archive

Archives du blog

Ce texte a été écrit en août 1984. Il a été publié dans un numéro spécial de la revue Actualquarto du 6 septembre 1984, sur Les Technologies nouvelles, préfacé par Melchior Wathelet, Ministre des Technologies nouvelles, des PME, de l’Aménagement du Territoire et de la Forêt pour la Région wallonne, dans le cadre de l’Opération Athéna. Il a vocation à nous rappeler que les mutations techniques et sociétales d’aujourd’hui ont été entamées voici plus de trente ans et que, dès lors, elles sont moins neuves que l’on tente de nous le faire croire.

Introduction

Nous ne sommes déjà plus dans les sociétés industrielles [1].

La technique a effectué, en quatre décennies, des progrès de portées infiniment plus élevées qu’au cours des quatre siècles précédents. La naissance du nouveau système technique à laquelle nous assistons est en train d’entraîner une mutation qui aura pour l’humanité une importance comparable à celle provoquée au siècle passé par l’implantation des premières machines à vapeur.

La seconde « révolution industrielle » est commencée. Comme la première, elle ne va pas consister en un simple remplacement d’une génération technologique par une autre, mais c’est tous les domaines de la civilisation qu’elle va affecter : à la fois les principes de la production, l’organisation sociale et la culture. Changement radical, cassure avec la société dans laquelle nous vivons, cette mutation secrète son passage vers une autre ère [2].

En rupture progressive avec la structure ancienne (déstructuration), la crise actuelle fait apparaître des données inassimilables pour les théories économiques et sociales de la période industrielle : endettement mondial collectif, croissance fabuleuse du chômage, impossibilité de maintien du salariat…

Dans le même temps, les marchés tout autant que les mentalités se transforment sous le mouvement de ce que certains ont appelé la troisième vague des sociétés industrielles [3] : après les matières premières et l’énergie, c’est au tour de l’information, en tant que ressource, de polariser les secteurs économiques et de construire une nouvelle structure pour notre société (restructuration) [4].

« Âge de l’intelligence répartie », « Monde de la Communication », « sociétés programmées », « ère de la biomatique » ? Nous ne pouvons pas anticiper sur ce que sera demain. Il est pourtant essentiel que nous essayions de comprendre, et que nous tentions de maîtriser les passages historiques.

La Révolution industrielle

La première grande mutation de l’humanité fut le passage des Sociétés de ramasseurs-chasseurs aux Sociétés pastoro-agricoles. La généralisation de l’économie d’échange ou de marché a marqué le passage aux Sociétés urbaines, et représente la deuxième grande mutation. La Révolution industrielle constitue le passage aux Sociétés industrielles. Troisième grande transformation de l’histoire, elle va modifier complètement les structures de la société. Elle constitue elle-même la structure e mise en place d’un nouveau système.

C’est dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle que naît cette révolution, préparée de longue date. Ses causes sont multiples et connues : accumulation du capital grâce à l’augmentation de l’épargne à partir de l’agriculture et du commerce, faibles taux d’intérêt, accroissement de l’investissement, réinvestissements d’une grande partie des profits, innovations et changements dans la technologie et l’organisation de l’industrie (machines à vapeur), laisser-faire, expansion du marché.

La Révolution industrielle s’est produite en Wallonie par imitation et adaptation des données techno-scientifiques anglaises (macro-mutations) : théories lues dans les revues, acquisition de machines, souvent en fraude, et immigration d’entrepreneurs anglais (Cockerill). Elle s’est réalisée de 1770 à 1847 (périodisation courte du professeur Pierre Lebrun), non par un développement uniforme de l’économie dans sa totalité, mais bien à partir de pôles de croissances : régions où sont concentrées les potentialités, et qui se relaient dans le temps : Liège, Verviers, Charleroi, etc. ainsi qu’à partir d’industries-clefs, entreprises motrices résultant de la créativité et des innovations de quelques entrepreneurs : houilleurs et métallurgistes liégeois, verriers carolorégiens, etc. (micromutations). Un axe prend un poids démesuré : le sillon Haine-Sambre-Meuse-Vesdre, rattaché à Bruxelles après 1834-1839 (crise de production et de crédit). [5]

La bourgeoisie qui prend possession de l’État belge en 1830 va jouer un rôle extraordinaire d’entrepreneur par la création d’un réseau de chemin de fer (1835 à 1843), en investissant 138 millions de francs dans la construction de 560 km de lignes. L’impact de cet investissement est considérable, car il représente à la fois un produit et un facteur de la Révolution industrielle. C’est une œuvre économique et technique considérable (143 locomotives !) et originale qui ne pouvait être menée que par l’État.

Processus infiniment plus complexe que la simple instauration d’un machinisme généralisé, la Révolution industrielle a transformé radicalement tous les domaines de la société : démographique, culturel, politique, social… Certains contemporains en étaient conscients, ainsi en est-il de Natalis Briavoinne dans son mémoire écrit pour l’Académie en 1839 :

Dans la seconde moitié du siècle dernier, une marche plus rapide fut imprimée à l’esprit humain ; les connaissances reçurent une direction tout à la fois plus vive et plus pratique. Phénomène remarquable ! À l’époque même où toutes les classes et presque tous les peuples en Europe se précipitaient avec furie les uns contre les autres, accumulant d’immenses efforts pour s’entre-détruire, partout en même temps on se montra saisi d’un plus grand désir d’améliorer. Cette passion prit alors un si grand empire parmi les hommes; elle les doua de ressources si fécondes, qu’une guerre de vingt-cinq ans, accompagnée de convulsions intérieures ne put arrêter le progrès dans toutes les branches de l’organisation matérielle de la société. C’est qu’au milieu de cet immense désordre, la sphère du travail s’agrandissait ; les moyens d’exécution allaient en se multipliant et en se simplifiant chaque jour davantage. L’on vit en conséquence la population s’accroître par la diminution des chances de la mortalité. Les trésors que la terre renferme furent mieux et plus abondamment exploités ; l’homme produisit et consomma davantage; il devint plus riche. Tous ces changements constituent la révolution industrielle [6].

La Révolution informatique

Le système en place

Avec le système mis en place par la Révolution industrielle des XVIIIe et XIXe siècles, un circuit s’établit entre l’accumulation du capital et une croissance économique auto-entretenue, alors que cela n’existait pas dans l’économie rurale. Les investisseurs, dont la motivation est le profit (bénéfice), vont chercher à élever la productivité (production par unité de travail) par des innovations technologiques : mécanique, pétrole, automobile, électricité, etc.

Ces productions et technologies stimulent la croissance pendant un temps puis s’essoufflent. Il faut donc susciter, par des investissements dans la recherche, de constantes innovations. Ces investissements dépendent bien sûr des conditions et de l’environnement économiques et financiers : profits, crédits, taux d’intérêt (prix de l’argent qu’on emprunte), liquidités monétaires.

Les blocages technologiques et les nouveaux financements

Au début des années 1970 sont apparues aux États-Unis, et plus particulièrement dans la Silicon Valley, une multitude de petites entreprises en marge des grands monopoles industriels. Alors que l’on parlait de « blocages technologiques », ces petites affaires, créées par quelques ingénieurs, souvent formés dans les grands laboratoires, se sont fabriqué un créneau dans le domaine des technologies de l’information et de la communication. Ces entreprises avaient trouvé dans le capital-risque (venture capital) une solution originale à leurs besoins de financement : leur technologie très avancée, susceptible de dégager une forte valeur ajoutée leur avait permis d’associer à leur projet industriel un ou plusieurs investisseurs privés. Les seconds pariaient sur la créativité des premiers. Apple Computer, Digital Equipment et plus de 3000 autres nouvelles sociétés américaines ont pu attirer en dix ans près de 7 milliards de dollars d’investissements [7].

Peu d’entre elles allaient pourtant résister aux coûts de la recherche de pointe ou à la concurrence des géants du marché de l’informatique comme IBM. En 1983, cette société avait acquis 30% du marché mondial (100 milliards de $) de ce secteur. Elle consacre aujourd’hui plus de 1500 millions de $ par an pour sa recherche et son développement.

Les nouveaux pôles de croissance

Les autres entreprises, comme General Electric, ITT, American Telegraph & Telephone ont, à leur tour, réorienté leurs activités vers les technologies nouvelles polarisées dans la Silicon Valley où les petites affaires se font de moins en moins nombreuses (phénomène de concentration et absorption par les grands groupes).

Le gouvernement fédéral américain a, dans le même temps, repris un rôle primordial dans le développement des secteurs de pointes en relançant les recherches fondamentale et appliquée dans les domaines militaire et spatial, recherches confiées à des entreprises privées, subsidiées à cet effet.

Entretemps, un second pôle de croissance a pris une ampleur tout aussi considérable. Inaugurée en 1969 avec un capital de 2 millions de $, modernisée depuis grâce à plus de 200 millions de $ d’investissements, la société japonaise NEC de Kynshu est devenue la première productrice mondiale des circuits intégrés.

Les activités motrices

Aucune technologie ne s’est infiltrée aussi largement et profondément que l’électronique en si peu de temps. La Révolution, basée sur l’information a suscité ses industries motrices : informatique, télématique, biotechnologie.

À côté de ces domaines nouveaux, la mutation technologique opère aussi dans les secteurs dits « traditionnels » : automatisation, robotique, programmation, conception assistée par ordinateur, coupe au laser. Les États-Unis et le Japon qui, depuis 1974, n’ont cessé d’améliorer leur industrie textile savent qu’il n’y a pas de secteur condamné, seulement des technologies dépassées.

L’Europe occidentale apparaît comme le troisième pôle de la grande mutation technologique. Son retard est important par rapport à ses concurrents, mais la communauté européenne vient de relever le défi en développant le programme « Esprit » (European Strategic Program for Research and Development in Information Technology), qui doit permettre dans les dix prochaines années de rejoindre et dépasser le Japon et les États-Unis. À cet effet, 750 millions d’ECU (plus de 600 millions de $) vont être investis d’ici 1988 dans la micro-électronique, les technologies de logiciels, les systèmes de bureautique et la production intégrée par ordinateur. Des accords ont été passés avec les grands consortiums européens : Bull, Inria (France), ICL et GEC (Grande Bretagne), Olivetti (Italie) et Siemens (République fédérale allemande).

La Wallonie

Comme au XIXe siècle, la Wallonie est interpellée par la nouvelle « révolution industrielle ». À cette époque, elle a prouvé sa capacité à modifier ses structures avec efficacité et, après des tensions, à retrouver un équilibre social où l’Homme est davantage respecté.

Pour les amener dans les usines et les bureaux, la première Révolution industrielle avait chassé les individus de leur foyer. La nouvelle révolution pourrait les y ramener par le « télétravail ».

Assurément, le projet ATHENA participe à cet effort de mutation technologique. Il doit s’affirmer et s’appuyer sur toutes les forces régionales qui doivent avoir en tête les modèles de transformations précédentes. Ici, comme aux États-Unis – le secteur de la microbiologie et ses liaisons avec l’industrie chimique sont caractéristiques – les nouvelles technologies ne pourront se développer qu’en prenant appui sur des secteurs classiques déjà existants.

Comme Natalis Briavoinne en 1839, nous devons savoir que les réactions en chaîne de ces adoptions technologiques vont déclencher une mutation et vont modifier radicalement tous les domaines qu’elles atteindront.

C’est cela une révolution.

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Philippe DESTATTE, Mutations, dans Actualquarto n° 355, du 6 septembre 1984, p. 8-9.

[2] Jacques ELLUL, La Cassure, dans Le Monde, 18 février 1983, p. 2. L’auteur de Le Système technicien (Paris, Calmann-Lévy, 1977) écrit : Le premier défaut est évidemment de ne pas réaliser ce que signifie le terme même de  » seconde révolution industrielle  » par manque de réflexion sur… la première révolution industrielle du dix-huitième siècle. On ne prend pas du tout conscience de ce qui s’est passé alors ! Il faut arriver à  » se mettre dans la peau  » des gens du dix-huitième siècle. Qu’est-ce qui a changé sous l’impact du développement de l’industrie lourde et de l’apparition d’une nouvelle source d’énergie (charbon, métallurgie, textile) ? L’entreprise a radicalement changé : elle a cessé d’être une  » manufacture « . Le rôle de l’argent a été fondamentalement transformé (au lieu d’être investi dans le commerce, il s’est investi dans l’industrie). Il y a eu un déplacement massif de la population (urbanisation – usine) et création d’une nouvelle classe sociale liée à un nouveau mode de rétribution du travail : le salariat. Voir aussi : Jacques ELLUL, Changer de révolution, L’inéluctable prolétariat, Paris, Seuil, 1982.

[3] Alvin TOFFLER, La Troisième vague, Paris, Denoël, 1980.

[4] John Naisbitt écrit : Dans la société de l’informatique, nous avons systématisé la production du savoir et amplifié notre pouvoir intellectuel. Pour user d’une métaphore empruntée au langage de l’industrie, nous produisons désormais du savoir en masse, et ce savoir représente le moteur de notre économie. John NAISBITT, Les Dix commandements de l’avenir, (Megatrends), p. 44, Montréal, Primeur, Paris, Sand, 1982.

[5] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT, Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Bruxelles, Palais des Académies, 1979. – P. LEBRUN, Histoire quantitative et développement de la Belgique au XIXe siècle, Etat des recherches, règles méthodologiques, choix épistémologiques, dans Cahiers de Clio, n°64, Liège, 1980, p. 35-39.

[6] Natalis BRIAVOINNE, De l’industrie en Belgique, t. 1, p. 185-186, Bruxelles, E. Dubois, 1839.

[7] Pierre MASSANT, Aventure risquée ou capital risque, UCL, Cellule de Liaison Recherche et Développement, 6 avril 1984.

Publicités

Referring to a study in March 2017 by the Institute for the Future (Palo Alto, California), the Mosan Free University College (HELMo) [1] noted, at the start of the 2018-2019 academic year, that 85% of the jobs in 2030 have not yet been invented [2]. The HELMo team rightly pointed out that population ageing, climate and energy changes, mass migrations and, of course, digital technologies, robotisation and other scientific advances are all drivers of change that will revolutionise the entire world. Highlighting its vocational emphasis as a higher education institution, it wondered whether the jobs for which it was training people today would still exist tomorrow. At the same time, its Director-President Alexandre Lodez, along with the teaching staff representative, lawyer Vincent Thiry, and the student representative, pointed out that HELMo did not only want to train human operational resources in response to a particular demand from the labour market, but also wanted to train responsible citizens capable of progressing throughout their careers and lives. Everyone was asking a key question: What, therefore, are the key skills to be consolidated or developed?

I will try to answer this question in three stages.

Firstly, by mentioning the global upheavals and their effects on jobs. Then, by drawing on a survey carried out by futurists and experts from around the world this summer, the results of which were summarised in early September 2018. And finally, by a short conclusion expressing utopia and realism.

