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Prospective

Liège, le 22 septembre 2017 [1]

En Wallonie, la prospective est assurément à l’ordre du jour de cette rentrée 2017-2018. Dans la Cité ardente, avec l’événement conçu par le Forum Innover et Entreprendre de Liège Creative qui, le 2 octobre réunit des entreprises comme Engie et Citius Engineering, des opérateurs comme le GRE et Liège-Métropole, l’Université et l’Institut Destrée pour un événement consacré à la prospective comme outil de transformation dans un contexte de mutations économiques et territoriales [2]. À Charleroi, où l’Université ouverte, l’UMONS et l’Institut Destrée lancent en cette année académique 2017-2018 un certificat d’Université consacré à la prospective opérationnelle [3]. À Namur où le Collège régional de Prospective a, dès le 26 août fait sa rentrée au Cercle de Wallonie par un séminaire consacré à la R&D et aux défis de l’innovation pour l’Europe et pour la Wallonie. À Namur encore, où les travaux prospectifs de la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne ont alimenté la réflexion stratégique de la Cellule de Développement territorial et de la CPDT pour contribuer en cette rentrée à l’élaboration d’un nouveau Schéma de Développement territorial. A Liège, encore, le GRIS (Groupe de Recherche en Intelligence stratégique) à HEC, s’interroge le 4 octobre sur les Lectures du réel et décision, Quelles intelligences pour demain ?, en collaboration avec le Café numérique, l’IWEPS et l’Institut Destrée [4]. Je n’évoquerai pas le Pôle académique Liège-Luxembourg qui, début septembre, a tenu un séminaire au Château de Colonster pour se donner une vision à l’horizon 2030, animé par la dernière spin-off de l’Institut Destrée, Pro Te In. C’est dire si aborder une question comme la recherche portant sur l’enseignement de la prospective chez les jeunes, l’initiative Young Foresight Research, est aujourd’hui essentielle et s’inscrit dans un terreau fertile.

De « bons concepts » et des compétences requises

Citoyenneté, complexité et prospective, que nous évoquons ici, font partie de ces « bons concepts » dont Philippe Meirieu dit qu’ils éclairent notre expérience, permettent de l’organiser, la comprendre, la maîtriser et non ce qui m’impose du dehors d’y renoncer ou complique artificiellement mes problèmes. Un « bon concept », écrit le pédagogue, ne se substitue pas à un savoir antérieur, même s’il bouscule mes représentations : il donne forme à mon expérience, rend la réalité plus saisissable et permet d’agir sur elle [5].

La citoyenneté nous renvoie à la reconnaissance de la participation à une collectivité, à la fois sous la forme d’une qualité juridique assortie de libertés, de droits et de devoirs, d’une part de souveraineté ainsi que d’une légitimité politique. La notion est marquée historiquement, profondément évolutive au point que l’on peut s’interroger avec Dominique Schnapper sur la manière dont il faut la repenser pour qu’elle organise effectivement les comportements collectifs dans des sociétés ouvertes sur le monde, où l’économie joue désormais un rôle prééminent ? [6] La prospective, quant à elle, se veut une démarche d’intelligence collective transdisciplinaire, qui mobilise la longue durée, les temporalités et l’analyse des systèmes complexes pour agir sur le présent et y provoquer des transformations [7]. Quant à la pensée complexe, elle élabore une connaissance multidimensionnelle des systèmes, rend compte de leur incomplétude et de l’incertitude de leur évolution, reconnaît et distingue les inter-rétroactions entre leurs éléments, en renonçant à les isoler les uns des autres, de leur contexte, de leurs antécédents ainsi que de leur devenir [8]. L’analyse de la complexité constitue sans nul doute une assurance contre le simplisme, le prêt-à-porter intellectuel, les grandes certitudes de l’immédiateté, les lieux communs des gourous du numérique qui essaient de nous faire croire que toute intelligence pertinente, demain, ne sera qu’artificielle. Dans une conférence devenue célèbre et tenue à l’UNESCO en 2016, Edgar Morin soulignait que la pensée complexe avait cette vertu de pouvoir tenter de répondre à la crise de la pensée. Ce qui la rend tellement nécessaire disait l’auteur de La Méthode, c’étaient ses quatre capacités, le fait que la pensée complexe était à la fois :

– apte à saisir les relations entre les divers et multiples processus,

– apte à détecter les antagonismes et les complémentarités,

– apte à s’attendre à l’inattendu,

– apte à scruter le probable et l’improbable.

C’est pourquoi, dit Morin, la pensée complexe est devenue aujourd’hui à la fois impérieuse et vitale [9]. Nous ajouterons que ces quatre qualités figurent également parmi celles que nous reconnaissons à la prospective.

C’est assurément André-Yves Portnoff qui avait raison lorsqu’il rappelait, voici déjà presque quinze ans, qu’une révolution, celle de l’intelligence, qu’il avait déjà identifiée vingt ans auparavant avec Thierry Gaudin, précédait et englobait la mutation numérique. Cette révolution de l’intelligence n’était bien sûr pas que technologique, comme ne le sont évidemment pas seulement les transformations actuelles. En fait, la Révolution de l’intelligence interroge et interpelle d’abord nos capacités humaines, nos compétences, notre aptitude à exploiter savoirs et savoir-faire pour obtenir un résultat désiré (…). Ces compétences nous rendent capables de produire de plus en plus de valeur en traitant la masse croissance des informations disponibles. C’est, dit Portnoff, la compétence qui donne valeur à l’information [10]. Certes, il est devenu classique aujourd’hui de distinguer la connaissance du savoir ainsi que de l’information. La première porte sur les capacités cognitives élaborées et mobilisant la créativité que sont les concepts, les méthodes, les théories, etc., toutes ces règles qui ne peuvent pas être codifiées une fois pour toutes ou pour lesquelles l’information ne peut être obtenue ou stockée en vrac. C’est là que l’être humain restera, longtemps encore, supérieur à l’intelligence artificielle. Le savoir s’articule en savoir-être et savoir-faire, s’attachant à la production de connaissances appliquées et de capacités d’apprentissage. Quant à l’information, elle n’est en fait que matière première de la connaissance. Nous devons la soumettre à une critique rigoureuse et méthodique, avant qu’elle ne soit éventuellement valorisée [11]. Les robots pourront nous y aider, mais ici aussi la confiance devra leur être longtemps encore disputée.

Qui pourrait croire un seul instant que les compétences requises au XXIème siècle sont et seront les mêmes que celles qui étaient nécessaires dans les sociétés du passé ? Nul ne doute que ces compétences seront complétées par d’autres. Notre analyse toutefois est que, quelle que soit leur évolution, prospective et pensée complexe resteront des compétences nécessaires pour les futures générations. Les systèmes ont, comme le rappelait heureusement Donella H. Meadows, la propriété d’auto-organisation, la capacité de se développer eux-mêmes, de créer de nouvelles structures, d’apprendre, de se diversifier, et de se complexifier [12].

