aussi familière que ne l’étaient les modèles de la transition démographique ou de la transition démocratique.

C’est probablement avec le rapport Brundtland du 20 mars 1987 – dont on peut souvent se demander si ceux qui en parlent l’ont lu – que l’idée d’une transition vers le développement durable va s’affirmer le plus nettement, parallèlement à des mutations plus spécifiques, énergétiques, par exemple, également présentées sous ce vocable [14]. Rappelons que le rapport, demandé à la Première ministre norvégienne par l’Assemblée générale des Nations Unies, se veut un programme global de changement, même s’il est orienté vers des stratégies de long terme en matière d’environnement. Ce texte évoque clairement la transition collective et concertée vers le développement durable.

Les mécanismes précis de la coopération internationale nécessaires pour assurer le développement durable varieront d’un secteur à l’autre et d’une institution à l’autre. Cela dit, il est indispensable que la transition vers ce développement durable soit gérée conjointement par toutes les nations du monde. L’unité des besoins de l’être humain nécessite un système multilatéral qui s’appuie sur le principe démocratique du libre consentement et qui admette que la planète, certes est une, mais que le monde aussi est un [15].

De même, le rapport considérait inconcevable qu’une transition vers un développement durable puisse être menée à bien sans que les politiques et les pratiques soient réorientées vers des objectifs de développement durable (p. 189). Les auteurs observaient que la façon de réaliser un développement durable variera selon le contexte politique et économique de chaque pays mais que malgré la diversité des mises en œuvre, plusieurs caractéristiques devraient néanmoins se retrouver dans la plupart des pays. Ainsi, les réformes institutionnelles et juridiques que la Commission Brundtland préconisait aux niveaux national, régional et international portaient sur six domaines prioritaires : aller aux sources des problèmes, s’occuper des répercussions sur l’environnement et les ressources naturelles, évaluer les risques mondiaux macro-écologiques, choisir en connaissance de cause en informant le public et en s’appuyant sur l’expertise, fournir les moyens légaux notamment en préparant sous les auspices des Nations Unies une Déclaration universelle puis une Convention sur la protection de l’environnement et le développement durable, et investir dans notre avenir en s’appuyant sur la Banque mondiale, les banques régionales de développement et le Fonds monétaire international. Prises ensemble, ces six priorités correspondent aux principales orientations de la réforme institutionnelle et juridique qui doit opérer la transition vers un développement durable. Une action concertée est désormais nécessaire dans chacune de ces directions (p. 257).

Ainsi, tout en s’inscrivant dans l’ordre institutionnel mondial ainsi que dans le cadre économique et social défini – ce qui lui sera parfois reproché [16] -, le rapport préparatif à la conférence de Rio se voulait, sinon un instrument du ruptures, un outil de changement et de réorientation des politiques aux différents niveaux de gouvernance. La définition systémique qu’il donnait du développement durable en constituait le levier essentiel même si le concept fut bien vite caricaturé dans un triptyque stérilisant.

Après Stockholm (1972), Nairobi (1982), Rio (1992), Johannesburg (2002), Rio à nouveau (2012), quarante ans de suivi des Sommets de la Terre, un certain désenchantement s’installe progressivement chez les uns, s’accroît chez les autres. Comme le rappelait Pierre Calame à Paris, en paraphrasant les textes qu’il a écrits, les changements introduits jusqu’à présent ne sont pas à l’échelle des défis qui nous attendent. Pour les concevoir et les conduire, il faut oser mettre en question les concepts, les acteurs et les politiques qui ont été élaborés au cours des deux derniers siècles [17]. Selon le président de la Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme, il nous faut changer de concept et passer de l’économie à l’œconomie, c’est-à-dire à l’art de gérer les ressources rares au profit de l’humanité. L’œconomie désigne exactement le contenu de la grande transition. A maints égards, la nouvelle économie que nous devons créer pour le XXIème siècle ressemble beaucoup, mais à une échelle globale, à celle qui se déployait dans les siècles passés à une échelle locale, aux situations que nous connaissions avant la révolution industrielle, à l’époque où chaque communauté locale devait veiller à préserver sa viabilité à long terme dans un contexte de ressources naturelles limitées. Ainsi, l’œconomie suppose de parvenir à un véritable équilibre entre les individus, les sociétés et entre l’humanité et la biosphère [18].