1. Global upheavals

On the issue of technical and economic changes, we could proceed by mentioning the many contemporary studies dealing with this topic, including those by Jeremy Rifkin [3], Chris Anderson [4], Dorothée Kohler and Jean-Daniel Weisz [5], François Bourdoncle and Pierre Veltz and Thierry Weil [6]. We could also describe the New Industrial Paradigm [7]. Or, to reflect current events, we could even call on Thierry Geerts, head of Google Belgium, whose work, Digitalis [8] is very popular at present.

But it is to Raymond Collard that I will refer. Former professor at the University of Namur, Honorary Director-General of the Research, Statistics and Information Service at the Ministry of the Wallonia Region – the current Public Service of Wallonia – and scientific coordinator of the permanent Louvain Research and Development Group, Raymond Collard was born in 1928, but his death in Jemeppe-sur-Meuse on 8 July 2018 was met with indifference by Wallonia. It was only through an email from my colleague and friend André-Yves Portnoff on 13 September that I learned, from Paris, about his death.

On 15 March 1985, an article in the journal La Wallonie caught my attention. The title of this paper by Raymond Collard was provocative: Seeking Walloon pioneers! But the question was specific and could be asked again thirty-three years later: Are there, among the readers of this journal, men and women who can identify large or small businesses in Wallonia that truly live according to the principles of the “intelligence revolution”? The paper made reference to the presentation, in Paris, of the report drawn up by a team led by futurists: according to the report on the state of technology, we are witnessing the advent not of the information society, as is often said, particularly in Japan, but of the “creation society”, whose vital resource is intelligence and talent rather than capital. That is also why we talk of the intelligence revolution, a revolution which requires the harnessing of intelligence, something which cannot be done by force. The normal relationships between power and skills are altered at all levels.

The report itself, entitled La Révolution de l’intelligence [9], complemented my reading of the works of John Naisbitt [10] and Alvin Toffler [11]. It was described extensively by Raymond Collard. This relationship builder, as André-Yves Portnoff [12] called him, had travelled to Paris for the presentation of this document by Thierry Gaudin, civil engineer and head of the Centre de Prospective et d’Évaluation [Foresight and Assessment Centre] at the French ministry of Research, and Portnoff, then editor-in-chief of Sciences et Techniques, published by the French Society of Scientists and Engineers. The Minister for Research and Technology, Hubert Currien, and the Minister for Industrial Redeployment and Foreign Trade Edith Cresson were present at the event. Both were members of the government of Laurent Fabius while François Mitterrand was President of the Republic. It is not surprising that two ministers were present since the Centre de Prospective et d’Évaluation (CPE) was a service common to both ministries.

S-T_Revolution-Intelligence_1985

After finding this report, then photocopying it in the library, I literally devoured it – and then bought it on eBay. In 2018, it spells out a first clear message: the upheavals we are experiencing today are not new, even if they seem to be gathering momentum. Another message from Thierry Gaudin is that the cognitive revolution, reflected in the changes underway, has been ongoing since the start of the 1970s and will continue for several more decades.

I was not surprised then, as I am not surprised now. The conceptual context of the evolution of the technological system, leading to widespread change in all areas of society, is one I was familiar with. It had been taught to me at the University of Liège by Professor Pierre Lebrun, a historian and economist with a brilliant, incisive mind, whose astute words I would go and listen to, as one might listen to some freebooter down at the harbour. I taught this conceptual context to my students at Les Rivageois (Haute École Charlemagne) and at the High School Liège 2, and I teach it still at the University of Mons and even in Paris. Which is only fitting.

The analysis model for this context was conceptualised by Bertrand Gille, a technology historian and Professor at the École pratique des Hautes Études in Paris. In it, the director of the remarkable Histoire des Techniques in L’Encyclopédie de La Pléade, at Gallimard [13], clearly showed that it was the convergence of the rapid changes in the levels of training among the population and the spread of scientific and technical knowledge that was the driver of the technological progress that brought about the engineering Industrial Revolution. It will come as no surprise that Bertrand Gille was also a former teacher of Professor Robert Halleux, who was himself the founder of the Science and Technology Centre at the University of Liège. In this way, Bertrand Gille left his mark on several generations of researchers, historians and futurists, some devoting themselves to just one of the tasks, others to the other, and still others to both.

This model, which was reviewed by Jacques Ellul and Thierry Gaudin, imagines that the medieval technological system, highlighted by Fernand Braudel, Georges Duby and Emmanuel Leroy Ladurie, corresponds to an industrial technological system, which was the driving force and the product of an Industrial Revolution, described by Pierre Lebrun, Marinette Bruwier et al.[14], and, finally, a technological system under development, under construction, fostering the Intelligence Revolution and far from over. Land was key in the first revolution, capital in the second, and the third is based on the minds of men and women. Each time, it is materials, energy, the relationship with living beings and time that are involved.

In 1985, Raymond Collard explained what he had clearly understood from the report produced by Gaudin and Portnoff and the several hundred researchers they enlisted: the importance of the four major changes in the poles that are restructuring society:

– the huge choice of materials and their horizontal percolation, ranging from uses in the high-tech sectors to more common uses;

– the tension between nuclear power and saving energy resources, in a context of recycling;

– the relationship with living beings and the huge field of biotechnology, including genetics;

– the new structure of time punctuated in nanoseconds by microprocessors.

Raymond Collard explored all these points some time later in a remarkable speech to the first Wallonia toward the future Congress in Charleroi, in October 1987, entitled: Foresight 2007 … recovering from the crisis, changes in work production methods and employment, which is still available online on The Destree Institute website [15]. In this speech, Collard, who was Professor at the Faculty of Economics and Social Sciences at the University of Namur, noted the following: it has been written that microelectronics is intellectualising industry. We are experiencing an industrial revolution that can be described as an “intelligence revolution”. The development of the possibilities created by the dramatic advances in microelectronics has opened up vast spheres to computer technology. Tomorrow, we will make greater use of artificial intelligence, which will be in evidence everywhere with the implementation of fifth-generation computers [16].

The 1985 report by the CPE remains a mine of information for anyone wanting to understand the changes underway, by looking both retrospectively – examining futures that did not happen – and prospectively – envisaging possible futures to construct a desirable future. There are some precepts to be drawn that are useful mainly for higher educational institutions and our businesses. The following give us cause to reflect:

experience shows that the introduction of new technologies is harmonious only if the training comes before the machines” (p.15).

it is no longer possible to develop quality without giving each person control over their own work” (p.15).

giving a voice only to management means wasting 99% of the intellectual resources in the business” or the organisation. (…) Harnessing all the intelligence is becoming essential (p.42).

“a successful company is one that is best able to harness the imagination, intelligence and desire of its staff” (45).

“the new source of power is not money in the hands of a few, but information in the hands of many”. Quotation taken from the works of John Naisbitt (p.45).

But, above all, the text shows, in the words of the German philosopher Martin Heidegger, that the essence of technology has nothing to do with technology [17]. Everything in technology was first dreamed up by man, and what has been successful has also been accepted by human society, states the report [18]. For this report on the state of technology is also a lesson in foresight. It reminds us, specifically through retrospect, that we are very poor at anticipating what does not already exist. Of course, as Gaston Berger stated on several occasions, the future does not exist as an object of knowledge. It exists solely as a land for conquest, desire and strategy. It is the place, along with the present, where we can innovate and create.

We often mistakenly believe that technologies will find their application very quickly or even immediately. Interviewed in February 1970 about 1980, the writer Arthur Koestler, author of Zero and Infinity, envisaged – as we do today – our houses inhabited by domestic robots that are programmed every morning. He imagined electric mini-cars in city centres closed to all other forms of traffic. He thought that telematic communications would, in 1980, allow us to talk constantly by video so as to avoid travelling. Interviewed at the same time, the great American futurist Herman Kahn, cofounder of the Hudson Institute, imagined that, in 1980, teaching would be assisted by computers which would play, for children, an educational role equivalent to the role filled by their parents and teachers[19].

The world continues to change, sustained, and also constrained, by the four poles. The transition challenges us and we are trying to give the impression that we are in control of it, even if we have no idea what we will find during its consolidation phase, sometime in the 22nd century.

Which jobs will survive these upheavals? Such foresight concerning jobs and qualifications is difficult. It involves identifying changes in employment and jobs while the labour market is changing, organisations are changing and the environment and the economic ecosystem are changing. But it also involves taking into account the possible life paths of the learners in this changing society [20], anticipating skills needs and measuring workforce turnover.

What we have also shown, by working with the area authorities, vocational education institutions and training bodies is that it is often at micro and territorial level that we are able to anticipate, since it seems that the project areas will be required, in ten to fifteen years at the latest, to be places for interaction and the implementation of (re)harmonised education, training and transformation policies for our society, with varying degrees of decentralisation, deconcentration, delegation, contractualisation and stakeholder autonomy. It is probably the latter context that will be the most creative and innovative, and one in which progress must be made. This requires cohesive, inspirational visions per area at the European, federal, regional and territorial level.

In leading the permanent Louvain Research and Development Group since the mid-1960s, particularly with the help of Philippe le Hodey and Michel Woitrin and the support of Professor Philippe de Woot, Raymond Collard had successfully set up and operated a genuine platform of the sort advocated by the European Commission today. Referring, as always, to Thierry Gaudin, he noted in 2000 that understanding innovation means grasping technology, not in terms of what is already there but in terms of revealing what is not yet there [21]. And although Raymond Collard recognised that this required a considerable R&D effort, he observed that this was not enough: as an act of creation which the market has to validate, innovation is the result of an interdisciplinary and interactive process, consisting of interactions within the business itself and between the business and its environment, particularly in terms of “winning” and managing knowledge and skills [22]. With, at the heart its approach, the idea, dear to François Perroux and highlighted by the work of the Louvain Research and Development Group in 2002, that a spirit is creative if it is both open and suited to combining what it receives and finding new combinatorial frameworks [23].

This thought is undoubtedly still powerful, and will remain so.

2. Foresight: from technological innovation to educational innovation

Like any historian, the futurist cannot work without raw material, without a source. For the latter, collective intelligence is the real fuel for his innovative capacity.

To that end, in 2000, The Destree Institute joined the Millennium Project. This global network for future studies and research was founded in 1996 in Washington by the American Council for the United Nations University, with the objective of improving the future prospects for humanity. It is a global participatory think tank, organised in more than sixty nodes, which are themselves heads of networks, involving universities, businesses and private and public research centres. Since 2002, The Destree Institute has represented the Brussels-Area Node which aims to be cross-border and connected with the European institutions [24].

The-Millennium-Project_logo250

In preparation for a wide-ranging study entitled Future Work/Technology 2050, the Millennium Project Planning Committee drafted some global scenarios to which they sought reactions from around 450 futurists and other researchers or stakeholders. A series of seminars was organised in twenty countries in order to identify the issues and determine appropriate strategies to address them. It was on this basis that a series of real-time consultations with experts (Real-Time Delphi) was organised on issues of education and learning, government and governance, businesses and work, culture and art and science and technology. From a series of 250 identified actions, 20 were selected by the panel of experts in the field of education and learning.

The complete list of the 20 actions is shown below. I have ordered them, for the first five at least, according to their level of relevance – effectiveness and feasibility –, as they were ranked by the international panel.

The first action on this list concerns the educational axes. This involves:

4. Increase focus on developing creativity, critical thinking, human relations, philosophy, entrepreneurship (individual and teams), art, self-employment, social harmony, ethics, and values, to know thyself to build and lead a meaningful working life with self-assessment of progress on one’s own goals and objectives (as Finland is implementing). 

The second will delight futurist teachers, since it involves:

20. Include futures as we include history in the curriculum. Teach alternative visions of the future, foresight, and the ability to assess potential futures. 

The third action is a measure of social cohesion:

6. Make Tele-education free everywhere; ubiquitous, lifelong learning systems.

The fourth, in my view, is probably the most important at the operational level:

2. Shift education/learning systems more toward mastering skills than mastering a profession. 

The fifth will totally transform the system:

3. In parallel to STEM (and/or STEAM – science, technology, engineering, arts, and mathematics) create a hybrid system of self-paced inquiry-based learning for self-actualization; retrain teachers as coaches using new AI tools with students.

The 15 other actions are listed in no particular order, some complementing initiatives on the ground, particularly in the Liège-Luxembourg academic Pole.

1. Make increasing individual intelligence a national objective of education (by whatever definition of intelligence a nation selects, increasing “it” would be a national objective). 

5. Continually update the way we teach and how we learn from on-going new insights in neuroscience. 

7. Unify universities and vocational training centres and increase cooperation between schools and outside public good projects.

8. Utilize robots and Artificial Intelligence in education. 

9. Focus on exponential technologies and team entrepreneurship.

10. Change curriculum at all levels to normalize self-employment. 

11. Train guidance counsellors to be more future-oriented in schools. 

12. Share the responsibility of parenting as an educational community. 

13. Promote “communities of practice” that continually seek improvement of learning systems. 

14. Integrate Simulation-Based Learning using multiplayer environments. 

15. Include learning the security concerns with respect to teaching (and learning) technology. 

16. Incorporate job market intelligence systems into education and employment systems. 

17. The government, employers across all industry sectors, and the labour unions should cooperate in creating adequate models of lifelong learning. 

18. Create systems of learning from birth to three years old; this is the key stage for developing creativity, personality. 

19. Create mass public awareness campaigns with celebrities about actions to address the issues in the great transitions coming up around the world [25].

We can appreciate that these actions do not all have the same relevance, status or potential impact. That is why the top five have been highlighted. However, the majority are based on a proactive logic of increasing our capacities for educating and emancipating men and women. The fact that these actions have been thought about on all continents, by disparate stakeholders, with a genuine convergence of thought, is certainly not insignificant.

3. Conclusion: in the long term, humans are the safest bet

As regards Wallonia, and Liège in particular, we are familiar with the need to create value collectively so that we are able to make ourselves autonomous and so that we can be certain of being able to face the challenges of the future. Without question, we must place social cohesion and energy and environmental risks at the top of this list of challenges. Innovative and creative capacities will be central to the skills that our young people and we ourselves must harness to address these challenges. These needs can be found at the core of the educational and learning choices up to 2050 identified by the Millennium Project experts.

The 1985 report on The Intelligence Revolution, as highlighted by Raymond Collard, is both distant from us in retroforesight terms and close to us in terms of the relevance of the long-term challenges it contains. In this respect, it fits powerfully and pertinently into our temporality. In the report, Thierry Gaudin and André-Yves Portnoff noted that setting creation in motion means sharing questions before answers and accepting uncertainty and drift. Dogmatism is no longer possible (…) as a result, utopia is evolving into realism. In the long term, humans are the safest bet [26].

Of course, betting on humans has to be the right decision. It is men and women who are hard at work, and who must remain so. This implies that they are capable of meeting the challenges, their own and also those of the society in which they operate. Technically. Mentally. Ethically.