Enseigner la prospective

La journée d’étude organisée par l’Institut Destrée le 22 septembre 2017 au Conseil économique et social de Wallonie s’inscrit en clôture de la première phase du projet de recherche interuniversitaire sur les nouvelles perspectives de développement de la prospective en Wallonie. Elle porte sur la question de l’acculturation des jeunes à la prospective et sur l’apprentissage des processus et méthodes d’anticipation dans les enseignements secondaire et supérieur [13]. Cette initiative s’inspire et établit des collaborations avec les expériences de même type développées en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux Pays-Bas, aux États-Unis et maintenant en France. Des synergies ont été établies tant avec le travail réalisé par Peter Bishop de l’Université de Houston (Texas) ainsi que celui d’Erica Bol en Europe, autour de Teach the Future, dont nous suivons depuis l’origine les initiatives très innovantes. Des passerelles ont également été jetées avec les expériences développées par Michel Lussault, ancien directeur de l’Institut français de l’Éducation, qui a expérimenté un programme de géographie prospective dans trois académies – Lyon, Lille, Aix-Marseille. L’objectif de l’Institut Destrée est d’aboutir à un cadre méthodologique robuste ainsi qu’à des propositions crédibles de mise en œuvre en Communauté française Wallonie-Bruxelles. La recherche s’appuie sur nos expériences précédentes menées avec des jeunes dans le cadre de Wallonie 2020 où, avec ma collègue prospectiviste Pascale Van Doren, nous avions impliqué, dès 2002 et 2003, une classe de l’Institut Félicien Rops de Namur, trois classes de l’Athénée de Soumagne et une classe de l’Institut provincial d’Enseignement technique de Nivelles. A l’initiative d’Engelbert Petre, nous avions poursuivi cette expérience avec la Maison culturelle d’Ath ainsi qu’un dialogue – peu fructueux, il faut bien le reconnaître -, avec la ministre de l’Education nationale de l’époque, Mme Marie Arena. Nous disposions pourtant des projets et bagages Young Foresight britanniques et Jugend denkt Zukunft [14] allemands, que nos collègues Gordon Ollivere (ETC North Sunderland) et Henning Banthien (IFOK Berlin) nous avaient alors transmis. Nous sommes évidemment restés en contact avec eux. La recherche actuelle Wallonia Young Foresight s’appuie aussi sur le travail mené depuis un an par une équipe interdisciplinaire de chercheur-e-s, composée de Chloë Vidal, docteure en Géographie et philosophe, Fabien Moustard, diplômé en Sciences de la Terre et politologue, ainsi que Michaël Van Cutsem, politologue et urbaniste. Ils ont lié des contacts internationaux, notamment sur base de plusieurs relations identifiées dans le cadre de programmes européens menés auparavant par l’Institut Destrée, en particulier ForLearn et la Mutual Learning Platform. Tous ces efforts ont été soutenus par le ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, M. Jean-Claude Marcourt. L’objectif très concret de cette initiative consiste donc à établir une recension des expériences au niveau international, à identifier les acteurs européens ainsi qu’à fonder un réseau de ces acteurs qui reconnaissent la place croissante que peuvent occuper des travaux prospectifs dans le travail des sciences (enseignement ou recherche) tout comme dans la construction de l’action publique. L’ensemble des projets identifiés aura en effet pour dénominateur commun de mettre en exergue l’approche prospective comme pédagogie citoyenne permettant de favoriser l’apprentissage des sciences (territoriales, politiques, sociales). Ce double enjeu, pédagogique (permettre à des jeunes de devenir acteurs de leurs apprentissages et auteurs de leurs savoirs) et éducatif (accompagner les jeunes à devenir des citoyens), appelle une approche pluridisciplinaire et pluriactorielle qui offre une place importante au rôle des humanités et des arts – ainsi, des initiatives telles que celle de la manifestation biennale Nos Futurs, lancée par le Théâtre Nouvelle Génération à Lyon à l’automne 2016, ou celle de l’exposition A Temporary Futures Institute, organisée au Musée d’Art contemporain à Anvers cet été 2017 viennent également nourrir la réflexion.

Pour mener à bien cette tâche, l’Institut Destrée bénéficie, d’une part, de l’appui de trois universités wallonnes, et d’autre part, de l’espace intellectuel que constitue le Collège régional de Prospective de Wallonie, ouvert sur les acteurs économiques, de la recherche, de la fonction publique ainsi que de la société civile. Trois référents universitaires ont accepté de s’impliquer dans l’accompagnement de cette recherche et de contribuer à son caractère interuniversitaire : Giuseppe Pagano, professeur d’Économie, Vice-recteur au Développement institutionnel et régional de l’Université de Mons, Christian de Visscher, professeur ordinaire en Sciences politiques et Management public, président de l’Institut des Sciences politiques de Louvain-Europe, Université catholique de Louvain, Didier Vrancken, professeur de Sociologie, vice-recteur à la Citoyenneté, aux Relations institutionnelles et internationales de l’Université de Liège.

Une trifonctionnalité de la pensée

La journée d’étude du 22 septembre 2017 a été construite de la même manière que celle que nous préconisons dans nos exercices de prospective, c’est-à-dire en mobilisant la trifonctionnalité qui est au cœur du Discours de la méthode créatrice de Thierry Gaudin, elle-même inspirée des travaux de Georges Dumézil. Cette pensée se fonde sur les modalités d’une triple reconnaissance, principe et processus par lequel l’esprit repasse au voisinage d’où il était passé et reconnaît.

1° reconnaissance des choses, où nous dansons autour de l’objet pour déterminer les faits, c’est le pôle de l’existant, du recueil des données, de l’établissement du réel, de l’analyse ;

2° reconnaissance des autres, où nous dansons avec les autres sujets pour délibérer, c’est le pôle de l’interaction, de la délibération qui pousse le chercheur ou l’acteur plus loin dans ses idées et permet la confrontation des points de vue ;

3° reconnaissance de soi, où, par une sorte de retrait, nous dansons avec nous-mêmes, nous conceptualisons : c’est la danse des neurones, écrit Gaudin, les moments de rêve éveillé où parmi les membres d’un noyau, se manifestent les illuminations et se dégagent les concepts structurants. Cette approche trifonctionnelle constitue un outil cognitif puissant [15].

Ainsi, tout notre action s’articule-t-elle d’abord sur l’exposé, l’analyse et la critique des faits, ensuite sur la délibération puis, enfin, sur un effort de conceptualisation.

Nous voulons aussi rappeler les finalités de tous nos efforts. Nous les avions forgées dans toute notre démarche La Wallonie au futur, jusque dans la charte de l’Institut Destrée, révisées la dernière fois en 2013, formulées sous la forme d’un double objectif : une démocratie exemplaire – nous dirions aujourd’hui ouverte – et un meilleur développement, que nous avons précisé comme étant durable. Tel que nous le concevons avec Gro Harlem Brundtland, ce développement est systémique, articule toutes les sphères de la société, s’inscrit dans le long terme et débouche sur l’action concrète. Tel qu’il se conçoit ainsi, ce développement ne pourrait être mieux embrassé que par la prospective.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce texte constitue la mise au net de l’ouverture de la journée d’étude Wallonia Young Foresight Research, Apprendre au XXIème siècle : citoyenneté, complexité et prospective, organisée par l’Institut Destrée et le Collège régional de Prospective de Wallonie avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et tenue à Liège au Conseil économique et social de Wallonie le 22 septembre 2017.

www.institut-destree.org/Wallonia_Young_Foresight_Research

[2] http://www.liegecreative.be/event/index/detail/id/538/lang/fr#.WdoBjYZpG8o

[3]https://portail.umons.ac.be/FR/universite/admin/aff_academiques/formationcontinue/formation_par_domaine/sciences_economiques_gestion/Documents%20CU%20en%20prospective/Brochure%20CU%20en%20prospective.pdf

[4] http://www.hecexecutiveschool.be/colloque-gris-2017/

[5] Philippe MEIRIEU, Apprendre, oui, mais comment…, p. 27, Paris, ESF, 24éd., 2016.

[6] Dominique SCHNAPPER, Citoyenneté, dans Encyclopaedia Universalis, t. 5, p. 915-917, Paris, EU, 2002. – D. SCHNAPPER, L’esprit démocratique des lois, p. 46sv, Paris, Gallimard, 2014. – Thierry BALZACQ ea, Fondements de science politique, p. 103, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2014.

[7] Philippe DESTATTE, Qu’est-ce que la prospective ?, Blog PhD2050, 10 avril 2013.

https://phd2050.wordpress.com/2013/04/10/prospective/

[8] Edgar MORIN, Introduction à la pensée complexe, p. 11-12, Paris, Seuil, 2005.

[9] Edgar MORIN, Congrès mondial pour la pensée complexe, Paris, UNESCO, 9 décembre 2016.

[10] Pierre-Yves PORTNOFF, Le pari de l’intelligence, Des puces, des souris et des hommes, p. 7, Paris, Futuribles, 2004.

[11] Pierre MUSSO, « Révolution numérique » et « société de la connaissance » dans Ena hors des murs, p. 48, 1er avril 2014.

[12] Donella H. MEADOWS, Thiking in systems, A primer, p. 81, London, Eaethscan, 2009.

