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Liège, le 22 septembre 2017 [1]

En Wallonie, la prospective est assurément à l’ordre du jour de cette rentrée 2017-2018. Dans la Cité ardente, avec l’événement conçu par le Forum Innover et Entreprendre de Liège Creative qui, le 2 octobre réunit des entreprises comme Engie et Citius Engineering, des opérateurs comme le GRE et Liège-Métropole, l’Université et l’Institut Destrée pour un événement consacré à la prospective comme outil de transformation dans un contexte de mutations économiques et territoriales [2]. À Charleroi, où l’Université ouverte, l’UMONS et l’Institut Destrée lancent en cette année académique 2017-2018 un certificat d’Université consacré à la prospective opérationnelle [3]. À Namur où le Collège régional de Prospective a, dès le 26 août fait sa rentrée au Cercle de Wallonie par un séminaire consacré à la R&D et aux défis de l’innovation pour l’Europe et pour la Wallonie. À Namur encore, où les travaux prospectifs de la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne ont alimenté la réflexion stratégique de la Cellule de Développement territorial et de la CPDT pour contribuer en cette rentrée à l’élaboration d’un nouveau Schéma de Développement territorial. A Liège, encore, le GRIS (Groupe de Recherche en Intelligence stratégique) à HEC, s’interroge le 4 octobre sur les Lectures du réel et décision, Quelles intelligences pour demain ?, en collaboration avec le Café numérique, l’IWEPS et l’Institut Destrée [4]. Je n’évoquerai pas le Pôle académique Liège-Luxembourg qui, début septembre, a tenu un séminaire au Château de Colonster pour se donner une vision à l’horizon 2030, animé par la dernière spin-off de l’Institut Destrée, Pro Te In. C’est dire si aborder une question comme la recherche portant sur l’enseignement de la prospective chez les jeunes, l’initiative Young Foresight Research, est aujourd’hui essentielle et s’inscrit dans un terreau fertile.

De « bons concepts » et des compétences requises

Citoyenneté, complexité et prospective, que nous évoquons ici, font partie de ces « bons concepts » dont Philippe Meirieu dit qu’ils éclairent notre expérience, permettent de l’organiser, la comprendre, la maîtriser et non ce qui m’impose du dehors d’y renoncer ou complique artificiellement mes problèmes. Un « bon concept », écrit le pédagogue, ne se substitue pas à un savoir antérieur, même s’il bouscule mes représentations : il donne forme à mon expérience, rend la réalité plus saisissable et permet d’agir sur elle [5].

La citoyenneté nous renvoie à la reconnaissance de la participation à une collectivité, à la fois sous la forme d’une qualité juridique assortie de libertés, de droits et de devoirs, d’une part de souveraineté ainsi que d’une légitimité politique. La notion est marquée historiquement, profondément évolutive au point que l’on peut s’interroger avec Dominique Schnapper sur la manière dont il faut la repenser pour qu’elle organise effectivement les comportements collectifs dans des sociétés ouvertes sur le monde, où l’économie joue désormais un rôle prééminent ? [6] La prospective, quant à elle, se veut une démarche d’intelligence collective transdisciplinaire, qui mobilise la longue durée, les temporalités et l’analyse des systèmes complexes pour agir sur le présent et y provoquer des transformations [7]. Quant à la pensée complexe, elle élabore une connaissance multidimensionnelle des systèmes, rend compte de leur incomplétude et de l’incertitude de leur évolution, reconnaît et distingue les inter-rétroactions entre leurs éléments, en renonçant à les isoler les uns des autres, de leur contexte, de leurs antécédents ainsi que de leur devenir [8]. L’analyse de la complexité constitue sans nul doute une assurance contre le simplisme, le prêt-à-porter intellectuel, les grandes certitudes de l’immédiateté, les lieux communs des gourous du numérique qui essaient de nous faire croire que toute intelligence pertinente, demain, ne sera qu’artificielle. Dans une conférence devenue célèbre et tenue à l’UNESCO en 2016, Edgar Morin soulignait que la pensée complexe avait cette vertu de pouvoir tenter de répondre à la crise de la pensée. Ce qui la rend tellement nécessaire disait l’auteur de La Méthode, c’étaient ses quatre capacités, le fait que la pensée complexe était à la fois :

– apte à saisir les relations entre les divers et multiples processus,

– apte à détecter les antagonismes et les complémentarités,

– apte à s’attendre à l’inattendu,

– apte à scruter le probable et l’improbable.

C’est pourquoi, dit Morin, la pensée complexe est devenue aujourd’hui à la fois impérieuse et vitale [9]. Nous ajouterons que ces quatre qualités figurent également parmi celles que nous reconnaissons à la prospective.

C’est assurément André-Yves Portnoff qui avait raison lorsqu’il rappelait, voici déjà presque quinze ans, qu’une révolution, celle de l’intelligence, qu’il avait déjà identifiée vingt ans auparavant avec Thierry Gaudin, précédait et englobait la mutation numérique. Cette révolution de l’intelligence n’était bien sûr pas que technologique, comme ne le sont évidemment pas seulement les transformations actuelles. En fait, la Révolution de l’intelligence interroge et interpelle d’abord nos capacités humaines, nos compétences, notre aptitude à exploiter savoirs et savoir-faire pour obtenir un résultat désiré (…). Ces compétences nous rendent capables de produire de plus en plus de valeur en traitant la masse croissance des informations disponibles. C’est, dit Portnoff, la compétence qui donne valeur à l’information [10]. Certes, il est devenu classique aujourd’hui de distinguer la connaissance du savoir ainsi que de l’information. La première porte sur les capacités cognitives élaborées et mobilisant la créativité que sont les concepts, les méthodes, les théories, etc., toutes ces règles qui ne peuvent pas être codifiées une fois pour toutes ou pour lesquelles l’information ne peut être obtenue ou stockée en vrac. C’est là que l’être humain restera, longtemps encore, supérieur à l’intelligence artificielle. Le savoir s’articule en savoir-être et savoir-faire, s’attachant à la production de connaissances appliquées et de capacités d’apprentissage. Quant à l’information, elle n’est en fait que matière première de la connaissance. Nous devons la soumettre à une critique rigoureuse et méthodique, avant qu’elle ne soit éventuellement valorisée [11]. Les robots pourront nous y aider, mais ici aussi la confiance devra leur être longtemps encore disputée.

Qui pourrait croire un seul instant que les compétences requises au XXIème siècle sont et seront les mêmes que celles qui étaient nécessaires dans les sociétés du passé ? Nul ne doute que ces compétences seront complétées par d’autres. Notre analyse toutefois est que, quelle que soit leur évolution, prospective et pensée complexe resteront des compétences nécessaires pour les futures générations. Les systèmes ont, comme le rappelait heureusement Donella H. Meadows, la propriété d’auto-organisation, la capacité de se développer eux-mêmes, de créer de nouvelles structures, d’apprendre, de se diversifier, et de se complexifier [12].

Enseigner la prospective

La journée d’étude organisée par l’Institut Destrée le 22 septembre 2017 au Conseil économique et social de Wallonie s’inscrit en clôture de la première phase du projet de recherche interuniversitaire sur les nouvelles perspectives de développement de la prospective en Wallonie. Elle porte sur la question de l’acculturation des jeunes à la prospective et sur l’apprentissage des processus et méthodes d’anticipation dans les enseignements secondaire et supérieur [13]. Cette initiative s’inspire et établit des collaborations avec les expériences de même type développées en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux Pays-Bas, aux États-Unis et maintenant en France. Des synergies ont été établies tant avec le travail réalisé par Peter Bishop de l’Université de Houston (Texas) ainsi que celui d’Erica Bol en Europe, autour de Teach the Future, dont nous suivons depuis l’origine les initiatives très innovantes. Des passerelles ont également été jetées avec les expériences développées par Michel Lussault, ancien directeur de l’Institut français de l’Éducation, qui a expérimenté un programme de géographie prospective dans trois académies – Lyon, Lille, Aix-Marseille. L’objectif de l’Institut Destrée est d’aboutir à un cadre méthodologique robuste ainsi qu’à des propositions crédibles de mise en œuvre en Communauté française Wallonie-Bruxelles. La recherche s’appuie sur nos expériences précédentes menées avec des jeunes dans le cadre de Wallonie 2020 où, avec ma collègue prospectiviste Pascale Van Doren, nous avions impliqué, dès 2002 et 2003, une classe de l’Institut Félicien Rops de Namur, trois classes de l’Athénée de Soumagne et une classe de l’Institut provincial d’Enseignement technique de Nivelles. A l’initiative d’Engelbert Petre, nous avions poursuivi cette expérience avec la Maison culturelle d’Ath ainsi qu’un dialogue – peu fructueux, il faut bien le reconnaître -, avec la ministre de l’Education nationale de l’époque, Mme Marie Arena. Nous disposions pourtant des projets et bagages Young Foresight britanniques et Jugend denkt Zukunft [14] allemands, que nos collègues Gordon Ollivere (ETC North Sunderland) et Henning Banthien (IFOK Berlin) nous avaient alors transmis. Nous sommes évidemment restés en contact avec eux. La recherche actuelle Wallonia Young Foresight s’appuie aussi sur le travail mené depuis un an par une équipe interdisciplinaire de chercheur-e-s, composée de Chloë Vidal, docteure en Géographie et philosophe, Fabien Moustard, diplômé en Sciences de la Terre et politologue, ainsi que Michaël Van Cutsem, politologue et urbaniste. Ils ont lié des contacts internationaux, notamment sur base de plusieurs relations identifiées dans le cadre de programmes européens menés auparavant par l’Institut Destrée, en particulier ForLearn et la Mutual Learning Platform. Tous ces efforts ont été soutenus par le ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, M. Jean-Claude Marcourt. L’objectif très concret de cette initiative consiste donc à établir une recension des expériences au niveau international, à identifier les acteurs européens ainsi qu’à fonder un réseau de ces acteurs qui reconnaissent la place croissante que peuvent occuper des travaux prospectifs dans le travail des sciences (enseignement ou recherche) tout comme dans la construction de l’action publique. L’ensemble des projets identifiés aura en effet pour dénominateur commun de mettre en exergue l’approche prospective comme pédagogie citoyenne permettant de favoriser l’apprentissage des sciences (territoriales, politiques, sociales). Ce double enjeu, pédagogique (permettre à des jeunes de devenir acteurs de leurs apprentissages et auteurs de leurs savoirs) et éducatif (accompagner les jeunes à devenir des citoyens), appelle une approche pluridisciplinaire et pluriactorielle qui offre une place importante au rôle des humanités et des arts – ainsi, des initiatives telles que celle de la manifestation biennale Nos Futurs, lancée par le Théâtre Nouvelle Génération à Lyon à l’automne 2016, ou celle de l’exposition A Temporary Futures Institute, organisée au Musée d’Art contemporain à Anvers cet été 2017 viennent également nourrir la réflexion.

Pour mener à bien cette tâche, l’Institut Destrée bénéficie, d’une part, de l’appui de trois universités wallonnes, et d’autre part, de l’espace intellectuel que constitue le Collège régional de Prospective de Wallonie, ouvert sur les acteurs économiques, de la recherche, de la fonction publique ainsi que de la société civile. Trois référents universitaires ont accepté de s’impliquer dans l’accompagnement de cette recherche et de contribuer à son caractère interuniversitaire : Giuseppe Pagano, professeur d’Économie, Vice-recteur au Développement institutionnel et régional de l’Université de Mons, Christian de Visscher, professeur ordinaire en Sciences politiques et Management public, président de l’Institut des Sciences politiques de Louvain-Europe, Université catholique de Louvain, Didier Vrancken, professeur de Sociologie, vice-recteur à la Citoyenneté, aux Relations institutionnelles et internationales de l’Université de Liège.

Une trifonctionnalité de la pensée

La journée d’étude du 22 septembre 2017 a été construite de la même manière que celle que nous préconisons dans nos exercices de prospective, c’est-à-dire en mobilisant la trifonctionnalité qui est au cœur du Discours de la méthode créatrice de Thierry Gaudin, elle-même inspirée des travaux de Georges Dumézil. Cette pensée se fonde sur les modalités d’une triple reconnaissance, principe et processus par lequel l’esprit repasse au voisinage d’où il était passé et reconnaît.

1° reconnaissance des choses, où nous dansons autour de l’objet pour déterminer les faits, c’est le pôle de l’existant, du recueil des données, de l’établissement du réel, de l’analyse ;

2° reconnaissance des autres, où nous dansons avec les autres sujets pour délibérer, c’est le pôle de l’interaction, de la délibération qui pousse le chercheur ou l’acteur plus loin dans ses idées et permet la confrontation des points de vue ;

3° reconnaissance de soi, où, par une sorte de retrait, nous dansons avec nous-mêmes, nous conceptualisons : c’est la danse des neurones, écrit Gaudin, les moments de rêve éveillé où parmi les membres d’un noyau, se manifestent les illuminations et se dégagent les concepts structurants. Cette approche trifonctionnelle constitue un outil cognitif puissant [15].

Ainsi, tout notre action s’articule-t-elle d’abord sur l’exposé, l’analyse et la critique des faits, ensuite sur la délibération puis, enfin, sur un effort de conceptualisation.

Nous voulons aussi rappeler les finalités de tous nos efforts. Nous les avions forgées dans toute notre démarche La Wallonie au futur, jusque dans la charte de l’Institut Destrée, révisées la dernière fois en 2013, formulées sous la forme d’un double objectif : une démocratie exemplaire – nous dirions aujourd’hui ouverte – et un meilleur développement, que nous avons précisé comme étant durable. Tel que nous le concevons avec Gro Harlem Brundtland, ce développement est systémique, articule toutes les sphères de la société, s’inscrit dans le long terme et débouche sur l’action concrète. Tel qu’il se conçoit ainsi, ce développement ne pourrait être mieux embrassé que par la prospective.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce texte constitue la mise au net de l’ouverture de la journée d’étude Wallonia Young Foresight Research, Apprendre au XXIème siècle : citoyenneté, complexité et prospective, organisée par l’Institut Destrée et le Collège régional de Prospective de Wallonie avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et tenue à Liège au Conseil économique et social de Wallonie le 22 septembre 2017.

www.institut-destree.org/Wallonia_Young_Foresight_Research

[2] http://www.liegecreative.be/event/index/detail/id/538/lang/fr#.WdoBjYZpG8o

[3]https://portail.umons.ac.be/FR/universite/admin/aff_academiques/formationcontinue/formation_par_domaine/sciences_economiques_gestion/Documents%20CU%20en%20prospective/Brochure%20CU%20en%20prospective.pdf

[4] http://www.hecexecutiveschool.be/colloque-gris-2017/

[5] Philippe MEIRIEU, Apprendre, oui, mais comment…, p. 27, Paris, ESF, 24éd., 2016.

[6] Dominique SCHNAPPER, Citoyenneté, dans Encyclopaedia Universalis, t. 5, p. 915-917, Paris, EU, 2002. – D. SCHNAPPER, L’esprit démocratique des lois, p. 46sv, Paris, Gallimard, 2014. – Thierry BALZACQ ea, Fondements de science politique, p. 103, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2014.

[7] Philippe DESTATTE, Qu’est-ce que la prospective ?, Blog PhD2050, 10 avril 2013.

https://phd2050.wordpress.com/2013/04/10/prospective/

[8] Edgar MORIN, Introduction à la pensée complexe, p. 11-12, Paris, Seuil, 2005.

[9] Edgar MORIN, Congrès mondial pour la pensée complexe, Paris, UNESCO, 9 décembre 2016.

[10] Pierre-Yves PORTNOFF, Le pari de l’intelligence, Des puces, des souris et des hommes, p. 7, Paris, Futuribles, 2004.

[11] Pierre MUSSO, « Révolution numérique » et « société de la connaissance » dans Ena hors des murs, p. 48, 1er avril 2014.

[12] Donella H. MEADOWS, Thiking in systems, A primer, p. 81, London, Eaethscan, 2009.

[14] Jugend denkt Zukunft https://www.ifok.de/projects/dialogveranstaltungen/jugend-denkt-zukunft

[15] Thierry GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, p. 77-79, Gordes, Ose savoir – Le Relié, 2003.

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Namur, le 17 septembre 2017

Un discours très ambigu s’est développé sur les bords de la Meuse et de la Sambre après le changement partiel de majorité gouvernementale wallonne de cet été 2017 [1]. Les interlocuteurs sociaux autant que la nouvelle opposition seraient, disent-ils, rassurés par la continuité qu’ils percevraient dans le chef du nouveau gouvernement de Wallonie présidé par Willy Borsus. Continuité des politiques menées et, en particulier, du Plan dit « Marshall ». Continuité donc, des politiques de redressement, ainsi que des principes de bonne gouvernance, préparés par l’équipe précédente [2]. Pour ceux-là, l’occasion est belle d’ailleurs de rappeler dans la foulée que la Wallonie était en train de se redresser et que, au-delà des jeux de spadassins de quelque parti politique particulièrement toûrsiveux, elle continuera probablement à le faire [3].

La Wallonie n’était pas en train de se redresser

Ma conviction est que rien n’est plus faux : la Wallonie ne se redresse pas dans la longue durée. Cela signifie que, depuis vingt ans, elle ne parvient pas à faire progresser son activité et à accroître sa richesse au niveau de la moyenne des autres régions d’Europe : les importants et louables efforts qui ont été menés pendant cette longue période n’ont permis finalement qu’à la maintenir à flot. En fait, les chiffres que l’on réunit pour qualifier des indicateurs en 1995 ou 1997 sont généralement les mêmes que ceux qui caractérisent 2005, 2007 ou 2015. Les données ou estimations des dernières années n’en sont pas moins inquiétantes [4]. Bien au contraire.

Ainsi, lors d’une brillante conférence donnée au Forum financier de la Banque nationale de Belgique le 27 avril 2017, à l’Ephec à Louvain-la-Neuve, Didier Paquot a montré que les indicateurs-clefs de la Wallonie ont à peine évolué de 2000 à nos jours, malgré les différents plans stratégiques qui ont été lancés par les gouvernements wallons successifs. Le Produit intérieur brut par habitant (en % de la zone euro, et parité de pouvoir d’achat) est passé de 81% en 2000 à 80 % en 2015. De même, le taux de chômage des 20-64 ans qui était de 10% en 2000 n’était retombé qu’à 9% au quatrième trimestre 2016. Enfin, le taux d’emploi, autre indicateur qui importe aux objectifs européens, n’a progressé que de moins de 2% en seize ans, en passant de 61,1% en 2000 à 63% au deuxième trimestre 2016. Nous pourrions, en rappelant d’autres interventions que nous avons faites depuis quelques années [5], souligner d’autres indicateurs fatals, en particulier dans les domaines de la faiblesse de la R&D, les risques de pauvreté de la population, les jeunes sans emploi ni formation (NEET’s), ou encore le niveau très élevé du taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans qui postulent un emploi en Wallonie : au nombre de 27 % en 2000, ils étaient 27,8% en 2007 et 27,9 % en 2016. Ce dernier chiffre est à comparer au 20,1 % de moyenne belge et au 14,1 % pour la Flandre. À l’heure où l’on vante les bons résultats dits répétés en matière de chômage, il faut également constater que, sur la tranche plus globale des 15 à 64 ans, notre progrès est microscopique sur le long terme : de 10,3 % de taux en 2000, la Wallonie est passée à 10,5 en 2007 et 10,6 % en 2016. La moyenne belge est de 7,9 % pour cette dernière année. La Flandre quant à elle limite son taux de chômage BIT à 4,9 %.