Le mérite majeur de la réflexion conceptuelle de Pierre Calame est de montrer que le résultat de la transition bien plus qu’une économie d’une nature nouvelle. Est-ce une économie teintée d’écologie ou unie à celle-ci comme pourrait le suggérer le terme économie écologique ? Elie Faroult en a proposé une définition rédigée par Aurélie Maréchal, économiste et conseillère d’un eurodéputé écologiste belge : l’économie écologique est une approche originale de l’économie qui a la particularité de tenir compte des limites naturelles de la planète et de la réalité sociale dans ses analyses et équations. Par son approche radicalement différente des théories économiques classiques, l’économie écologique – souvent présentée comme une « transdiscipline » – propose un cadre théorique et des outils analytiques pour comprendre, analyser et créer les conditions d’un futur soutenable pour tous [19].

Cette définition est interpellante à deux égards. Le premier est que la fonction affirmée de la chercheuse qui l’a produite nous renvoie dans le champ idéologique des partis politiques. Certes, il existe un écologisme scientifique comme il existe un marxisme scientifique mais convenons que, dans un cas comme dans l’autre, cela ne favorise pas l’adhésion unanime des acteurs au modèle qui serait défendu. C’est une remarque qui fut entendue à Paris, tout en rappelant dans le même temps que Madame Brundtland n’était pas, non plus, apolitique. Le second aspect nous ramène au modèle lui-même d’un futur souhaitable pour tous et à cette question existentielle de savoir si cet avenir existe de fait, en lui-même, voire scientifiquement [20]. A force d’entendre et de lire à tout vent le messianique Jeremy Rifkin, on pourrait s’en convaincre [21]. Ajoutons la question de savoir si l’on se trouve toujours dans le champ de l’économie ou bien si, comme nous y invitait Pierre Calame et Paul-Marie Boulanger [22], nous abordons la question du changement sociétal, la question systémique de la transition sociétale [23].

Une transition sociétale vers un modèle qui reste à imaginer ?

C’est à l’initiative du think tank européen Pour la Solidarité et du ministre wallon de l’Économie, des Technologies nouvelles et de l’Enseignement supérieur que cette réflexion entamée à Paris a pu se poursuivre – au moins dans mon esprit – ce 8 mai 2013 à Liège. En ouverture du colloque consacré à l’économie sociale : l’avant-garde pour une société en transition, le ministre Jean-Claude Marcourt notait judicieusement que tout le monde parle de transition, mais avec des significations différentes. De même, posait-il la question de savoir quel est le prix que nous sommes prêts à payer pour passer d’une économie productiviste à une situation plus respectueuse de l’environnement et où les émissions de carbone sont considérablement réduites.

La réponse de l’économiste Sybille Mertens, titulaire de la Chaire Cera en Social Entrepreneurship à HEC-Université de Liège, était volontariste, pour souligner à la fois que nous sommes responsables de la manière dont le système fonctionne, que nous avons des marges de manœuvre mais que nous devons toutefois reconnaître que le système économique de marché est incapable de répondre aux inégalités, ni de gérer le bien commun ou ses externalités. S’appuyant sur le cadre théorique du Management de la Transition, notamment sur les travaux du réseau hollandais Knowledge Network for system Innovations and Transitions [24], la professeure Mertens doutait que des transformations à la marge, fondées notamment sur l’économie sociale, puissent avoir des effets suffisants pour permettre d’atteindre une société durable et observait que la reconfiguration du système capitaliste est probablement nécessaire. Cette reconfiguration ne peut passer que par la construction d’une vision partagée d’un avenir alternatif souhaitable… Cette tension entre développement durable et l’économie de marché était palpable aussi chez les acteurs invités à témoigner dans une table ronde. Coordinateur de l’asbl Barricade et membre actif du collectif Liège en transition, Christian Jonet rappelait que la notion de transition éveille des imaginaires différents et qu’il paraît vain d’évoquer la résilience, la croissance stationnaire ou la transition juste quand, finalement, le système économique capitaliste ne connaitrait que deux évolutions possibles : la croissance ou l’effondrement… Se basant sur l’analyse de Tim Jackson [25], il estimait que l’on ne sait pas où on va mais que lorsqu’on y sera arrivé, le capitalisme sera probablement tellement transfiguré qu’on ne le reconnaîtra plus. Coordinatrice de la Cellule RISE (Réseau intersyndical de sensibilisation à l’environnement) à la FGTB wallonne, Lydie Gaudier se référait elle aussi au modèle de l’auteur de Prosperity without Growth pour revendiquer des normes sociales et environnementales suffisantes mais en s’en distanciant pour observer que la société est aujourd’hui dans une situation défensive, inconfortable, avec un sentiment d’impuissance face aux enjeux mondiaux : l’utopie attendue tarde à se dessiner, on cherche le projet de société commun et il faut reconnaître qu’on ne sait pas de quoi sera fait le modèle nouveau, même si on peut y mettre quelques balises telles que bien commun ou contrôle public. Lydie Gaudier concluait avec raison que, face à la mondialisation, l’investissement dans des projets locaux rend du pouvoir aux acteurs. Sébastien Perreau, secrétaire général de ConcertES, la plateforme de l’économie sociale en Wallonie et à Bruxelles, s’interrogeait sur les rapports entre le capitalisme et la démocratie, et en particulier sur le type de capital compatible avec le développement durable dans une logique de transition. Notons que savoir si le développement durable renouvelle ou met en cause le capitalisme, est une question essentielle que deux chercheurs, Sandrine Rousseau et Bertrand Zuindeau, posaient déjà en juin 2007 [26]. Organisateur de la journée, l’économiste Denis Stokkink, président de Pour la Solidarité, qui a dirigé le rapport qui était présenté sur l’économie sociale et la transition [27], a conclu par l’absence de vision globalisante anticipant l’aboutissement d’un processus de transition. Comme il l’a bien indiqué, ce travail reste à faire par les acteurs, en pratiquant l’intelligence collective aux différents niveaux et avec l’appui des prospectivistes et des experts, non tant pour explorer mais pour co-construire l’avenir.