[14] Jugend denkt Zukunft https://www.ifok.de/projects/dialogveranstaltungen/jugend-denkt-zukunft

[15] Thierry GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, p. 77-79, Gordes, Ose savoir – Le Relié, 2003.

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Hour-en-Famenne, 29 août 2017

Si l’on veut bien mettre entre parenthèses les tactiques politiques, les frustrations individuelles de certains élus, les rancœurs de ces semaines d’été 2017, et les considérer comme des péripéties, on peut s’interroger sur les changements partiels de majorité en Wallonie à l’aune des trajectoires possibles envisagées avant l’opération lancée par Benoît Lutgen, président du cdH, le 18 juin 2017. Un travail d’analyse de cette nature avait été réalisé en 2016 par un groupe d’acteurs et d’experts indépendants dans le cadre de la préparation d’une conférence de l’Université ouverte et de l’UMONS à Charleroi [1]. Cet exercice a été poursuivi en 2017 avec le Collège régional de Prospective de Wallonie, jusqu’à aboutir à un Manifeste publié dans le journal L’Echo en mars 2017 [2]. Quelle lecture peut-on essayer d’en faire en cette fin août 2017 ?

D’abord, nous devons considérer que ceux qui avaient identifié des bifurcations futures pour la Wallonie ne les imaginaient qu’au moment des rendez-vous électoraux régionaux prochains, en 2019 ou en 2024 – rappelons que les bifurcations sont des moments où le système peut évoluer vers plusieurs chemins et qu’il réalise une des possibilités qui lui sont données. Ces observateurs ne voyaient pas nécessairement ces bifurcations dans des changements de majorité politique, mais ils considéraient plutôt que l’ampleur de la transformation attendue nécessitait une mise en cause de l’intensité des politiques menées, le problème étant que les élus de la majorité mise en place en 2014 ne semblaient pas prêts à les mettre en œuvre. Comme souvent d’ailleurs, la plupart des élus se sont focalisés sur la demande de l’opinion publique, relayée ou activée par la presse : apporter des réponses à un effet de la maladie que constituent les avantages de la nomenklatura [3], plutôt qu’aux signaux socio-économiques particulièrement inquiétants lancés par les acteurs et les chercheurs [4].

La wild-card de juin 2017

Or, si l’on tente d’anticiper les bifurcations pour les préparer, et c’était bien le cas des rendez-vous politiques de 2019 et 2024, on oublie souvent que les trajectoires ne naissent pas nécessairement au sein des échéances attendues : elles peuvent se générer elles-mêmes en fonction de leur centre de gravité et du mouvement qu’elles impulsent. C’est ce qu’on appelle une wild-card, une surprise majeure, un événement inattendu, surprenant, peu probable, qui peut avoir des effets considérables s’il survient. Dans l’exercice mené sur les trajectoires de la Wallonie, les experts avaient choisi différents centres de gravité. Néanmoins, ils avaient considéré l’unicité des institutions wallonnes et des partis politiques, en localisant le pouvoir wallon à l’Elysette, lieu de réunion du gouvernement. Cette logique correspond assez bien, par exemple, à la bifurcation des élections du 13 juin 1999, de l’avènement du gouvernement Arc-en-ciel et de la mise en place, à l’initiative du ministre-président Elio Di Rupo, du Contrat d’Avenir pour la Wallonie. Cette bifurcation était devenue porteuse d’une trajectoire de transformation potentielle. On sait également que des bifurcations manifestes, occasions majeures de changement, peuvent aussi n’être porteuses d’aucune mutation positive, comme c’est le cas de la communautarisation de l’enseignement en 1989 où, finalement, il ne se passa quasi rien faute de loi de financement adéquate ni de volonté de transformation d’un modèle éducatif qui en avait pourtant bien besoin… But that’s another story, comme l’écrivait Rudyard Kipling…

Ce que l’on oublie toutefois, et qui peut éclairer les événements de cet été, c’est que le centre de gravité de la trajectoire de la Wallonie ne s’est trouvée localisée jusqu’aujourd’hui que très partiellement à l’Elysette. Elio Di Rupo l’avait compris en 1999, lui qui très rapidement s’est porté à la présidence du Parti socialiste, car il se sentait bridé dans son action politique par le Boulevard de l’Empereur. Rétrospectivement, deux moments de bifurcations illustrent bien l’importance de ce centre de gravité que constituent les partis politiques. Le premier a lieu en 1997, voici juste vingt ans. Le deuxième en 2005.

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1997 : le président du PSC provoque une nouvelle DPR

Depuis janvier 1994, Robert Collignon dirige une coalition socialiste – sociale-chrétienne à la Région wallonne. En charge de l’Économie, le ministre-président mène une politique de renforcement des pôles d’excellence existants : biogénétique et pharmaceutique dans le Brabant wallon, aéronautique à Charleroi, astronautique à Liège, environnement dans la région de Mons-Borinage, eau à Verviers, agroalimentaire à Gembloux, etc. Il restructure aussi la sidérurgie wallonne et ses trois pôles : Cockerill-Sambre, Forges de Clabecq et Boël La Louvière. Néanmoins, fin mai 1997, sur base du constat d’une économie wallonne malade, le président du PSC (actuel cdH), Charles-Ferdinand Nothomb, réclame une nouvelle déclaration de politique régionale avec des réorientations substantielles pour faire face aux difficultés économiques, mais aussi politiques que connaît la Wallonie. Il s’agit pour le président social-chrétien de redonner confiance aux gens [5]. Depuis le premier trimestre de l’année 1993 en effet, la production industrielle wallonne est dans une phase d’affaiblissement [6]. Mais ce qui inquiète davantage les analystes réunis par le PSC, ce sont les comparaisons qu’ils établissent sur le temps long avec la Flandre : notamment un taux de chômage deux fois plus élevé dans le sud, un retard de croissance annuel de 0,5 à 1 %, un taux d’investissement préoccupant, une balance commerciale déficitaire [7]. Pour le PSC, et en particulier pour le député André Antoine, ces difficultés économiques s’accompagnent d’un déficit de régulation publique [8]. Une déclaration de politique régionale complémentaire va être adoptée en novembre 1997 et constituer un plan de relance intéressant en prônant le décloisonnement et la transversalité de l’action, appelant au leadership d’un ministre-président, influant sur son équipe, et porteur d’initiatives nouvelles [9]. Sept ans plus tard, la DPR 2004-2009 indiquait qu’un premier pas dans le sens du redressement a été effectué par la déclaration de politique régionale complémentaire de 1997[10]

2005 : les présidents du cdH et du PS suscitent le Plan Marshall

Le deuxième exemple n’est plus dans toutes les mémoires, même si l’initiative continue à être au cœur des débats politiques wallons. Nous sommes en juin 2005, Jean-Claude Van Cauwenberghe est à la tête du gouvernement wallon depuis cinq ans. Depuis les élections de 2004, les sociaux-chrétiens ont remplacé libéraux et écologistes comme partenaires des socialistes. La nouvelle DPR que nous venons de mentionner déclare que La Wallonie se redresse. Mais son affaiblissement économique fut si intense que le chemin de la prospérité reste long ! … Et puis, cette phrase devenue leitmotiv pour les esprits positifs : Une chose est certaine : la Wallonie a cessé de régresser [11].