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] This text is a revised version of a speech made at the start of the HELMo 2018-2019 academic year, on 18 September 2018, on the subject of The jobs of tomorrow... A question of intelligence.

[2] The experts that attended the IFTF workshop in March 2017 estimated that around 85% of the jobs that today’s learners will be doing in 2030 haven’t been invented yet. This makes the famous prediction that 65% of grade school kids from 1999 will end up in jobs that haven’t yet been created seem conservative in comparison. The next era of Human/Machine Partnerships, Emerging Technologies, Impact on Society and Work in 2030, Palo Alto, Cal., Institute for the Future – DELL Technologies, 2017.

http://www.iftf.org/fileadmin/user_upload/downloads/th/SR1940_IFTFforDellTechnologies_Human-Machine_070717_readerhigh-res.pdf

[3] In particular, his best book: Jeremy RIFKIN, The End of Work, The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the PostMarket Era, New York, Tarcher, 1994.

[4] Chris ANDERSON, Makers, The New Industrial Revolution, New York, Crown Business, 2012.

[5] Dorothée KOHLER and Jean-Daniel WEISZ, Industrie 4.0, Les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand, p. 11, Paris, La Documentation française, 2016.

[6] François BOURDONCLE, La révolution Big Data, in Pierre VELTZ and Thierry WEIL, L’industrie, notre avenir, p. 64-69, Paris, Eyrolles-La Fabrique de l’Industrie, Colloque de Cerisy, 2015.

[7] Philippe DESTATTE, The New Industrial Paradigm, Keynote at The Industrial Materials Association (IMA-Europe) 20th Anniversary, IMAGINE event, Brussels, The Square, September 24th, 2014, Blog PhD2050, September 24, 2014.

https://phd2050.wordpress.com/2014/09/26/nip/

[8] Thierry GEERTS, Digitalis, Comment réinventer le monde, Brussels, Racine, 2018.

[9] La Révolution de l’intelligence, Rapport sur l’état de la technique, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche, Sciences et Techniques Special Edition, October 1983.

[10] John NAISBITT, Megatrends, Ten New Directions Transforming our Lives, New York, Warner Book, 1982. – London and Sydney, Futura – Macdonald & Co, 1984.

[11] Alvin TOFFLER, The Third Wave, New York, William Morrow and Company, 1980.

[12] André-Yves PORTNOFF, Raymond Collard, un tisseur de liens, Note, Paris, 10 September 2018.

[13] Bertrand GILLE dir., Histoire des Techniques, Techniques et civilisations, Technique et sciences, Paris, Gallimard, 1978.

[14] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT and Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Brussels, Académie royale, 1981.

[15] Raymond COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, dans La Wallonie au futur, Cahier n°2, p. 124, Charleroi, The Destree Institute, 1987.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-1_1987/WF1-CB05_Collard-R.htm

[16] R. COLLARD, Prospective 2007…, p. 124.

[17] This was his 1953 lecture. Martin HEIDEGGER, Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958. – Our translation.

[18] La Révolution de l’intelligence…, p. 182.

[19] La Révolution de l’intelligence…, p. 24.

[20] Didier VRANCKEN, L’histoire d’un double basculement, preface to D. VRANCKEN, Le crépuscule du social, Liège, Presses universitaires de Liège, 2014.

[21] Thierry GAUDIN, Les dieux intérieurs, Philosophie de l’innovation, Strasbourg, Koenigshoffen, Cohérence, 1985.

[22] Raymond COLLARD, Le Groupe permanent Recherche – développement de Louvain, p. 11, Brussels, Centre scientifique et Technique de la Construction (CSTC), 2000.

[23] Permanent Leuven Research and Development Group, 37th year, Peut-on industrialiser la créativité?, 2002. – François PERROUX, Industrie et création collective, t. 1, Saintsimonisme du XXe siècle et création collective, p. 166, Paris, Presses universitaires de France, 1964.

[24] http://www.millennium-project.org/

[25] Jerome GLENN, Results of the Education and Learning Real-Time Delphi that assessed 20 long-range actions to address future works-technology dynamics, Sept 2, 2018.

[26] La Révolution de l’intelligence…, p. 187.

Se référant à une étude de mars 2017 de l’Institute for the Future (Palo Alto, Californie), la Haute École libre mosane [1] rappelait, à l’occasion de sa rentrée académique 2018-2019, que 85 % des métiers de 2030 n’avaient pas encore été inventés [2]. L’équipe d’HELMo indiquait justement que le vieillissement de la population,
les changements climatiques et énergétiques, les migrations de masse et bien sûr, les technologies numériques, la robotisation et les autres progrès scientifiques sont autant de facteurs de changement qui bouleversent le monde dans sa globalité. Soulignant sa vocation professionnalisante, en tant que Haute École, elle se demandait si les métiers auxquels elle forme aujourd’hui existeront encore demain ? Dans le même temps, son directeur-président Alexandre Lodez, mais aussi le représentant du personnel enseignant, l’avocat Vincent Thiry et la déléguée des étudiants, insistaient sur le fait qu’HELMo ne souhaitait pas former uniquement des ressources humaines opérationnelles, en réponse à telle ou telle demande ponctuelle du marché
du travail, mais veut aussi former des citoyens responsables, capables d’évoluer tout au long de leur carrière et de leur vie. Toutes et tous posaient une question essentielle : quelles sont dès lors les compétences clés à renforcer ou à développer ?

J’essaierai d’y répondre en trois temps.

D’abord en évoquant les bouleversements du monde et leurs effets sur les métiers. Ensuite, en utilisant les résultats d’une enquête menée par des prospectivistes et experts du monde entier cet été 2018, et dont les résultats ont été synthétisés début septembre. Enfin, par une brève conclusion qui articule utopie et réalisme.

 

1. Les bouleversements du monde

Sur la question des transformations technico-économiques, nous pourrions entrer en matière en évoquant les multiples travaux contemporains qui en traitent, de Jeremy Rifkin [3] à Chris Anderson [4], de Dorothée Kohler et Jean-Daniel Weisz [5], à François Bourdoncle, Pierre Veltz ou Thierry Weil [6]. Nous pourrions également décrire le Nouveau Paradigme industriel [7]. Ou même, pour être dans l’actualité immédiate, faire appel à Thierry Geerts, patron de Google Belgique, dont l’ouvrage, Digitalis [8] est actuellement présent partout.

C’est plutôt à Raymond Collard que je me réfèrerai. Ancien professeur à l’Université de Namur, directeur général honoraire du Service des Études, de la Statistique et de l’Informatique au Ministère de la Région wallonne – l’actuel Service public de Wallonie -, coordinateur scientifique du Groupe permanente de Recherche et Développement de Louvain, Raymond Collard, qui était né en 1928, est mort à Jemeppe-sur-Meuse, dans l’indifférence de la Wallonie, le 8 juillet 2018. Ce n’est que par un courriel de mon collègue et ami André-Yves Portnoff du 13 septembre que j’ai appris, depuis Paris, son décès.

Le 15 mars 1985, j’avais été interpellé par un article dans le journal La Wallonie. Le titre de ce papier signé Raymond Collard était provocateur : On cherche des pionniers wallons ! Mais la question était précise, et pourrait être reposée trente-trois ans plus tard : Y a-t-il parmi les lecteurs de ce journal des hommes et des femmes qui peuvent identifier en Wallonie des entreprises petites ou grandes qui vivent réellement selon les principes de la « révolution de l’intelligence ? Le papier faisait référence à la présentation à Paris, du rapport élaboré par une équipe pilotée de prospectivistes : d’après le rapport sur l’état de la technique, nous assistons à l’avènement, non pas de la société de l’information, comme on le dit souvent, notamment au Japon, mais de la « société de création », dont la ressource essentielle est l’intelligence, le talent, et non plus le capital. C’est aussi pourquoi l’on parle de la révolution de l’intelligence, une révolution qui impose la mobilisation des intelligences, mobilisation qui ne peut pas s’effectuer par la contrainte. Les relations habituelles entre le pouvoir et les talents sont modifiés à tous les niveaux. […], c’est-à-dire qui s’efforcent avant tout de mobiliser toutes les intelligences et les énergies de leurs travailleurs et de leurs cadres [9].

Le rapport lui-même, intitulé La Révolution de l’intelligence [10], complétait bien mes lectures des travaux de John Naisbitt [11] ou d’Alvin Toffler [12]. Il était largement décrit par Raymond Collard. Ce tisseur de liens, comme l’a appelé André-Yves Portnoff [13] s’était déplacé à Paris pour la présentation du document par Thierry Gaudin, ingénieur des Ponts et chef du Centre de Prospective et d’Évaluation au Ministère français de la Recherche et Portnoff, alors rédacteur en chef de Sciences et Techniques, édité par la Société des Ingénieurs et Scientifiques de France. Le ministre de la Recherche et de la Technologie, Hubert Currien, ainsi que la ministre du Redéploiement industriel et du Commerce extérieur assistaient à l’événement. Tous deux étaient membres du Gouvernement de Laurent Fabius, sous la présidence de la République de François Mitterrand. Il ne faut pas s’étonner de cette double présence ministérielle puisque le Centre de Prospective et d’Évaluation (CPE) était un service commun à ces deux ministères.

S-T_Revolution-Intelligence_1985

Ce rapport, après l’avoir recherché, puis photocopié en bibliothèque, je l’ai littéralement dévoré, – et depuis acquis sur eBay. Il appelle en 2018 un premier message clair : les bouleversements que nous connaissons aujourd’hui ne sont pas neufs, même s’ils nous paraissent monter en puissance. Les mutations en cours, la Révolution cognitive est en œuvre depuis le début des années 1970 et elle va se poursuivre encore pendant quelques décennies, ce qui constitue un autre message de Thierry Gaudin.

Je n’en étais pas étonné hier, comme je ne suis pas étonné aujourd’hui. Le cadre conceptuel de l’évolution du système technique emmenant avec lui une mutation généralisée de tous les domaines de la société était, est celui que je connaissais. Il m’avait été enseigné à l’Université de Liège par le Professeur Pierre Lebrun, – historien et économiste, esprit brillant et mordant dont j’allais écouter la parole aiguisée, comme on va entendre quelque flibustier sur le port. Ce cadre conceptuel, je l’avais enseigné à mes étudiants aux Rivageois (Haute École Charlemagne) et à l’Athénée de Liège 2, et je l’enseigne toujours à l’Université de Mons, ou même à Paris. Ce qui constitue un juste retour.

Le modèle d’analyse en a été conceptualisé par Bertrand Gille, historien des techniques, professeur à l’École pratique des Hautes Études à Paris. Le directeur de la remarquable Histoire des Techniques dans L’Encyclopédie de La Pléade, chez Gallimard [14], y a bien montré que ce sont la conjonction de l’évolution rapide des niveaux de formation des populations et la diffusion des connaissances scientifiques et techniques qui ont constitué le moteur du progrès technique permettant la Révolution industrielle machiniste. On ne s’étonnera pas que Bertrand Gille fût aussi l’ancien maître du professeur Robert Halleux, lui-même fondateur du Centre d’Histoire des Sciences et des Techniques de l’Université de Liège. Ainsi, Bertrand Gille a-t-il marqué plusieurs générations de chercheurs, historiens et prospectivistes, certains ne s’adonnant qu’à une des tâches, d’autres à l’autre, d’autres encore, aux deux.

Ce modèle, revu par Jacques Ellul et Thierry Gaudin conçoit que, au système technique médiéval, mis en évidence par Fernand Braudel, Georges Duby et Emmanuel Leroy Ladurie, correspond un système technique industriel, moteur et produit d’une Révolution industrielle, décrit par Pierre Lebrun, Marinette Bruwier et quelques autres [15], et enfin, un système technique en développement, en construction, porteur de la Révolution de l’intelligence, loin d’être terminée. La terre était centrale dans la première, le capital dans la seconde, la troisième repose sur l’esprit des femmes et des hommes. À chaque fois, ce sont les matériaux, l’énergie, la relation avec le vivant et le temps qui sont sollicités.

En 1985, Raymond Collard nous explique ce qu’il a bien compris du rapport de Gaudin et Portnoff et des centaines de chercheurs qu’ils ont mobilisés : l’importance des quatre grandes mutations dans les pôles qui restructurent la société :

– l’hyperchoix des matériaux et leur percolation horizontale, allant des usages dans les secteurs de pointes aux utilisations les plus usuelles ;

– la tension entre la puissance de l’énergie électrique nucléaire et l’économie des ressources énergétiques, dans un contexte de recyclage ;

– la relation avec le vivant et l’immense domaine des biotechnologies, y compris la génétique ;

– la nouvelle structure du temps, rythmé en nanosecondes par les microprocesseurs.

Raymond Collard détaillera un peu plus tard tout cela dans une remarquable communication au Premier Congrès La Wallonie au futur à Charleroi, en octobre 1987, intitulée : Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production du travail et de l’emploi, toujours en ligne sur le site de l’Institut Destrée [16]. Le professeur aux Facultés des Sciences économiques et sociales de Namur y notait que : on a pu écrire que la microélectronique intellectualisait l’industrie. Nous vivons une révolution industrielle que l’on peut qualifier de « révolution de l’intelligence ». Le dévelop­pement des possibilités ouvertes par les progrès fulgurants de la microélectronique a ouvert des champs immenses à l’informatique. Demain, on utilisera davantage l’intelligence artificielle, qui se manifestera partout avec la mise en place des ordinateurs de la cinquième génération [17].

 Le rapport du CPE de 1985 reste une mine pour celui qui veut décrypter les changements en cours, par un regard à la fois rétroprospectif – considérer des avenirs qui n’ont pas eu lieu – et prospectif – envisager les avenirs possibles pour construire un futur souhaitable. On peut en tirer quelques préceptes, fondamentalement utiles pour les établissements d’enseignement supérieur, mais aussi pour nos entreprises. En voici, parmi d’autres, pour nous pousser à réfléchir :

« l’expérience montre que les techniques nouvelles ne s’introduisent harmonieusement que si la formation n’arrive pas après les machines » (p. 15).

« il n’est plus possible de développer la qualité sans confier à chacun le contrôle de son propre travail » (p. 15).

« ne donner la parole qu’à la direction, c’est gaspiller 99% des ressources intellectuelles de l’entreprise » ou de l’organisation. (…) La mobilisation de toutes les intelligences devient indispensable (p. 42).

« l’entreprise qui réussit est celle qui parvient à mobiliser le mieux l’imagination, l’intelligence, la volonté de son personnel » (45).

« la nouvelle source de puissance n’est plus le capital détenu par certains, mais l’information détenue par beaucoup« . Citation tirée des travaux de John Naisbitt (p. 45).