 

Diapositive3

Le Chief Economist de l’UWE a ainsi montré que la Wallonie, dont son collègue Bernard Keppenne de la CBC avait jadis mis en évidence la bonne tenue face à la crise internationale, a de nouveau nettement décroché lorsqu’on examine le cycle de croissance réelle du PIB en moyenne annuelle tant par rapport à la Flandre qu’à l’ensemble de la zone euro. Alors que celle-ci avait perdu 0,4 % de 2009 à 2013, quand la Wallonie se maintenait à 0,0 % et que la Flandre progressait de 0,8 %, en 2014-2015, la Wallonie ne se maintient que très péniblement à 1,1 % tandis que la Flandre, en symbiose avec la zone euro, progresse de 1,6 %. Ce demi-pour cent pèse lourd et montre que la Wallonie n’est pas encore prête à bénéficier de la reprise potentielle.

 

L’intensité, c’est la mobilisation et la concentration des moyens

Les données qui viennent d’être mentionnées, et quelques autres, amenèrent Didier Paquot à se poser une question fondamentale : pourquoi les différents plans Marshall, qui adressent et adressaient les vrais enjeux selon une méthode rigoureuse, n’ont pu entraîner un redressement sensible de l’économie wallonne ? [6] Nous partageons l’essentiel des analyses de Didier Paquot en réponse à cette question. Nous avons, à plusieurs reprises souligné l’incapacité régionale de se positionner dans la réindustrialisation au-delà de la stratégie des pôles de compétitivité, malgré d’ailleurs, les propositions formulées en 2014 par l’Institut Destrée sur le modèle des plateformes européennes de réindustrialisation [7]. Si Caterpillar constitue un exemple, mille fois rappelé, de la désindustrialisation de la Wallonie, c’est surtout un bon exemple de notre incapacité structurelle à porter une attention permanente aux entreprises et à les ancrer durablement sur le territoire. Là où on accuse systématiquement le capitalisme prédateur, il faut peut être s’interroger sur une faiblesse de l’intérêt du politique à l’égard de l’écosystème entrepreneurial dont ils devraient être des acteurs et interlocuteurs majeurs, ainsi que sur une politisation inopportune de la fonction syndicale. Certes, et Didier Paquot l’a bien montré, l’industrie pharmaceutique est devenue le fer de lance de notre reconversion. Nous savons néanmoins à quel point elle reste fragile face à la concurrence mondiale, notamment aux effets à long terme du BREXIT. De toute manière, les sciences du vivant et leurs applications ne peuvent compenser les pertes d’emplois industriels dont la Wallonie a été victime entre 2008 et 2015. Celles-ci laissent un solde déficitaire de près de 20.000 emplois. Ainsi, alors que la Déclaration de Politique régionale de 2014 s’était donné comme objectif d’inscrire scrupuleusement la Wallonie dans la trajectoire européenne pour atteindre les 20 % d’industrie dans le PIB à l’horizon 2020, cette part n’a cessé de s’éroder, le seuil des 14 % se rapprochant dangereusement sans qu’on puisse discerner quelle politique aurait pu inverser cette tendance à la baisse qui a fait perdre près de 4 points à la Région depuis 2003. Dès lors, nous partageons évidemment l’idée du responsable du département Économie de l’UWE que, si les plans Marshall successifs n’ont pu empêcher l’économie wallonne de battre toujours au rythme de la restructuration industrielle, cet outil reste valide en lui-même sous les plans de la méthode et de la structure, mais que, au fond, le contenu mérite d’être revisité sous les angles de la priorisation, du calibrage et de l’efficacité. Ces considérations, émises alors que la majorité socialiste-humaniste vaquait toujours à ses occupations, restent évidemment d’actualité au moment où une nouvelle coalition a pris le relais. Du reste, on aurait tort de voir dans ces plans, et en particulier dans la mise en place des pôles de compétitivité, un geste d’inspiration essentiellement socialiste. Répétons toutefois, comme un leitmotiv désormais, que la réussite d’un plan de redéploiement ou de régénérescence de la Wallonie est, avant tout une question d’intensité : ce sont toutes les politiques qui doivent être inscrites dans la logique de pilotage et la rigueur de mise en œuvre du Plan prioritaire wallon. Ce sont donc plus de 10 milliards d’euros qui, à terme, doivent être considérés comme des dépenses structurelles, transversales, donc pilotées et évaluées comme telles. Le meilleur des gouvernements comme le meilleur des ministres de l’économie et de la recherche ne peut rien quand il ne dispose que de quelques rares pourcents du budget pour assurer le redéploiement d’une région qui a été aussi sinistrée que la Wallonie. L’intensité, c’est donc la mobilisation et la concentration des moyens.

Évoquer l’inertie de la Wallonie va à l’encontre de la culture ambiante ainsi que des directives qui ont été données sous les précédentes législatures ou que les organisations se sont elles-mêmes imposées pour positiver unilatéralement et créer de manière forcée un climat dit favorable. Depuis 2000, ce choix a amené des responsables politiques à se persuader et à faire croire au contraire de la vérité dans de nombreux domaines. L’affaissement croissant de la démocratie parlementaire au profit de l’intérêt des partis politiques et des organisations sociales, la logique de partage du gâteau, du repli sur soi et sur l’immédiateté des objectifs personnels ont empêché l’émergence d’un intérêt régional et d’une dynamique wallonne propre. Enfermée dans une culture paléo-industrielle aliénante et tournée constamment sur un passé révolu, la Wallonie est devenue une société bloquée, productrice de structures qui se font concurrence et s’empêchent les unes les autres, en fragmentant l’espace d’action et en empêchant les masses critiques de se constituer. Souvent, la Région génère du discours de transformation pour mieux reste inactive. Elle annonce à grand fracas des initiatives grandioses, épouse les concepts du moment pour rapidement les vider de leurs ambitions. C’est alors que la politique de la frime règne en maître. Les peurs multiples et profondes que la Wallonie a d’elle-même l’empêchent d’anticiper, de se créer des visions d’avenir, de se reconnaître, de se rassembler, d’agir.

 

Vous n’imaginez pas à quel point nous allons passer à la vitesse supérieure…

Dans la bifurcation qui a été ouverte le 28 juillet 2017 par le vote du Parlement de Wallonie, la trajectoire qui sera prise ne peut être celle de la simple continuité [8]. L’effort de la transformation attendue doit être majeur, avec un investissement considérable des personnes et une mobilisation de moyens sans précédent. Il s’agit aussi d’un retour au respect des normes budgétaires européennes qui fonde la confiance des citoyens, des entreprises, ainsi que celle de nos partenaires dans le monde, dans une action publique redéfinie, aux agents remotivés, parce qu’à nouveau responsabilisés.

Un gouvernement qui dispose de peu de temps doit faire preuve d’une grande audace. Il doit aussi penser la temporalité en articulant le court terme des décisions majeures et le long terme de leur mise en œuvre. Les Wallonnes et les Wallons sont fatigués des considérations idéologiques, des grandes croisades politiciennes, des campagnes populistes ou des ostracismes entre niveaux institutionnels. Ils attendent du pragmatisme, de la pédagogie, de la modestie dans le discours et de l’ambition dans les moyens. Ils sont prêts à contribuer dans un projet commun s’ils perçoivent bien que c’est enfin pour progresser toutes et tous ensemble, citoyens et entreprises, et non pour en faire bénéficier une nouvelle nomenklatura stérile. Ils sont conscients que l’horizon de la loi de financement de 2014 les mène à une obligation de résultat à l’échéance de 2024, soit dans sept ans. A ce moment-là, en effet, les dix ans de moratoire seront révolus et les transferts financiers de la Flandre vers la Wallonie qui y sont liés, commenceront à se réduire au rythme de 10% par an…

Aujourd’hui, l’occasion est belle de donner la parole à une nouvelle génération d’élues et d’élus, de leur donner la possibilité de réussir là où leurs prédécesseurs ont échoué. Quoi qu’il en soit, la continuité ne doit en aucun cas être leur programme. Il ne doit être que la profonde transformation de notre société wallonne pour la faire, enfin, entrer dans le 21e siècle et appréhender l’avenir avec force et confiance.

Vous n’imaginez pas à quel point nous allons passer à la vitesse supérieure disait le nouveau ministre-président de Wallonie, le 1er septembre 2017 lors d’un débat radiophonique avec son prédécesseur. Cette affirmation, mais surtout sa potentielle concrétisation, est assurément au cœur de l’attente d’un grand nombre de Wallonnes et de Wallons.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Une version abrégée de cette analyse a été publiée dans le bimensuel Confluent n°550 du 8 septembre 2017, p. 14, sous le titre Le nouveau gouvernement à Namur : la continuité ne peut inspirer son programme.

[2] « à la première lecture de la déclaration de politique générale, j’ai été très surpris : il n’y a pratiquement rien qui change. A 95%, c’est de la continuité. Mais je le comprends ; je l’ai vécu aussi. Stabilité, continuité, c’est ce dont la Wallonie a besoin. Plan Marshall, numérique ou allocations familiales, les grandes orientations prises ne vont pas bouger. Ce qui avait bien démarré va se poursuivre. Je suis rassuré pour la Wallonie« . Interview de Paul Magnette : « J’ai un mea culpa à faire, de façon collective », dans L’Echo, 20 août 2017. http://www.lecho.be/dossier/crisepolitique/J-ai-un-mea-culpa-a-faire-de-facon-collective/9924044?ckc=1&ts=1505028492

[3] Notamment Christophe Collignon au Parlement de Wallonie le 28 juillet 2017 : On peut largement se rejoindre sur la façon dont on peut continuer à redresser la Wallonie, parce que convenez tout de même qu’elle est en voie de redressement, alors que je concède aisément que ce redressement est trop lent. Parlement de Wallonie, Compte rendu intégral, CRI n°26 (2016-2017), 28 juillet 2017, p. 54.

[4] Ainsi, le rapport Regards sur la Wallonie, p. 12, Liège, CESW, Juin 2016 indiquait déjà que, après avoir atteint le point culminant en 2010, le niveau de PIB/habitant wallon (SPA) comparé à l’Europe des 28=100 s’est bel et bien dégradé année par année. De même, la comparaison de la population wallonne en âge de travailler à 10 ans d’écart montrait que les taux d’activité, d’emploi et de chômage sont quasiment identiques à ceux de 2005.

[5] Voir notamment : Ph. DESTATTE, Les trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036), dans Virginie de MORIAME et Giuseppe PAGANO, Où va la Wallonie ? Actes du cycle de conférences UO-UMONS, p. 65-87, Charleroi, Université ouverte, 2016. – Blog PhD2050, Charleroi, 25 février 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/02/28/trajectoires-prospectives-de-la-wallonie-2016-2036/ – Ph. DESTATTE, Quel nouveau tissu industriel pour la Wallonie ? dans En Question, Trimestriel du Centre-Avec, n°119, Oct-nov-déc. 2016, p. 7-13. – Développé sous le titre Des jardins d’innovations : un nouveau tissu industriel pour la Wallonie ?, Blog PhD2050, Namur, 11 novembre 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/11/11/ntiw/ – J’y rappelais notamment, sur base de l’étude du CESW Regards sur la Wallonie (juin 2016) que dans les provinces wallonnes, entre 15 et 21 % de la population vit sous le seuil de pauvreté contre 9,7 à 12,5 % en Flandre. En 2015, on comptait en Wallonie, chaque mois, en moyenne 55.902 bénéficiaires du RIS (Revenu d’Intégration sociale) soit 48,1 % du nombre de bénéficiaires belges pour une population qui n’en représente que 32%. Entre 2014 et 2015, le nombre de bénéficiaires du RIS a augmenté de 17,3% en Wallonie.

[6] Didier PAQUOT, Economie wallonne : 15 ans de plans de redressement, où en est-on ? Une première réflexion, Forum financier de la BNB, 27 avril 2017.

[7] Ph. DESTATTE, Wallonia Industrial Linkages & Ressources Leveraging (WILL), Plateforme de coopération et de mutualisation des Ressources industrielles en Wallonie (WILL), Bologne-Namur, Institut-Destrée, 1er octobre 2014.

[8] Ph. DESTATTE, La bifurcation oubliée, la trajectoire espérée, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 29 août 2017. https://phd2050.wordpress.com/2017/08/30/bifurcation-oubliee/

Hour-en-Famenne, 29 août 2017

Si l’on veut bien mettre entre parenthèses les tactiques politiques, les frustrations individuelles de certains élus, les rancœurs de ces semaines d’été 2017, et les considérer comme des péripéties, on peut s’interroger sur les changements partiels de majorité en Wallonie à l’aune des trajectoires possibles envisagées avant l’opération lancée par Benoît Lutgen, président du cdH, le 18 juin 2017. Un travail d’analyse de cette nature avait été réalisé en 2016 par un groupe d’acteurs et d’experts indépendants dans le cadre de la préparation d’une conférence de l’Université ouverte et de l’UMONS à Charleroi [1]. Cet exercice a été poursuivi en 2017 avec le Collège régional de Prospective de Wallonie, jusqu’à aboutir à un Manifeste publié dans le journal L’Echo en mars 2017 [2]. Quelle lecture peut-on essayer d’en faire en cette fin août 2017 ?

D’abord, nous devons considérer que ceux qui avaient identifié des bifurcations futures pour la Wallonie ne les imaginaient qu’au moment des rendez-vous électoraux régionaux prochains, en 2019 ou en 2024 – rappelons que les bifurcations sont des moments où le système peut évoluer vers plusieurs chemins et qu’il réalise une des possibilités qui lui sont données. Ces observateurs ne voyaient pas nécessairement ces bifurcations dans des changements de majorité politique, mais ils considéraient plutôt que l’ampleur de la transformation attendue nécessitait une mise en cause de l’intensité des politiques menées, le problème étant que les élus de la majorité mise en place en 2014 ne semblaient pas prêts à les mettre en œuvre. Comme souvent d’ailleurs, la plupart des élus se sont focalisés sur la demande de l’opinion publique, relayée ou activée par la presse : apporter des réponses à un effet de la maladie que constituent les avantages de la nomenklatura [3], plutôt qu’aux signaux socio-économiques particulièrement inquiétants lancés par les acteurs et les chercheurs [4].

La wild-card de juin 2017

Or, si l’on tente d’anticiper les bifurcations pour les préparer, et c’était bien le cas des rendez-vous politiques de 2019 et 2024, on oublie souvent que les trajectoires ne naissent pas nécessairement au sein des échéances attendues : elles peuvent se générer elles-mêmes en fonction de leur centre de gravité et du mouvement qu’elles impulsent. C’est ce qu’on appelle une wild-card, une surprise majeure, un événement inattendu, surprenant, peu probable, qui peut avoir des effets considérables s’il survient. Dans l’exercice mené sur les trajectoires de la Wallonie, les experts avaient choisi différents centres de gravité. Néanmoins, ils avaient considéré l’unicité des institutions wallonnes et des partis politiques, en localisant le pouvoir wallon à l’Elysette, lieu de réunion du gouvernement. Cette logique correspond assez bien, par exemple, à la bifurcation des élections du 13 juin 1999, de l’avènement du gouvernement Arc-en-ciel et de la mise en place, à l’initiative du ministre-président Elio Di Rupo, du Contrat d’Avenir pour la Wallonie. Cette bifurcation était devenue porteuse d’une trajectoire de transformation potentielle. On sait également que des bifurcations manifestes, occasions majeures de changement, peuvent aussi n’être porteuses d’aucune mutation positive, comme c’est le cas de la communautarisation de l’enseignement en 1989 où, finalement, il ne se passa quasi rien faute de loi de financement adéquate ni de volonté de transformation d’un modèle éducatif qui en avait pourtant bien besoin… But that’s another story, comme l’écrivait Rudyard Kipling…

Ce que l’on oublie toutefois, et qui peut éclairer les événements de cet été, c’est que le centre de gravité de la trajectoire de la Wallonie ne s’est trouvée localisée jusqu’aujourd’hui que très partiellement à l’Elysette. Elio Di Rupo l’avait compris en 1999, lui qui très rapidement s’est porté à la présidence du Parti socialiste, car il se sentait bridé dans son action politique par le Boulevard de l’Empereur. Rétrospectivement, deux moments de bifurcations illustrent bien l’importance de ce centre de gravité que constituent les partis politiques. Le premier a lieu en 1997, voici juste vingt ans. Le deuxième en 2005.

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1997 : le président du PSC provoque une nouvelle DPR

Depuis janvier 1994, Robert Collignon dirige une coalition socialiste – sociale-chrétienne à la Région wallonne. En charge de l’Économie, le ministre-président mène une politique de renforcement des pôles d’excellence existants : biogénétique et pharmaceutique dans le Brabant wallon, aéronautique à Charleroi, astronautique à Liège, environnement dans la région de Mons-Borinage, eau à Verviers, agroalimentaire à Gembloux, etc. Il restructure aussi la sidérurgie wallonne et ses trois pôles : Cockerill-Sambre, Forges de Clabecq et Boël La Louvière. Néanmoins, fin mai 1997, sur base du constat d’une économie wallonne malade, le président du PSC (actuel cdH), Charles-Ferdinand Nothomb, réclame une nouvelle déclaration de politique régionale avec des réorientations substantielles pour faire face aux difficultés économiques, mais aussi politiques que connaît la Wallonie. Il s’agit pour le président social-chrétien de redonner confiance aux gens [5]. Depuis le premier trimestre de l’année 1993 en effet, la production industrielle wallonne est dans une phase d’affaiblissement [6]. Mais ce qui inquiète davantage les analystes réunis par le PSC, ce sont les comparaisons qu’ils établissent sur le temps long avec la Flandre : notamment un taux de chômage deux fois plus élevé dans le sud, un retard de croissance annuel de 0,5 à 1 %, un taux d’investissement préoccupant, une balance commerciale déficitaire [7]. Pour le PSC, et en particulier pour le député André Antoine, ces difficultés économiques s’accompagnent d’un déficit de régulation publique [8]. Une déclaration de politique régionale complémentaire va être adoptée en novembre 1997 et constituer un plan de relance intéressant en prônant le décloisonnement et la transversalité de l’action, appelant au leadership d’un ministre-président, influant sur son équipe, et porteur d’initiatives nouvelles [9]. Sept ans plus tard, la DPR 2004-2009 indiquait qu’un premier pas dans le sens du redressement a été effectué par la déclaration de politique régionale complémentaire de 1997[10]

2005 : les présidents du cdH et du PS suscitent le Plan Marshall

Le deuxième exemple n’est plus dans toutes les mémoires, même si l’initiative continue à être au cœur des débats politiques wallons. Nous sommes en juin 2005, Jean-Claude Van Cauwenberghe est à la tête du gouvernement wallon depuis cinq ans. Depuis les élections de 2004, les sociaux-chrétiens ont remplacé libéraux et écologistes comme partenaires des socialistes. La nouvelle DPR que nous venons de mentionner déclare que La Wallonie se redresse. Mais son affaiblissement économique fut si intense que le chemin de la prospérité reste long ! … Et puis, cette phrase devenue leitmotiv pour les esprits positifs : Une chose est certaine : la Wallonie a cessé de régresser [11].