Mais un an plus tard, alors que le gouvernement déploie tranquillement son activité de législature et met en œuvre cette déclaration de politique régionale, successivement Joëlle Milquet, présidente du cdH et Elio Di Rupo, président du PS, sonnent la mobilisation. J’en appelle à un véritable sursaut wallon, déclare alors le leader du PS. Il faut un plan Marshall à l’échelle de la Wallonie, passant par la prise réelle de responsabilité de tous (gouvernement, syndicats, patrons, universités, enseignants, associations). C’est urgent. L’exigence pour chacun doit être de quantifier les actions à entreprendre et d’en mesurer l’efficacité. On sait qu’il y a des difficultés en Wallonie malgré une amélioration, quoi qu’on en dise, mais qui est insuffisante. Le gouvernement vient de prendre de bonnes mesures avec son plan stratégique sur la création d’activités. Mais les meilleures mesures du monde ne servent à rien si elles ne sont pas réalisées sur le terrain. Tout le monde doit se retrousser les manches, nous sommes à un moment charnière de l’histoire de la Wallonie [12]. A nouveau, il est manifeste, comme le décrit alors le journaliste Didier Grogna, que le président du PS a pris conscience de la dégradation de la situation économique de la Wallonie, mais aussi des critiques adressées au partenaire socialiste par le vice-président cdH André Antoine, notamment sur les difficultés éprouvées par le ministre-président s’assumer sa mission. Et l’éditorialiste de L’Écho de préciser : Il faut effectivement modifier les mentalités et oser dire «non» aux sous-localismes… socialistes ; oser donner un grand coup de pied dans les droits acquis et certains comportements «douteux» au sein d’organismes publics. Il apparaît de plus en plus improbable que Jean-Claude Van Cauwenberghe puisse tenir le cap durant toute la législature. Son remplacement semble inéluctable. Mais par qui ? Qui osera affronter des caciques qui n’ont jamais été inquiétés depuis des décennies ? La Wallonie a besoin d’un «plan Marshall», cela signifie mettre de côté les divergences politiques et aller tous dans le même sens [13]. Ainsi, durant tout l’été 2005, le gouvernement wallon sera by-passé par les présidents des deux partis qui vont présenter eux-mêmes le Plan prioritaire wallon à la presse et même, semble-t-il, au gouvernement. PS et cdH sont restés unis ou, en tout cas, compte tenu de l’agenda des déclarations, en 2005 comme en 1997, les présidents socialistes ont assumé les états d’âme des sociaux-chrétiens et articulé leur propre position avec ceux-ci. Il est manifeste que les relations Nothomb-Busquin étaient très constructives, tout comme, plus tard, celles de Elio Di Rupo et de Joëlle Milquet. Ces enchaînements n’ont clairement pas joué en 2017 puisque, pour la première fois depuis son existence, donc près de 25 ans, le siège éjectable de la méfiance constructive a été activé, au détriment des socialistes.

On le voit, 1997 et 2005 constituent des bifurcations forcées, probablement même des wild-cards créées à partir du centre de gravité des partis politiques de la majorité gouvernementale, et qui peuvent contribuer à la compréhension de 2017.

Une trajectoire d’espoir, en avance de deux ans sur son temps

En fait, ce qui semble avoir fait problème en ce début d’été 2017, c’est moins la question de la mauvaise gouvernance qui a gravement touché la presque totalité du monde politique wallon, que la conjonction dans l’opinion entre ces « affaires » et l’incapacité, devenue manifeste, de répondre au maldéveloppement de la Wallonie. Certes, dans la stratégie du président cdH Benoît Lutgen, ce sont ces dossiers de mauvaise gouvernance qui ont constitué le casus belli, ce qui a rendu sceptiques un certain nombre d’observateurs puisque le cdH n’était pas, lui non plus, exempt de critiques. Néanmoins, comme l’a rappelé le chef du groupe social-chrétien à la tribune du Parlement de Wallonie le 28 juillet, on aurait tort, de minimiser les signaux qui, en provenance du Conseil économique et social, des universités ou de l’Union wallonne des Entreprises, affirmaient, comme en 1997 ou 2005, que la Wallonie n’était pas sur le bon cap de redressement. La trajectoire tendancielle, intitulée Au fil de l’eau… usée, et formulée en février 2016 par le groupe de travail réuni pour l’initiative de l’Université ouverte et de l’UMONS est particulièrement révélatrice. Je la rappelle ici :

Si on pratique une gouvernance d’un autre temps, avec une évaluation factice, un défaut d’anticipation, que l’on est incapable de faire face aux défis budgétaires et de la cohésion sociale et territoriale, si on ne peut surmonter les chocs électoraux de 2019 et 2024, la septième réforme de l’État, l’articulation des compétences et moyens consacrés à l’enseignement, à la formation, à la recherche, etc., on mettra en péril la cohésion régionale. La Wallonie connaîtrait alors une spirale infernale qui interroge les cohésions sociales et territoriale wallonnes.

Il faut noter que le groupe de travail a abordé les questions de symétries ou d’asymétries, demain, entre coalitions des différents niveaux de pouvoir, et donc les possibilités de les assumer plus normalement, plus loyalement, que dans la lourde mésintelligence actuelle. Les participants ont également constaté que la vie politique wallonne est singularisée par sa stabilité sur un point central, à savoir la permanence du PS au pouvoir, avec la domination qui en découle sur tout le paysage politique et administratif. Comme l’écrit l’un des rapporteurs, en se gardant bien pour autant d’exprimer des opinions politiques, a fortiori des préférences, il n’est pas interdit de penser que cette stabilité peut ou risque de se confondre (parfois, souvent…) avec une certaine sclérose. Or l’hypothèse d’une relégation du PS dans l’opposition régionale n’est pas utopique : le prouvent, les résultats des élections législatives de 2007, comme l’étonnante latitude laissée aux «petits» Ecolos et cdH de choisir leur «grand» partenaire de coalitions fédérées en 2009. Quoiqu’on en pense, et, quelles qu’en soient les conséquences (notamment institutionnelles et administratives), ce bouleversement des habitudes politiques représenterait une discontinuité majeure dans le fil conducteur régional.

Certes, d’autres trajectoires étaient espérées, et on pourra s’y référer pour savoir si ce sont celles-là que la bifurcation de l’été 2017 portera. Néanmoins, ma conviction est que, au delà de ce qui peut constituer un jeu politique et contrairement à ce qui a été dit au lendemain de cette bifurcation, la Wallonie, telle qu’elle était pilotée par le gouvernement Magnette-Prévot n’était pas en train de se redresser. Non parce que ses politiques étaient inadaptées – chacun des camps a loué le Plan Marshall, ses pôles de compétitivité, Creative Wallonia, le Plan numérique, etc. et l’action volontariste du ministre socialiste de l’Économie, Jean-Claude Marcourt -, mais parce que la mobilisation des acteurs n’était pas au rendez-vous et que les moyens suffisants n’avaient pas été mobilisés pour les consacrer au redressement et donc permettre un décollage de l’économie.

Si l’on accepte cette idée, la bifurcation nouvelle constitue sans nul doute l’espoir que naisse une trajectoire transformatrice et régénérescente, enfin porteuse de concret pour la Wallonie. C’est le discours que tient aujourd’hui le nouveau gouvernement piloté par Willy Borsus. Un discours ne fait certes pas une trajectoire. Si le nouveau ministre-président réussit à mobiliser les femmes, les hommes et les moyens en Wallonie pour concrétiser nos ambitions de redéploiement, le changement de majorité permettra de gagner deux ans dans la reconversion, ce qui est précieux, en particulier pour ceux qui sont victimes du maldéveloppement wallon depuis trop longtemps.

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Philippe DESTATTE, Les trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036), dans Virginie de MORIAME et Giuseppe PAGANO, Où va la Wallonie ? Actes du cycle de conférences UO-UMONS, p. 65-87, Charleroi, Université ouverte, 2016. – Blog PhD2050, Charleroi, 25 février 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/02/28/trajectoires-prospectives-de-la-wallonie-2016-2036/

[2] Wallonie, la trajectoire socio-économique, résolument, dans L’Echo, 10 mars 2017.

http://www.lecho.be/opinions/carte-blanche/Wallonie-la-trajectoire-socio-economique-resolument/9871529

[3] J’emploie ce terme dans le sens russe que rappelle Alain Rey et qui visent les membres du régime ayant droit à des prérogatives exceptionnelles. A. REY dir. Dictionnaire historique de la langue française, p. 2389, Paris, Le Robert, 2006.