Ce questionnement sur la transition et l’économie sociale et ce tour de table étaient saisissants. En quelques formules, les participants du tour de table à Liège ont cerné, complémentairement au panel de prospectivistes réunis à Paris, la difficulté d’échapper à la trajectoire catastrophiste dans laquelle nous enferment les menaces qui pèsent sur la planète. Il a montré aussi l’importance, comme le remarque Jean-Pierre Le Goff, de réinscrire le pays, l’Europe, le monde, dans un récit historique [28]. Le monde durable, soutenable, viable est à construire. Certes, il devra être fait d’équilibre et d’harmonie, prendre en compte les limites des ressources, être parcimonieux et plus équitable. Mais, concrètement, tout reste à déterminer et probablement à redéfinir [29]. Il importe de le faire ensemble, en sortant du chemin qui se trace de lui-même, par le dialogue, et en toute liberté. En trouvant les voies politiques qui dépassent les débats idéologiques [30] , en générant un accord, comme l’indique Pierre Calame, sur des principes éthiques globaux et des textes fondateurs permettant de construire une communauté mondiale. Thierry Gaudin y apporte d’ailleurs sa pierre en contribuant à une nouvelle Déclaration des droits de l’homme et de la nature qui prenne en compte l’impératif du vivant [31]. Ainsi, la question de la transition vers le développement durable est-elle avant tout, une question de gouvernance, idée qui constituait la conclusion du séminaire parisien. Non dans le sens de la dégradation du gouvernement, y notait Françoise Roure, présidente de la section « Technologies et Société » du Conseil général des Technologies de l’Information, mais dans le sens de partage du pouvoir avec les acteurs.

Qu’attendons-nous encore pour avancer à la vitesse supérieure ? Probablement moins d’idéologie et davantage de jeu collectif et d’horizon commun.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050


[1] Philippe DESTATTE, Qu’est-ce que la prospective ?, Blog PhD2050, 10 avril 2013, https://phd2050.wordpress.com/2013/04/10/prospective/

[2] Maurice LACHÂTRE, Dictionnaire français illustré, p. 1453, Paris, Librairie du Progrès, 1890. – Maurice GODELIER, La théorie de la transition chez Marx, dans Sociologie et société, vol. 22, 1, 1990, p. 53-81. – Sur la vigueur du débat, voir par exemple Maurice DOBB, Christopher HILL, Paul SWEEZY e.a., Du féodalisme au capitalisme, Problème de la transition, Paris, Maspero, 2 vol. , 1977.