Mais le texte montre surtout, avec le philosophe allemand Martin Heidegger, que l’essence de la technique n’est rien de technique [18]. Tout dans la technique a d’abord été rêvé par l’homme, et ce qui a réussi a été en outre accepté par la société des hommes, rappelle le rapport [19]. Car ce rapport sur l’état de la technique est aussi une leçon de prospective. Il nous rappelle, précisément par la rétroprospective, qu’on n’anticipe que très mal ce qui n’existe pas déjà. Bien entendu, comme le répétait Gaston Berger, le futur n’existe pas comme objet de connaissance. Il n’existe que comme terrain de conquête, de volonté, de stratégie. C’est l’espace, avec le présent, où on peut innover et créer.

C’est souvent à tort que nous pensons que les technologies vont trouver très vite, voire tout de suite, leur application. Interrogé en février 1970 sur 1980, l’écrivain Arthur Koestler, auteur de Le Zéro et l’infini, voyait – comme nous aujourd’hui – nos maisons peuplées de robots domestiques programmés chaque matin. Il imaginait des mini-voitures électriques dans les cœurs de villes interdits à toute autre circulation. Il pensait que des communications télématiques permettraient, en 1980, de nous parler constamment en vidéo pour éviter les déplacements. Interrogé au même moment, le grand prospectiviste américain Herman Kahn, cofondateur de l’Hudson Institute, imaginait qu’en 1980, l’enseignement serait assisté par des ordinateurs qui joueraient auprès des enfants un rôle d’éducation équivalent à celui que remplissaient leurs parents et leurs professeurs [20].

Le monde poursuit sa mutation, porté, mais contraint aussi, par les quatre pôles. La transition nous interpelle et nous essayons de faire mine de la contrôler, même si nous n’avons aucune idée de que nous trouverons lors de sa phase de consolidation, quelque part au XXIIe siècle.

Quels métiers survivront à ces bouleversements ? Cette prospective des métiers et des qualifications est délicate. Il s’agit à la fois de discerner les évolutions de l’emploi et des métiers alors que le marché du travail se transforme, que les organisations mutent et que l’environnement, l’écosystème économique, se modifie. Mais il s’agit aussi de prendre en compte les parcours de vie possibles des apprenants dans cette société en mutation [21], d’anticiper les besoins en compétences, de mesurer le renouvellement de la main-d’œuvre.

Ce que nous avons montré également, en travaillant avec les instances bassins, enseignement qualifiant et formation, c’est que, c’est souvent au niveau micro et territorial que l’on peut anticiper, les territoires de projet paraissant appelés à constituer, à l’avenir de dix à quinze ans au plus tard, les lieux d’interaction et de mise en œuvre des politiques (re)mariées d’enseignement et de formation, et donc de transformation de notre société. Avec plus ou moins de décentralisation, de déconcentration, de délégation, de contractualisation, ou d’autonomie des acteurs. C’est probablement ce dernier cadre qui sera le plus créatif et le plus innovant et sur lequel nous devons progresser. Cela demande tant des visions européennes, fédérales, régionales et territoriales par bassin, réconciliatrices et mobilisatrices.

En animant le Groupe permanent de Recherche-Développement de Louvain depuis le milieu des années 1960, avec notamment l’appui de Philippe le Hodey, de Michel Woitrin et le concours du Professeur Philippe de Woot, Raymond Collard avait réussi à mettre en place et à faire fonctionner une véritable plateforme telle que la Commission européenne le préconise aujourd’hui. Se référant encore et toujours à Thierry Gaudin, il notait en 2000 que comprendre l’innovation c’est prendre la technique, non pas dans ce qui est déjà là, mais dans le dévoilement de ce qui n’est pas encore là [22]. Et si Raymond Collard reconnaissait que cela demandait de nombreux efforts en R&D, il remarquait que cela ne suffisait pas : acte de création que le marché est appelé à confirmer, l’innovation résulte d’un processus interdisciplinaire et interactif, fait à la fois d’interactions internes à l’entreprise elle-même et de l’entreprise avec son environnement, tout particulièrement dans la « conquête » et la gestion des savoirs et des compétences [23]. Avec, au cœur de sa démarche, l’idée, chère à François Perroux et mise en exergue par les travaux du GRD de Louvain en 2002, qu’un esprit est créateur s’il est tout ensemble, ouvert, propre à combiner ce qu’il accueille et à trouver de nouveaux schèmes combinatoires [24].

Nul doute que cette pensée reste, et restera féconde…

2. Prospective : de l’innovation technologique à l’innovation pédagogique

Tout comme l’historien, le prospectiviste ne peut travailler sans matière première, sans source. Pour ce dernier, l’intelligence collective constitue le véritable carburant de sa capacité d’innovation.

À cet effet, l’Institut Destrée a rejoint, en 2000, le Millennium Project. Ce réseau mondial de recherches et d’études prospectives a été fondé en 1996 à Washington par le Conseil américain pour l’Université des Nations Unies, avec l’objectif d’améliorer les perspectives futures de l’humanité. Il s’agit d’un think tank participatif global, organisé en plus de soixante nœuds (Nodes), eux-mêmes têtes de réseaux, et réunissant des universités, des entreprises et des centres de recherche privés et publics. L’Institut Destrée y représente depuis 2002 le Nœud de l’Aire de Bruxelles (Brussels’ Area Node) qui se veut transfrontalier et connecté avec les institutions européennes [25].

En préparation d’une large étude intitulée L’avenir du Travail par rapport à la Technologie à l’horizon 2050 (Future Work/Technology 2050), le Comité de Programmation (Planning Committee) du Millennium Project a rédigé des scénarios globaux et fait réagir à ceux-ci environ 450 prospectivistes et autres chercheurs ou acteurs. Une série de séminaires ont été organisés dans vingt pays afin d’identifier des enjeux et d’y répondre par des stratégies adaptées. C’est sur cette base qu’une série de consultations d’experts en temps réels (Real-Time Delphi) ont été organisées sur les questions d’éducation et d’apprentissage, de gouvernement et de gouvernance, d’entreprises et de travail, de culture et d’art ainsi que de science et technologie. À partir d’un ensemble de 250 actions identifiées, 20 ont été sélectionnées par le panel d’experts dans le domaine de l’éducation et de l’apprentissage.

Voici la liste complète des 20 actions. Je les ai ordonnées, en tout cas pour les cinq premières, en fonction du niveau de leur pertinence – à la fois efficacité et faisabilité -, telles qu’elles ont été classées par le panel international.

La première dans ce classement porte sur les axes de l’éducation. Il s’agit de :

4. Mettre davantage l’accent sur le développement de la créativité, la pensée critique, les relations humaines, la philosophie, l’entrepreneuriat (individuel et en équipe), l’art, le travail indépendant, l’harmonie sociale, l’éthique et les valeurs, de se connaître pour construire et mener une vie active pleine de sens, avec une auto-évaluation des progrès réalisés sur ses propres buts et objectifs (comme la Finlande le met en œuvre).

La deuxième ravit l’enseignant en prospective, puisqu’il s’agit de :

20. Faire une place aux études du futur dans les programmes comme nous le faisons pour l’histoire. Enseigner des visions alternatives du futur, la prospective, et la capacité à évaluer les futurs possibles.

La troisième action est une mesure de cohésion sociale :

6. Rendre la télé-éducation gratuite partout ; et les systèmes d’apprentissage tout au long de la vie omniprésents.

La quatrième m’apparaît probablement la plus importante sur le plan opérationnel :

2. Orienter davantage les systèmes d’éducation et d’apprentissage vers la maîtrise de compétences plutôt que vers la maîtrise d’une profession.

La cinquième est profondément transformatrice du système :

3. Parallèlement au rôle de la science, des technologies, de l’ingénierie, des arts et des mathématiques (STEM / STEAM), créer un système hybride d’autoapprentissage, basé sur la recherche et la réalisation de soi ; transformer les enseignants en coaches / entraîneurs, utilisant de nouveaux outils d’intelligence artificielle avec les étudiants. Les 15 autres actions sont ici livrées sans hiérarchie, certaines raisonnant avec des initiatives de terrain, notamment au niveau du Pôle académique Liège-Luxembourg :

1. Faire de l’intelligence individuelle un objectif national de l’éducation (quelle que soit la définition de l’intelligence choisie par un pays, l’augmenter constituerait un objectif national).

5. Mettre continuellement à jour la manière dont nous enseignons et comment nous apprenons des nouvelles connaissances sur les neurosciences.

7. Unifier les universités et les centres de formation professionnelle et renforcer la coopération entre les écoles et les projets extérieurs de bien public.

8. Utiliser des robots et de l’intelligence artificielle en éducation.

9. Se concentrer sur les technologies exponentielles (exponential technologies [26]) et l’esprit d’entreprendre.

10. Changer de programme à tous les niveaux pour normaliser le travail indépendant.

11. Former les conseillers d’orientation à être plus tournés vers l’avenir dans les écoles.

12. Partager la responsabilité de la parentalité en tant que communauté éducative.

13. Promouvoir des «communautés de pratique» qui cherchent continuellement à améliorer les systèmes d’apprentissage.

14. Intégrer l’apprentissage basé sur la simulation en utilisant des environnements multijoueurs.

15. Inclure l’apprentissage des problèmes de sécurité liés à la technologie d’enseignement (et d’apprentissage).

16. Intégrer les systèmes d’information qui existent sur le marché du travail dans les systèmes d’éducation et d’emploi.

17. Le gouvernement, les employeurs de tous les secteurs industriels et les syndicats devraient coopérer pour créer des modèles adéquats d’apprentissage tout au long de la vie.

18. Créer des systèmes d’apprentissage de la naissance à trois ans ; c’est la phase clé pour développer la créativité, la personnalité.

19. Créer des campagnes de sensibilisation de masse avec des célébrités sur les actions à entreprendre pour résoudre les problèmes liés aux grandes transitions à travers le monde [27].

On mesure que toutes ces actions n’ont pas la même pertinence, le même statut, le même impact potentiel. C’est pour cette raison que les cinq premières ont été mises en exergue. La plupart s’inscrivent toutefois dans une logique volontariste d’accroissement de nos capacités d’éducation et d’émancipation des femmes et des hommes. Le fait qu’elles aient été pensées sur tous les continents, par des acteurs hétérogènes, avec une réelle convergence de pensée, n’est certainement pas indifférent.

3. Conclusion : à long terme, les paris sur l’être humain sont les plus sûrs

Pour la Wallonie, comme pour Liège en particulier, nous savons la nécessité de créer collectivement de la valeur dans le but de pouvoir nous rendre autonomes, ainsi que d’être sûrs de pouvoir faire face aux défis de l’avenir. Aux premiers rangs de ceux-ci, il n’est nul doute que nous devons placer la cohésion sociale et les risques énergétiques et environnementaux. Les capacités d’innovation et de créativité seront au centre des compétences que nos jeunes et nous-mêmes devrons mobiliser pour y faire face. Nous avons retrouvé ces nécessités au centre des choix d’éducation et d’apprentissage à l’horizon 2050 pour les experts du Millennium Project.

Le rapport de 1985 sur La Révolution de l’Intelligence, tel que valorisé par Raymond Collard, nous est à la fois lointain par l’horizon rétroprospectif et proche par l’actualité des enjeux de long terme qu’il contenait. En cela, il s’inscrit puissamment et avec pertinence dans notre temporalité. Thierry Gaudin et André-Yves Portnoff y notaient que, mettre en mouvement la création, c’est partager les questions avant les réponses, accepter l’incertitude et le mouvement. Aucun dogmatisme n’est plus possible (…) dès lors, l’utopie se mue en réalisme. À long terme, les paris sur l’être humain sont les plus sûrs [28].

Bien sûr que parier sur l’être humain ne peut constituer que le bon choix. C’est lui, c’est elle, qui est à la manœuvre, qui doit le rester. Ce qui implique qu’ils soient à la hauteur des défis, les leurs, mais aussi ceux de la société dans laquelle ils évoluent. Techniquement. Mentalement. Éthiquement.

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce texte constitue une mise au net d’une intervention faite à l’occasion de la rentrée académique 2018-2019 d’HELMo, le 18 septembre 2018 sur le thème Les métiers de demain… Question d’intelligence(s).

[2] The experts that attended the IFTF workshop in March 2017 estimated that around 85% of the jobs that today’s learners will be doing in 2030 haven’t been invented yet. This makes the famous prediction that 65% of grade school kids from 1999 will end up in jobs that haven’t yet been created seem conservative in comparison. The next era of Human / Machine Partnerships, Emerging Technologies, Impact on Society and Work in 2030, Palo Alto, Cal., Institute for the Future – DELL Technologies, 2017.

http://www.iftf.org/fileadmin/user_upload/downloads/th/SR1940_IFTFforDellTechnologies_Human-Machine_070717_readerhigh-res.pdf

[3] En particulier, son meilleur livre : Jeremy RIFKIN, The End of Work, The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the PostMarket Era, New York, Tarcher, 1994.

[4] Chris ANDERSON, Makers, The New Industrial Revolution, New York, Crown Business, 2012.

[5] Dorothée KOHLER et Jean-Daniel WEISZ, Industrie 4.0, Les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand, p. 11, Paris, La Documentation française, 2016.

[6] François BOURDONCLE, La révolution Big Data, dans Pierre VELTZ et Thierry WEIL, L’industrie, notre avenir, p. 64-69, Paris, Eyrolles-La Fabrique de l’Industrie, Colloque de Cerisy, 2015.

[7] Philippe DESTATTE, Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture, Blog PhD2050, 19 octobre 2014. https://phd2050.wordpress.com/2014/10/19/npi/

[8] Thierry GEERTS, Digitalis, Comment réinventer le monde, Bruxelles, Racine, 2018.

[9] Raymond COLLARD, On cherche des pionniers wallons !, dans La Wallonie, 15 mars 1985, p. 10. – R. COLLARD, Sciences, techniques et entreprises, Qu’attendre des entreprises wallonnes ? dans La Wallonie, 4 avril 1985, p. 10.

[10] La Révolution de l’intelligence, Rapport sur l’état de la technique, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche, Numéro Spécial de Sciences et Techniques, Octobre 1983.

[11] John NAISBITT, Megatrends, Ten New Directions Transforming our Lives, New York, Warner Book, 1982. – London and Sydney, Futura – Macdonald & Co, 1984. – Edition française : Les dix commandements de l’avenir, Paris-Montréal, Sand-Primeur, 1982.

[12] Alvin TOFFLER, The Third Wave, New York, William Morrow and Company, 1980. – Edition française : La Troisième vague, Paris, Denoël, 1980.

[13] André-Yves PORTNOFF, Raymond Collard, un tisseur de liens, Note, Paris, 10 septembre 2018.

[14] Bertrand GILLE dir., Histoire des Techniques, Techniques et civilisations, Technique et sciences, Paris, Gallimard, 1978.

[15] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT et Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Bruxelles, Académie royale, 1981.

[16] Raymond COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, dans La Wallonie au futur, Cahier n°2, p. 124.Charleroi, Institut Destrée, 1987.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-1_1987/WF1-CB05_Collard-R.htm

[17] Raymond COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, dans La Wallonie au futur, Cahier n°2, p. 124.Charleroi, Institut Destrée, 1987.