Mais un an plus tard, alors que le gouvernement déploie tranquillement son activité de législature et met en œuvre cette déclaration de politique régionale, successivement Joëlle Milquet, présidente du cdH et Elio Di Rupo, président du PS, sonnent la mobilisation. J’en appelle à un véritable sursaut wallon, déclare alors le leader du PS. Il faut un plan Marshall à l’échelle de la Wallonie, passant par la prise réelle de responsabilité de tous (gouvernement, syndicats, patrons, universités, enseignants, associations). C’est urgent. L’exigence pour chacun doit être de quantifier les actions à entreprendre et d’en mesurer l’efficacité. On sait qu’il y a des difficultés en Wallonie malgré une amélioration, quoi qu’on en dise, mais qui est insuffisante. Le gouvernement vient de prendre de bonnes mesures avec son plan stratégique sur la création d’activités. Mais les meilleures mesures du monde ne servent à rien si elles ne sont pas réalisées sur le terrain. Tout le monde doit se retrousser les manches, nous sommes à un moment charnière de l’histoire de la Wallonie [12]. A nouveau, il est manifeste, comme le décrit alors le journaliste Didier Grogna, que le président du PS a pris conscience de la dégradation de la situation économique de la Wallonie, mais aussi des critiques adressées au partenaire socialiste par le vice-président cdH André Antoine, notamment sur les difficultés éprouvées par le ministre-président s’assumer sa mission. Et l’éditorialiste de L’Écho de préciser : Il faut effectivement modifier les mentalités et oser dire «non» aux sous-localismes… socialistes ; oser donner un grand coup de pied dans les droits acquis et certains comportements «douteux» au sein d’organismes publics. Il apparaît de plus en plus improbable que Jean-Claude Van Cauwenberghe puisse tenir le cap durant toute la législature. Son remplacement semble inéluctable. Mais par qui ? Qui osera affronter des caciques qui n’ont jamais été inquiétés depuis des décennies ? La Wallonie a besoin d’un «plan Marshall», cela signifie mettre de côté les divergences politiques et aller tous dans le même sens [13]. Ainsi, durant tout l’été 2005, le gouvernement wallon sera by-passé par les présidents des deux partis qui vont présenter eux-mêmes le Plan prioritaire wallon à la presse et même, semble-t-il, au gouvernement. PS et cdH sont restés unis ou, en tout cas, compte tenu de l’agenda des déclarations, en 2005 comme en 1997, les présidents socialistes ont assumé les états d’âme des sociaux-chrétiens et articulé leur propre position avec ceux-ci. Il est manifeste que les relations Nothomb-Busquin étaient très constructives, tout comme, plus tard, celles de Elio Di Rupo et de Joëlle Milquet. Ces enchaînements n’ont clairement pas joué en 2017 puisque, pour la première fois depuis son existence, donc près de 25 ans, le siège éjectable de la méfiance constructive a été activé, au détriment des socialistes.

On le voit, 1997 et 2005 constituent des bifurcations forcées, probablement même des wild-cards créées à partir du centre de gravité des partis politiques de la majorité gouvernementale, et qui peuvent contribuer à la compréhension de 2017.

Une trajectoire d’espoir, en avance de deux ans sur son temps

En fait, ce qui semble avoir fait problème en ce début d’été 2017, c’est moins la question de la mauvaise gouvernance qui a gravement touché la presque totalité du monde politique wallon, que la conjonction dans l’opinion entre ces « affaires » et l’incapacité, devenue manifeste, de répondre au maldéveloppement de la Wallonie. Certes, dans la stratégie du président cdH Benoît Lutgen, ce sont ces dossiers de mauvaise gouvernance qui ont constitué le casus belli, ce qui a rendu sceptiques un certain nombre d’observateurs puisque le cdH n’était pas, lui non plus, exempt de critiques. Néanmoins, comme l’a rappelé le chef du groupe social-chrétien à la tribune du Parlement de Wallonie le 28 juillet, on aurait tort, de minimiser les signaux qui, en provenance du Conseil économique et social, des universités ou de l’Union wallonne des Entreprises, affirmaient, comme en 1997 ou 2005, que la Wallonie n’était pas sur le bon cap de redressement. La trajectoire tendancielle, intitulée Au fil de l’eau… usée, et formulée en février 2016 par le groupe de travail réuni pour l’initiative de l’Université ouverte et de l’UMONS est particulièrement révélatrice. Je la rappelle ici :

Si on pratique une gouvernance d’un autre temps, avec une évaluation factice, un défaut d’anticipation, que l’on est incapable de faire face aux défis budgétaires et de la cohésion sociale et territoriale, si on ne peut surmonter les chocs électoraux de 2019 et 2024, la septième réforme de l’État, l’articulation des compétences et moyens consacrés à l’enseignement, à la formation, à la recherche, etc., on mettra en péril la cohésion régionale. La Wallonie connaîtrait alors une spirale infernale qui interroge les cohésions sociales et territoriale wallonnes.

Il faut noter que le groupe de travail a abordé les questions de symétries ou d’asymétries, demain, entre coalitions des différents niveaux de pouvoir, et donc les possibilités de les assumer plus normalement, plus loyalement, que dans la lourde mésintelligence actuelle. Les participants ont également constaté que la vie politique wallonne est singularisée par sa stabilité sur un point central, à savoir la permanence du PS au pouvoir, avec la domination qui en découle sur tout le paysage politique et administratif. Comme l’écrit l’un des rapporteurs, en se gardant bien pour autant d’exprimer des opinions politiques, a fortiori des préférences, il n’est pas interdit de penser que cette stabilité peut ou risque de se confondre (parfois, souvent…) avec une certaine sclérose. Or l’hypothèse d’une relégation du PS dans l’opposition régionale n’est pas utopique : le prouvent, les résultats des élections législatives de 2007, comme l’étonnante latitude laissée aux «petits» Ecolos et cdH de choisir leur «grand» partenaire de coalitions fédérées en 2009. Quoiqu’on en pense, et, quelles qu’en soient les conséquences (notamment institutionnelles et administratives), ce bouleversement des habitudes politiques représenterait une discontinuité majeure dans le fil conducteur régional.

Certes, d’autres trajectoires étaient espérées, et on pourra s’y référer pour savoir si ce sont celles-là que la bifurcation de l’été 2017 portera. Néanmoins, ma conviction est que, au delà de ce qui peut constituer un jeu politique et contrairement à ce qui a été dit au lendemain de cette bifurcation, la Wallonie, telle qu’elle était pilotée par le gouvernement Magnette-Prévot n’était pas en train de se redresser. Non parce que ses politiques étaient inadaptées – chacun des camps a loué le Plan Marshall, ses pôles de compétitivité, Creative Wallonia, le Plan numérique, etc. et l’action volontariste du ministre socialiste de l’Économie, Jean-Claude Marcourt -, mais parce que la mobilisation des acteurs n’était pas au rendez-vous et que les moyens suffisants n’avaient pas été mobilisés pour les consacrer au redressement et donc permettre un décollage de l’économie.

Si l’on accepte cette idée, la bifurcation nouvelle constitue sans nul doute l’espoir que naisse une trajectoire transformatrice et régénérescente, enfin porteuse de concret pour la Wallonie. C’est le discours que tient aujourd’hui le nouveau gouvernement piloté par Willy Borsus. Un discours ne fait certes pas une trajectoire. Si le nouveau ministre-président réussit à mobiliser les femmes, les hommes et les moyens en Wallonie pour concrétiser nos ambitions de redéploiement, le changement de majorité permettra de gagner deux ans dans la reconversion, ce qui est précieux, en particulier pour ceux qui sont victimes du maldéveloppement wallon depuis trop longtemps.

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Philippe DESTATTE, Les trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036), dans Virginie de MORIAME et Giuseppe PAGANO, Où va la Wallonie ? Actes du cycle de conférences UO-UMONS, p. 65-87, Charleroi, Université ouverte, 2016. – Blog PhD2050, Charleroi, 25 février 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/02/28/trajectoires-prospectives-de-la-wallonie-2016-2036/

[2] Wallonie, la trajectoire socio-économique, résolument, dans L’Echo, 10 mars 2017.

http://www.lecho.be/opinions/carte-blanche/Wallonie-la-trajectoire-socio-economique-resolument/9871529

[3] J’emploie ce terme dans le sens russe que rappelle Alain Rey et qui visent les membres du régime ayant droit à des prérogatives exceptionnelles. A. REY dir. Dictionnaire historique de la langue française, p. 2389, Paris, Le Robert, 2006.

[4] Voir notamment la convergence des analyses : Regards sur la Wallonie 2016, Liège, CESW, Juin 2016. – Etudes sur la situation de l’entreprise, Portrait des Entreprises en Wallonie, Evolution, Wavre, UWE, 08/2016. – Séries statistiques du marché du travail en Wallonie, Namur, IWEPS, Décembre 2016. – Communiqué de presse du 10 février 2017 relatif aux comptes régionaux, Bruxelles, Banque nationale, Institut des Comptes nationaux, 4 p. – Paola ANNONI, Lewis DIJKSTRA & Nadia GARGANO, The EU Regional Competitiveness Index 2016, WP02/2017, European Commission, Regional and Urban Policy, 2017. – Rapport sur l’économie wallonne 2017, Namur-Liège, SOGEPA – SPW-DGO6 – IWEPS, Février 2017. – Didier PAQUOT, Economie wallonne : 15 ans de plans de redressement, où en est-on ? Exposé au Forum financier de la Banque nationale, Louvain-la-Neuve, Ephec, 27 avril 2017.

[5] Nothomb réclame une nouvelle déclaration, dans L’Echo, 27 mai 1997. – Nothomb réclame un grand pacte social : « Quand le temps du devoir de deuil sera passé, il faudra redonner confiance aux gens, Propos recueillis par Vincent JUMEAU et Jean-Léon WAUTERS, dans L’Écho, 24 mai 1997.

[6] Tendances économiques, SES, n°16, Juin 1999, p. 38.

[7] Une Wallonie moderne, Congrès de Liège du 24 mai 1997, Actes, p. 16sv, Bruxelles, PSC, 1997.

[8] André ANTOINE, De la nécessité de sortir du pragmatisme sous-régional en Wallonie, dans Une Wallonie moderne, Congrès de Liège du 24 mai 1997, Actes, p. 56-58, Bruxelles, PSC, 1997.

[9] Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle histoire de Belgique 1970-2000, [volume 9 de la Nouvelle Histoire politique de la Belgique contemporaine de 1830 à nos jours, sous la direction de Michel Dumoulin, Vincent Dujardin et Mark Van den Wijngaert], coll. Histoire, p. 272-273, Bruxelles, Le Cri, 2009, 428 p.

[10] Déclaration de politique régionale 2004-2009, p. 3, slnd, 2004, p. 3, 153 p.

[11] Ibidem.

[12] Elio Di Rupo appelle à un «sursaut» wallon et veut mettre fin au sous-localisme, Interview, dans L’Écho, 11 juin 2005.

[13] Didier GROGNA, L’argent n’est pas tout, dans L’Écho, 18 juin 2005.

 

Hour-en-Famenne, le 8 juillet 2017

Le 8 juillet 2017, Olivier Mouton, journaliste politique au magasine Le Vif – L’Express m’a demandé de réagir à dix propositions du Parti du Travail de Belgique. Voici la totalité de cet entretien [1].

1. Le retrait des traités d’austérité européens

Programme du PTB : « Suppression du pacte Euro plus, du Six-pack, du Traité de Stabilité, Coordination et Gestion (TSCG) et autres mesures qui renforcent la « gouvernance économique », tout comme les critères à la base de la politique d’austérité imposés par l’Union européenne en matière de croissance et de stabilité ou dans le cadre du TSCG (« règle d’or »). « 

PhD : c’est une approche purement idéologique que de considérer qu’un certain nombre de dispositifs européens, présentés ici par le PTB – mais il n’est pas le seul – de manière technocratique relèvent d’une politique qualifiée d’austérité. Derrière les noms qui sont évoqués ici, et qui parlent peu au citoyen, sauf à se dire que décidément l’Europe est opaque, le Conseil et la Commission européenne assument le rôle fondamental qui est le leur de contribuer à la coordination et à la convergence des politiques économiques des pays de l’Union. La stabilité des finances publiques est non seulement la clef de la confiance dans les institutions des nations et régions européennes, mais aussi l’assurance de leur durabilité. Comment peut-on en effet, comme citoyens, rejeter le poids de nos dettes sur les générations futures ? La difficulté consiste évidemment à faire la distinction entre les investissements productifs et les dépenses courantes qui répondent à des besoins immédiats et facultatifs. La ligne rouge de cette stabilité est bien connue : c’est le seuil de 3% de déficit inscrit dans le traité européen et dont le non-respect expose l’État membre à des sanctions. C’est aussi le maintien de la dette publique à un niveau équivalent à 60 % du PIB, donc de la richesse du pays. Le Pacte pour l’euro plus est un engagement des pays de la zone euro, ainsi que de six États membres hors zone, qui ont convenu de renforcer leur capacité de créer de l’emploi, leur compétitivité, la viabilité de leurs finances publiques et leur stabilité financière. Six-pack renvoie à l’ensemble législatif de 2011, composé d’une directive et de cinq règlements approuvés par 27 États membres lorsque, au lendemain du plus fort de la crise de 2008, ils ont renforcé le Pacte de Stabilité et de Croissance de l’Union, tel qu’il est inscrit dans le Traité d’Amsterdam de 1997 [2]. Les indicateurs qui sont pris en compte touchent autant les pouvoirs publics que le secteur privé, les flux du crédit que le taux de chômage. Le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance (TSCG), signé le 2 mars 2012, constitue le pacte budgétaire européen entre 25 États de l’Union qui ont chargé la Commission de veiller à leurs propres engagements de gérer leur pays en bon père de famille, avec des budgets équilibrés, ce qui constitue la règle d’or pour réaliser les objectifs communs de croissance, d’emploi et de cohésion sociale. Il y a à la fois de l’irresponsabilité sociale et une certaine attitude populiste à vouloir dénoncer ces accords. Pour la Belgique fédérale, comme pour ses entités fédérées, le maintien des trajectoires budgétaires constitue donc un vecteur de crédibilité essentiel pour leurs gouvernements.

 2. La taxe des millionnaires

Programme PTB : « Instauration d’une taxe des millionnaires (sur les fortunes au-dessus de 1,5 million d’euros). Une taxe de 1 % sur les fortunes de plus de 1 million d’euros, de 2 % sur les fortunes de plus de 2 millions d’euros et de 3 % sur les fortunes au-dessus de 3 millions d’euros. Cette taxe des millionnaires ne touche qu’une petite partie de la population, elle ne frappe que les 3 % les plus riches. Produit : 8 milliards d’euros. »

PhD : telle qu’elle est présentée dans la proposition de loi du 21 octobre 2015 déposée par les députés Marco Van Hees et Raoul Hedebouw, et créant une taxe sur les millionnaires, l’idée, plus ancienne d’ailleurs, apparaît plutôt sympathique et fondatrice de solidarité sinon de justice fiscale : que les plus riches (on évoque 2% des ménages belges, soit environ moins de 100.000 personnes) contribuent davantage aux finances publiques compte tenu de l’importance des moyens dont ils disposent. Les députés PTB fondent notamment leur analyse sur les travaux de l’économiste français Thomas Piketty qui, dans Le capital au XXIème siècle, montre l’accroissement des patrimoines fondé sur un rendement du capital plus élevé que la croissance de l’économie, ainsi que l’intérêt d’un impôt progressif annuel sur le capital. On a vu aussi ces derniers années Warren Buffet et quelques millionnaires – ou plutôt milliardaires – américains et en particulier new-yorkais suggérer d’être davantage taxés pour restaurer les finances publiques [3]. Le danger, bien sûr, comme l’a montré en France l’exemple de l’ Impôt de Solidarité sur la Fortune (ISF) taxant – avec des exonérations – tout patrimoine de biens meubles et immeubles excédant 1,3 million d’€ [4], c’est d’encourager la mobilité des détenteurs de fortune vers des territoires ou des régions où la taxation est moins lourde. Le système fiscal belge, qui globalise les revenus et les taxes avec un taux progressif, répond déjà partiellement à cette logique de solidarité même si rien n’empêcherait d’augmenter encore l’imposition des tranches les plus élevées et d’alléger le poids sur les plus faibles. Néanmoins, si on oublie le cadre idéologique de la lutte des classes, la question de l’augmentation de la ponction fiscale repose, à mon avis, d’avantage sur le pourquoi que sur le comment : est-il nécessaire que la sphère publique soit si étendue et consomme une si grande part du PIB ? Quel est le périmètre qui permet le développement optimum d’activités productives développant la richesse globale ?

 3. La semaine des 30 heures avec maintien de salaire

Extrait du livre La Taxe des millionnaires et sept autres idées brillantes pour changer la société, de Peter Mertens, le président du PTB :  » Dans la discussion sur la semaine de 30 heures, il ne s’agit pas du tout en fait du temps de travail. L’érosion des emplois normaux et la promotion des minijobs, des petits boulots précaires, du travail à temps partiel et de l’outsourcing ont assuré en effet une diminution considérable du temps de travail moyen. En Allemagne par exemple, 41,8 millions de travailleurs prestent exactement 60 milliards d’heures par an. La moyenne nous donne une semaine de 30 heures. Il ne s’agit pas d’emplois convenables à temps plein, mais d’un mélange trouble comportant des statuts bidon et des contrats de travail précaires. Si la société reprenait en main l’organisation du travail, elle mettrait un terme à cette jungle inhumaine. « 

PhD : l’économiste français Alfred Sauvy disait qu’il y a toujours un compromis possible entre une rémunération et une réduction du temps de travail, mais qu’il est vain de prétendre consommer deux fois le même progrès… Lorsqu’au 1er janvier 2002, sur la base des lois Aubry, toutes les entreprises françaises sont passées aux 35 heures sans diminution de salaire pour les salariés, le Chancelier Gerhard Schröder, pourtant social-démocrate, a déclarée dans une interview au Monde restée fameuse que c’était une grande nouvelle pour la compétitivité allemande. Les 15 ans qui suivent en ont fait la démonstration éclatante, même si ce n’est pas le seul facteur ni de la compétitivité ni de la réussite allemande. L’augmentation de la productivité qui a découlé de ces nouveaux dispositifs n’a pas permis le maintien de la compétitivité, par contre, a profondément contribué à dégrader les conditions de travail ainsi que le lien social que chacun vient chercher dans l’entreprise. Le slow business qui est prôné aujourd’hui table davantage sur la qualité du travail que sur une réduction du temps de travail généralisée et à tous crins. Quant aux statuts et contrats de travail, ils sont aujourd’hui sacralisés par certains alors qu’ils ne constituent, en fait, qu’un élément assez marginal et fragile de la relation de travail entre l’employé et l’employeur.