[4] Voir notamment la convergence des analyses : Regards sur la Wallonie 2016, Liège, CESW, Juin 2016. – Etudes sur la situation de l’entreprise, Portrait des Entreprises en Wallonie, Evolution, Wavre, UWE, 08/2016. – Séries statistiques du marché du travail en Wallonie, Namur, IWEPS, Décembre 2016. – Communiqué de presse du 10 février 2017 relatif aux comptes régionaux, Bruxelles, Banque nationale, Institut des Comptes nationaux, 4 p. – Paola ANNONI, Lewis DIJKSTRA & Nadia GARGANO, The EU Regional Competitiveness Index 2016, WP02/2017, European Commission, Regional and Urban Policy, 2017. – Rapport sur l’économie wallonne 2017, Namur-Liège, SOGEPA – SPW-DGO6 – IWEPS, Février 2017. – Didier PAQUOT, Economie wallonne : 15 ans de plans de redressement, où en est-on ? Exposé au Forum financier de la Banque nationale, Louvain-la-Neuve, Ephec, 27 avril 2017.

[5] Nothomb réclame une nouvelle déclaration, dans L’Echo, 27 mai 1997. – Nothomb réclame un grand pacte social : « Quand le temps du devoir de deuil sera passé, il faudra redonner confiance aux gens, Propos recueillis par Vincent JUMEAU et Jean-Léon WAUTERS, dans L’Écho, 24 mai 1997.

[6] Tendances économiques, SES, n°16, Juin 1999, p. 38.

[7] Une Wallonie moderne, Congrès de Liège du 24 mai 1997, Actes, p. 16sv, Bruxelles, PSC, 1997.

[8] André ANTOINE, De la nécessité de sortir du pragmatisme sous-régional en Wallonie, dans Une Wallonie moderne, Congrès de Liège du 24 mai 1997, Actes, p. 56-58, Bruxelles, PSC, 1997.

[9] Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle histoire de Belgique 1970-2000, [volume 9 de la Nouvelle Histoire politique de la Belgique contemporaine de 1830 à nos jours, sous la direction de Michel Dumoulin, Vincent Dujardin et Mark Van den Wijngaert], coll. Histoire, p. 272-273, Bruxelles, Le Cri, 2009, 428 p.

[10] Déclaration de politique régionale 2004-2009, p. 3, slnd, 2004, p. 3, 153 p.

[11] Ibidem.

[12] Elio Di Rupo appelle à un «sursaut» wallon et veut mettre fin au sous-localisme, Interview, dans L’Écho, 11 juin 2005.

[13] Didier GROGNA, L’argent n’est pas tout, dans L’Écho, 18 juin 2005.

 

Namur, 20 juillet 2017

Interrogé par la RTBF ce 19 juillet 2017 au sortir de sa rencontre avec les présidents Olivier Chastel et Benoît Lutgen, Vincent Reuter se réjouissait que le Plan Marshall n’était pas remis en cause. Nous partageons l’intérêt de l’administrateur délégué de l’Union wallonne des Entreprises pour le Plan prioritaire wallon porté depuis de nombreuses années par le Ministre Jean-Claude Marcourt, qui a su incarner une volonté de renouveau économique wallon et d’ouverture de la Région au monde de l’entreprise. Néanmoins, il nous semble que c’est l’ensemble des politiques wallonnes et tous les moyens de la Région qui doivent être aujourd’hui intégrés dans la logique du Plan Marshall.

1. Rétroactes : des priorités politiques et des moyens substantiels

Le premier plan prioritaire wallon est né en juin 2005 lorsque d’autres présidents, Elio Di Rupo et Joëlle Milquet, respectivement en charge du PS et du CdH, ont appelé à un sursaut wallon sous la forme d’un Plan Marshall à l’échelle de la Wallonie, passant par une réelle prise de responsabilité de tous les acteurs, en isolant les priorités contenues dans le Contrat d’avenir pour la Wallonie, et y concentrant des moyens qui devaient être substantiels.

Le Plan stratégique transversal de Création d’Activités et d’Emplois a été retravaillé dans ce sens par le ministre de l’Économie régionale, Jean-Claude Marcourt. Cinq pôles de compétitivité sont alors identifiés (sciences du vivant, agroalimentaire, ingénierie mécanique, transport logistique et aéronautique spatiale), tandis que 1,6 milliard d’euros sont dégagés jusqu’en 2009. Le contenu s’inspire à la fois des travaux menés par Daniel Darmon et Nicolas Jacquet de la DATAR à Paris, de 2002 à 2004 [1], de ceux menés en parallèle, de 2002 à 2004 dans le cadre de la prospective des Politiques d’Entreprises avec la direction générale de l’Economie et de l’Emploi du Ministère de la Région wallonne, l’Union wallonne des Entreprises, et l’Institut Destrée [2], ainsi que des analyses du professeur Henri Capron de l’ULB [3].

Au lendemain des élections du 7 juin 2009, les écologistes donnent une nouvelle impulsion aux Actions prioritaires pour l’avenir de la Wallonie, qui intègrent la dimension environnementale et prennent le nom de Plan Marshall 2. Vert, lancé le 17 septembre 2009, avec une enveloppe de près de 2,8 milliards d’euros pour la période 2010-2014 [4]. Un travail de préparation pour un nouveau plan Marshall est entamé en fin de législature sous l’appellation de Marshall 2022, à partir de l’idée – inexacte – que les transferts flamands liés à la loi de financement commenceront à diminuer à partir de cette année-là. Ce mécanisme, on le sait, s’enclenchera en 2024 à un rythme de 10% par an pendant dix ans.

Le Gouvernement dirigé par Paul Magnette et mis en place en juin 2014 a annoncé début décembre de cette année-là une nouvelle version de ce Plan, intitulée 4.0, en mettant l’accent sur les technologies numériques comme vecteurs de développement économique et en insistant sur l’importance de la valorisation industrielle des projets, à partir des six pôles de compétitivité. Le contenu de cette nouvelle version se voulait davantage en connexion avec les compétences de la Communauté française, en particulier la formation et l’enseignement. Ce plan souhaitait impliquer davantage le monde de l’entreprise, en particulier pour mettre en place un dispositif de formation en alternance. Le gouvernement insistait également sur l’importance de l’attractivité du territoire et sur le soutien à apporter aux PME, dans le cadre d’une enveloppe budgétaire de la même nature que pour les versions précédentes [5].

Après diverses concertations (gouvernement de la Communauté, Conseil économique et social, etc.), les mesures du Plan Marshall 4.0 ont été validées par le Gouvernement wallon lors de sa réunion du 29 mai 2015, le budget finançant les différentes actions étant approuvé le 29 octobre suivant.

Lors de sa présentation cette année-là, le gouvernement a précisé, à la suite de l’avis du Conseil économique et social de Wallonie, que le Plan Marshall (2014-2019) ne représente pas l’ensemble de la politique du gouvernement mais qu’il constitue le cœur d’une dynamique de redéploiement économique et social, chaque ministre développant, en application de la DPR, des projets structurants complémentaires ou en synergie avec les mesures du plan (infrastructures, simplification administrative, Small Business Act, aides à l’emploi, à la recherche, à l’expansion économique, Code de Développement territorial, etc.) [6].

2. Un plan actuellement organisé autour de cinq axes stratégiques structurants

Dès son lancement, le Plan Marshall 4.0 a été organisé autour de cinq axes stratégiques structurants :

– faire du capital humain un atout, via des mesures qui renforcent les liens entre la formation et l’enseignement, élaborées avec la Communauté française, notamment au travers du développement des filières en alternance ;

– soutenir le développement de l’industrie, dans une logique d’anticipation technologique, en y associant les PME ;

– mobiliser le territoire comme ressource du développement économique ;

– soutenir l’efficacité et la transition énergétiques, notamment en intégrant et en renforçant la démarche lancée autour de l’économie circulaire ;

– appuyer l’innovation numérique, en l’intégrant au cœur des pratiques industrielles et sociales [7].

Il faut noter que cette stratégie s’articule également avec celles du FEDER et du FSE, ainsi qu’avec les politiques, dites croisées et convergentes, menées avec le gouvernement de la Communauté française.

Le montant de l’enveloppe budgétaire initiale annoncée lors du lancement du Plan Marshall 4.0 s’élevait pour l’ensemble de la législature à 2,4 milliards d’euros auxquels il faut ajouter 468 millions de nouveaux financements alternatifs. Par ailleurs, 881 millions de financements alternatifs du Plan Marshall 2.vert, décidés lors de la législature précédente, devaient encore se concrétiser dans la période 2014-2019 [8].