[18] Il s’agit de sa conférence de 1953. Martin HEIDEGGER, Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958.

[19] La Révolution de l’intelligence…, p. 182.

[20] La Révolution de l’intelligence…, p. 24.

[21] Didier VRANCKEN, L’histoire d’un double basculement, préface à D. VRANCKEN, Le crépuscule du social, Liège, Presses universitaires de Liège, 2014.

[22] Thierry GAUDIN, Les dieux intérieurs, Philosophie de l’innovation, Strasbourg, Koenigshoffen, Cohérence, 1985.

[23] Raymond COLLARD, Le Groupe permanent Recherche – développement de Louvain, p. 11, Bruxelles, Centre scientifique et Technique de la Construction (CSTC), 2000.

[24] Groupe permanent de Recherche-Développement de Louvain, 37e année, Peut-on industrialiser la créativité ?, 2002. – François PERROUX, Industrie et création collective, t. 1, Saintsimonisme du XXe siècle et création collective, p. 166, Paris, Presses universitaires de France, 1964.

[25] http://www.millennium-project.org/

[26] Voir par exemple : Tech Trends 2018, Exponential technology watch list: Innovation opportunities on the horizon, , Deloitte, Dec. 2017. https://www2.deloitte.com/insights/us/en/focus/tech-trends/2018/exponential-technology-digital-innovation.html

[27] Jerome GLENN, Results of the Education and Learning Real-Time Delphi that assessed 20 long-range actions to address future works-technology dynamics, Sept 2, 2018.

[28] La Révolution de l’intelligence…, p. 187.

Hour-en-Famenne, 10 juin 2018

Comme nous l’avions indiqué dès le 23 mai 2018, peu après le discours sur l’état de la Wallonie, c’est bien le rôle d’un ministre-président d’oser regarder la réalité en face. Un diagnostic courageux peut constituer le point de départ d’un nouveau contrat sociétal avec les Wallonnes et Wallons, le début d’une nouvelle trajectoire.

Dans notre deuxième papier [1] consacré à ce sujet, nous souhaitons revenir sur la dynamique de transformation. Nous essayons donc de décoder le mécanisme de déni des réalités et des risques qui a longtemps prévalu dans le chef de la plupart des décideurs et acteurs wallons [2]. Ce mécanisme de déni freine systématiquement tout processus de prise de conscience puis d’action.

Plutôt qu’aux modèles de changement de Kurt Lewin [3] ou de Ronald Lippitt [4], que nous avons déjà mobilisés dans la foulée de la pensée prospective de Gaston Berger, ou encore à ceux de Richard Slaughter [5] ou d’Edgar Morin [6], c’est plutôt ici au modèle chronologique et transthéorique [7] de James Prochaska et Carlo DiClemente que nous nous référerons afin de l’utiliser comme grille de lecture [8]. Certains ne manqueront pas de nous en faire d’emblée le reproche, arguant, non sans raison, que cet outil est avant tout employé en thérapie comportementale… Mais n’avons-nous pas déjà mis en évidence les biais comportementaux wallons, autant que les attitudes constructives qui nous paraissent de nature tantôt à freiner tantôt à favoriser un redéploiement ? [9]

De de la non-implication à la finalisation

Le modèle de Prochaska et DiClemente s’applique étonnamment à la Wallonie pour comprendre comment a réagi une partie de la génération politique et sociale qui s’est installée aux affaires au début du nouveau millénaire. De plus, comme l’indique le professeur Jacques Rhéaume, de l’Université du Québec à Montréal, toute perspective psychosociologique du changement repose à la fois sur une conception psychologique du changement individuel et sur une conception du changement social [10]. En fait, cet outil transthéorique identifie six stades ou phases qui décrivent une transformation de manière itérative. Cette dernière peut aussi être souvent erratique, en connaissant et en prenant en compte les essais, erreurs, rechutes, échecs, etc. Ce processus est également attentif à la continuité du mouvement, voire au cycle du changement (Wheel of Change), ainsi qu’au maintien de ses résultats dans la durée.

La première phase, dite de pré-intention ou de non-implication (Pre-contemplation en anglais) est celle durant laquelle l’acteur n’est pas conscient de sa situation, des problèmes qui l’affectent aujourd’hui ou l’affecteront demain : il n’envisage pas le changement suite à son absence de volonté ou de capacité, il ne manifeste donc, de lui-même, aucune envie de transformation et n’est guère réceptif aux efforts et stimuli extérieurs destinés à le motiver. Toute initiative ou sursaut dans cette phase s’éteint généralement rapidement.

Durant la deuxième phase, dite d’intention [11] ou de prise en considération (Contemplation en anglais), l’acteur adhère à l’information qu’il produit ou qui lui est proposée, il prend progressivement conscience et la mesure des enjeux, des risques de non-résolution du problème ou de non-saisie des possibilités de remédiation ou de progrès. Il est dans une phase d’évaluation ex ante, mais qui est encore teintée d’incertitudes et d’indécisions. Il est peu enclin au changement concret, car il lui semble qu’il tire encore trop de bénéfices du non-changement.

La troisième phase est celle de la décision du changement (Deciding to change). Après plusieurs événements nouveaux, efforts pédagogiques ou informations innovantes qui l’éclairent et accroissent sa motivation, l’acteur se convainc d’agir, se prépare à le faire, élabore des plans, rassemble des moyens et décide finalement la transformation effective qu’il déclenchera généralement dans les six mois qui suivent.

Prochaska et DiClemente

Lors de la quatrième phase, l’action pour réaliser le changement (Active change) devient concrète et réelle. C’est le stade du changement de comportement qui amorce la transformation et crée le mouvement. L’initiative peut alors être brutale, rapide, radicale, sous forme de rupture ou produite par une montée en puissance progressive. C’est aussi la période la plus instable pendant laquelle la dynamique enclenchée risque de s’arrêter.

La cinquième phase est celle de l’adoption et de l’entretien (Maintenance), de la consolidation du changement et des comportements positifs, de la résistance aux rechutes – suite à une crise – ou encore du retour temporaire, conjoncturel, à une phase précédente, avant de reconstruire. Il s’agit bien d’une phase de poursuite du changement et non d’absence de changement.

La sixième phase est celle de la finalisation (Termination) avant d’atteindre le dégagement, c’est-à-dire l’acquisition durable de l’évolution souhaitable, du changement global. Le risque de marche arrière est passé.

Chaque phase de la théorie du changement de Prochaska et DiClemente nécessite des interventions et des stratégies spécifiques et appropriées pour passer d’un stade à l’autre : conscientisation par une information adéquate sur les opportunités et les risques ; valorisation des comportements positifs (phase de pré-intention) ; éveil par l’analyse des arguments, des différentes options et des trajectoires de changement (phase de prise en considération) ; renforcement de l’engagement en vue de passer à l’action ; préparation soignée ; déclinaison en objectifs réalisables ; recherche de partenaires et d’alliés pour s’engager (phase de décision) ; suivi, évaluation et révision des stratégies jusqu’à l’atteinte des objectifs ; valorisation des expériences – tant des progrès que des échecs – ; renforcement de la motivation (phase d’action pour réaliser le changement); entretien du dispositif et des efforts jusqu’à la consolidation (phase d’adoption et d’entretien du changement) ; stabilisation du processus et des dispositions pour en assurer la durabilité (phase de finalisation).

Prochaska et DiClemente reconnaissent que le changement implique souvent des échecs partiels, des retours en arrière, des rechutes, impliquant la nécessité de recommencer des phases, les différentes activités de soutien étant nécessaires à chaque étape.

Une Wallonie mentalement dépendante

Joli modèle, mais qu’a-t-il donc de commun avec la Wallonie ? Ce ne sont pas les addictions qui nous relient au modèle de Prochaska et DiClemente, même s’il est souvent utilisé pour analyser la manière de s’en libérer. Ce qui est probablement plus frappant, c’est le rapport entre la situation de certains acteurs wallons avec les deux premières phases dites en anglais pre-contemplation et contemplation (cités en français dans certaines traductions). Cet état qui s’assimile parfois au recueillement, à la méditation, voire à la sidération pour certains. Les Anglo-saxons utilisent d’ailleurs l’expression It is as yet only in contemplation, ce qui signifie que ce n’est encore qu’à l’état de projet. Ce sont des phases qui sont également marquées par le déni, la dénégation, c’est-à-dire le refus de reconnaître une réalité dont la perception est traumatisante ou peut avoir des effets sur le choix des actions à mener. Il faut toujours dire ce que l’on voit, écrivait Péguy dans un autre contexte, mais avec une formule saisissante restée célèbre : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit [12]. Dans la phase de pré-intention, l’acteur n’est pas réellement conscient ou ne veut pas tenir compte des conséquences à long terme de ses choix. Il va donc résister à regarder la réalité en face ou va considérer qu’un problème n’est pas un problème. Il va généralement temporiser en considérant que les effets les plus sérieux de la situation envisagée ne sont pas encore advenus et qu’il n’est pas forcé de s’en saisir. C’est un syndrome bien connu en politique et que l’on désigne par NIMTO : not in my term office : pas dans mon mandat… [13]. De ce fait, qu’il soit élu, acteur [14] ou citoyen, il va estimer que ses priorités immédiates sont ailleurs et que le moment de se mobiliser n’est pas encore venu. Néanmoins, la pression des réalités qui s’exercent sur lui – par exemple, l’augmentation des signes et symptômes de la pauvreté en Wallonie – fait naître une logique d’ambivalence, de coexistence de tendances contraires.

La prise de conscience de la nécessité d’agir et d’atteindre des objectifs s’impose progressivement à son esprit. Elle augmente tandis que, bercé par les traditions de mauvaise gouvernance, l’acteur souhaite de toute évidence conserver les avantages de la situation qui prévalait précédemment, sans qu’il veuille réellement concilier ces composantes qui vont dans des sens contraires. L’acteur se trouve alors face à une balance décisionnelle où les raisons pour changer s’opposent aux arguments pour ne pas changer.

Le lien à établir avec le modèle transthéorique est celui de la dépendance. Car en fait, que le verre soit à moitié vide ou à moitié plein, il faut bien que quelqu’un le remplisse au-delà de son niveau partiel. Une partie du contenu est fournie par la Flandre au travers de ce qu’on appelle les transferts. Les Flamands que certains Wallons trouvent les plus désagréables la qualifient de solidarité forcée. Nos compatriotes du Nord n’ont pourtant pas tort. D’autant que de nombreux Wallons inconscients de ces réalités semblent considérer que ces montants leur sont fondamentalement dus [15]… Une autre partie du contenu du verre est alimentée par l’Europe via les mécanismes de fonds structurels ou de cohésion : environ 12,5 milliards d’euros de 1989 à 2020. Une dernière partie, en fait, est comblée par de l’absence et du vide, tant au niveau collectif des politiques publiques que dans les moyens à la disposition des ménages. Ainsi, selon l’Aperçu statistique de la Belgique 2017, qui porte sur les données 2014, un ménage wallon dépense en moyenne 4.270 euros de moins annuellement qu’un ménage flamand, soit 11% de moins. Les Wallons réduisent leur consommation dans tous les registres de produits et services, à l’exception de l’alcool, du tabac et des services personnels [16].

Le modèle de changement utilisé ici comme référentiel s’inscrit bien dans la logique de l’engagement individuel et collectif induit par la prospective. En effet, comme la psychosociologie décrite par Jacques Rhéaume, la prospective œuvre à accroître une conscience plus critique, une compréhension et une maîtrise accrue de sa situation personnelle et sociale (…) de rendre les individus et les collectifs plus « sujets » de leur histoire [17]. Cette articulation entre dynamiques individuelles et collectives se solutionne par la contractualisation, ainsi que par la logique d’engagements mutuels que permet un pacte social ou sociétal.

La révolte et la renaissance

Combien de fois ce modèle de changement n’a-t-il pas tourné depuis 1999 ? Pré-intention, intention, décision, retour à l’intention, re-décision, etc. Faut-il s’étonner que les plans stratégiques se soient succédé ? A nouveau, avec une rapidité peu commune, depuis un an des décisions ont été prises, des actions menées. Le processus n’est certes pas stabilisé. Les efforts sont en cours. Le terrain de l’avenir proche est évidemment encombré par deux échéances électorales qui constituent autant de risques de rechutes que d’occasions de rassembler, de relancer, de renforcer et d’aller de l’avant.

C’est en toute logique que L’homme révolté d’Albert Camus, édité en 1951, fait suite au Mythe de Sisyphe, publié dix ans auparavant. L’écrivain et philosophe français y observait que de nombreuses élites étaient prêtes à accepter l’iniquité, non pas l’allègement de la misère, mais son silence. L’auteur rappelait déjà que l’avenir ne peut se prévoir et qu’il se pouvait que la renaissance soit impossible. Mais, poursuivait-il, toute sorte de résignation doit être refusée : il faut parier sur la renaissance [18].

Depuis son arrivée au gouvernement en juillet 2017, le ministre-président wallon n’a cessé de dire, avec de plus en plus de force, la colère et la volonté qui l’animent face à la situation socio-économique de la Wallonie et au délitement social qui en résulte, notamment en matière de chômage des jeunes. Gageons que le nombre de femmes et d’hommes, autant que d’organisations, toutes et tous révoltés, qui se dressent ou se dresseront à ses côtés permettra, en multipliant les initiatives communes, de favoriser cette renaissance. Les conditions de cette révolte restent assurément à définir. Le WalDeal annoncé doit en constituer le cadre, celui d’un nouveau cycle, plus déterminant encore. Ce sera, comme promis, l’objet de notre prochain article.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Un premier papier a été publié le 4 juin 2018 et est intitulé : La Wallonie du verre à moitié plein : c’est grave docteur ?, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 4 juin 2018. https://phd2050.wordpress.com/2018/06/04/verre1/

[2] Pas tous, bien entendu. Voir par exemple Mattéo GODIN et Jean HINDRIKS, Disparité et convergences économiques : rattrapage économique wallon, dans Regards économiques, n°120, Nov. 2015 : La part de chaque région dans le PIB belge reste constante sur la période : 55 % pour la Flandre, 25 % pour la Wallonie et 20 % pour Bruxelles. Du fait de la croissance démographique de Bruxelles, le PIB par habitant de Bruxelles augmente moins vite et converge vers celui des deux autres régions. La crise de 2007-2008 a aussi affecté plus fortement la Flandre que la Wallonie. Mais sur l’ensemble de la période 2000-2013, il y a une absence de convergence du PIB par habitant entre la Wallonie et la Flandre. Les disparités de PIB par habitant augmentent entre arrondissements d’une même région, tandis qu’elles diminuent entre régions et ce exclusivement par l’effet de Bruxelles. http://www.regards=economiques.be/index.php?option=com_reco&view=article&cid=155 – Voir aussi l’analyse de Joseph Pagano dans Philippe DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, 16 février 2014 https://phd2050.wordpress.com/2014/02/16/redeploiement/

[3] Le modèle de changement dynamique en trois phases de Lewin (décristallisation, transition, (re)cristallisation) met l’accent sur les éléments moteurs qui facilitent ou entravent le changement, et sur la façon dont les personnes impliquées acceptent la nécessité du changement, coopèrent pour parvenir au résultat désiré et font en sorte d’obtenir le soutien des dirigeants concernés. Kurt LEWIN, Field Theory in Social Science: Selected theoretical papers, New York, Harper & Row, 1951. – Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, dans Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PUF, 1964. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, Septembre 2004, p. 977-1002. – Voir aussi Karl E. WEICK and Robert E. QUINN, Organizational Change and Development, Annual Review of Psychology, 1999, p. 361-386.