4. L’augmentation des revenus de remplacement

Programme du PTB : « Augmenter tous les revenus de remplacement jusqu’au-dessus du seuil de pauvreté. Nous soutenons cette revendication prioritaire du Réseau de lutte contre la pauvreté. La Cour des comptes a calculé il y a quelques années que cette mesure coûterait 1,2 milliard d’euros (1,5 aujourd’hui). En face, il y a les 6,2 milliards d’euros de la déduction des intérêts notionnels et les 6 milliards d’euros qui sont prévus pour l’achat des avions de combat pour l’armée. »

PhD : définir le seuil de pauvreté comme référence politique est une opération délicate, car c’est une donnée statistique complexe et mouvante. Selon la Commission européenne, il s’agit d’un seuil fixé à 60% de la médiane du revenu individuel disponible et en dessous duquel les personnes peuvent être confrontées au risque de pauvreté. Statistics Belgium l’identifie à 1115 euros nets par mois pour un isolé et 2.341 pour un ménage de deux adultes et deux enfants [5]. Des allocations d’insertion ou un revenu d’insertion de l’ordre moins de 900 euros pour une personne isolée ou de moins 1.200 euros pour une personne qui a charge de famille sont effectivement insuffisantes pour vivre dignement. Mais le PTB est loin d’être le seul à le dire. On l’entend du Réseau wallon de Lutte contre la Pauvreté, du Conseil supérieur des Personnes handicapées et de nombreuses autres organisations. Ceci dit, mettre en concurrence des revenus d’insertion, des intérêts notionnels et l’achat d’avions de combat ainsi que les situer sur une même pyramide de Maslow des besoins humains est absurde et poujadiste. Il faut avoir à l’esprit qu’il existe un autre seuil qui est celui du salaire minimum obligatoire, qui n’est pas en Belgique fixé par la loi mais déterminé par les partenaires sociaux. Au 1er juin 2017, il était fixé à 1563 euros brut selon le Conseil national du Travail. Il est évidemment nécessaire de garder un différentiel entre les revenus de remplacement et le salaire minimum si on veut accroître un taux d’emploi productif suffisant pour maintenir des politiques publiques suffisantes, notamment en matière sociale.

5. La nationalisation de secteurs stratégiques

Interview de Raoul Hedebouw (Bel RTL, 19 mai 2016) : « On continue à dépendre pour toute notre politique énergétique d’un monopole comme Electrabel qui se fait des milliards sur notre dos et en plus qui empêche la transition énergétique. Il est temps aujourd’hui que la démocratie s’installe au niveau du secteur énergétique. Et que l’État et la collectivité reprennent ses responsabilités dans le secteur. » Dans le programme, il est également question d’une banque publique, de la Poste publique, des transports…

PhD : on ne peut plus penser le rôle des pouvoirs publics au XXIème siècle comme on le faisait au XIXème et au XXème siècle. Le PTB fait ici preuve d’anachronisme. Le rôle de l’État, y compris d’organes supranationaux comme l’Europe ou les Nations Unies, est indispensable dans l’organisation et la régulation des instruments stratégiques et critiques, ou pour suppléer ponctuellement et temporairement à des difficultés majeures qui peuvent survenir. L’intégration dans ces matières se fait et évoluera au niveau européen. La banque publique wallonne, la poste belge du XXème siècle, la renaissance d’une Société nationale des Chemins de fer aux couleurs noir-jaune-rouge constituent aujourd’hui des mythes. Par ailleurs, sur le plan de la démocratie, il est illusoire de penser que son contrôle s’applique nécessairement mieux sur la sphère publique que sur la sphère privée lorsque des administrations ou des parastataux ou encore des organismes d’intérêts public échappent eux-mêmes au contrôle du Parlement comme on l’a vu récemment.

 

 6. La refédéralisation de compétences

Programme PTB : « Les domaines où la régionalisation s’est avérée inefficace doivent être à nouveau fédéralisés : les transports, le logement, l’infrastructure routière, la recherche scientifique… Nous voulons des compétences homogènes pour ces domaines, au niveau central. »

PhD : c’est dans le domaine de la fédéralisation que le PTB apparaît le plus décalé, le moins conscient des réalités d’aujourd’hui, de la trajectoire des entités fédérées, de la volonté des acteurs. Raoul Hedebouw est l’Omer Vanaudenhove des temps modernes. Certes, chaque parti peut ou pourrait écrire cette phrase sur la régionalisation, comme une belle idée irréalisable, parce que, au fond, personne n’en veut véritablement. La régionalisation et le fédéralisme ont sauvé la Belgique. Le fédéralisme n’a jamais été le problème, mais toujours la solution. Même si, avec une certaine hypocrisie, tous les partis politiques francophones se réjouissent aujourd’hui de ce qu’ils ont appelé la sixième réforme de l’État, dont aucun d’eux ne voulait en 2010. Les compétences homogènes vont continuer à se constituer. Mais pas au niveau central, au niveau régional. C’est une tendance lourde depuis 1974, la deuxième réforme de l’État, celle qu’on oublie toujours de prendre en compte.

7. La repolitisation de la société

Appel de Peter Mertens : « Organisez-vous, dans les syndicats, dans les mouvements de jeunesse, d’étudiants, de défense des droits des femmes, de défense de l’environnement, antiracistes, pacifistes, dans des comités de quartier, dans des groupes de théâtre, de musique et de sport. Il s’agit de bien plus que de donner une voix à un parti. Il s’agit de transformer cette voix en force collective, organisatrice et culturelle. »

PhD : sous le couvert d’un appel aux soviets, le PTB réinvente la gouvernance. Pas celle de la bonne gouvernance dont on nous rebat les oreilles : transparence, limitation du nombre et de la durée des mandats, conflits d’intérêts, etc. Tout ce qui devrait aller de soi si l’éthique et le bon sens avaient été au rendez-vous. Non, la gouvernance comme gouvernement à partir et avec les acteurs, comme le prônent le Club de Rome, le PNUD et de nombreuses autres organisations depuis le début des années 1990. Qui ne voit que c’est aujourd’hui en impliquant toutes les sphères de la société que l’on peut mettre celle-ci en mouvement : entreprises, associations, élus, fonctionnaires. Mais on ne peut le faire que par des approches de convergence sur l’intérêt général et le bien commun. Non pas par la lutte des classes et par d’autres propositions aussi clivantes.

 8. La baisse des salaires des politiques

Proposition du PTB : « Pour les parlementaires en général, la rémunération légale serait de 6 000 euros bruts par mois, ce qui correspond pour un isolé à environ 3 200 euros nets. Ce montant net correspond à un peu plus de la moitié de l’indemnité actuelle d’un parlementaire. Précisons que les fonctions parlementaires spéciales (président ou vice-président de l’assemblée, président de commission, chef de groupe, etc.) ne feraient pas l’objet d’une rémunération supplémentaire ou alors d’un supplément modéré (par exemple 10 %). Les ministres et les mandataires politiques exerçant plusieurs mandats, publics ou privés, ne pourraient en aucun cas dépasser le plafond de trois fois le revenu médian, soit 9 000 euros bruts par mois. Pour un isolé, cela représente environ 4 500 euros nets, soit un peu moins de la moitié de ce que gagne un ministre actuellement (autour de 10 000 euros nets). »

PhD : autant chaque citoyen a pu être outré par un certain nombre d’abus et de dysfonctionnement dans la sphère publique ces derniers mois, autant limiter ces problèmes à la catégorie des élus est absurde. Les plus importantes dérives apparaissent liées à des cumuls de rémunération dans la fonction publique dont les mandataires n’étaient pas élus, mais dont les rémunérations atteignent 8 à 900.000 euros bruts par an, ce qui est scandaleux en Wallonie, en particulier dans la province de Liège et dans le Hainaut où la décohésion sociale frappe si durement. Les rémunérations actuelles des élus – ministres y compris – me paraissent raisonnables en fonction des missions qui sont les leurs, pour autant qu’elles ne soient pas cumulées avec d’autres fonctions, y compris interne, qui relèvent en fait de leur core-business. Qu’au PTB, les députés reversent l’essentiel de leur rémunération à leur parti les regarde et relève de leur choix légitime. Ceci dit, se promener dans les bancs parlementaires en étant habillé comme si on allait promener au bois le dimanche ne relève pas d’un grand respect pour l’institution…

9. La publication du patrimoine des mandataires

Propositions du député Marco Van Hees : « Pour le PTB, il est essentiel de publier le patrimoine des mandataires politiques. Ceux-ci devraient fournir les éléments valorisés de leur patrimoine à la Cour des comptes qui les publierait annuellement sur son site internet. Cette transparence est nécessaire pour prévenir des phénomènes comme la dissimulation de revenus illicites ou immoraux, les conflits d’intérêts, les délits d’initiés, la corruption. Comme il existe un lien comptable entre les revenus et le patrimoine, le contrôle de l’un et de l’autre se renforcent mutuellement : ce sont les deux facettes d’une même transparence. »

PhD : c’est effectivement le système entré en vigueur en France au lendemain de l’Affaire Cahuzac. Les initiatives prises dans la République par l’intermédiaire de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique pourraient utilement être transposées en Belgique.

10. La régularisation des sans-papiers

Programme du PTB : « Régularisation selon des critères clairs et par une commission indépendante. Dans la loi doivent être repris des critères objectifs concernant les « attaches durables » (travail, liens sociaux, connaissance de la langue), des longues procédures d’asile, des situations humanitaires graves, des mineurs d’âge… »

PhD : il existe un véritable projet européen d’accueil de l’immigration et des réfugiés, une pensée humaniste qui ne demande qu’à être mise en œuvre. Depuis la fin des années 1990, certaines organisations, comme l’Institut Destrée, ont plaidé en ce sens. Voir par exemple : Alberto GABBIADINI, Marco MARTINIELLO et Jean-François POTELLE dir. Politiques d’immigration et d’intégration : de l’Union européenne à la Wallonie, Institut Destrée, 2003, 357 pages. J’y rappelais en conclusion que la liberté de se déplacer dans ce monde doit être absolue, que chacun doit être libre de quitter son pays et d’entrer dans tous les autres, y compris de s’y installer et d’en devenir citoyen. La position du PTB, comme celle d’autres partis politiques, m’apparaît, personnellement, bien timide.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Voir Olivier MOUTON, Et si le PTB avait raison ? dans Le Vif – L’Express, 14 juillet 2017, p. 16-26, avec également les analyses de Thierry Bodson, Philippe Defeyt, Laurent Hanseeuw, Giuseppe Pagano et Arnaud Zacharie.

http://www.levif.be/actualite/belgique/et-si-le-ptb-avait-raison/article-normal-692667.html

[2] http://europa.eu/rapid/press-release_MEMO-11-898_fr.htm

[3]http://www.lemonde.fr/m-moyen-format/article/2016/04/01/a-new-york-les-riches-veulent-payer-plus-d-impots_4894021_4497271.html

[4] https://www.service-public.fr/particuliers/vosdroits/F563

[5] http://statbel.fgov.be/fr/modules/publications/statistiques/marche_du_travail_et_conditions_de_vie/indicateurs_silc_de_pauvrete_2004_-_2016.jsp – http://www.luttepauvrete.be/chiffres_minimum.htm

Liège, le 21 janvier 2017

L’initiative prise par le président de l’asbl Le Grand Liège, Michel Foret, dédiée à la mobilisation des forces vives liégeoises, est particulièrement bienvenue [1]. L’ancien ministre wallon de l’Aménagement du Territoire et ancien gouverneur de la province de Liège, qui a pris la succession d’une série de personnalités remarquables, de Georges Truffaut [2] à Jean-Maurice Dehousse, a en effet décidé, voici quelques mois, de saluer les 80 ans de cette association fondée en 1937, pour réfléchir à l’avenir de Liège à l’horizon 2037. Ainsi, Michel Foret et le Grand Liège se sont-ils inscrits dans la logique volontariste du fondateur de cet organisme, le député Georges Truffaut, lui qui disait veiller à être toujours en première ligne. Et qui – c’est plus rare – le faisait vraiment [3].

Consolider la prospective liégeoise et wallonne

La réflexion ouverte par le président du Grand Liège s’est accélérée à la mi 2016. Lorsque Michel Foret, après avoir travaillé avec le groupe de personnalités qui ont réfléchi aux trajectoires de la Wallonie à l’horizon 2036 [4], s’est interrogé sur la démarche prospective qu’il souhaitait entamer, il s’est avéré que, pour être bien consolidée, celle-ci nécessitait au moins quatre ingrédients.

  1. Une capacité d’habiter le temps le temps, c’est-à-dire de développer des visions de long terme, de jouer sur les temporalités, d’explorer les couloirs du temps, de rechercher les bifurcations, les alternatives, les nouvelles trajectoires. Le Grand Liège le fait d’emblée, se prête à ce jeu en articulant trois dates clés : 1937, date de sa fondation, le présent en 2017 et 2037, l’année des 100 ans du Grand Liège, horizon d’un redéploiement possible et solide du territoire liégeois. Comme je suis toujours en appétit de long terme, j’ajouterai naturellement 2097, qui est évidemment le miroir de la distance entre 1937 et aujourd’hui, ainsi qu’un clin d’œil à mon ami et collègue prospectiviste Thierry Gaudin qui, depuis le début des années 1990 travaille à l’horizon 2100 [5].
  1. Une capacité d’intelligence collective, collaborative, permettant, par la transdisciplinarité, d’appréhender, d’analyser les systèmes complexes, de réunir les facultés permettant de comprendre le présent et d’anticiper les évolutions possibles du système et de ses variables. Le Grand Liège a réuni à plusieurs reprises, et actuellement encore, un certain nombre de personnalités – acteurs, entrepreneurs et chercheurs innovants – capables de mobiliser adroitement cette intelligence collective.
  1. Comme le soulignait le philosophe André Gorz, l’intelligence ne se développe réellement que si elle a un but, un projet précis, un désir, un besoin [6]. C’est le troisième volet de la prospective, sa vocation même : la volonté stratégique, le changement. La prospective est une réflexion créatrice, totalement orientée vers l’action. Tous les hommes rêvent : mais pas de la même façon, écrivait Lawrence dans les Sept piliers de la sagesse (1926). Et il ajoutait : ceux qui rêvent la nuit dans les recoins poussiéreux de leur esprit séveillent au jour pour découvrir que ce nétait là que vanité : mais les rêveurs du jour sont dangereux, car ils peuvent jouer leur rêve les yeux ouverts pour le rendre possible [7]. C’est ce que le jeune officier britannique, immortalisé par le magnifique Peter O’Toole dans Lawrence d’Arabie, avait fait lors de sa participation à la révolte arabe de 1916 à 1918. Par les multiples initiatives qu’il a prises, par son souci d’ouverture sur le monde, le Grand Liège a montré, au fil de ses 80 ans, sa capacité d’anticiper un certain nombre de mutations et sa volonté de transformation de Liège avec des projets concrets. Georges Truffaut était avant tout un homme d’action, tout comme ceux qu’il a pu réunir autour de lui – je pense à des hommes de premier plan comme Fernand Dehousse ou Jean Rey -, et comme ceux qui lui ont succédé à la tête de l’association.
  1. Le quatrième ingrédient de la prospective est la liberté. Liberté méthodologique, liberté d’expression, ce qui signifie dire le vrai. Nous devons, dit avec raison Edgar Morin, sans cesse lutter pour ne pas croire à nos illusions [8]. La sagesse réside donc dans le refus de la dogmatisation, dans la confrontation constante, régulière, quotidienne, de nos idées à notre expérience réelle. Il n’est de transformation durable que dans l’action concrète, jamais dans la seule communication. Pourtant, très dernièrement, au Val Saint-Lambert, Gérard Lamarche, nous disait – un peu grinçant – que ce que les Wallons avaient développé de mieux c’était le marketing, au sens de la communication. Ainsi, pour introduire sa conférence sur la question de savoir Comment relancer l’économie en Wallonie ?, l’administrateur délégué de GBL affichait sans enthousiasme une récente couverture du journal parisien Libération qui présentait la Région Wallonie sous la forme d’un village gaulois. C’est néanmoins une image enjolivée de la Wallonie que nous n’avons cessé de valoriser depuis plus de 15 ans pour, disait-on, « créer un climat favorable aux affaires », sans nous rendre toujours compte de la distorsion entre cette image et la réalité du terrain. Or, aujourd’hui, si nous voulons nous rendre compte de l’ampleur des mobilisations à mener, des efforts à fournir, et distinguer la trajectoire entre la vérité d’aujourd’hui et les objectifs souhaitables de demain, nous devons déciller nos yeux aveuglés. Regardons-nous tels que nous sommes dans le miroir, sinon nous finirons par ressembler au héros du roman d’Oscar Wilde. C’est un ministre-président liégeois, Melchior Wathelet Senior, qui disait dans les années 1980 qu’un fait est toujours plus fort qu’un ministre-président.

2. Des mutations en cours, qui appellent à s’engager et s’investir

Évoquer les mutations en cours qui impacteront demain le développement du territoire d’action du Grand Liège consiste avant tout à donner une grille de lecture succincte et globale de ces transformations. J’ai décrit plus précisément ailleurs [9] ce modèle en le dénommant Nouveau Paradigme industriel :

  1. un approfondissement et une extension de la société industrielle et de sa civilisation – pour parler comme Fernand Braudel -, c’est-à-dire de notre manière de penser, de nous penser, et de notre mentalité. C’est la poursuite de notre société capitaliste et machiniste qui néanmoins intègre et se nourrit de nouvelles vagues d’innovations, mais qui n’en modifient pas fondamentalement les structures ;
  2. la seconde mutation, née de la fin des années 1960, puis surtout des années 1980, est celle de la poursuite de la transition progressive vers une ère dite cognitive dont la révolution affecte l’organisation de tous les domaines de la civilisation, tant la production que la culture. Cette métamorphose est marquée par la convergence entre, d’une part, les technologies de l’information et de la communication et, d’autre part, les sciences de la vie. Sur le long terme, le mouvement est plus large et plus important qu’on ne l’imagine communément: il  pourrait s’étendre encore progressivement sur un siècle et demi à deux siècles ;
  3. la troisième mutation se développe sur la prise de conscience, développée également depuis les années 1960, que nous vivons dans un système clos et fragile, et que nous le menaçons par la croissance démesurée de nos activités. Le développement durable nous impose de maximiser l’efficience des ressources utilisées et de limiter les impacts environnementaux de nos activités pour rechercher un nouvel équilibre, une nouvelle harmonie entre les êtres humains autant que entre les êtres humains et la nature.