 3. L’analyse du Plan Marshall 4.0 selon le dernier rapport du délégué spécial (30 mars 2017)

Le Délégué spécial, Alain Vaessen a présenté à la Task Force de suivi son rapport au 30 mars 2017, portant sur la mise en œuvre des mesures du plan jusqu’au 31 décembre 2016. On peut les synthétiser comme suit [9].

 

Axe 1 : faire du capital humain un atout

Il s’agit des mesures de formation et enseignement établies en lien avec la Communauté française Wallonie-Bruxelles : enseignement en alternance (Plateforme interactive unique), les trois Cités des Métiers, les centres de compétence, le Consortium de validation des compétences (CVCC), le plan langues et la Plateforme Wallangues, la Formation tout au long de la vie, l’esprit d’entreprendre, les facilitations à l’accès à l’enseignement supérieur. Le budget s’élève à 308.709.000 euros sur la législature 2015-2019, soit 11% du plan. Les chantiers en cours en 2017 sont les suivants : la réforme des incitants financiers à l’alternance, la révision du dispositif « Essais-métiers », le lancement du premier appel à projets Techniteens, l’organisation de la première action de stages d’observation en entreprise (IFAPME), l’ouverture de la Cité des Métiers de Namur, la mise en ligne de la nouvelle version de Wallangues.

Axe 2 : soutenir le développement de l’industrie par une politique d’innovation et de croissance des entreprises

Pôles de compétitivité, valorisation de projets innovants, mesures de soutien à la croissance des entreprises et au développement des spins off ainsi que Small Business Act s’inscrivent dans cet axe 2. Le budget s’élève à 846.224.000 euros sur la législature 2015-2019, soit 29% du plan. On y trouve les six Pôles de compétitivité, leur valorisation industrielle, la stratégie de spécialisation intelligente, les axes transversaux (numérique, économie circulaire, créativité), le soutien à l’innovation des entreprises par l’AEI, les écosystèmes numériques, le soutien à l’internationalisation des entreprises, la transmission des entreprises (Sowacess). Les chantiers en cours en 2017 sont constitués par les premières mesures du Small Business Act, la réforme des aides de premier niveau, les nouvelles procédures d’approbation des projets formation, l’opérationnalisation de mécanismes en faveur des PME (Sofinex).

Axe 3 : mobiliser le territoire au profit du développement économique

Cet axe porte sur le renforcement de l’attractivité et de la compétitivité de la région : zones d’activité économique (ZAE), sites économiques en reconversion (SAR), Parcs d’Activités 4.0, ports autonomes, halls relais agricoles, CoDT, décret sol, routes de l’emploi, etc. Le budget s’élève à 374.000.000 euros sur la législature 2015-2019), soit 13% + 496.400 du PM2.vert de financement alternatif). Les chantiers en cours en 2017 sont l’adoption du décret ZAE, le lancement des appels à projets « Halls Relais agricoles » et ses projets sélectionnés, la mise en place de la réforme du décret lié aux expropriations.

Axe 4 : soutenir l’efficacité, la transition énergétique et l’économie circulaire

Ce sont les mesures structurantes de soutien à la transition énergétique : l’efficacité énergétique des bâtiments, l’Alliance Emploi-Environnement sur la rénovation du bâti, l’économie circulaire et l’économie de la fonctionnalité, la recherche énergétique, le soutien à la compétitivité des entreprises en matière énergétique (1.101.355.000), soit 38% du budget). Les réformes et chantiers en cours en 2017 sont constitués par le recentrage de l’Alliance Emploi-environnement, le « Plan Piscines », la lutte contre le dumping social, l’opérationnalisation d’incitants pour l’économie circulaire, le lancement du « Chèque Habitat ».

Axe 5 : encourager l’innovation numérique

La Stratégie numérique a été lancée en décembre 2015, comme vecteur de développement économique. Le montant budgétaire qui soutient cet axe s’élève à 245.594.000 euros soit 9,9% du plan sur la période 2015-2019. Les trois mesures phares sont le Plan intégré de transition numérique (Plateforme Digital Wallonia), l’Administration 4.0 et l’Intelligence territoriale, numérique et technologique (Villes de demain, Quartiers nouveaux, Cadre stratégique pour une politique de la Ville, Smart Cities, etc.). Les chantiers en cours en 2017 sont le lancement du fonds numérique WING, le cadre stratégique pour une politique de la ville en 2017, le label Start’up Wallonia, la dématérialisation du permis d’environnement, l’opérationnalisation de l’espace personnel pour le public du non marchand, les hot spots Digital Wallonia à Barcelone et San Francisco.

Recommandations générales du Délégué spécial

Quelles sont les recommandations générales du Délégué spécial énoncées après deux ans de Plan Marshall 4.0. ? Les voici livrées telles quelles.

Une attention toute particulière devrait être accordée au suivi budgétaire, ce dernier ayant été rendu complexe notamment par la multiplication des sources de financement et le fait qu’un certain nombre de mesures du Plan Marshall 4.0 sont cofinancées au travers d’autres plans. Un suivi de l’ensemble des budgets qui participent à la dynamique Marshall devrait dès lors être réalisé, suivant la même méthodologie que celle adoptée pour le Plan Marshall 4.0. Par ailleurs, le Gouvernement devrait statuer sur le maintien ou non de la règle de libération progressive des budgets à l’attention des OIP et assimilés.

Cette deuxième année du Plan Marshall a permis de finaliser toutes les décisions de cadrage et de démarrer leur opérationnalisation. Les principaux indicateurs de réalisation et leurs cibles sont déterminés. La dynamique mobilisatrice autour du Plan Marshall 4.0 pourra se poursuivre grâce à une communication appropriée vis-à-vis des bénéficiaires. La multiplication des Plans a eu pour effet positif d’aligner l’ensemble des actions du Gouvernement autour d’une ligne directrice générale, mais a contrario, de diminuer la visibilité de l’élément fédérateur qu’est le Plan Marshall 4.0. Aussi, les efforts de rationalisation du suivi des différents projets et plans doivent se poursuivre. Dans ce sens, le développement de l’outil de suivi des Plans (Coq’PiT) constitue une première avancée à amplifier.

Si les réalisations observées sur le terrain sont aujourd’hui nombreuses, elles pourraient être rendues encore plus visibles par une campagne de communication accentuée. [10]

4. La trajectoire budgétaire du Plan Marshall 4.0

Le budget du Plan Marshall 4.0 s’élève, pour l’ensemble de la période de programmation 2015-2019, à 2,4 milliards € en crédits d’engagement et 2,3 milliards d’€ en crédits de liquidation. Une enveloppe de 468 millions € est également prévue pour les financements alternatifs. Fin 2016, 34% ont été engagés et liquidés soit moins de 40% en deux ans. Il s’agit de 784.307.675 euros sur les 2.407.882.344 euros programmés en 5 ans (2015-2019).

Le rapport de suivi ventile ces montants en fonction des différents axes stratégiques :

Diapositive1

5. Une évaluation du Plan Marshall 4.0

L’évaluation du Plan Marshall 4.0 a été confiée à l’Institut wallon de l’Évaluation et de la Prospective et de la Statistique. Le 23 juillet 2015, le Gouvernement wallon a acté la logique d’intervention du plan en vue de son évaluation, proposée par l’IWEPS. L’objectif global qui a été identifié est le redéploiement économique par la croissance des entreprises. Comme l’indique l’IWEPS, pour accélérer le processus de reconversion de l’économie, le PM4.0 met l’accent sur sa composante industrielle, qu’il s’agit de renforcer et de moderniser en misant sur la croissance de toutes les entreprises. En outre, sept objectifs spécifiques ont été retenus qui concernent, outre la maîtrise des coûts, les déterminants de la croissance des entreprises : le capital humain, l’innovation, l’accès au financement et aux marchés, un environnement propice à leur développement grâce à des infrastructures performantes et, enfin, les opportunités économiques créées par le défi énergétique.