[4] La théorie du changement de Lippitt distingue sept phases du changement, qui sont induites par un agent du changement. Ronald LIPPITT, Jeanne WATSON & Bruce WESTLEY, The Dynamics of Planned Change, A Comparative Study of Principles and Techniques, New York, Harcourt, Brace & Cie, 1958.

[5] Richard A. SLAUGHTER, The Transformative Cycle: a Tool for Illuminating Change, in Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[6] Edgar MORIN, Sociologie, p. 196 sv, Paris, Fayard, 1994.

[7] Nommé ainsi, car fondé sur une analyse de dix-huit théories du changement comportemental dans des disciplines différentes.

[8] James O. PROCHASKA & Carlo C. DICLEMENTE, Transtheorical therapy: Toward a more integrative model of change, in Psychotherapy: Theory, Research & Practice, 1982, 19 (3), p. 276-288. – J. O. PROCHASKA & C. C. DICLEMENTE, The transtheoretical approach: crossing traditional boundaries of therapy, Homewood, IL: Dow Jones-Irwin, 1984. – J. O. PROCHASKA, C. C. DICLEMENTE, John. C. NORCROSS, In search of How People Change: Applications to addictive behaviors, in American Psychologist, 1992, p. 1102-1114. – J. O. PROCHASKA, J. C. NORCROSS & C. C. DICLEMENTE, Changing for good: the revolutionary program that explains the six stages of change and teaches you how to free yourself from bad habits, New York, W. Morrow, 1994. – J. O. PROCHASKA & Carlo C. DICLEMENTE, The Transtheorical Approach in J. C. NORCROSS. and M. R. GOLDFRIED., Handbook of Psychotherapy Integration, p. 147-171, New York, Oxford University Press, 2005. – J. O. PROCHASKA, J. C. NORCROSS, C. C. DICLEMENTE, Changing for Good, A Revolutionary Six-Stage Program for Overcoming bad Habits and Moving your Life Positively Forward, New York, HarperCollins, 2006. – J. O. PROCHASKA & J. C. NORCROSS, Systems of Psychotherapy: A Transtheorical Analysis, Brooks & Cole, Belmont, CA, 2010. – David O’DONNELL & James GOLDING, The Stage of Change Model and Treatment Planning? University Park, Illinois, 2014.

[9] Philippe DESTATTE, Entre peur et confiance, le modèle des comportements wallons, Blog PhD2050, 4 août 2014. https://phd2050.wordpress.com/2014/08/04/comp-wal/

[10] Jacques RHEAUME, Changement, dans Jacqueline BARUS-MICHEL, Eugène ENRIQUEZ et André LEVY, Vocabulaire de psychosociologie, Positions et références, p. 71, Toulouse, Eres, 2013.

[11] Comme le soulignait le géographe Jacques Levy, la notion d’intentionalité, qui vient de la phénoménologie, peut être efficacement injectée dans l’analyse des faits sociaux pour donner plus de profondeur à la prise en compte du rôle des individus. Jacques LEVY, L’espace légitime, Sur la dimension géographique de la fonction politique, p. 18, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1994. Cité par Chloë VIDAL, La prospective territoriale dans tous ses états, Rationalités, savoirs et pratiques de la prospective (1957-2014), Thèse, p. 287, note 1572, Lyon, École normale supérieure de Lyon, 2015.

[12] Charles PEGUY, Notre Jeunesse (1910), p. 226, Paris, NRF, 1916.

https://fr.wikisource.org/wiki/Livre:Peguy_oeuvres_completes_04.djvu

[13] Nous l’avions mis en évidence dès 2000 dans le cadre de la Mission Prospective Wallonie 21 (MPW21). Voir Jan Aart SCHOLTE, Governing Global Finance, p. 21, CSGR Working Paper N°88/02, University of Warwick, Department of Politics and International Studies, Janvier 2002.

[14] Parmi les acteurs, on compte bien sûr aussi les entreprises et les administrations. On peut observer, par exemple, ce genre d’attitude de la part de hauts fonctionnaires après un changement de législature ou de majorité, ainsi que la grande difficulté de certains mandataires à accepter l’idée qu’une administration ou un organisme d’intérêt public puisse travailler avec un exécutif dans lequel on ne retrouve pas le parti politique cher à leur cœur.

[15] Il semble que, d’après des observateurs avertis, on puisse faire une analogie avec l’attitude de certains pays de l’élargissement de 2004 à l’égard de l’Union européenne.

[16] Aperçu statistique de la Belgique 2017, p. 116, Statistics Belgium, 2017.

[17] J. RHEAUME, Changement…, p. 72.

[18] Albert CAMUS, L’homme révolté, p. 258-259, Paris, Gallimard, 1951. (Collection numérique des Classiques UQAC, 2010).

Hour-en-Famenne, 4 juin 2018

Nous avons déjà eu l’occasion d’exposer à divers endroits notre analyse des deux Wallonie, issue notamment des travaux du Collège régional de prospective de Wallonie et de son premier exercice, développé de 2004 à 2008, sur la prospective des valeurs, des croyances et des comportements. Ces deux Wallonie sont, nous l’avons écrit, à l’image des cultures différentes – anciennes et modernes – qui se côtoient, se heurtent et s’affrontent au sein de chacun d’entre-nous, is aussi dans la vie politique et sociale : vieille culture industrielle lourde restant très marquée par les luttes ouvrières ancestrales et nouvelle gouvernance de la société technologique mondialisée. Deux mondes si différents et si tranchés que, partout face à face, ils génèrent chez les citoyens incompréhension, méfiance et inquiétude [1].

Cette approche se concilie assez bien avec la théorie du verre à moitié vide et du verre à moitié plein, rappelée une nouvelle fois, depuis le 23 mai 2018 dans les commentaires et débats qui ont fait suite à l’exposé du Ministre-Président du Gouvernement de Wallonie Willy Borsus devant le Parlement pour y dresser l’état de la Wallonie [2].

A l’instar de George Washington

Cet exercice, inauguré voici plus de dix ans par le Ministre-Président Elio Di Rupo devant le Parlement wallon le 31 janvier 2007 [3], répondait à un engagement fait en 2005 au moment du lancement du Plan prioritaire wallon, dit Plan Marshall pour la Wallonie. L’appellation comme le moment du discours faisaient implicitement référence au State of the Union Address, prononcé devant le Congrès des États-Unis depuis 1790 et pour la première fois par George Washington. En 2007, Elio Di Rupo avait pris le ton de l’objectivité et de l’humilité, déclarant sans triomphalisme, mais avec conviction que la Wallonie se porte mieux. Le redressement économique wallon est à l’œuvre. Nous devons ensemble l’accélérer [4]. Après le discours du Ministre-Président, le chef de groupe socialiste Maurice Bayenet avait conclu en précisant tant la vocation de l’exercice que sa trajectoire future :

Les engagements sont prometteurs. Les perspectives d’avenir sont tracées. Nous espérons que, d’année en année, ce discours sur l’état de la Wallonie sera l’occasion de montrer aux Wallonnes et aux Wallons que leur Région se porte mieux, de mieux en mieux. Ce discours démontrera chaque fois davantage qu’il y a, chez nous, des perspectives d’avenir pour tous. Il constatera que l’économie de notre Région se développe dans le respect de l’environnement. Mais, surtout, que l’économie wallonne se développe au bénéfice de toutes les femmes et de tous les hommes qui y vivent, y compris les plus fragilisés. Au bénéfice du bien-être de toutes les Wallonnes et de tous les Wallons [5].

Journalistes et observateurs, y compris académiques avaient apprécié diversement [6]. Il ne s’agissait pas de prononcer une nouvelle déclaration de politique régionale, mais plutôt de faire un bilan des travaux menés. Ce discours se dévoilait sans nul doute comme une initiative démocratique salutaire, une manière d’assurer, au moins dans la volonté de l’ancien initiateur du Contrat d’avenir pour la Wallonie, une information sur l’évolution de la Wallonie à l’aune des initiatives prises par le gouvernement. Le Ministre-Président avait d’ailleurs complété cet effort par une rencontre avec des parties prenantes régionales, dans un souci de gouvernance plus participative. Certes, c’était peu encore. Mais déjà beaucoup.

Disons-le : pour intéressant qu’il soit, l’exercice reste fragile, parce qu’assez mal défini et ambigu. Annuel, il voudrait ponctuer la mise en œuvre de la Déclaration de Politique régionale. Il le peut difficilement tant à cause de la petitesse du temps écoulé que du décalage que le rythme de production de données fiables impose. On aimerait que l’objectivation des résultats des politiques menées puisse se fonder sur des processus d’évaluation. L’information en serait améliorée et l’incertitude réduite. L’exercice pourrait s’inscrire dans le processus d’apprentissage d’une évaluation analyse partenariale, extérieure, vraiment indépendante, plutôt qu’une évaluation jugement. Néanmoins, malgré les décennies qui passent, l’acculturation à ces processus tarde à se mettre en place [7]. On me répondra avec raison que la carence en incombe probablement davantage à l’Assemblée parlementaire qu’à l’Exécutif.

Une continuité du regard ?

Depuis 2007, sans toujours entrer dans des querelles de chiffres ou d’origines des données, politologues, économistes, observateurs, plus ou moins avertis, et élus ont pris l’habitude d’appréhender de manière différente la situation économique et sociale de la Région. Tantôt, ils soulignent – comme ce fut le cas en 2018 – les constats moroses, l’autoflagellation ou la lucidité du Ministre-Président, tantôt ils affirment le consensus politique sur le diagnostic et la continuité objective du regard, d’un chef de l’Exécutif à l’autre [8]. En réponse à l’empressement de certains orateurs ou analystes à affirmer la cohérence de vue entre l’ancien et le nouveau Ministre-Président, on peut rappeler qu’en mai 2017 le prédécesseur de Willy Borsus s’enthousiasmait sur le fait que, depuis 2000, sur cette quinzaine d’années, le PIB wallon a crû de près de 20%, ce qui, affirmait-il, était une performance tout à fait remarquable [9]. Un an plus tard, son successeur notait qu’avec près de 32% de la population de la Belgique, la Wallonie ne crée que 23,22% de la richesse du pays, soit un PIB régional de moins de 100 milliards d’euros en 2016 (98,22) sur un total de 423 milliards. Si le PIB wallon a bien augmenté de 47,13% depuis 2003 (comparé au + 53,8% pour la Flandre) notait Willy Borsus, sa part relative dans le PIB belge a diminué de 23,62% en 2003 pour se réduire à 23,22 % en 2016 [10]. Le ministre-président libéral a même excellé en termes de pédagogie lorsqu’il a observé que, en 2016, le PIB/habitant wallon est de 27.220 €. (37.454 € pour la Belgique et 38.288 € pour la Flandre). Pour vous donner une idée de notre retard. En termes de PIB par habitant, les moyennes belge et flamande étaient à notre niveau en 2003. Nous avons donc 14 ans de retard[11]

Le nouveau leitmotiv de nombreux analystes est qu’il faut cesser de nous comparer à la Flandre qui est une des régions les plus dynamiques d’Europe et avec laquelle nous ne pourrons probablement pas rivaliser avant la fin du siècle, et encore…. Néanmoins – et Willy Borsus le souligne également, mais d’une autre manière – on doit bien constater que la richesse de la Wallonie, mesurée par Eurostat en PIB par habitant, la situe en 2016 15 points en dessous de la moyenne européenne (2016, EU=100). Tous nos voisins du Nord et de l’Est font largement mieux que nous. Au Sud, les anciennes régions françaises limitrophes sont au même niveau que la Wallonie. Une décomposition des données régionales wallonnes à l’échelle des provinces nuancerait d’ailleurs cette dernière affirmation.

Diapositive1

 

Diapositive2

 

Personne ne peut être suspecté de vouloir faire dire ce qu’il veut aux chiffres, mais force est de constater que des angles d’approche trop serrés ne rendent pas compte de l’ensemble des réalités, même si des experts réputés, connus comme nuancés, tacticiens, diplomates – ou les trois à la fois – tentent parfois la synthèse ou parviennent, d’une formule, à marquer brillamment les esprits. Il en est ainsi de la périphrase souvent répétée et désormais bien connue de l’économiste Joseph Pagano : la Wallonie va mieux, mais elle ne va pas bien.

La Wallonie : trouver son chemin

Le psychothérapeute américain Alfred Benjamin racontait que, rentrant chez lui un soir à pied, il fut accosté par un passant qui lui demanda le chemin pour se rendre dans une certaine rue. C’est bien volontiers que le Dr. Benjamin lui indiqua le trajet pour que cet étranger puisse trouver sa destination, mais le premier fut surpris lorsque son interlocuteur partit dans la direction opposée à celle qui venait de lui être précisée. Comme le psychologue lui signalait qu’il prenait un chemin qui n’était pas celui qu’il venait d’indiquer, le passant lui répondit qu’il le savait bien, mais qu’il n’était pas encore prêt [12].

En ayant en mémoire cette histoire, rappelée par les chercheurs du changement transthéorique [13], on est en droit de se demander si cette longue période de stagnation des principaux indicateurs – je l’ai qualifiée d’encéphalogramme plat en septembre 2015 [14] – qui va de la fin des années 1990 et marque probablement la fin du déclin, jusqu’à nos jours, ne peut pas être vue comme un temps de préparation.Cette période pourrait constituer une ou plusieurs des phases de ce modèle sur lequel nous reviendrons et qui, longtemps nous fait regarder l’avenir sans être en mesure de l’entreprendre. Cela signifierait dès lors que nous pourrions, si nous le voulons, et sans déterminisme aucun, désormais être entré ou entrer en 2019 dans une nouvelle phase plus volontariste dont les deux dernières décennies n’auraient constitué que cette longue préparation.