Le Nouveau Paradigme industriel du XXIème siècle est la conjonction de ces trois mouvements intimement imbriqués, dont deux se superposent historiquement et progressivement l’un à l’autre. Les défis qui en découlent sont connus : le défaut d’innovation, la pression sur les ressources, les coûts énergétiques, le changement climatique et la transformation du contexte entrepreneurial. On peut également les formuler sous forme de questions pressantes posées à l’avenir :

Comment renforcer l’industrie avec les innovations de la Révolution cognitive ?

Comment voulons-nous concrètement appliquer les principes de l’économie circulaire à toutes les activités de la chaîne de valeur pour aboutir à un modèle sans déchet dans l’industrie de l’avenir ?

Comment voulons-nous réduire la consommation d’énergie afin d’améliorer la compétitivité de l’industrie ?

Comment voulons-nous préparer les différents acteurs, et en particulier les entreprises, à l’économie sans carbone ?

Comment construire un réel partenariat entre politiques, société civile et entreprises pour créer une gouvernance multiniveaux positive et dans laquelle tous sont gagnants ?

3. Dans quel processus prospectif le Grand Liège s’inscrit-il ?

Pour définir rapidement un diagnostic prospectif détaillé sur l’évolution de la province de Liège dans la Wallonie, la Belgique, l’Europe et le monde, il s’agit d’avoir en tête les travaux récents des acteurs et opérateurs liégeois et wallons : d’abord notre université et la trentaine d’institutions qui forment le Pôle académique Liège-Luxembourg dont elle est le moteur principal, ensuite les outils territoriaux comme le GRE, la SPI, Liège Together, Meusinvest, l’AREBS, Liège Europe Métropole, l’Instance Bassin – Enseignement qualifiant – Formation – Emploi, enfin les outils régionaux : le Conseil économique et social de Wallonie, le Groupe SRIW-SOGEPA-Sowalfin, le SPW, l’UWE, le Forem, la CPDT, l’AEI, l’IWEPS, l’AWEX, etc. Nous y trouvons des données, des évolutions potentielles, des stratégies déjà bien élaborées. Nous devons aussi nous nourrir des travaux des pôles de compétitivité et de quelques grandes entreprises ou associations comme l’IDD. Complémentairement, Alain Malherbe, docteur en Art de Bâtir et Urbanisme, coordinateur scientifique au CREAT (UCL) et à la CPDT, a élaboré un panorama des évolutions qui impactent et impacteront le territoire d’action du Grand Liège. Il l’a fait à partir de ses travaux personnels, notamment de sa thèse de doctorat sur « Liège et son hinterland transfrontalier » [10], mais aussi sur base de l’analyse territoriale qui vient d’être réalisée dans le cadre du Schéma de Développement territorial wallon (SDT) par la Conférence permanente du Développement territorial (CPDT) et dont il est une des principales chevilles ouvrières. Ce travail doit être complété par les regards et constats dressés lors des tables rondes organisées par le Grand Liège et portant sur deux enjeux prioritaires déjà identifiés lors des courts séminaires de septembre, octobre et novembre : la Mobilisation des atouts régionaux, et Dynamisme et attractivité liégeois.

La première table ronde, animée par Jacques Pélerin, président du Comité exécutif du GRE-Liège, essaie donc de répondre à la question de savoir comment améliorer les performances socio-économiques de la province de Liège pour qu’elle devienne une locomotive du développement wallon ? Ce macro-enjeu peut se décliner sous forme d’au moins quatre enjeux plus focalisés :

– comment renforcer l’efficacité de nos systèmes de développement ?

– comment bénéficier des atouts de l’Université, des hôpitaux et des entreprises du secteur dans les importantes mutations à venir au sein du pôle de santé liégeois ?

– comment créer une véritable convergence entre le pôle culturel et le pôle Image d’une part, et le développement économique de l’autre ?

– comment faire en sorte que toutes les catégories de population connaissent des retombées en termes d’emploi et de cohésion sociale, en particulier grâce au progrès technologique ?

La seconde table ronde, animée par Philippe Suinen, président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Wallonie, tente de répondre à la question de savoir comment capter une partie des flux de l’économie globalisée vers une métropole qui se donne une véritable vocation régionale, nationale et internationale ? Cela implique de s’interroger sur les enjeux suivants :

– comment resituer la province de Liège dans le cadre international et faire de Liège un moteur dans l’Euregio ?

– comment faire en sorte que les connexions rapides de Liège avec Bruxelles renforcent la dynamique liégeoise plutôt que la dépendance de Liège avec Bruxelles ?

– comment faire de Liège un pôle de référence et la placer en position de leadership sur des réseaux européens performants ?

– comment interagir avec l’immigration pour bénéficier de ses réseaux et valoriser des potentiels culturels, linguistiques et sociaux au profit du développement liégeois et wallon ?

En termes de méthode, la prospective fuit la logique classique, pourtant chère aux grands bureaux de consultants, selon laquelle un diagnostic du présent génère des enjeux auxquels répond linéairement une stratégie. Au contraire, identifiant des enjeux de long terme sous forme de questions adressées à l’avenir, la prospective construit une stratégie sur base d’une trajectoire souhaitable destinée à atteindre une vision du futur désiré qu’elle s’est attaché à décrire précisément en travaillant avec les parties prenantes.

4. Plus de démocratie, un meilleur développement et trois inquiétudes

La question que nous avons à nous poser par rapport à nos temporalités est celle de savoir quelle est notre vision de Liège en 2037 – voire 2097, si l’on veut se donner de la marge de manœuvre pour des projets d’envergure – mais c’est plus difficile à concevoir. Dans le cadre de nos travaux sur La Wallonie au futur, nous avions qualifié cette vision en appelant de nos vœux une Région que nous espérions plus démocratique, donc pratiquant aussi davantage la bonne gouvernance impliquant les acteur, autant que les citoyennes et citoyens, en s’inscrivant dans un meilleur développement.

Ces dernières années, ces derniers mois, ces dernières semaines même, j’ai eu l’occasion de décrire la trajectoire de Liège et de sa province, en disant tout le bien que je pense des mobilisations en cours à l’initiative de ses principaux acteurs, en particulier Liège 2017 puis Liège Together, ainsi que le GRE-Liège [11]. Mais nul besoin d’ajouter des fleurs aux fleurs : je viens de dire pourquoi. Aujourd’hui, je veux exprimer trois inquiétudes qui se sont confirmées récemment.

La première inquiétude porte, en ce qui concerne Liège comme en ce qui concerne la Wallonie, sur la faible intensité des moyens publics consacrés à la reconversion quand on les compare à l’ampleur des moyens disponibles. Quelle que soit la qualité des initiatives prises – et je crois que la plupart des politiques d’innovation verticales ou horizontales qui sont menées sont très pertinentes -, on n’y consacre en fait que des marges budgétaires qui ne permettent pas, ou de très loin, d’atteindre les masses critiques nécessaires au décollage de l’économie régionale. Tout comme pour le Plan Marshall, on n’investit globalement guère plus que 3 ou 4% des budgets publics. Il apparaît donc nécessaire d’inverser cette logique et de consacrer l’essentiel des moyens collectifs au redéploiement.

Ma deuxième inquiétude est motivée par la faiblesse des investissements en Recherche-Développement. Alors que chaque Wallonne ou Wallon consacre annuellement en moyenne 743,6 euros à la R&D, ce montant est surfait au niveau territorial par la puissance des investissements de recherche du Brabant wallon où chaque habitant-e y consacre en moyenne 4.342 euros, ce qui est considérable si l’on sait que la moyenne belge n’est que de 855 euros. Quant à la moyenne des dépenses de R&D par habitant dans la province de Liège, elle n’est que de 405 euros, soit moins de la moitié de la moyenne belge et 150 euros de moins que la moyenne européenne. Ces chiffres Eurostat qui portent sur l’année 2013 ont été publiés fin 2016 [12]. On peut craindre qu’ils se soient encore dégradés ces trois dernières années. Certes, les pouvoirs publics ne sont pas nécessairement en première ligne de notre recherche-développement même si les crédits de Politique scientifique de la Wallonie sont passés de 172,2 millions d’euros en 2003 à 338,6 millions d’euros dix ans plus tard [13]. Mais les entreprises y prennent une part particulièrement large en Wallonie : 78,5% (soit plus de 2,1 milliards d’euros) contre 20,2% pour ce qui concerne l’enseignement supérieur et les centres de recherche agréés, ceux-ci représentant environ 3% [14].

Ma troisième inquiétude porte sur la cohésion sociale. En 2015, 15,6 % des jeunes de la province de Liège sont sans emploi et sans formation (NEETs). Ce pourcentage dépasse depuis deux ans la moyenne wallonne et est plus de trois points au-dessus des moyennes belge et européenne [15]. Les dernières mises à jour (21 décembre 2016) du taux d’emploi d’Eurostat pour les 20 à 64 ans sur les NUTS2 affichent un taux de 60,8 % pour la Province de Liège pour 61,5 % de moyenne wallonne (dont 69,2 % pour le Brabant wallon), 67,2 % pour ce qui concerne la moyenne belge mais 70 % pour la moyenne européenne (28) ou 70,4 % pour la province d’Anvers [16]. Certes, le Hainaut ne fait guère mieux avec un taux d’emploi à 58,0. Néanmoins, comme je l’indiquais dernièrement, l’arrondissement de Liège, avec 57,4 %, est sous le niveau hennuyer [17]. Et ce qui trouble le plus, c’est cette nouvelle convergence entre les trajectoires liégeoises et hennuyères. C’est d’autant plus inquiétant que, comme l’indique très justement le rapport analytique 2015 du Bassin EFE de Liège, l’offre de formation y est riche et diversifiée [18].

Nous ne pouvons à la fois négliger l’affectation de nos moyens publics, nos moyens en R&D et notre jeunesse sans sacrifier notre avenir. Disons-nous aussi que, chaque fois que nous détournons 4.000 euros de notre objectif de redressement, nous nous privons d’un chercheur pendant un mois et nous nous éloignons donc de notre capacité de redéploiement à moyen et long termes.

 5. La métropolisation, c’est l’inscription économique et sociale dans la mondialisation

Si ces différents facteurs sont aussi au centre de nos préoccupations, c’est qu’ils fondent la conception même de la métropolisation liégeoise, en cours ou potentielle. Ainsi, dans la province de Liège, comme dans le Hainaut, et en particulier à Charleroi, on affirme de plus en plus, en s’appuyant sur un discours européen, qui n’est certes pas monolithique, la nécessité de construire des pôles métropolitains. Sans me prononcer sur les espaces qui seraient pertinents pour faire émerger ces pôles, je voudrais attirer l’attention sur le fait que « faire métropole », comme on dit en France, c’est moins une question de volume ou de densité de population, ou encore de dynamique d’urbanisation que de concentration de valeur à l’intérieur et autour des villes les plus importantes. Les aires métropolitaines représentent des points d’ancrage de l’économie globale, pour reprendre une belle formule de Bernadette Mérenne-Schoumaker, la métropolisation découlant de la globalisation [19]. Comme l’indiquait François Ascher, la métropolisation n’apparaît donc pas simplement comme la croissance des grandes villes et la modification de leurs formes. C’est un processus qui s’inscrit dans des transformations plus fondamentales, qui est profondément dépendant de l’économie internationale et des dynamiques des mutations sociétales [20]. Ainsi, dans ce que Martin Vanier pourrait appeler « la déformation » des territoires, un rôle moteur et croissant est dévolu aux flux matériels et immatériels, aux infrastructures et réseaux économiques et sociaux [21]. Les effets d’agglomération restent évidemment essentiels, y compris dans une économie en dématérialisation [22]. Mais développer une attractivité au travers d’une pauvreté en accroissement, d’une précarité rampante par phénomène de déséconomie d’agglomération [23], et d’institutions de soutien social performantes n’inscrira pas ces provinces, ces communautés urbaines ou ces villes dans une mondialisation harmonieuse [24]. Le risque d’ailleurs est grand que les métropoles assurent la croissance, mais sans développement [25], y compris au sens des aires du futur SDT wallon. Car, au-delà des dynamiques d’innovation qui sollicitent les capacités créatives scientifiques, technologiques et artistiques [26], la métropolisation, c’est d’abord un défi économique et social, c’est l’inscription dans la mondialisation – européenne et globale -, l’échange de nos produits et services avec ceux qui voudront bien les rémunérer, l’acquisition, aux meilleurs prix des produits et services de qualité dont nous avons besoin [27]. C’est cette transaction répétée, ces valeurs acquises par notre positionnement de ville porte [28] potentielle au carrefour de la Flandre, des Pays-Bas et de l’Allemagne, notre créativité et notre travail qui, seuls, peuvent nous permettre d’intégrer l’ensemble de nos populations et celles que nous pourrions accueillir d’ici 2037 ou 2097 dans un projet commun et soutenable. Ce sont ces valeurs, matérielles et immatérielles qui nous permettront de répondre aux questions du sens et de la cohésion sociale sur lesquelles les travaux préparatoires ont tant insisté : comment fait-on vivre les personnes ? Comment favorise-t-on l’emploi ? Comment implique-t-on la population dans les grands défis ?

La prospective, ce n’est pas dire le futur. La prospective, c’est réfléchir ensemble pour comprendre le présent et pour construire un avenir dans lequel nous pouvons toutes et tous nous impliquer. Ce projet que le Grand Liège et son président Michel Foret ont souhaité voir se mettre en place est aujourd’hui le nôtre, collectivement. Il est à la fois modeste et particulièrement ambitieux. Il s’agit, ni plus ni moins, de nous mobiliser pour conforter ou produire deux ou trois idées qui nous positionnent en tant que Liégeoi-se-s et Wallon-ne-s dans le monde de 2037 voire de 2097, en s’inscrivant dans des systèmes territoriaux pertinents et en créant prioritairement de la valeur, afin de ne laisser personne de côté [29].

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Ce texte constitue la mise au net de mon exposé introductif au colloque prospectif Liège à l’horizon 2037 organisé au Palais des Congrès de Liège par l’association Le Grand Liège, le 21 janvier 2017.

[2] Homme politique liégeois, militant wallon (Liège 1901 – Hereford, Grande-Bretagne 1942). Membre à l’athénée de Liège de la Ligue des Lycéens wallons en 1919, il est diplômé en 1922 de l’École de Navigation d’Anvers. Rédacteur à la Wallonie en 1924, il participe aux travaux de la Ligue wallonne. En 1932, il devient conseiller communal de Liège, puis député socialiste (1934) et échevin des Travaux l’année suivante. Partisan convaincu de la réunion à la France, notamment dans les congrès de Concentration wallonne où il s’exprime depuis 1930, il adopte, en 1938, une position conciliante dictée par la situation internationale. Il prépare avec Fernand Dehousse une étude sur l’instauration de L’Etat fédéral en Belgique (1938), projet qui sera déposé au Parlement. Officier de réserve, Georges Truffaut est mobilisé en 1940 mais, le 28 mai 1940, refusant la capitulation, il rejoint l’Angleterre où il fait des propositions à Churchill pour reconstituer une armée et continuer la lutte. Il contribue à organiser les forces belges en Grande-Bretagne et remplit plusieurs missions, notamment en Afrique du Nord. Le 3 avril 1942, il est tué accidentellement, lors d’une exercice près de Londres.

[3] Micheline LIBON, Georges Truffaut, Wallonie : utopies et réalités, coll. Ecrits politiques wallons, Namur, Institut Destrée, 2002.

[4] Philippe DESTATTE, Les trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036), dans Virginie de MORIAME et Giuseppe PAGANO, Où va la Wallonie ? Actes du cycle de conférences UO-UMONS, p. 65-87, Charleroi, Université ouverte, 2016. – Blog PhD2050, Charleroi, 25 février 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/02/28/trajectoires-prospectives-de-la-wallonie-2016-2036/

[5] Thierry GAUDIN, 2100, Récit d’un prochain siècle, Paris, Payot, 1993.

[6] André GORZ, L’immatériel, Connaissance, valeur et capital, p. 13-38, Paris, Galilée, 2003.

[7] Thomas Edward LAWRENCE, Les sept piliers de la sagesse, p. 15, Paris, Laffont, 1993 (1926).

[8] Edgar MORIN, Pensée complexe et pensée globale, Paris, Fondation Gulbenkian, 14 avril 2014, reproduit dans Dans quel monde voulons-nous vivre ? 25 réponses d’aujourd’hui, Positive Economy Forum, p. 77, Paris, Flammarion, 2014.

[9] Ph. DESTATTE, Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture, Blog PhD2050, 19 octobre 2014. https://phd2050.wordpress.com/2014/10/19/npi/Cinq défis de long terme pour rencontrer le Nouveau Paradigme industriel, Blog PhD2050, 31 décembre 2014. https//phd2050.wordpress.com/2014/12/31/npi2/

[10] Alain MALHERBE, Mutations et ressources de territorialisation de l’espace transfrontalier Meuse-Rhin sur le temps long : vers une métropole polycentrique transfrontalière ? Louvain-la-Neuve, UCL, 2015.

[11] Ph. DESTATTE, Liège : entre innovation et prospective, Pour une vision renouvelée du système territorial, dans Veille, Le magazine professionnel de l’Intelligence économique et du Management de la Connaissance, Numéro spécial Liège 2017 – Wallonie, n°132, Paris-Vendôme, Juillet-Août 2012, p. 34-36. – Liège 2017 : une voie pour la métamorphose de la Wallonie, Blog PhD2050, 25 novembre 2012, https://phd2050.wordpress.com/2012/11/25/liege-2017-une-voie-pour-la-metamorphose-de-la-wallonie/ Version actualisée publiée dans Les Cahiers nouveaux, Discours politiques et aménagements du territoire, n°88, Juin 2014, p. 113-116. – Liège au coeur de la reconversion industrielle wallonne, Blog PhD2050, 28 mai 2015, https://phd2050.wordpress.com/2015/05/28/lriw/

[12] Dépenses totales de R&D en Wallonie et dans les provinces wallonnes (NUTS 2) – 2009-2013 en €/hab. – Eurostat 30.11.2016.

[13] Regards sur la Wallonie, p. 16, Liège, CESW, 2016.