L’IWEPS a construit un programme d’évaluation du Plan Marshall qui a été validé par le gouvernement wallon le 17 septembre 2016. Il se fonde sur 7 analyses évaluatives ainsi qu’une analyse macro-économique de contexte, destinées à vérifier si les dispositifs mis en œuvre contribuent à la réalisation de l’objectif général et des objectifs spécifiques retenus dans la logique d’intervention. Les objets d’analyses évaluatives portent sur la formation en alternance, les terrains équipés mis à disposition des entreprises pour favoriser leur développement, la politique des pôles de compétitivité en lien avec la stratégie de spécialisation intelligente, la valorisation des résultats de la recherche dans l’industrie, l’entrepreneuriat (dimension de genre), le développement du secteur numérique, l’efficacité énergétique du bâti. Il s’agira de mesurer l’impact des mesures soit sur l’objectif spécifique, soit sur la croissance des entreprises, soit sur le développement économique. Complémentairement, l’IWEPS produira annuellement une batterie d’indicateurs de contexte sous forme de tableau de bord. Il permettra d’observer l’évolution de la situation socio-économique en Wallonie sur la durée du PM4.0, sans établir de liens de causalité entre des dispositifs particuliers du Plan et des variations constatées au niveau macroéconomique [11]. Un Comité transversal d’encadrement a été mis en place, comprenant certains interlocuteurs sociaux ainsi que des experts universitaires.

L’extension du Plan Marshall à toutes les politiques wallonnes : un espoir de régénérescence de la Wallonie

Le 16 février 2017, sur base d’une analyse de l’évolution des PIB régionaux en Belgique depuis 2013, et de la dernière étude de la SOGEPA, Didier Paquot jugeait les résultats du Plan Marshall décevants. Le directeur du Département économique de l’UWE appelait à réfléchir à la déception suscitée par le Plan Marshall et d’en analyser les causes, de manière sereine et dépassionnée [12]. Ce moment est important, car, si elles corroboraient certaines analyses antérieures, la sortie de Didier Paquot brisait une forme de consensus de wishful thinking dans les milieux de la gouvernance wallonne officielle. Cette position allait être renforcée par un débat de Face à l’Info quelques jours plus tard, le 20 février 2017, à l’initiative d’Eddy Caekelberghs à la RTBF avec Didier Paquot, Sébastien Brunet (IWEPS), Giuseppe Pagano (UMONS) et Philippe Destatte (ID) d’où il ressortait que la question de l’intensité de l’effort budgétaire était centrale. Par rapport au PIB régional (environ 100 milliards d’euros en 2016) et aux moyens dont dispose la région, le Plan Marshall souffre d’une faiblesse structurelle en moyens (5 milliards d’euros en 10 ans), l’empêchant d’agir de manière tangible sur la trajectoire régionale.

Le 27 avril 2017, lors d’une conférence devant le Forum financier de la BNB à l’EPHEC à Louvain-la-Neuve, Didier Paquot reposait cette même question : pourquoi les différents plans Marshall, qui adressaient et adressent les vrais enjeux selon une méthode rigoureuse, n’ont pu entraîner un redressement sensible de l’économie wallonne ? [13] La réponse reste la même : la faiblesse des moyens qu’ils mobilisent. Si cela ne met pas en cause le ministre en charge de sa mise en œuvre, cela interpelle en tout cas l’ensemble du gouvernement, actuel ou futur, ainsi que les interlocuteurs sociaux qui couvrent les politiques menées.

Ainsi, au printemps 2017, le budget du Plan Marshall s’élevait à environ 2,4 milliards d’euros pour la période 2015-2019, soit un rythme de moins de 400 millions d’euros par an pendant 5 ans. Annuellement, ce montant représente un peu plus de 3% des recettes de la Région wallonne (en 2017 : recettes d’environ 12 milliards d’euros et dépenses de 13,3 milliards). Une intensification du Plan Marshall passerait assurément par un accroissement de ce pourcentage, tout en restant inscrite dans une trajectoire budgétaire d’équilibre des finances de la Région. L’ambition et le défi pour le gouvernement futur – quel qu’il soit – résident certainement dans le déplacement de politiques et de moyens dans le cadre stratégique dynamique et innovant qui a été créé, piloté de manière moderne, volontariste et transparente.

Ce sont donc toutes les politiques de la Wallonie qui devraient être menées de cette manière, ce qui constituerait une exigence et des efforts de pilotage considérables, mais aussi – enfin – un espoir majeur de régénérescence de la Wallonie.

Philippe Destatte

 

[1] Nicolas JACQUET et Daniel DARMON, Les pôles de compétitivité, Le modèle français, Paris, La Documentation française, 2004. Le premier rapport date du 20 février 2004 et a été approuvé par la Conférence unterministérielle de l’Aménagement et du Développement des Territoires du 14 septembre 2004.

[2] Philippe DESTATTE et Pascale VAN DOREN, Réflexion prospective sur les Politiques d’entreprises en Wallonie, Rapport final, Namur, Cabinet du Ministre de l’Economie et des PME – Direction générale de l’Economie et de l’Emploi, Direction des Politiques économiques du Ministère de la Région wallonne, 3 décembre 2003.

[3] Henri CAPRON, Les pôles de compétitivité wallons, Bruxelles, ULB, Août 2005, 26 p.

[4] Plan Marshall 2.vert, Rapport de suivi, Namur, SPW, Secrétariat général, Cellule des Stratégies transversales, Délégué spécial, Avril 2014.

[5] François-Xavier LEFEVRE, Le contrat Marshall, Redressement économique de la Wallonie, dans L’Echo, 5 décembre 2014. – Martial DUMONT, Plan Marshall 4.0 : révolution numérique, dans L’Avenir, 5 décembre 2014.

[6] Plan Marshall 4.0, p. 5, Namur, Gouvernement wallon, 29 mai 2015.

[7] Ibidem, p. 6.

[8] Ibidem, p. 7.

[9] Plan Marshall 4.0, Rapport de suivi, Situation au 31 décembre 2016 et décisions structurantes du GW au 28 février 2017, Namur, SPW, Secrétariat général, Cellule des Stratégies transversales, Délégué spécial, 30 mars 2017.

[10] Plan Marshall 4.0. Présentation du rapport annuel 2016 devant la Task Force, 21 mars 2017, Slide 26/28.

[11] http://www.iweps.be/projet/programme-devaluation-du-plan-marshall-4-0-iweps-2015-2019/

[12] L’UWE dans la presse, Didier paquot juge les résultats du Plan Marshall décevants. 16 février 2017. http://www.uwe.be

[13] Didier PAQUOT, Economie wallonne, 15 ans de plans de redresseement, Où en est-on ? Louvain-la-Neuve, EPHEC, Forum Financier de la BNB, 27 avril 2017.

Namur, le 17 juin 2017

Le 12 mai 2017 a vu le Parlement de Wallonie accueillir en ses murs la quatrième journée du processus lancé le 21 avril autour du Panel citoyen constitué pour répondre aux enjeux liés à la gestion du vieillissement en Wallonie [1]. Après plus de trois semaines de travail, quatre temps forts ont marqué cette journée mémorable qui a constitué une expérience novatrice dans le paysage démocratique wallon et même dans celui de la Belgique fédérale :

– la manifestation de l’accord unanime des citoyennes et citoyens sur leur déclaration-consensus ;

– l’exposé par ceux-ci des enjeux de long terme, d’une vision collective du vieillissement ainsi que de propositions concrètes ;

– les échanges et débats avec les ministres et les groupes parlementaires ;

– les premières conclusions tirées de l’expérience.