[3] M. GODELIER, La théorie de la transition chez Marx…, p. 57. Il faut noter que, dans le même article, Maurice Godelier indique en introduction – nous sommes en 1990, c’est-à-dire dans une période pendant laquelle on évoque la transition des anciens pays de l’Est, dits socialistes, vers l’économie de marché – ce qu’on désigne alors par transition : une phase très particulière de l’évolution d’une société, la phase où celle-ci rencontre de plus en plus de difficultés, internes et / ou externes, à reproduire le système économique et social sur lequel elle se fonde et commence à se réorganiser, plus ou moins vite ou plus ou moins violemment, sur la base d’un autre système qui finalement devient à son tour la forme générale des conditions nouvelles d’existence.

[4] M. GODELIER, op. cit., p. 72.

[5] voir par exemple Frédérick-Guillaume DUFOUR, Les débats de la transition au capitalisme : une défense de l’approche qualitative, dans Cahiers de recherche sociologique, Janvier 2008, n°45, p. 73-91.

http://www.erudit.org/revue/crs/2008/v/n45/1002500ar.pdf

[6] Joseph E. STIGLITZ, Globalization and its Discontents, New York, WW Norton & Cie, 2002. – J. STIGLITZ, La Grande désillusion, p. 219sv, Paris, Fayard, 2002.

[7] Philippe BERNOUX, Sociologie du changement dans les entreprises et les organisations, p. 22-23, Paris, Seuil, 2010.

[8] Donella H. MEADOWS, Dennis L. MEADOWS, Jørgen RANDERS, William W. BEHRENS III, The Limits to Growth, A report of the Club of Rome’s Project on the Predicament of Mankind, p. 24, New York, Universe Books, 1972.

[9] Ibidem, p. p. 180.

[10] Aurelio PECCEI, La qualité humaine, p. 258-261, Paris, Stock, 1976.

[11] Ignacy SACHS, La troisième rive, A la recherche de l’écodéveloppement, p. 251sv , Paris, Bourin, 2007. – Ignacy SACHS, Le Développement durable ou l’écodéveloppement : du concept à l’action, Paris, 1994. – I. SACHS, Stratégies de l’écodéveloppement, Paris, Édtions ouvrières, 1980. – L’écodéveloppement, Stratégies de transition vers le XXIème siècle, Paris, Syros, 1993.

[12] INTERFUTURS, Face aux futurs, Pour une maîtrise du vraisemblable et une gestion de l’imprévisible, p. 28, Paris, OCDE, 1979. Voir à ce sujet : Ph. DESTATTE, Foresight: A major tool in tackling sustainable development, TFSC, 77, 2010, p. 1575-1587. http://www.institut-destree.eu/Documents/Chantiers/ID-EP-2010/EP_A09_PhilippeDestatte-Prospective_Outil_Developpement_durable_2010-04-27.pdf

[13] WORLD BANK, The Energy Transition in Developing Countries, Washington, DC,  1983. – N.J.D. LUCAS, The Influence of Existing Institutions on the European Transition from Oil, The European, p. 173-89, 1981.

[14] La Première ministre norvégienne considérait par ailleurs qu’il fallait voir dans les années à venir une période de transition, faisant suite à une période où l’on a fait un usage abusif de l’énergie (p. 137), elle évoquait ceux qui voient dans leur capacité nucléaire actuelle une nécessité pendant une période de transition limitée en attendant une solution de rechange plus sécuritaire (p. 150). Harlem Gro Brundtland avait perçu dans la chute des prix du pétrole un risque de voir réduire les investissements dans les énergies renouvelables, les procédés industriels, les véhicules de transport et les services à haut rendement énergétique. La plupart, écrivait-elle, sont nécessaires pour faciliter la transition vers un avenir plus sûr et plus stable de l’énergie, au-delà de ce siècle. Seule une action constante et de longue durée permettra d’atteindre cet objectif (p. 161). Le rapport Brundtland envisageait également un scénario de basse consommation énergétique permettant de maintenir le niveau de services tout en mobilisant la moitié de l’énergie primaire alors utilisée. Pour atteindre cet objectif, le texte appelait à de profonds remaniements socio-économiques institutionnels. Ces efforts donneraient le temps de mettre sur pied de vastes programmes portant sur les sources d’énergie renouvelables et d’assurer la transition vers une ère énergétique plus sûre, plus durable (p. 162). Harlem Gro BRUNDTLAND, Notre avenir à tous, New York, Nations Unies, 1987.