[14] Mais là aussi on peut être préoccupé comme le Conseil wallon de la Politique scientifique par le fait que 60% des investissements sont réalisés dans le hightech (et en particulier la pharmacie 49%) et dans les grandes entreprises ((57,4%). L’insuffisance de la R&D dans les PME et les secteurs traditionnels est donc manifeste. Évaluation de la politique scientifique de la Wallonie et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2013, Liège, Conseil wallon de la Politique scientifique, 2014. http://www.cesw.be/index.php?page=rapport-d-evaluation-de-la-politique-scientifique

Évaluation de la politique scientifique de la Wallonie et de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2014-2015, Liège, Conseil wallon de la Politique scientifique, p. 29-32, Décembre 2016.

http://www.cesw.be/uploads/publications/fichiers/CPS_rapportEvaluation_2014-2015_web.pdf

[15] Nombre de NEETs (Ni en emploi, ni dans l’éducation ou la formation) en pourcentage de la population âgée de 15 à 24 ans (2010-2015) – NUTS 2 – Eurostat Calculs SPF ETCS -13.10.2016. EU28 (2015) = 12 ; BE (2015) = 12,2 ; W (2015) = 15,0.

[16] Données Eurostat, SPF ETCS, 21 décembre 2016.

[17] Données IWEPS-Steunpunt WSE, données SPF Eco, ONSS, ONSSAPL, INASTI, INAMI, ONEm-St92, BCSS.

[18] Premier Rapport analytique et prospectif, Présentation, Bassin IBEFE de Liège, 2015.

http://bassinefe-liege.be/diagnostic/rapport-analytique-et-prospectif

[19] Guy BAUDELLE, Catherine GUY et Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe, Concepts, enjeux et débats, p. 40, Rennes, PuR, 2011.

[20] François ASCHER, Métropolisation, Concentration de valeur à l’intérieur et autour des villes les plus importantes, dans Jacques LEVY et Michel LUSSAULT dir., Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, p. 612-615, Paris, Belin, 2003. – voir aussi Pierre VELTZ, Mondialisation, villes et territoires, Paris, PuF, 2005. – P. VELZ, Paris, France, Monde, Repenser l’économie par le territoire, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2013.

[21] Martin VANIER, La métropolisation ou la fin annoncée des territoires ? dans Métropolitiques, 22 avril 2013. http://www.metropolitiques.eu/La-metropolisation-ou-la-fin.html

[22] Jean-Claude PRAGER, Les élus locaux et le développement économique : de la croissance subie à la recherche d’une stratégie de développement dans la société du savoir, dans Ville et économie, p. 16, Paris, Institut des Villes – La Documentation française, 2004.

[23] G. BAUDELLE, C. GUY et B. MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe…, p. 94 et 208.

[24] Ainsi, selon les Séries statistiques du Marché du travail en Wallonie (Décembre 2016), publiées par l’IWEPS en janvier 2017, les demandeurs d’emploi inoccupés (DEI) dans la province de Liège représentaient toujours 49.387 personnes fin 2016. Le taux de chômage de la ville de Liège était de 25,2% en décembre 2016. La province de Liège comptait, en 2015, 32.441 bénéficiaires du revenu d’intégration sociale (RIS) sur les 89.626 bénéficiaires wallons. Ce chiffre provincial a presque doublé depuis 2001 (17.813) et rectifie ceux donnés en juin 2016 par le CESW (Regards 2016) par une augmentation de plus de 11.000 bénéficiaires en 2015 par rapport au chiffre donné en juin 2016. Données SPF Intégration sociale – IWEPS, 28 octobre 2016.

[25] The State of European Cities 2016, Cities leading the way to a better future, p. 75, European Commission – UN Habitat, 2016. Laurent DAVEZIES, La crise qui vient, La nouvelle fracture territoriale, p. 89, Paris, Seuil – La République des idées, 2012. – L. DAVEZIES, La métropole, joker du développement territorial… sur le papier, dans Revue d’économie financière, n°86, 2006, p. 13-28. http://www.persee.fr/doc/ecofi_0987-3368_2006_num_86_5_4195

[26] Sylvie CHALEYE et Nadine MASSARD, Géographie de l’innovation en Europe, Observer la diversité des régions françaises, p. 22, Paris, DATAR-La Documentation française, 2012.

[27] Cette réflexion renvoie d’ailleurs à celle de Christophe Guilly pour savoir comment élaborer un modèle économique complémentaire (et non alternatif) pour la France périphérique sans évoquer le protectionnisme, qui par ailleurs apparaît aussi comme une entrave aux métropoles ? C. GUILLY, La France périphérique, Comment on a sacrifié les classes populaires, p. 176, Paris, Flammarion, 2015.

[28] G. BAUDELLE, C. GUY et B. MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe…, p. 227.

[29] Walang iwanan : « Ne laisser personne de côté » Gawad Kalinga. Voir Tony MELOTO, « Nous ne devons laisser personne de côté« , dans Dans quel monde voulons-nous vivre…, p. 89.

3. Terrorisme et contre-terrorisme en Europe 2030

La partie qui suit a pu s’appuyer sur un travail de séminaire mené durant l’année académique 2015-2016 avec les étudiant-e-s du cours de Prospective en master professionnel Consultants et chargés d’études socio-économiques à l’Université Paris-Diderot [1]. Ce séminaire portait sur le thème de Counter-terrorism in Europe 2030, Managing Efficiency and Civil Rights (Le Contre-terrorisme en Europe 2030, Articuler efficience et droits civiques). Trois pays ont été étudiés en comparaison avec la situation française qui servait de référence : le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Allemagne. La réflexion s’est construite en quatre phases :

– une approche systémique en tant que diagnostic portant sur le terrorisme en Europe depuis le 11 septembre 2001 : environnement, structure, activité, finalités, évolution ;

– un travail rétroprospectif d’identification de trajectoires, de bifurcations et d’alternatives du terrorisme et du contre-terrorisme (2001-2016) ;

– une prospective identifiant les trajectoires, bifurcations et alternatives du terrorisme et du contre-terrorisme (2016-2030) ;

– l’identification d’enjeux sous forme de questions, permettant d’esquisser des futurs souhaitables, des stratégies et d’envisager des actions concrètes.

 3.1. Terrorisme et contre-terrorisme en Espagne

Trois caractères marquent l’histoire du terrorisme en Espagne. D’abord, l’évolution de ce pays depuis la guerre civile (1936-1939) et notamment la mémoire du franquisme, ensuite, la question de l’autonomie des provinces, avec en particulier la question basque, et enfin, la proximité géographique de la péninsule avec l’Afrique.

On sait que la question basque est intimement liée à la guerre civile et qu’elle a pris un tour aigu à partir de 1959 en réaction au processus d’unification des provinces espagnoles enclenché par le Général Franco. L’Euskadi Ta Askatasuna (ETA), ce qui signifie « Pays basque et Liberté », commence ses activités comme mouvement nationaliste, indépendantiste et anti-franquiste mais va évoluer rapidement vers une organisation clandestine, marxiste et révolutionnaire. Elle agit par assassinats ciblés depuis 1968, procède à des enlèvements ainsi qu’à des attentats à la voiture piégée, notamment au Pays basque, à Madrid et dans plusieurs grandes villes (notamment à Barcelone où un attentat dans un supermarché,en 1987 tue 21 civils). Depuis le 20 octobre 2011, l’ETA a mis fin à ses actions terroristes [2]. Elle avait fait plus de 820 victimes parmi lesquelles plus de 340 civils. L’Espagne dispose donc d’une longue expérience de contre-terrorisme dans laquelle il faut distinguer le franquisme (depuis 1939) du retour progressif à la démocratie (à partir de 1975). Une « sale guerre » a été menée marquée par l’exécution de centaines de membres de l’ETA, des milliers d’incarcérations et des tortures.

Le 16 mars 2003, sur la base militaire de Lajes (Açores), la décision du Premier ministre Jose Maria Aznar d’intervenir en Irak aux côtés du Président US Georges Bush et du Premier ministre britannique Tony Blair a constitué un revirement en termes de politique étrangère. Cette décision est fondée sur la doctrine « des actions par anticipation » qu’il applique à l’égard du terrorisme, et est probablement aussi nourrie par la tentative d’attentat dont le chef du Gouvernement espagnol a été l’objet de la part de l’ETA en 1995 [3]. Le Premier ministre espagnol, José Maria Aznar, a profité du climat nouveau qui s’est développé après le 11 septembre pour promulguer des lois anti-terroristes et anéantir non seulement l’ETA mais toute organisation basque considérée comme militante. Les suspects ont été tenus au secret et des journaux de langue basque forcés de fermer [4].

Un lien entre cet engagement de l’armée espagnole dans la Coalition des volontaires (The Coalition of the Willing) a été établi avec les attentats coordonnés menés à Madrid / Atocha dans des trains de banlieue, le 11 mars 2004 (191 morts et 1.858 blessés), à l’initiative d’Al-Qaïda [5]. La cellule terroriste clandestine y avait été établie dès 1994 par Abou Moussab al-Souri, un des principaux stratèges du djihad mondial [6]. Ces attentats ont débouché sur un accroissement des mesures anti-terroristes, tant au niveau national que dans la coopération internationale, en particulier la création du Centro Nacional de Coordinación Antiterrorista (CNCA) (2004) intégré depuis avec le Centro de Inteligencia Contra el Crimen Organizado (CICO) dans le Centro de Inteligencia contra el Terrorismo y el Crimen Organizado (CITCO), fondé en 2014. En 2011, un protocole de collaboration a également été signé entre la Sécurité intérieure et les communautés autonomes de Catalogne, du Pays basque et de Navarre, afin de mieux coordonner les mesures à prendre en matière de police. Des accords spécifiques de collaboration dans le domaine du renseignement ont également été pris au niveau international, notamment avec la France, le Maroc et les États-Unis.

Le travail prospectif, préparé pendant le séminaire d’intelligence collective que j’ai organisé à l’Université Paris-Diderot a considéré deux événements majeurs depuis le temps présent jusqu’en 2030. D’une part, une panique de niveau national, provoquée vers 2022 par une émission TV organisée par des hackers qui ont élaboré un plan pour occuper les ondes. En piratant des stations de télévision et en diffusant une vidéo de propagande menaçant le gouvernement espagnol, ils ont réussi à créer une réelle panique en Espagne. Cette mise en évidence d’une brèche majeure dans la sécurité des communications espagnoles provoque une perte de confiance dans les institutions démocratiques et installe un climat de peur et d’insécurité. La bifurcation ouvre la voie à un contrôle des médias par le gouvernement espagnol tout en assurant l’information légitime nécessaire en démocratie. C’est pourquoi, une charte fut signée par tous les médias avec l’objectif de renforcer les protocoles de sécurité. Dans le même temps, le gouvernement décide de supprimer unilatéralement les mouvements de monnaies à l’intérieur du pays dans le but de combattre toute source de financement du terrorisme. D’un autre côté, aux environs de 2025, les terroristes lancent une attaque massive sur l’aéroport de Madrid Barajas. Utilisant à la fois des complicités internes, l’arrivée d’un vol camouflé (sur le modèle de l’Opération Thunderbolt lancée par les Israéliens à Entebbe en 1976), avec des combattants utilisant des lance-rockets ainsi que des voitures et camions piégés en provenance de l’extérieur, Daesh crée un véritable chaos et tue des milliers de militaires et de civils dans l’aéroport, détruisant des dizaines d’avions et quelques terminaux. Cet événement majeur crée une atmosphère lourde en Espagne et en Europe, faite de peur et de méfiance envers les institutions. L’effet principal de l’attaque massive sur l’Aéroport Barajas fut l’initiative, prise par le gouvernement espagnol et appuyée par la Commission européenne, de créer une Union méditerranéenne de la Défense, fondée notamment avec la France, l’Italie, le Maroc, la Lybie, la Turquie en 2028.

 3.2. Terrorisme et contre-terrorisme au Royaume-Uni

Entre la Deuxième Guerre mondiale et 2005, l’attentat de Birmingham (Birmingham Pub bombings) du 21 novembre 1974, est connu comme le plus sanglant (21 morts, 182 blessés), avec l’explosion du vol 103 de la Pan Am au-dessus de Lockerbie (1988). Cet événement illustre bien le fait que le Royaume-Uni a été confronté, avec la question irlandaise, à un terrorisme d’une ampleur exceptionnelle, même si le terme est ici aussi controversé. Ces affrontements trouvent leurs racines dans le conflit d’indépendance de l’Irlande au début du XXème siècle, le traité anglo-irlandais de 1921 permettant la création de l’Irlande du Nord, et dans la guerre civile irlandaise de 1922-1923. Un premier attentat à l’initiative de l’Irish Republican Army (IRA) a lieu sur le sol britannique, à Liverpool, en 1920. D’autres suivront en très grand nombre, de 1939 à 1941 [7]. Les Troubles sont particulièrement vifs entre 1968 et 1985 (Accords de Hillsborough), pendant lesquels IRA officielle et IRA provisoire affrontent les Irlandais loyalistes à la Couronne et les troupes britanniques. Plus de 3.500 personnes sont tuées parmi lesquelles près de 2.000 civils et plus de 500 soldats britanniques. Le conflit débouche sur un processus de dévolution des pouvoirs et sur de nouveaux accords – Accords dits du Vendredi saint –, en 1998, qui mènent jusqu’à 2016 à une certaine pacification, encore fragile. Depuis cette époque, une organisation appelée « Real IRA » (RIRA) a rejeté le processus de paix de l’Irlande du Nord et développé des activités paramilitaires violentes dans les districts républicains de Belfast Ouest. RIRA est connue pour être responsable de l’attentat à la bombe qui a tué 29 personnes à Omagh le 15 août 1998. Elle a aussi revendiqué la mort de deux soldats britanniques abattus à Massereene Barracks, le 7 mars 2009.

Au delà de la militarisation de la réponse britannique à ces événements, ceux-ci ont permis au gouvernement et à l’administration de sa Majesté de développer et d’expérimenter un arsenal législatif, juridique, de renseignement et d’action considérable. On peut, à ce titre se référer aux Prevention of Terrorism Acts qui établissent régulièrement les modalités d’action à l’égard des organisations proscrites, des personnes écartées du pays, de la poursuite des contributeurs en ressources au terrorisme, les modalités d’arrestation et de détention, les mesures de renseignement et de protection [8].

Au-delà des mesures prises à l’encontre de l’IRA, le développement d’un terrorisme international a encore renforcé ces dispositifs au fur et à mesure des événements. Ainsi en est-il de la destruction du Boeing 747, en provenance de Francfort et à destination de Detroit qui fit 270 morts, le 21 décembre 1988, parmi lesquels 11 habitants de Lockerbie où l’avion s’est écrasé en Ecosse, après avoir fait escale à Heathrow. Cet attentat est attribué aux services libyens, voire au Colonel Khadafi lui-même, et entraîne un embargo international de la Lybie dès 1992.

L’autre défi majeur a été celui de l’islamisme. Le choc est grand en effet lorsque, le 7 juillet 2005 matin, quatre jeunes Britanniques d’origine pakistanaise commettent des attentats-suicides dans deux rames et une station de métro, ainsi que dans un autobus, à Londres, faisant 56 morts et 700 blessés. Le nom du Syrien d’Al-Qaïda, Abou Moussab al-Souri, est à nouveau cité comme organisateur potentiel de ces attentats [9]. Le Terrorist Act 2006 va dès lors amender l’Intelligence Services Act de 1994 et le Regulation of Investigatory Powers Act 2000 [10]. De 2003 à 2011, plus de 45.000 soldats du Royaume Uni furent déployés en Iraq par le biais de l’Opération Telic. La crise économique de 2007 et la politique d’austérité ont accentué les inégalités sociales et entretenu un environnement social tendu : : faible redistribution des revenus, développement du sous-emploi (principalement chez les jeunes), accentuation de la pauvreté et de l’insécurité. Depuis 2011, les Républicains dissidents (DR) ont mené certaines actions en Irlande du Nord. Le 12 février 2015, le Counter-Terrorism and Security Act 2015 arrivait au bout de son parcours législatif entamé en février 2014. La Secrétaire d’Etat du Home Department, Theresa May, qui le porte avec l’appui du Premier ministre, indiquait le 2 décembre 2014, qu’il s’agissait de faire face à la menace d’un terrorisme devenant sérieux, croissant, plus que jamais complexe et divers (ever-more complex and diverse) [11].

Les futurs possibles apportés dans le cadre de la prospective sont les suivants. Depuis 2016, le Brexit aurait ouvert la voie à la redéfinition de nouveaux partenariats et de nouvelles politiques en matière de contre-terrorisme, principalement avec les pays du Commonwealth. 2020 verrait survenir une nouvelle espèce, non anticipée, d’attaque terroriste majeure (par exemple, une attaque chimique menée à Londres depuis un bateau flottant sur la Tamise, une attaque surprise dans le tunnel sous la Manche, une prise de contrôle de la centrale nucléaire Sizewell-B dans le Suffolk, etc.), avec comme conséquence l’envoi massif de troupes anglaises, américaines et turques en Lybie et en Syrie. De plus, à côté du processus du Brexit, le Royaume Uni apparaitrait davantage impliqué dans un renforcement de la coopération armée avec les États-Unis.

3.3. Terrorisme et contre-terrorisme en Allemagne

Les relations de la République allemande avec le terrorisme sont marquées par plusieurs facteurs déterminants : d’abord, le long éloignement de l’Allemagne de la politique internationale et des champs de bataille depuis la Seconde Guerre mondiale, avec en particulier le fait que, grande puissance économique et militaire, elle n’est pas membre permanent du Conseil de Sécurité ; ensuite, son rôle particulier dans la Guerre froide avec les tensions qui y ont été liées, en particulier dans le domaine du renseignement, y compris l’affrontement avec des groupes révolutionnaires terroristes comme la Fraction Armée rouge ; enfin, une immigration très importante, depuis les années 1950, de populations turques (plus d’1.500.000 établis), polonaises et italiennes, ainsi qu’une réelle volonté d’accueil (1 million de réfugiés arrivés en 2015 parmi lesquels 400.000 Syriens et 150.000 Afghans). Un nouveau code de la nationalité, permettant le double passeport, a été voté en 2014.

L’Allemagne dispose également d’une certaine expérience en matière de lutte contre le terrorisme. Dès avril 1968, la Rote Armee Fraktion (RAF), d’inspiration maoïste, s’est constituée en République fédérale d’Allemagne à l’initiative d’Andreas Baader, Gudrun Ensslin et surtout Ulrike Meinhof. C’est probablement le contexte de répression dans lequel se développe le mouvement étudiant allemand – que l’on songe à la mort de Benno Ohnesorg ou à l’attentat contre Rudi Dutschke – qui radicalise certains militants et encourage leur passage à l’action directe. Formés dans les camps palestiniens, les militants de la RAF vont multiplier les assassinats et les prises d’otages avant d’être incarcérés. La plupart des leaders historiques se donnent la mort en 1976 et 1977 à la prison de Stuttgart-Stammheim. Parmi les victimes de ces terroristes, on recense de nombreux magistrats ainsi que le président de la Fédération du patronat et de l’industrie de la République fédérale allemande, Hanns Martin Schleyer, retrouvé assassiné le 19 octobre 1977, après un enlèvement violent et 43 jours de captivité [12]. On a mis aussi à leur actif plusieurs attentats contre l’OTAN, en particulier contre le Général Alexander Haig, en Belgique en 1979, ainsi que du QG de la base de l’US Air Force à Ramstein, en 1981.