Ainsi, ce qui rapproche les deux discours pourtant si différents de 2007 et de 2018 qui ont été évoqués plus haut, c’est le volontarisme des deux ministres-présidents, leur détermination à embrasser les enjeux de la Wallonie et le fait de préconiser des chemins – certes partiellement différents – pour y parvenir. Malheureusement, Elio Di Rupo quittera sa fonction dès le 19 juillet suivant, sans avoir pu impulser un mouvement suffisant ni mettre en œuvre l’ambition pour la Wallonie que lui avait prêtée Christophe de Caevel [15]. Comme en 2000, son départ de Namur éteindra le feu qu’il avait tenté d’allumer. Aujourd’hui, le temps constitue assurément une variable importante pour Willy Borsus. Le Ministre-Président n’a d’ailleurs pas manqué de souligner que son gouvernement en fait usage avec efficacité.

Quant à l’appel au WalDeal qui clôturait le discours du nouveau Ministre-Président, beaucoup d’observateurs, y compris parmi des experts de haut niveau, semblaient considérer que c’était la même logique qui était déjà à l’œuvre avec le Plan Marshall et qu’il ne faisait que s’inscrire dans une tradition d’appel aux forces vives. Je voudrais revenir sur ces points qui me paraissent essentiels, au travers de deux prochains papiers. Le premier portera sur la dynamique du changement, en essayant de décoder le déni des réalités et des risques qui prévaut souvent à l’origine d’un processus de prise de conscience puis d’action. Le second tentera de décrire en quoi une contractualisation sociétale, telle que celle prônée par Willy Borsus, pourrait être différente des expériences de relances de son moteur que la Wallonie a connues depuis 2000.

Car la difficulté qui s’annonce est bien celle qui a été soulignée tant par la (petite) majorité que par la (grande) minorité du Parlement de Wallonie. Le député Stéphane Hazée l’a bien exprimée lorsqu’il a observé que : il reste un travail considérable sur le chemin du redéploiement. Ce redéploiement demande clairement de sortir de certaines inerties et de revoir certains choix politiques [16].

Cela paraît bien être l’intention du Gouvernement. Il s’agit, sans aucun doute, d’une nouvelle donne à mettre en place. Un New Deal. Un WalDeal…

 

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Nouvelle Histoire de Belgique 1970-2000, Un autre Pays, p. 278, Bruxelles, Le Cri, 2008.

[2] Le discours sur l’état de la Wallonie se fait en application des articles 70 et 135 du règlement du Parlement de Wallonie. Ce dernier article dispose en son point 2 que le Parlement entend, au courant du mois de mars de chaque année, un exposé du Gouvernment sur l’état de la Wallonie et les évolutions intervenues concernant les grandes orientations de la politique régionale. Cet exposé est suivi d’un débat.Parlement wallon, Session 2016-2017, 28 juillet 2017, Règlement du Parlement wallon, Texte adopté le 20 juillet 2010 et modifié les 23 avril 2014, 16 juillet 2015 et 28 juillet 2017. Doc. 883 (2016-2017) N°1, p. 25. http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/Documentation/roi.pdf

[3] Parlement wallon, Session 2006-2007, Compte rendu analytique de la séance du 31 janvier 2007, CRA (2006-2007), p. 6sv. Voir notamment le commentaire du député Michel de LAMOTTE, p. 32.

[4] Elio DI RUPO, Discours sur l’état de la Wallonie, Namur, 31 janvier 2007, 28 p., p. 27.

[5] Parlement wallon, Session 2006-2007, Compte rendu analytique de la séance du 31 janvier 2007, CRA (2006-2007), p. 41.

[6] Pour ne citer qu’un seul journal : Etat de la Wallonie : Elio Di Rupo veut renouer avec la prospérité, dans L’Echo, 31 janvier 2007. – Dans un discours pathétique sur l’état de la Région, dans L’Echo, 1er février 2007. – Christophe DE CAEVEL, Ambition wallonne, dans L’Echo, 1er février 2007. – Sophie LEROY, Un discours pensé pour les Wallons et les élections, 2 février 2007, dans L’Echo, 2 février 2007. – Sophie LEROY, Elio Di Rupo fait dans le marketing, dans L’Echo, 2 février 2007. – Gérard GUILLAUME, Encore 10 ou 15 ans et la Wallonie se portera mieux, dans L’Echo, 3 février 2007.

[7] Ph. DESTATTE, Bonne gouvernance : contractualisation, évaluation et prospective, Trois atouts pour une excellence régionale, dans Ph. DESTATTE dir., Evaluation, prospective et développement régional, p. 7-50, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

[8] Voir notamment, outre les débats au Parlement, François-Xavier LEFEVRE, La tradition de l’autoflagellation, dans L’Echo, 24 mai 2018, p. 2. – Eric DEFFET, Discours d’équilibriste de Willy Borsus, dans Le Soir, 24 mai 2018, p. 5. – Pascale SERRET, Wallonie : état des lieux en six chiffres, dans L’Avenir, 24 mai 2018, p. 4. – RTBF, La Première, Débat 100% Wallonie du 25 mai 2018, animé par Bertrand HENNE, avec Sébastien Brunet, Giuseppe Pagano et Philippe Suinen.

[9] Parlement wallon, Session 2016-2017, Compte rendu analytique, Mardi 2 mai 2017, p. 2, Document n°18. – On pourrait aussi citer la formule de Paul Magnette (p. 7), selon lequel l’innovation et la recherche sont notre plus grand titre de fierté aujourd’hui, dans la logique de l’objectif européen des 3% du PIB. La récente étude du CERPE nuance elle aussi ces propos à tout le moins imprudents. Isabelle CLERBOIS, Christophe ERNAELSTEEN et Marcus DEJARDIN, Dépenses privées et publiques de R&D en Belgique, Nouveau diagnostic en vue de l’objectif « Europe 2020 », Université de Namur, CERPE, Working Papers, Avril 2018. http://www.unamur.be/cerpe

[10] Willy BORSUS, Etat de la Wallonie, Parlement de Wallonie, 23 mai 2018, 34 p., p. 15.

[11] Ibidem, p. 16.

[12] Alfred BENJAMIN, The Helping Interview, Boston, Houghton Mifflin, 1987.

[13] James O. PROCHASKA, Carlos C. DICLEMENTE, John. C. NORCROSS, In search of How People Change: Applications to addictive behaviors, in American Psychologist, 1992, p.1103.

https://pdfs.semanticscholar.org/7d77/fa8ec68f810e3dfd3b2e59a93922a9dfc4ec.pdf

[14] Philippe DESTATTE, La Wallonie, une gouvernance démocratique face à la crise, Conclusion de la journée d’étude Les régions européennes face à la crise, Quels enjeux de gouvernance pour la Wallonie ?, organisée au Palais des Congrès de Namur le 11 septembre 2015 conjointement par Cardiff University, l’Université catholique de Louvain et l’Institut Destrée, avec le soutien de la Fondation Leverhulme (UK),

Blog PhD2050, 15 septembre 2015, https://phd2050.wordpress.com/2015/09/15/crise/

[15] Christophe DE CAEVEL, Ambition wallonne, dans L’Echo, 1er février 2007.

[16] Parlement wallon, Session 2017-2018, Compte rendu analytique, Jeudi 24 mai 2018, p. 10.

Hour-en-Famenne, August 29, 2017

If we set aside the political tactics, the individual frustrations of certain elected representatives and the bitterness of recent weeks during the summer of 2017 and regard them as setbacks, we might ponder the partial changes in majority in Wallonia in the light of the possible trajectories envisaged before the process initiated by Guy Lutgen, president of the Human Democratic Centre, or cdH, on 18 June 2017. An analysis of this kind had been carried out in 2016 by a group of independent actors and experts as part of the preparation for a conference organised by the Open University and the University of Mons (UMONS), in Charleroi [1]. This exercise was continued in 2017 with the Regional Foresight College of Wallonia, resulting in a Manifesto published in the journal L’Echo in March 2017 [2]. How should we try to interpret this at the end of August 2017?

First of all, we must consider the fact that those who had identified future bifurcations for Wallonia envisaged them only at the time of the next regional elections, in 2019 or 2024 – it is worth repeating that bifurcations are moments when the system can evolve in several directions and it follows one of the options open to it. Those observers did not necessarily see such bifurcations in changes in political majority, but thought instead that the scale of the expected transformation required an examination of the strength of the policies adopted, the problem being that the elected representatives in the majority that came to power in 2014 did not seem willing to implement them. As is often the case, incidentally, most of the elected representatives were concentrating on the demands of public opinion, as reported or stimulated by the press: providing responses to an effect of the disease symbolised by the benefits received by the ruling elite [3] rather than to the particularly disturbing socio-economic signals emerging from the actors and researchers [4].

The June 2017 wild-card

However, if we try to anticipate the bifurcations in order to prepare for them, and this was indeed the case for the elections in 2019 and 2024, we tend to forget that trajectories do not necessarily originate within the expected timescales: they may materialise spontaneously depending on their centre of gravity and the impetus they provide. This is what is called a wild-card, a major surprise or an unexpected, surprising and unlikely event that may have considerable impact if it occurs. In the exercise carried out on the trajectories for Wallonia, the experts chose various centres of gravity. However, they examined the uniqueness of the institutions of Wallonia and the political parties and identified the Elysette, the meeting place of the government, as the seat of regional power. This logic is fairly consistent, for example, with the bifurcation at the elections on 13 June 1999, with the emergence of the Rainbow government and the introduction of the Future Contract for Wallonia at the instigation of Minister-President Elio Di Rupo. This bifurcation offered a trajectory of potential transformation. We also know that clear bifurcations, major opportunities for change, might also not offer any positive change, as was the case with the communitisation of education in 1989 in which, ultimately, almost nothing happened due to the lack of an appropriate financing law and of any desire to change an educational model that clearly needed changing. But that, as Rudyard Kipling once wrote, is another story.

What we forget, however, and what may explain the events of this summer, is that the centre of gravity of the Wallonia trajectory has, to date, been located in the Elysette only to a very limited extent. Elio Di Rupo, who rose rapidly to become president of the Socialist Party, realised this in 1999 since he felt that the Boulevard de l’Empereur, headquarter of that party, restricted his political activity. In retrospect, there are two bifurcation moments that clearly illustrate the importance of the centre of gravity represented by the political parties. The first took place in 1997, just twenty years ago. The second was in 2005.

The Forgotten Bifurcation

1997: the president of the Christian Social Party (PSC) instigates a new Regional Policy Declaration (DPR)

Since 1994, Robert Collignon had led a Socialist-Christian Social coalition in the Wallonia Region. The Minister-President, who was in charge of the economy, was pursuing a policy of strengthening the existing centres of excellence: biogenetics and pharmaceuticals in Walloon Brabant, aeronautics in Charleroi, astronautics in Liège, environment in the Mons-Borinage region, water in Verviers, agrifoods in Gembloux, etc. He also restructured the steel industry and its three centres: Cockerill-Sambre, Forges de Clabecq and Boël La Louvière. However, at the end of May 1997, based on evidence that the economy of Wallonia was ailing, the President of the PSC (now the cdH), Charles-Ferdinand Nothomb, advocated a new regional policy declaration with some major reorientations to tackle both the economic and the political issues that had arisen in Wallonia. For the Christian Social president, it was a question of rebuilding people’s trust [5]. Since the first quarter of 1993, Wallonia industrial production had undergone a period of decline [6]. But of greater concern to the analysts assembled by the PSC were the comparisons they were drawing with Flanders over the long term: in particular, an unemployment rate that was twice as high in the south, an annual growth slowdown of 0.5 to 1%, a worrying investment rate and a negative trade balance[7]. For the PSC, and in particular for member of Parliament André Antoine, these economic problems were accompanied by a lack of public regulation [8]. A supplementary regional policy declaration was adopted in November 1997 and acted as a valuable recovery plan by promoting decompartmentalisation and transversality of action, calling for leadership from a Minister-President who had influence over his team, and offering new initiatives [9]. Seven years later, the 2004-2009 DPR indicated that an initial step towards recovery had been achieved by the 1997 supplementary regional policy declaration [10].

2005: the presidents of the cdH and the PS evoke the Marshall Plan

The second example is no longer fresh in people’s minds, even though the initiative continues to be at the heart of the political debates in Wallonia. It was June 2005 and Jean-Claude Van Cauwenberghe had been leading the government of Wallonia for five years. Since the 2004 elections, the Christian Socialists had replaced Liberals and Socialists as partners of the Socialists. The new DPR, mentioned above, stated as follows: Wallonia is recovering. But its economic weakness was so intense that the road to prosperity is still long! And then the phrase which has become a mantra for positive minds: One thing is certain: Wallonia has stopped declining [11].

But a year later, while the government was calmly undertaking its legislative work and implementing this regional policy declaration, cdH President Joëlle Milquet and PS President Elio Di Rupo, in turn, called for mobilisation. I’m calling for genuine Walloon action, declared the PS leader. We need a Marshall Plan for Wallonia that requires real ownership and accountability from everyone (government, unions, bosses, universities, teachers, organisations). It’s urgent. It is imperative that we all quantify the actions to be implemented and measure their effectiveness. We know that there are problems in Wallonia despite an improvement which, whatever people say, is still insufficient. The government has taken some positive steps through its strategic plan to stimulate activity. But the best measures in the world are worthless if they are not implemented on the ground. We must all roll up our sleeves; we are at a pivotal moment in Wallonia’s history [12]. Once again, it was clear, as reported by the journalist Didier Grogna at the time, that the President of the Socialist Party was aware of the worsening economic situation in Wallonia and the criticisms levelled at the Socialist partner by cdH vice-president André Antoine, especially concerning the problems experienced by the Minister-President in fulfilling his mandate. As the L’Echo columnist explained: We must shift mindsets and dare to say « no » to Socialist sub-localism; we must be bold enough to shake up the acquired rights and some of the « questionable » behaviour within the public bodies. It seems increasingly unlikely that Jean-Claude Van Cauwenberghe will be able to stay the course for the entire legislature. It appears inevitable that he will be replaced. But by whom? Who will dare to confront the local political bosses who have not been held to account for decades? Wallonia needs a Marshall Plan; that means putting political differences aside and all moving in the same direction[13]. Thus, throughout the summer of 2005, the government of Wallonia was bypassed by the presidents of both parties who, themselves, presented the Priority Plan for Wallonia to the press and, it seems, to the government. The PS and the cdH remained united or, in any event, given the agenda of the declarations in 2005 and 1997, the Socialist presidents adopted the Christian Socialists’ state of mind and expressed their own position alongside them. It is clear that the relations between Nothomb and Busquin were very constructive, as were those between Elio Di Rupo and Joëlle Milquet subsequently. Those relationships were clearly not working in 2017 since, for the first time since it came into being, therefore nearly 25 years, the constructive no-confidence ejector seat was activated to the detriment of the Socialists.

As we can see, 1997 and 2005 represent forced bifurcations, probably even wild-cards, originating from the centre of gravity of the political parties that formed the government majority, and they may help with our understanding of 2017.