[15] Harlem Gro BRUNDTLAND, Notre avenir à tous, New York, Nations Unies, 1987.

http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/sites/odyssee-developpement-durable/files/5/rapport_brundtland.pdf

[16] Catherine FIGUIERE et Michel ROCCA, Un développement véritablement durable : quelle compatibilité avec le capitalisme financier ? Intervention au colloque La problématique du développement durable vingt ans après : nouvelles lectures théoriques, innovations méthodologiques et domaines d’extension, Lille, Novembre 2008.

http://creg.upmf-grenoble.fr/servlet/com.univ.collaboratif.utils.LectureFichiergw?ID_FICHIER=1343379276182

[17] Pierre CALAME, Les leviers de la grande transition économique, Traduction française du texte Leverage points for the great transition in the field of economy, Note de réflexion, Fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l’Homme, 29 mars 2011, 11 pages (bip 4267), p.3.

[18] Ibidem, p. 6 et 10.

[19] Aurélie MARECHAL, Économie écologique, Principes de bases, dans Revue Etopia, n°8, Autour de Tim Jackson, Inventer la prospérité sans croissance, 27 janvier 2011, p. 137-148.

[20] Cette question est d’autant plus nécessaire qu’Aurélie Maréchal précise que l’économie écologique a comme point de départ une vision du monde qualifiée de pré-analytique par Herman Daly, concevant l’économie comme un sous-système ouvert d’un système fermé, l’écosystème (op. cit., p. 138).

[21] Jeremy RIFKIN, La Troisième Révolution industrielle, Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde, Paris, LLL, 2011.

[22] voir Paul-Marie BOULANGER, Une gouvernance du changement sociétal : le transition management, dans La Revue nouvelle, 2008, n°11, p. 61-73. P-M Boulanger note que dans le Transition Management, la transition est définie comme un processus de transformation au cours duquel un système complexe passe d’un état d’équilibre dynamique (un régime) à un autre régime. De façon générale, cette transition résulte de l’apparition de multiples changements qui se produisent simultanément à différents niveaux  et dans différents secteurs de la société (la technologie, l’économie, les institutions, les comportements, la culture, l’écologie…) et qui se renforcent et s’amplifient mutuellement jusqu’à entraîner – en cas de transition réussie – une configuration globale du système (p. 61-62). – Aurélien BOUTAUD, La transition : l’après-développement durable, dans M3, Grand Lyon-Prospective, n°4, Hiver 2012-2013, p. 16-19. – Vicky DE MEYERE & Peter TOM JONES, Terra Reversa, De Transitie naar Rechtvaardige Duurzaamheid, EPO-Jan Van Arkel, 2009.

[23] Miklos ANTAL, Jeroen C.J.M. van den BERGH, Macroeconomics, financial and the environment: strategies for a sustainability transition, in Environmental Innovation and Societal Transitions, 6 (2013) p. 47-66. – Marina FISCHER-KOWALSKI and Jan ROTMANS, Conceptualizing, observing, and influencing social–ecological transitions in Ecology and Society 14 (2), 2009, 3. http://www.ecologyandsociety.org/vol14/iss2/art3/

[24] Knowledge Network for System Innovations and Transitions, http://www.ksinetwork.nl/home

[25] Tim JACKSON, Prosperity without Growth, Economics for Finite Planet, London, Earthscan, 2009. – Voir aussi Prosperity without Growth ? The transition to a sustainable economy, London, UK Sustainable Commission, 2009.

[26] Sandrine ROUSSEAU et Bertrand ZUINDEAU, Théorie de la régulation et développement durable, dans Revue de la Régulation, Capitalisme, Institutions, Pouvoirs, n°1, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, Juin 2007.

http://regulation.revues.org/1298?&id=1298

[27] Denis STOKKINK dir., La transition : un enjeu économique et social pour la Wallonie, Bruxelles, Pour la Solidarité, Mars 2013.

[28] Jean-Pierre LE GOFF, Réinscrire le pays dans un récit historique, dans Millénaire 3 (M3), Société urbaine et action publique pour penser les mutations, Hors-Série, Grand Lyon – Prospective, Avril 2013, p. 5-13.

[29] Isabelle CASSIERS dir., Redéfinir la prospérité, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2013.

[30] Les sciences sociales sont toujours plus ou moins entachées de prise de position idéologique et c’est particulièrement vrai en ce qui concerne les écrits sur l’environnement, car toute réaction dans ce domaine suscite forcément l’action de larges couches de la population. Ignacy SACHS, Pour une économie politique du développement, p. 289, Paris, Flammarion, 1977.

[31] Thierry GAUDIN, L’impératif du vivant, coll. Géographie du futur, p. 271sv, Paris, L’Archipel, 2013.