Ce sont ces événements, mais aussi les difficultés de réponses opérationnelles rencontrées lors de la prise d’otages des Jeux olympiques de Munich, en 1972, qui ont permis aux Allemands de développer des capacités contre-terroristes, notamment le GSG9, unité d’intervention spécialisée de la police. Lors de la prise d’otages du 5 septembre 1972, 11 athlètes israéliens et 1 policier ouest-allemand avaient été tués par des membres de l’organisation terroriste palestinienne Septembre noir, dans un contexte médiatique exceptionnel. Au niveau européen, ce massacre a induit la création du Groupe TREVI [13] avec l’objectif de combattre le terrorisme par une coopération formée de douze ministres de la Justice et de l’Intérieur et de leurs services (1976).

Il existe une sorte de continuité temporelle dans la menace lorsque l’on considère la fin de la guérilla urbaine en 1998 et l’implantation, la même année, de la cellule de Hambourg d’Al-Quaida qui va contribuer aux attentats du 11 septembre 2001 [14]. L’implication croissante des troupes allemandes dans la guerre contre le terrorisme et les centaines de milliers de réfugiés venant de Syrie ou d’Afghanistan ont accru la menace d’attentats terroristes en Allemagne. Le travail prospectif a identifié comme possible bifurcation une attaque CBRN majeure Postdamer Platz à Berlin en 2017. Cette attaque mettrait fin à la politique d’immigration, provoquerait une intervention militaire contre Daesh en Afrique en 2019, aux côtés de l’armée française et également la mise en œuvre, en 2019, d’un stricte Patriot Act allemand sur le modèle de celui des États-Unis. Ces événements mettraient fin à une prudence allemande en matière de relations internationales avec, comme conséquence, une forte implication de la République allemande dans les crises qui allaient suivre le renversement du Royaume d’Arabie saoudite en 2018.

3.4. Le terrorisme et le contre-terrorisme au niveau européen

Ces premières expériences de coopération organisées par le Groupe TREVI et l’appel du Chancelier Helmut Kohl en 1991 en vue de la création d’un FBI européen ont permis les initiatives pour la création d’un bureau central de recherche criminelle au niveau européen [15]. L’Office européen de Police (EUROPOL) a été créé dans le cadre du Traité de Maastricht de 1992 qui a fait de la Justice et des Affaires intérieures un des trois piliers de l’Union européenne. L’article K1 (9) du Traité dispose que les membres de l’Union doivent considérer comme matières d’intérêt commun la coopération policière en vue de la prévention et de la lutte contre le terrorisme, le trafic illicite de drogue et d’autres formes graves de criminalité internationale, y compris, si nécessaire, certains aspects de coopération douanière, en liaison avec l’organisation à l’échelle de l’Union d’un système d’échanges d’informations au sein d’un Office européen de police (Europol) [16]. Après ratification par les États-membres, le Traité a pris ses effets le 1er octobre 1998. Entretemps, et compte tenu de la mise en œuvre des Accords de Schengen sur l’abolition des frontières intérieures (1985 et 1990), le nouveau Traité d’Amsterdam a donné à Europol un rôle central dans la coordination de la coopération policière dans l’Union. Le Conseil européen tenu à Tampere en 1999 a appelé à la mise en place sans délai, d’équipes communes d’enquêtes, […] dans un premier temps, pour lutter contre le trafic de drogue et la traite des êtres humains, ainsi que contre le terrorisme. Le Conseil a également décidé de mettre en place Eurojust [17] pour améliorer la coopération judiciaire, ainsi qu’une Task Force des Responsables de la police européenne pour coordonner l’action policière à un niveau opérationnel [18]. Les tâches confiées à Europol sont décrites dans sa Convention : facilite l’échange d’informations entre les États membres ; rassemble et analyse les informations et les renseignements ; communique, par l’intermédiaire des unités nationales, aux services compétents des États membres les informations les concernant et les liens constatés entre des faits délictueux ; facilite les enquêtes dans les États membres ; gère des recueils de données informatisés [19].

Sachant que, en 2001, le terrorisme était la quatrième priorité d’Europol, à la suite de la contrefaçon de monnaies (en particulier l’euro), le trafic de drogue et les crimes contre les personnes, après le 11 septembre, le contre-terrorisme est devenu la priorité la plus élevée. Ainsi, la CT Task Force rassemble des experts et des officiers de liaisons entre les services de police et de renseignement des États-membres. Cette priorité fut maintenue en 2003. En 2004 cependant, le trafic de drogue et l’immigration illégale, incluant le trafic d’êtres humains ont constitué les premières priorités. Après les attentats du 11 mars en Espagne, la CT Task Force a dû être réactivée [20]. Jusqu’en 2005, le Système d’Information (IS) d’Europol, opérationnel dès 2002, était limité aux informations et renseignement relatifs à la contrefaçon de l’euro [21].

Quittant son poste peu après le massacre de Madrid en 2004, le directeur d’Europol Jürgen Storbeck interpella le Conseil et se plaignit du manque de ressources disponibles pour son ancienne organisation [22]. En 2008, le réseau de communication d’Europol connecte tous les États-membres et fournit un accès à tous les services de gestion de l’information et du renseignement d’Europol.

Par leur dimension internationale, les attaques du 13 novembre 2015 à Paris indiquaient un changement de direction de la part de l’État islamique autoproclamé. C’est pour contrer ce types d’attaques menées dans le style des forces spéciales que les ministres européens de la Justice et des Affaires intérieures ont décidé d’accroître la capacité de l’Union européenne. Ainsi, en janvier 2016, ils ont fondé le Centre européen de Contre-terrorisme (ECTC) dans le but de renforcer les efforts collectifs de l’Union pour combattre le terrorisme. ECTC est un hub central d’information renforcé par lequel les Etats-membres peuvent accroître le partage d’informations et la coordination opérationnelle. Avec une équipe de plus de 40 agents, ECTC est une partie constituante du Département Opérations d’Europol, sous le commandement général de son directeur [23].

PhD2050_Contre-terrorisme_Europe2030

Si nous essayons d’anticiper une bifurcation ou une wildcard dans les prochaines décennies, nous pouvons, comme Europol l’a fait, être effrayés par une attaque au moyen d’une arme majeure de nature chimique, biologique, radiologique ou nucléaire (CBRN) rendue possible par l’ouverture des routes en provenance des anciens stocks irakiens ou syriens. Après un événement de cette nature, la trajectoire principale de l’Union européenne pourrait se poursuivre par une amélioration progressive des capacités contre-terroristes européennes, par des réponses – étapes par étapes, attaques après attaques – au défi commun que constitue le terrorisme. Après la bifurcation, on peut également imaginer une radicalisation institutionnelle européenne, avec une forte implication dans la guerre contre le terrorisme, une réduction des libertés démocratiques, ainsi qu’une saturation des villes européennes, du Moyen Orient et d’Afrique par des soldats provenant de l’Union. On peut également imaginer que le scénario djihadiste d’une guerre civile entre citoyens européens se réalise… Il existe aussi un chemin difficile que la prospective a mis en évidence : la trajectoire de l’identification de la demande sociale ou géopolitique des organisations terroristes et de leurs soutiens et, consécutivement, l’ouverture de négociations avec des représentants de ces organisations. De nombreux exemples dans l’histoire du terrorisme montrent que ce type de négociations était impensable à certaines périodes et que, finalement, elles sont devenues possibles. Par exemple, ce fut le cas, comme nous l’avons vu, avec l’IRA, l’ETA et l’OLP.

En novembre 1999, faisant face aux enjeux considérables de la fin des Guerres des Balkans et de la préparation de l’élargissement de l’Europe en 2004, Europol et la Commission européenne ont essayé de définir une nouvelle approche en vue de combattre le crime organisé, en ce compris le terrorisme. Europol notait alors que, au moment même où ses services devenaient pleinement opérationnels, la répression seule n’était pas suffisante pour prévenir et réduire le crime organisé [24]. Dès lors, les responsables d’Europol ont réuni un forum en rassemblant des officiels et des experts du secteur de l’application de la loi, du système de la justice criminelle, du monde académique, de l’administration publique et du secteur privé. Ce moment peut être vu comme la première étape vers une stratégie de prévention du crime en Europe. Le forum conclut qu’une politique globale de prévention du crime doit être basée sur une approche pluridisciplinaire et doit englober des mesures cohérentes et complémentaires aux niveaux local, national et international [25].

3.5. Quelques enjeux de long terme identifiés dans l’exercice de prospective

Le but de la construction de trajectoires, de l’utilisation de la méthode des bifurcations, de même que de la construction des scénarios consiste à identifier des enjeux de long-terme, en vue, dans un second temps, d’y répondre tout en essayant d’atteindre la vision que nous avons d’un futur souhaitable commun et collectif.

Parmi les enjeux identifiés, j’en ai sélectionné sept qui sont transversaux et peuvent être pertinents pour préparer quelques conclusions.

  1. Comment les institutions de l’Union européenne pourraient-elles anticiper les initiatives et mesures de contre-terrorisme qu’elle décident généralement après les actions terroristes, sachant que chaque attaque ouvre le cône des futurs possibles ?
  1. Comment les Européens peuvent-ils équilibrer les nécessités humanitaires et économiques envisagées pour accueillir les réfugiés et les migrants avec la détection et le contrôle du flux de terroristes en vue d’empêcher l’introduction d’armes CBRN ?
  1. Puisqu’on considère que les progrès de l’éducation sont un point-clef pour résoudre la question du terrorisme, comment pourrions-nous réellement aider à améliorer les systèmes éducatifs tant en Europe que dans les pays en développement ?
  1. Comment pourrions-nous élaborer une conception des droits humains et de la démocratie qui puisse prendre formes diverses compte tenu des différentes cultures et niveaux de développement des populations dans le but d’éviter d’imposer nos propres modèles au monde entier ?
  1. Comment les coalitions anti-terroristes peuvent-elles détruire les appuis du terrorisme dans les différents pays du Moyen Orient et de la Méditerranée sans créer davantage de frustrations et de désir de revanche ni inspirer de nouvelles vocations ?
  1. Comment la société européenne dans son ensemble, y compris les acteurs du monde médiatique, des réseaux sociaux et des décideurs politiques, peut-elle s’impliquer dans un pacte commun visant à éviter de propager de la publicité et de glorifier les terroristes qui commentent des crimes ?
  1. Puisque la majorité de nos gouvernements s’engagent finalement dans des négociations avec la plupart des groupes terroristes contre lesquels ils ont combattu, en dépit du fait qu’ils avaient juré qu’ils ne discuteraient jamais avec eux, sur quelle base pourraient-ils ouvrir une plateforme de dialogue avec les groupes djihadistes ?

Conclusion : séparer les terroristes de leur base sociale

Ce dernier enjeu a été formulé par des jeunes Françaises et Français qui ont été durement frappés par le terrorisme ces dernières années, ces derniers mois, ou ces derniers jours.

Le 11 mars 2004, juste après les attentats de Madrid, le Premier ministre espagnol Aznar dit « il n’y a pas de négociations possible ou désirables avec ces assassins qui ont si souvent semé la mort à travers toute l’Espagne. Nous les vaincrons. Nous parviendrons à éliminer le terrorisme, grâce à la force de la règle du droit et à l’unité de tous les Espagnols [26]. » A ce moment, nous ne savions pas si les responsables des attentats étaient l’ETA ou Al-Quaida. Mais, c’est globalement ce que nous avons tous en tête actuellement.

Le 15 janvier 2016, répondant au discours du Secrétaire général concernant le terrorisme et la volonté de le combattre, l’Ambassadrice Michele J. Sison, adjointe au représentant permanent des États-Unis aux Nations Unies, affirme que ce défi est complexe. L’extrémisme violent ne peut être éradiqué en utilisant seulement un outil de notre boîte à outils. Il est plutôt nécessaire que les pays considèrent une approche globale de la société, dans laquelle les ministères du gouvernement central établissent des partenariats avec la société civile, les communautés religieuses, les jeunes, les femmes, et les institutions d’éducation [27].

En 2011, Guy Standing décrit une large part de la population adulte (au moins un quart) comme aliénée, anomique, anxieuse, encline à la colère, en désengagement politique : le précariat. Le professeur de Sécurité économique écrit que nous devrions être alarmés par la pensée que le précariat est une classe dangereuse. Un groupe qui ne voit pas d’avenir en matière de sécurité ou d’identité se sentira craintif et connaîtra la frustration, ce qui peut conduire à se mettre à la remorque de causes identifiables ou bien imaginaires par rapport à son sort véritable. La rupture avec le mouvement normal du développement économique et du progrès mène en effet à l’intolérance [28]. Apporter des réponses à la Sherwoodisation, c’est-à-dire à ce délitement social dont le précariat est un des symptômes, ne peut constituer la seule solution aux risques du terrorisme. Néanmoins, l’effort d’y remédier, par tous les moyens, doit être un de nos champs d’action prioritaires. En Europe, l’idée de recréer un nouveau pacte sociétal, et de raccrocher les populations en perte de cohésion et de sens, n’est pas suffisamment sur la table. Chacun peut imaginer combien il sera difficile de convaincre les décideurs de mobiliser leur leadership sur une telle question, combien il sera peu aisé également pour les citoyens de convaincre leurs responsables politiques de suivre ce chemin d’action. En fait, cette voie vers une société solidaire et cohésive, ouverte à toutes et à tous, semble la seule qui puisse séparer les terroristes de leur base sociale, dès lors que le lien social semble plus important pour les djihadistes que l’idéologie [29].

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Merci particulier à Karine Allali, David Beran, Emile Cahen, Clara Chenot, Chloé Covolo, Tiphaine Denis, Manon Dubois, Siham Korny, Julien Leroy, Romain Martellato, Patricia Pierre, Faouzi Rais Ali, Marie-Christine Ramatchandirane, Nabila Zerzak pour leur forte implication dans ce travail.

[2] L’ETA annonce la fin de son action armée, dans Le Monde.fr, 20 octobre 2011.

http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/10/20/eta-annonce-la-fin-de-son-action-armee_1591629_3214.html

[3] Isaías BARRENADA, Iván MARTIN, José Antonio SANAHUJA, L’Espagne et la guerre en Irak, dans Critique internationale 2/2004, no 23, p. 9-21.

www.cairn.info/revue-critique-internationale-2004-2-page-9.htm.

[4] Ewan MacASKILL and Richard NORTON-TAYLOR, From Bali to Madrid, attackers seek to inflict ever-greater casualties. Experts warn that ETA’s new generation of activists may take al-Qaida as a role model, in The Guardian, 11 March 2004. https://www.theguardian.com/world/2004/mar/12/alqaida.spain

[5] Fernando REINARES, Matadlos!, Quién estuvo detrás del 11-M y por qué se atentó en España, Madrid, Galaxia Gutenberg, 2014.

[6] Brynjar LIA, Architect of Global Jihad: The Life of Al-Qaeda Strategist Abu Mus’ab Al-Suri, New York, Columbia University Press, 2008. – Jim LACEY ed., A Terrorist’s Call to Global Jihad: Deciphering Abu Musab al-Suri’s Islamic Jihad Manifesto, Annapolis, Naval Institute Press, 2008.

[7] Voir notamment John BOWYER BELL, The Secret Army, The IRA 1916-1979, Dublin, The Academy Press, 1979.

[8] Par exemple : Prevention of Terrorism Act 1989, Celui-ci définit d’ailleurs le terrorisme : « terrorism means the use of violence for political ends, and includes any use of violence for the purpose of putting the public or any section of the public in fear » (p. 14). Cette définition a évolué en fonction des années, en intégrant notamment la notion, plus controversée, de menace.

http://www.legislation.gov.uk/ukpga/1989/4/pdfs/ukpga_19890004_en.pdf

[9] Al-Souri a démenti formellement toute implication dans l’attentat à la bombe du métro. B. LIA, op. cit., p. 340-341.

[10] The Terrorist Act 2006, http://www.legislation.gov.uk/ukpga/2006/11/contents – En 2000, des attaques terroristes ont échoué à Londres et à Glasgow.

[11] We are engaged in a struggle against terrorism which is being fought on many fronts and in many forms, so our response must be comprehensive, coherent and effective. Since April 2010, in Great Britain, more than 800 people have been arrested for terrorism-related offences, more than 210 have been charged, and more than 140 have been successfully prosecuted. Only last week, Mohammed and Hamza Nawaz became the first Britons to be jailed for terrorist training in Syria, and we have outlawed groups linked to terrorist attacks in Syria, Iraq and Egypt. http://www.publications.parliament.uk/pa/cm201415/cmhansrd/cm141202/debtext/141202-0002.htm#14120262000001

[12] Ulrike Meinhof (1934-1976), dans Encyclopaedia Universalis, Vol. 27, Thesaurus, p. 2953, Paris, 2002.

[13] TREVI, acronyme de « Terrorisme, Radicalisme, Extrémisme et Violence internationale). Il a été formalisé au Conseil de Luxembourg du 29 juin 1976. A cette époque, INTERPOL n’était pas en mesure d’assister les pays européens à faire face au terrorisme.

[14] Marc SAGEMAN, Understanding Terror Networks, p. 103-107, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2004.

[15] Europol, Birth of an idea, Europol, 2016. https://www.europol.europa.eu/content/page/history-149

[16] COUNCIL OF THE EUROPEAN UNION, Treaty on European Union, 7 February 1992, p. 131-132, Luxembourg, Office for Official Publications of the European Communities, 1992. http://europa.eu/eu-law/decision-making/treaties/pdf/treaty_on_european_union/treaty_on_european_union_en.pdfTraité sur l’Union européenne, Maastricht, 7 février 1992, p. 101.

[17] Eurojust a été fondé en 2002. Sa mission consiste à renforcer la coopération entre une Europe élargie en matière d’affaires de justice criminelle en augmentant l’efficacité des autorités compétentes dans les Etats-membres par la recherche et la poursuite de ceux qui commettent au niveau transfrontalier des crimes organisés. Europol, 2009, p. 35. – http://www.europarl.europa.eu/summits/tam_fr.htm

[18] Europol, Birth of an idea

[19] Convention (1998), Article 3, Ibidem, p. 27.

[20] Ten Years of Europol, 1999-2009, p. 24-25, The Hague, Europol, 2009.

[21] Ten Years of Europol…, p. 30.

[22] Wyn REES, Transatlantic-Counter Terrorism, The New Imperative, p. 167, London & New York, Routledge, 2006.

[23] Europol’s European Counterterrorism Centre strengthens the EU’s response to terror, The Hague, 25 January 2016. https://www.europol.europa.eu/content/ectc

[24] Ten Years of Europol…, p. 22.

[25] Ibidem.