A trajectory of hope, two years ahead of time

What seems to have been the problem in early summer 2017 is not so much the issue of the poor governance that has seriously affected almost the entire political world in Wallonia, but rather the convergence of opinion between these « matters » and the now evident inability to respond to the maldevelopment in Wallonia. Admittedly, in the strategy put forward by cdH President Benoît Lutgen, it was these cases of poor governance that constituted the casus belli, which caused scepticism among a number of observers since the cdH itself was also not exempt from criticism. However, as the leader of the Christian Social group reminded the gallery in the Parliament of Wallonia on 28 July, it would be wrong to downplay the signs which confirmed, in 1997 and in 2005, that Wallonia was not on the right road to recovery, since they came from the Economic and Social Council, the universities and the Business Association of Wallonia (Union wallonne des Entreprises). The trend trajectory, entitled Au fil de l’eau… usée, written in February 2016 by the working party assembled for the initiative organised by the Open University and UMONS, is particularly revealing. I quote as follows:

If we practice governance from another time, with an artificial evaluation and a lack of anticipation, if we are incapable of dealing with budgetary challenges and social and territorial cohesion challenges, if we are unable to survive electoral shocks in 2019 and 2024, the seventh reform of the State and the structuring of the skills and resources dedicated to teaching, training, research, etc., we will jeopardise regional cohesion. Wallonia would then experience a downward spiral that would challenge Walloon social and territorial cohesion.

It should be noted that the working party addressed the issues of future symmetries or asymmetries between coalitions at the various power levels and therefore the possibilities of accepting them more normally and more sincerely than in the current onerous climate of dissension. The participants also noted that political life in Wallonia is characterised by its stability concerning a central point, namely the permanence of the Socialist Party in power, with the resulting dominance across the entire political and administrative landscape. As one of the rapporteurs writes, by refraining, however, from expressing political opinions, and especially preferences, it is arguable that (sometimes, often, …) this stability may be confused, or risks being confused, with a certain rigidity. Yet the theory that the PS might be relegated to regional opposition is not beyond the realm of possibility: this is demonstrated by the results of the 2007 legislative elections and the remarkable scope given to the « little » Ecolo parties and the cdH to choose their « major » partner for federal coalitions in 2009. Whatever we think, and whatever the consequences (particularly institutional and administrative), this fundamental change in political habits would represent a major discontinuity in the regional common thread.

Admittedly, alternative trajectories were expected and they will, perhaps, be reviewed to establish whether they are the ones that the bifurcation of summer 2017 will bring. However, it is my conviction that, in addition to what might be a political game and contrary to what was said the day after this bifurcation, Wallonia, in the way that it was being run by the Magnette-Prévot government, was not on the road to recovery. Not because its policies were inadequate – both camps praised the Marshall Plan, its competitiveness centres, Creative Wallonia, the Digital Plan, etc., and the initiative of the Socialist Minister for the Economy, Jean-Claude Marcourt –, but because the mobilisation of the actors was not addressed and sufficient resources had not been allocated to the recovery and therefore to allow the economy to take off.

If we accept this idea, the new bifurcation undoubtedly represents the hope that stems from a transformative, regenerative trajectory that may finally materialise for Wallonia. This is the current rhetoric of the new government led by Willy Borsus. Admittedly, rhetoric is not a trajectory. If the new Minister-President succeeds in mobilising the men, women and resources in Wallonia to realise our redeployment ambitions, the change in majority will allow the regeneration to happen two years ahead of time, which is valuable particularly for those who have suffered from Wallonia’s maldevelopment for too long.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Philippe DESTATTE, Les trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036), in Virginie de MORIAME and Giuseppe PAGANO, Où va la Wallonie? Actes du cycle de conférences UO-UMONS, p. 65-87, Charleroi, Open University, 2016. – Blog PhD2050, Charleroi, 25 February 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/02/28/trajectoires-prospectives-de-la-wallonie-2016-2036/

[2] Wallonie, la trajectoire socio-économique, résolument, in L’Echo, 10 March 2017.

http://www.lecho.be/opinions/carte-blanche/Wallonie-la-trajectoire-socio-economique-resolument/9871529

[3] I use this term in the Russian sense employed by Alain Rey which refers to the members of the regime who are entitled to exceptional prerogatives. A. REY dir. Dictionnaire historique de la langue française, p. 2389, Paris, Le Robert, 2006.

[4] See inter alia the convergence of the following analyses: Regards sur la Wallonie 2016, Liège, CESW, June 2016. – Etudes sur la situation de l’entreprise, Portrait des Entreprises en Wallonie, Evolution, Wavre, UWE, 08/2016. – Séries statistiques du marché du travail en Wallonie, Namur, IWEPS, December 2016. – Communiqué de presse du 10 février 2017 relatif aux comptes régionaux, Brussels, Banque nationale, Institut des Comptes nationaux, 4 p. – Paola ANNONI, Lewis DIJKSTRA & Nadia GARGANO, The EU Regional Competitiveness Index 2016, WP02/2017, European Commission, Regional and Urban Policy, 2017. – Rapport sur l’économie wallonne 2017, Namur-Liège, SOGEPA – SPW-DGO6 – IWEPS, February 2017. – Didier PAQUOT, Economie wallonne: 15 ans de plans de redressement, où en est-on? Speech to the Financial Forum of the Banque nationale, Louvain-la-Neuve, Ephec, 27 April 2017.

[5] Nothomb réclame une nouvelle déclaration, in L’Echo, 27 May 1997. – Nothomb réclame un grand pacte social: « Quand le temps du devoir de deuil sera passé, il faudra redonner confiance aux gens, Interviewed by Vincent JUMEAU and Jean-Léon WAUTERS, in L’Echo, 24 May 1997.

[6] Tendances économiques, SES, no.16, June 1999, p. 38.

[7] Une Wallonie moderne, Congrès de Liège du 24 mai 1997, Actes, p. 16sv, Brussels, PSC, 1997.

[8] André ANTOINE, De la nécessité de sortir du pragmatisme sous-régional en Wallonie, dans Une Wallonie moderne, Congrès de Liège du 24 mai 1997, Actes, p. 56-58, Brussels, PSC, 1997.

[9] Marnix BEYEN and Philippe DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle histoire de Belgique 1970-2000, [volume 9 of the Nouvelle Histoire politique de la Belgique contemporaine de 1830 à nos jours, under the direction of Michel Dumoulin, Vincent Dujardin and Mark Van den Wijngaert], coll. Histoire, p. 272-273, Brussels, Le Cri, 2009, 428 p.

[10] Déclaration de politique régionale 2004-2009, p. 3, slnd, 2004, p. 3, 153 p.

[11] Ibidem.

[12] Elio Di Rupo appelle à un “sursaut” wallon et veut mettre fin au sous-localisme, Interview, in L’Echo, 11 June 2005.

[13] Didier GROGNA, L’argent n’est pas tout, in L’Echo, 8 June 2005.

Boston, April 30, 2018

In order to conclude the symposium Grappling with the Futures, Insights from History, Philosophy, and Science, Technology and Society, hosted in Boston by Harvard University (Department of the History of Science) and Boston University (Department of Philosophy) on Sunday, April 29 and Monday, April 30, 2018, the organizers wanted to hear about related organizations or initiatives. They wanted to both learn more about them and figure out the potential added value of these possible new additions to the network, which should not duplicate existing ones and should foster mutually beneficial synergies. We therefore heard from Ted Gordon for the Millennium Project, Keri Facer for the Anticipation Conference, Cynthia Selin for the Arizona State University initiatives, Terry Collins for the Association of Professional Futurists, Philippe Durance for the CNAM, Jenny Andersson and Christina Garsten for the Global Foresight Project[1], and myself for The Destree Institute. This paper is a revised version of my short contribution given in this final panel.

 1. A Trajectory from Local to Global

Some groups mainly know The Destree Institute as a local NGO with quite a long history (it will be 80 years old in June 2018) of modest size (10 researchers), a foundation that operates as a ‘think and do tank’ and is close to the Parliament of Wallonia and government, a partner of the regional administration and very open to the world of entrepreneurship. It works at the crossroads between five or six universities in cross-border collaboration. Twenty years ago now, after 15 years of research in history and future studies, The Destree Institute created its Foresight Unit, supplementing this last year with a laboratory of collective, public and entrepreneurial policies for Wallonia in Europe: the Wallonia Policy Lab [2]. Its work in this area is intellectually supported by a Regional Foresight College consisting of 30 leaders from various spheres of society.

To others, The Destree Institute is first and foremost a European and global research Centre in the field of foresight, a worldwide NGO with a special consultative status with the United Nations Economic and Social Council (ECOSOC) and an official partner of UNESCO (with consultative status) since 2012; a member of the Open Government Partnership Civil Society Community; a founder of the Brussels Area Node of the Millennium Project; a leading partner of many European initiatives; and the headquarters of the Millennia2025 Women and Innovation Foundation, a global foresight initiative for women’s empowerment and equality, involving more than 10,000 members, researchers and grassroots workers in five continents, whose international foresight research process was launched in 2008 with the support of the Millennium Project and the patronage of UNESCO’s Director-General.

Both views are correct. The Destree Institute’s development from a local history research Centre in Wallonia to a European and global foresight actor is easily traced; at the same time, it has succeeded in maintaining strong local roots.

One of the main ambitions and achievements of The Destree Institute lies in its ability to develop a strong operational conception of foresight. We use foresight not only to think about the future but to shift the system, to trigger transition and transformation. Far from just thinking that one could modify the future simply by looking at it, Gaston Berger – whose importance has been emphasized by the organizers of the symposium – saw change as a process that is hard to implement and difficult to conduct, as the American researchers in social psychology whose models inspired him had shown. Berger particularly referred to the theories of change and transformation processes described by Kurt Lewin, Ronald Lippitt, Jeanne Watson and Bruce Westley[3]. With this in mind, we developed in 2010 a tool named the Bifurcation Method (in the sense of ‘bifurcations’ used by Nobel Prize-Winner Ilya Prigogine) in order to identify the different moments when the system, or a part of it, or an actor, could take different directions or trajectories. We first apply this tool to the past in what we call the retroforesight phase, identifying trajectories that could have been taken at particular past moments and what developments would have ensued. We can then use the techniques of foresight to try to identify bifurcations and trajectories in the future, using institutional rendezvous, assumptions and wildcards, events of low probability but with high impacts which can open up the cone of the future and cause movement in the system.

In this way, we are able to structure concrete operational work drawing on the kind of expertise described during the symposium by historians, philosophers, STS experts and others.

2. History does not hold the keys to the future

From History to Foresight is also the title of a well-known book by Pierre Chaunu [4]. It was written by the great French historian and Sorbonne professor in 1975 for a collection named Liberty 2000.

Chaunu wrote that a good reading of the present, integrating the past, leads imperceptibly to the future. It is, by nature, foresight-oriented [5]. He added that this foresight is, of course, linked to the idea of mankind. It therefore involves the « unfolding » of history [6]. He also observed: History does not hold the keys to the future. It cannot map out the path, but a history that is made part of the human sciences can correct us; it can impose a check on infantile projections that are captive to the short term [7]. I think that the integration of future studies in the human sciences will always remain a real and difficult challenge.

Those who were able to attend the Harvard meeting certainly feel, as I do, that more than 40 years after Chaunu’s analysis, we are fully on track to achieve the aims that the main organizer Yashar Saghai (Johns Hopkins University) proposed at the opening of the symposium for the meeting and its follow-up: to end isolation within each discipline (history, philosophy, science, technology and society) and between countries, to learn from each other in depth beyond interdisciplinary conferences, to gain an up-to-date knowledge of current research, to deepen connections with future studies practitioners and theorists. Yashar also insisted on the importance of probing the needs for a permanent network or platform for our communities. The challenge is, as Riel Miller said in his keynote address but also in his new book[8], to reinforce our understandings, practices and capacities.

3. Main requirements for a permanent network or platform

With its partners, The Destree Institute has launched and/or managed many networks and platforms in the last twenty years: the Millennia2015 foresight process, the Millennia2025 Foundation, the Internet Society Wallonia Chapter, the European Regional Foresight College, the European Millennium Project Nodes Initiative (EuMPI), the Regional Foresight College of Wallonia, the Wallonia Territorial Intelligence Platform, etc.

In all cases, the main requirements were the same:

1. to define clear aims that make sense and generate a desire to involve all the actors. These goals should be understood by all the partners without ambiguity. Clarifying words and concepts is a key task for all scientific ambition, and as such is shared by the futurists;

2. to stay firmly connected to the ground and able to come back to the present: what we will do tomorrow needs to be thought about in the present. We need our heads in the stars but our feet in the clay…

3. to fight against certainty. We often talk in terms of trying to throw light on our uncertainties, but we should also fight our great certainties about our disciplines, our fields, our methods and our perceptions of the world;

4. good leadership with proper respect for the members. In March 2018, the Women’s Economic Forum awarded my colleague Marie-Anne Delahaut the Woman of the Decade in Community Leadership Prize for her work for Millennia2025 [9]. We all know how sensitive these tasks are;

5. professionalism in management, because we need to improve our work and gain precious time for our researchers instead of wasting it;

6. relevant communication materials (logos, websites, etc.), although I tend to say, as General de Gaulle might have done, that logistics should follow ideas rather than vice versa;

7. and finally, as Professor Michel Godet often repeats, loyalty, competence and pleasure.

Pleasure in thinking together, pleasure in working hard together, pleasure in meeting together.

I feel that we have assembled these ingredients during these two days shared at Harvard and Boston Universities. Thank you to the organizers for bringing us together.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

On the same subject: What is foresight?

Direct access to Philippe Destatte’s English papers

 

[1] Global Foresight Project :

https://www.socant.su.se/english/global-foresight/participating-researchers/christina-garsten

[2] Philippe DESTATTE, A Wallonia Policy Lab on the Foresight Trajectory, Blog PhD2050, Namur, April 11, 2018, https://phd2050.wordpress.com/2018/04/11/wpl-en/

[3] Gaston BERGER, L’Encyclopédie française, vol. XX : Le Monde en devenir, 1959, p. 12-14, 20, 54, in Phénoménologie du temps et prospective, p. 271, Paris, PuF, 1964.

[4] Pierre CHAUNU, De l’histoire à la prospective, Paris, Robert Lafont, 1975.

[5] Une bonne lecture du présent intégrante du passé débouche, insensiblement, sur l’avenir, elle est, par nature, prospective. P. CHAUNU, op. cit. p., 283.

[6] Elle est, bien évidemment, liée à une idée de l’homme. Elle implique donc le « déroulé » de l’histoire. Ibidem, p. 285.

[7] L’Histoire n’a pas les clefs de l’avenir, elle ne peut pas tracer la voie, mais une histoire intégrée aux sciences de l’homme peut rectifier, elle peut réduire les projections enfantines, prisonnières du temps court. Ibidem.

[8] Riel MILLER, Transforming the future, Anticipation in the 21st Century, Paris-Abingdon, UNESCO-Routledge, 2018.

[9] http://www.millennia2015.org/Women_Economic_Forum_Award_2018_EN