[26] Gilles TREMLETT, Massacre in Madrid, in The Guardian, 11 March 2004.

https://www.theguardian.com/world/2004/mar/12/alqaida.spain1

[27] Ambassador Michele J. SISON, Remarks at the Secretary-General’s Briefing to the General Assembly on his plan of action for preventing violent extremism, New York, January 15, 2016.

https://news247worldpressuk.wordpress.com/2016/01/15/

Cette stratégie a été développée.Voir : UN Global Counter-Terrorism Strategy. The Fifth Review of the United Nations Global Counter-Terrorism Strategy took place on 1 July 2016. The General Assembly examined the report of the Secretary-General (A/70/826) on the implementation of the UN Global Counter-Terrorism Strategy over the past decade. It also gave further consideration to the Secretary-General’s Plan of Action to Prevent Violent Extremism (A/70/674A/70/675), which was presented by the Secretary-General to the General Assembly in January 2016. The General Assembly adopted the resolution (A/70/L.50) by consensus.

General Assembly adopts resolution addressing terrorism and violent extremism, 1st July, 2016

http://www.un.org/apps/news/story.asp?NewsID=54387#.V3w8FPkrJpg

The Global Counter-Terrorism Strategy in the form of a resolution and an annexed Plan of Action (A/RES/60/288) composed of 4 pillars

  1. Addressing the conditions conducive to the spread of terrorism;
  2. Measures to prevent and combat terrorism;
  3. Measures to build states’ capacity to prevent and combat terrorism and to strengthen the role of the United Nations system in that regard;
  4. Measures to ensure respect for human rights for all and the rule of law as the fundamental basis for the fight against terrorism.

https://www.un.org/counterterrorism/ctitf/un-global-counter-terrorism-strategy

[28] Guy STANDING, The Precariat, The New Dangerous Class, p. 24-25, London, Bloomsbury Academic, 2011. – Notre traduction.

[29] J. RAFLIK, op. cit., p. 202. – M. SAGEMAN, Understanding Terror Networks…, p. 137sv.

Mons, le 8 décembre 2016

 Ce texte constitue la mise au net des quelques éléments conclusifs qu’il m’a été demandé de tirer aux côtés de Mme Annick Fourmeaux, directrice générale, et M. Christian Bastin, directeur, DGO Aménagement du Territoire, Logement, Patrimoine et Energie du Service public de Wallonie, lors de la conférence 2016 de la Conférence permanente du Développement territorial (CPDT) portant sur l’analyse contextuelle du territoire wallon, tenue au Palais des Congrès de Mons, ce 8 décembre 2016.

1. Développement territorial, soutenabilité et prospective

Poser la question de la prospective dans la construction d’un futur Schéma de Développement territorial (SDT) pour remplacer le Schéma de Développement de l’Espace régional (SDER) de 1999, c’est d’abord revenir sur la définition du développement territorial. Si l’on perçoit bien, avec Bernadette Mérenne-Schoumaker, Catherine Guy et Guy Baudelle le développement territorial comme un processus volontariste cherchant à accroître la compétitivité des territoires en impliquant les acteurs dans le cadre d’actions concertées généralement transversales et souvent à forte dimension spatiale [1], on comprend mieux que construire un SDT, c’est contribuer fondamentalement non pas à simplement aménager, à faire son ménage, à ranger ses affaires, mais à transformer le territoire régional en mobilisant ses ressources. Ce développement territorial doit être soutenable, c’est-à-dire en recherche d’une harmonie entre les différentes composantes du système qu’il met en mouvement. Il doit aussi fondamentalement s’inscrire à la fois dans le temps long de réponse aux besoins des générations futures et accorder toute l’attention requise aux plus démunis.

Au-delà du diagnostic, qui consiste à observer les éléments du système et leurs évolutions, il est nécessaire de considérer l’articulation avec la prospective. Celle-ci se fait quasi naturellement pour autant qu’on ne conçoive pas cette dernière, comme on le fait trop souvent, comme une sorte de prévision améliorée. Véritablement, la prospective – ainsi que l’a pensé Gaston Berger, puis reconceptualisé notre collègue Chloë Vidal, directrice de recherche à l’Institut Destrée, dans sa thèse de doctorat -, est une pratique dont la finalité est normative, orientée vers le travail des valeurs et la construction d’un projet politique [2]. Ainsi, la question de la prospective du SDT devient-elle celle de savoir quelle est notre vision de l’avenir de la Wallonie. Que voulons-nous faire ensemble ? Et comment allons-nous le faire, puisqu’il n’est de prospective que stratégique. Cela signifie que, contrairement à ce qui se fait souvent ailleurs, en prospective, on ne fait pas découler linéairement la stratégie du diagnostic. Ceux qui pratiquent la prospective savent que la stratégie s’arrime, d’une part, à des enjeux de long terme. Ceux-ci sont subjectifs, car choisis parmi l’ensemble des enjeux, parce que l’on désire s’en saisir, mesurant leur importance et aussi la capacité qui est la nôtre de pouvoir avoir une influence directe ou indirecte sur leur évolution. D’autre part, cette stratégie s’arrime à la vision de long terme que nous voulons atteindre et que nous avons fait nôtre, collectivement et individuellement. Ce double arrimage fonde une trajectoire robuste qui est porteuse de sens, et donc de volonté d’action.

2. La trajectoire régionale actuelle

Aborder la question de la prospective dans la construction d’un futur Schéma de Développement territorial (SDT), c’est ensuite, nous interroger, comme l’ont fait fort adéquatement nos collègues de la Direction de la Prospective et des Stratégies régionales des Hauts-de-France, Philippe Petit et Benoît Guinamard, sur la trajectoire actuelle de la Région. Nos régions ont en commun qu’il s’agit pas de n’importe quelle trajectoire, il s’agit de trajectoires de rattrapage. Cela signifie que l’on ne peut pas simplement aménager un jardin qui aurait été construit pour nous et qui continuerait à fleurir et à donner des fruits sui generis, mais que nous devons rompre avec une large partie de notre passé pour nous assurer d’un futur qui sera plus fructueux. Pour faire référence à une interrogation du Professeur Bernard Pecqueur, nous ne pouvons absolument pas considérer que notre situation est la même que si nous n’avions rien fait depuis vingt ans. Nos entreprises, nos gouvernements, nos administrations, nos divers acteurs ont beaucoup investi, ont développé de réels efforts de stratégie, ont commencé à transformer le système et à changer la culture. Si nous n’avions rien fait, nous serions sur une autre trajectoire encore, nous serions en bien plus mauvais état, en si mauvais état que nous aurions poursuivi notre chute, notre déclin. Alors, effectivement, nous ne donnerions pas cher de la peau de la Wallonie. Mais ce n’est pas le cas. Néanmoins, notre stagnation, rappelée par Jean-Marie Halleux, n’est pas récente. Il s’agit d’une stagnation inscrite dans le long terme puisque les chiffres du PIB par habitant, que l’on le compare à l’Europe ou à la Belgique, montrent que nous nous stabilisons depuis 1995 sans parvenir à nous élever au-dessus de 75 % de la moyenne belge, ou de 25% du PIB national, ce qui représente la même chose. Compte tenu de ce qui a été montré dans le diagnostic territorial, notamment par Alain Malherbe et Bruno Bianchet, notre objectif prioritaire consiste bien à recréer les conditions de redéploiement de l’activité et d’une lutte particulièrement urgente contre la décohésion sociale et territoriale de la Wallonie, qui peuvent générer la perte de sens et le terrorisme. Il s’agit pour nous de mettre en place les leviers qui permettront de répondre aux questions qui nous sont posées.

3. Des faits territoriaux très têtus

Enfin, aborder la question de la prospective dans la construction d’un futur Schéma de Développement territorial (SDT), c’est – Yves Hanin – l’a souligné d’emblée, surmonter le déficit d’informations statistiques fiables qui affecte l’ensemble de nos travaux en Wallonie. Et ce qui est paradoxal, c’est que nous constatons que ce déficit s’accentue depuis dix ans alors que nous disposons d’outils spécifiques pour répondre à cette question, je pense à l’IWEPS notamment, que la Région wallonne a créé et pilote. L’IWEPS, qui est une institution dont nous apprécions les chercheurs, et dont j’avais espéré la fondation comme outil interdépartemental de l’Administration wallonne. Peut-être faudrait-il laisser à cette institution davantage de latitude pour répondre en toute indépendance à ses missions de base ?

C’est Charles de Gaulle qui disait qu’il n’y a pas de politique qui vaille en dehors des réalités. Une autre manière de dire que les faits sont très têtus. Je vais en donner trois exemples.

Le premier porte sur la question de l’accroissement de la population wallonne telle que les élus continuent à la percevoir à travers les analyses du Bureau fédéral du Plan. Ainsi que nous l’avons mise en évidence avec le groupe de démographes de Demoster, l’explosion démographique que l’on nous annonce en Wallonie, qu’elle culmine à 360.000 habitants ou à 400.000 habitants supplémentaires à horizon 2035 sera toute relative, puisque ce rythme d’accroissement correspond à celui que nous avons connu de 1989 à 2013, c’est-à-dire de 0,4% en moyenne [3]. La trajectoire du BfP n’étant d’ailleurs qu’une parmi les alternatives possibles puisque, nous l’avions écrit, des évolutions de la guerre en Syrie ou des événements en Belgique pourraient durcir les conditions d’accueil des réfugiés et des migrants.

Le deuxième exemple peut être donné sur la question de la cohésion sociale et en particulier sur l’inquiétante évolution des NEETs (Not in Employment, Education or Training), les jeunes de 15 à 24 ans qui ne sont ni en emploi, ni en éducation, ni en formation. Ces données, recueillies à partir de l’enquête sur les forces de travail SPF ETCS – Eurostat sont particulièrement inquiétantes pour les dernières années. En 2015, la Wallonie se situe à 15 %, en nette hausse par rapport à 2014 (14,7 %) pour une moyenne belge de 12,2 % et européenne de 12 %. Cela signifie que 15 % des jeunes de 15-24 sont en perdition. Si on se focalise, comme le fait l’IWEPS, sur la tranche d’âge 18-24, on atteint 19% en 2015, avec des moyennes européenne et belge de 16% [4].

La ventilation sur les régions NUTS 2 montre l’évolution inquiétante du Hainaut et de Liège, ces deux provinces voyant croître les jeunes en décrochage en passant respectivement de 17,4 % à 18,3 % et de 14,3 % à 15,6 %, Liège ayant dépassé la moyenne wallonne en 2014 et continuant à s’en écarter plus fortement en 2015.

NEET_Wallonie_NUTS2_2016

Le travail d’extraction et de contrôle de ces données reste difficile et leur robustesse peut être mise en discussion. Cela signifie que nous avons un grand besoin de pédagogie en même temps que d’informations en les déclinant sur les territoires sur lesquels nous travaillons. Aux niveaux NUTS 2 ou 3, bien sûr, mais aussi de manière plus fine, par exemple sur des espaces d’action – pour reprendre la terminologie du Professeur Jean Ruegg : sur des territoires comme Charleroi Sud Hainaut, la Wallonie picarde, le Cœur du Hainaut ou la Pays de Famenne.

Mon troisième exemple se veut une inquiétude prospective sur la disparité territoriale des efforts de Recherche-Développement dans les territoires wallons. En effet, Le calcul de l’intensité de R&D par NUTS 2 casse l’idée d’une Wallonie s’alignant, avec 2,9 % sur l’objectif de Lisbonne des 3 % du PIB investis en Recherche-Développement et poursuivi dans Europe 2020. C’est la surperformance du Brabant wallon (4342 euros par habitant en 2013, dernières données Eurostat mises à jour le 30 novembre 2016) qui permet le relativement bon résultat wallon comparé à la moyenne européenne EU28 = 542 € sinon à la moyenne belge 855 €/hab. Là où le bât blesse, ce sont les chiffres des autres provinces wallonnes, respectivement à 406 € pour Liège, 315 € pour le Hainaut, 192 € pour Namur et 52 € pour la province de Luxembourg, qui elles sont bien sous la moyenne européenne [5].

2009 2010 2011 2012 2013
Wallonie 513,6 549,7 615 714,9 743,6
BW 2.453,7 2.557,4 2.962,3 4.197,8 4.342,4
Hainaut 269,4 318 339,9 300,9 315,3
Liège 339,3 363,5 395,8 381,3 405,9
Luxembourg 64,4 69,4 86,9 59,1 52
Namur 288,7 273,8 290 190,8 191,5

Eurostat, 20/11/2016.

Si on pense que ces investissements en R&D constituent la source du redéploiement de notre système d’innovation, et donc de nos entreprises, au travers notamment des pôles de compétitivité, nous avons des raisons de nous inquiéter, et pas seulement en matière de cohésion territoriale. Sans oublier, bien entendu, que les effets du BREXIT peuvent se manifester dans le Brabant wallon et que le risque existe que, demain, nous pleurions sur GSK comme aujourd’hui nous nous lamentons sur Caterpillar.

Ainsi, ces questions territoriales interrogent le système d’innovation et les pôles de compétitivité. Même si le Délégué spécial Alain Vaessen nous a dit à Louvain-la-Neuve que ces pôles étaient déterritorialisés, nous avons vu, au travers des cartes présentées par Jean-Marie Halleux – en particulier celles issues des travaux de Pierre-François Wilmotte – qu’il y avait bien localisation. Mais, ce que ces travaux de l’Université de Liège nous montrent aussi c’est que les frontières arrêtent, comme en France, l’extension de ces pôles qui ne sont finalement que très peu transfrontaliers et interrégionaux, ce qui nuit précisément à la compétitivité que veut encourager le développement territorial. Cette remarque démontre, si besoin en est la faiblesse d’une stratégie de développement territorial qui se fonderait essentiellement sur des pôles métropolitains extérieurs, comme celle qui a été menée depuis la représentation du SDER 1999. Si vraiment, comme beaucoup le disent, depuis Richard Florida, les métropoles sont les phares du développement technologique et économique, qu’attendons-nous dès lors pour en créer une ou deux en Wallonie à la hauteur de nos ambitions ? Ma conviction, c’est que cet effort ne pourra se faire que par a very strong deal entre Charleroi et Liège, polarisant une série de villes moyennes, de Tournai à Verviers et de Marche à Louvain-la-Neuve, orientées vers les deux pôles principaux. Nous avons besoin pour cela d’un leadership fort qui parvienne à imposer un accord de la même force ou de la même nature que celui qui fut jadis signé par Albert Frère et Julien Charlier pour rapprocher en 1981 les sidérurgistes et syndicalistes carolorégiens et liégeois. Ces stratégies ne peuvent, on le voit, n’être que pensées territorialement.

Conclusion : un SDT véritablement porté

Je conclurai sur l’interdépendance et la complémentarité de la Région et de ses territoires.

Le fait que le Ministre Carlo Di Antonio, son Cabinet, son Administration aient décidé d’activer la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne pour réfléchir de manière prospective en portant notre regard sur le prochain Schéma de Développement de l’Espace territorial, indique leur volonté d’un fort dialogue entre la Région et les territoires pour construire le prochain SDT. Cela signifie qu’une bonne partie des réponses qui vont être apportées aux enjeux vont l’être au niveau territorial. Et si vous regardez ce qui se passe en France pour comprendre ce type de relations, vous verrez qu’un Pacte Etat-Métropoles vient d’être formalisé le 6 juillet 2016 sur l’innovation au cœur du développement territorial [6]. Donc, à Paris, le Commissariat général à l’Egalité des Territoires (CGET), héritier de la DATAR, parle d’encapaciter les territoires (empowerment), c’est-à-dire aider les territoires pour qu’ils deviennent à même de réfléchir. En Wallonie, je pense que, compte tenu de l’expérience de terrain accumulée par les territoires depuis une dizaine d’années, du Luxembourg, à la Wallonie picarde et probablement sur la province de Liège, ce sont les territoires qui pourraient faire bénéficier la Région de leurs expériences pour créer de nouveaux modes de gouvernance et monter des stratégies de développement territorial adéquates.

Si cette dynamique – qui a été voulue par le Ministre en charge du Développement territorial – permet de mettre en place ce dialogue constructif, chacun mesure l’importance de cette démarche. L’idéal serait d’ailleurs qu’elle puisse déboucher sur une première contractualisation. Cela signifie qu’on puisse faire en sorte que ce schéma implique chacune et chacun, chaque territoire et chaque acteur, c’est-à-dire que tous ceux qui auront contribué à le construire puissent le signer en s’engageant à le mettre en œuvre à son niveau. Ce serait évidemment l’idéal.

Ce qu’il faudrait, c’est un signal. Un signal clair du Ministre Carlo Di Antonio, comme l’a fait dernièrement le Président Xavier Bertrand pour le SRADDET des Hauts de France, au lancement duquel j’ai assisté au Conseil régional, à Lille, le 10 novembre dernier. Que le Ministre puisse venir nous dire : « vous savez, le SDT, c’est pour moi et mes collègues du Gouvernement wallon, un document essentiel qui doit donner un nouveau souffle aux territoires wallons dans une logique de renforcement du projet socioéconomique de la Wallonie. Je compte sur vous tous pour le réaliser et je compte sur vous tous pour le mettre en œuvre. Ce que nous allons construire ensemble, nous allons le porter ensemble, à la fois à partir des territoires et à partir de la Région. »

Si nous arrivons à créer cette dynamique, nous transformerons vraiment cette Wallonie. A partir de territoires en action, nous créerons une région en action, et nous articulerons les deux, ce qui découplera nos forces et permettra à la fois de répondre à nos enjeux de long terme et à atteindre la vision d’un futur plus souhaitable et plus soutenable.

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Guy BAUDELLE, Catherine GUY et Bernadette MERENNE-SCHOUMAKER, Le développement territorial en Europe, Concepts, enjeux et débats, p. 18, 246, Rennes, PuR, 2011.

[2] Chloë VIDAL, La prospective territoriale dans tous ses états, Rationalités, savoirs et pratiques de la prospective (1957-2014), p. 31 et 95, Thèse de doctorat, Lyon, Ecole normale supérieure, 2015.

[3] DEMOSTER, Pour bien évaluer l’afflux des réfugiés et migrants, dans L’Echo, 12 février 2016, p. 11. Demoster rassemble Anne Calcagni, André Lambert, Louis Lohlé-Tart, Michel Loriaux, Louis Lohlé-Tart et Ph. Destatte.

[4] 18-24 ans en situation de NEET, Fiche I009-NEET, 1/09/2016. https://www.iweps.be/sites/default/files/Fiches/i009-neet-092016_full1.pdf

[5] Total intramural R&D expenditure (GERD) by sectors of performance and NUTS 2 regions. Last update 20/11/2016.

http://appsso.eurostat.ec.europa.eu/nui/show.do?dataset=rd_e_gerdreg&lang=en

[6] Pacte État-Métropoles : l’innovation urbaine au cœur du développement territorial, Paris, Juillet 2016, 4 p. http://www.cget.gouv.fr/sites/cget.gouv.fr/files/atoms/files/en-bref-22-cget-07-2016.pdf