 

1. Un accord unanime du panel des 29 citoyennes et citoyens sur leur déclaration-consensus

Le premier temps a pris la forme d’un petit déjeuner tenu dès 8.30 heures dans les salles archéologiques du Parlement. Il a réuni les panélistes pour qu’ils puissent exprimer entre eux leurs dernières remarques et marquer leurs accords ou désaccords sur la déclaration-consensus rédigée par un comité de rédaction qu’ils avaient constitué et dont les membres interagissaient depuis la fin des délibérations en face à face le samedi précédent. Il faut se rappeler que – c’est un fait remarquable -, les 30 panélistes identifiés et recrutés se sont mobilisés durant la totalité des quatre jours, un seul ne se présentant pas à l’ensemble des travaux. Lors de ce petit déjeuner, les panélistes ont confirmé leur entière convergence sur le texte auquel la plupart d’entre eux avaient contribué et qu’ils ont eu l’opportunité d’amender jusqu’à la veille à mi-journée. La seule intervention extérieure sur le document, suggérée par le Comité scientifique, a constitué en un toilettage de forme par les services ad hoc du Parlement, comme c’est le cas pour toute publication réalisée par les parlementaires. Mais, comme l’a souligné un des panélistes en séance plénière, – et sans être contredit – le texte de la déclaration-consensus est le texte qui engage tout le monde. C’est un texte dans lequel chacun se retrouve [2]. Ou, pour être plus nuancé en suivant une autre citoyenne : il s’agit d’une sorte d’acceptation de certains avis majoritaires qui se sont retrouvés, ce qui, somme toute, est assez conforme à la définition du concept politique de consensus qu’en donne la langue française [3].

 

Le panel citoyen en séance plénière le 12 mai 2017 (Photo Parlement de Wallonie)

2. L’exposé des enjeux de long terme, d’une vision collective du vieillissement ainsi que de propositions concrètes

2.1. La délibération citoyenne comme outil complémentaire à la démocratie représentative

Le deuxième temps fort de la journée du 12 mai a été constitué par l’exposé et la discussion de la déclaration-consensus devant les parlementaires, en séance plénière, les débats étant menés par le président du Parlement André Antoine. Celui-ci, en véritable pédagogue attentif à la compréhension de chacune et de chacun, a servi de guide aux panélistes, comme il l’aurait fait avec des parlementaires novices. Même si quatre formations politiques du Parlement de Wallonie – PS, MR, CdH et Ecolo – étaient bien représentées par une dizaine de députés – surtout des députées d’ailleurs -, une petite déception s’est manifestée de ne pas voir la présence parlementaire aussi fournie qu’attendue.

Les interventions introductives ont permis de rappeler l’implication de tous les membres du panel, sans barrière de statut social ou professionnel, même si le tirage au sort qui avait été réalisé sur une base volontaire a exclu certains groupes minoritaires ou culturels. Le panel a néanmoins exprimé une conviction de représenter assez bien la Wallonie en termes de genres, d’âges, de profils socio-économiques et de provenance géographique des différentes parties qui composent l’espace wallon. Ces interventions ont également montré l’importance du dispositif mis en place ainsi que ses limites, notamment les contraintes de temps de travail par rapport à l’ampleur du sujet traité, ainsi que de la nécessité d’identifier les enjeux qu’il soulève. Une voire deux réunions supplémentaires et un travail s’étalant sur deux mois auraient probablement permis d’aller plus en profondeur tout en gardant la fraîcheur d’une dynamique citoyenne. Malgré cette difficulté, ainsi que celle que soulève le choix de prendre des décisions à la majorité des panélistes, le groupe de citoyennes et de citoyens s’est dit convaincu de l’utilité de ce type de dispositifs comme outil complémentaire à la démocratie représentative.

 

2.2. Une vision commune du vieillissement à l’horizon 2045

Les citoyens ont ensuite décrit la vision qui était la leur du vieillissement en Wallonie à l’horizon 2045, ressenti non comme un problème, mais comme un réel atout pour la société. Pour eux, six valeurs méritent d’être mobilisées sur le long terme : l’autonomie, qui fait que l’on conserve la liberté d’aller à son rythme, de faire ses choix, de garder son pouvoir de décision à l’égard de sa famille, voire de la société ; la sociabilité, qui permet d’activer des connexions et de garder les proximités nécessaires au sein de son environnement ; l’utilité pour la société, en particulier des jeunes générations envers qui chacun doit continuer à pouvoir rester le plus disponible ; le respect que l’on doit à chacun, mais aussi que chacun nous doit, en particulier lorsque l’on entre dans les derniers âges de la vie ; la dignité, sans laquelle nous ne serions plus des êtres humains, à chaque âge de notre vie ; la cohésion sociale et territoriale, l’égalité et l’équité, notamment dans l’accès aux soins, en adéquation avec les ressources de chacun, mais aussi des moyens de tous. Les députés Christophe Collignon et Dimitri Fourny ont insisté en fin de journée sur toute l’importance d’avoir balisé des propositions réalistes, prenant en compte les contraintes budgétaires, tout en l’ayant fait à partir d’une vision de l’avenir [4].

C’est sur base de ces valeurs que les membres du panel citoyen ont assigné quatre finalités aux politiques publiques :

– la continuité des liens, c’est-à-dire d’être affectivement accompagné par ses proches et par la communauté, en ce compris les professionnels, c’est-à-dire par les personnes de la société ;

– la poursuite d’une vie active, professionnelle ou non, utile à la société et à sa famille, en particulier pour ses enfants et petits-enfants ;

– le bien-être, le maintien d’une santé physique et mentale pour tous, ainsi que l’image positive de la vieillesse et de soi en tant que personne âgée, aussi longtemps que possible, permettant de vivre agréablement et dans la dignité ;

– le développement et la coordination de services et d’équipements, accessibles tant d’un point de vue territorial que d’un point de vue financier, afin de ne pas constituer une charge déséquilibrante pour ses enfants ni pour la société. Enfin, le panel s’est réuni autour d’un grand objectif général : répondre aux besoins sociovitaux permettant l’inclusion dans la société en mettant ses capacités au service des autres.

Mais le panel a dépassé le résumé de cette vision lorsque, après la philosophe liégeoise Gaëlle Jeanmart, invitée à parler devant ses membres le 29 avril 2017, les citoyens ont cité l’extrait de Si c’est un homme de Primo Levi, relatant en 1946 son expérience des camps, en évoquant la gestion du vieillissement et notamment les maisons de retraite : Qu’on imagine un homme non seulement privé des êtres qu’il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin, littéralement de tout ce qu’il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité, car il n’est pas rare, quand on a tout perdu, qu’on se perde soi-même [5]. Cette référence est assurément redoutable.

 

2.3. Les enjeux de long terme de la gestion du vieillissement et les propositions pour y répondre

Partant des études préliminaires, de l’enquête audiovisuelle qualitative ainsi que des exposés des expert-e-s, les panélistes ont dressé une liste de 24 enjeux, les ont analysés puis en ont reformulé et sélectionné quatre :

  1. comment améliorer l’offre de services aux personnes âgées tant aux points de vue juridique que mental et financier, ainsi que la valorisation des métiers entourant les aînés ?
  2. comment prendre en compte le rôle des technologies dans l’aide aux personnes âgées en vue de répondre plus adéquatement aux difficultés croissantes des séniors en perte d’autonomie physique ou mentale ?
  3. comment promouvoir un système de communication visant à informer les personnes âgées des services et des dispositifs disponibles dans leur région ?
  4. comment faire en sorte que l’allongement de la durée de vie soit bénéfique pour l’ensemble de la population wallonne et, en particulier, comment organiser une transition dans le passage du régime de travail à celui de retraité qui à la fois permette de maintenir une certaine activité sociale des aînés et intègre progressivement les jeunes sur le marché du travail ? Comment créer des espaces intergénérationnels où les jeunes et les aînés se rencontrent et renforcent leur volonté de s’écouter, de partager et de s’enrichir mutuellement ?

  1. En réponse à l’enjeu de l’amélioration de l’offre de services et de la valorisation des métiers entourant les aînés, le panel a répondu par la proposition de créer un service polyvalent de proximité, sous une forme à déterminer, dédié aux personnes âgées et pouvant leur apporter une aide juridique et sociale en matière d’information, mais aussi relayer les questions vers des organismes d’écoute, de soins ou d’aides à domicile. Le panel a aussi proposé de revoir le système de remboursement des soins en le rendant plus équitable et davantage égalitaire au profit des plus fragilisés. Les citoyens se sont également interrogés sur les mécanismes du projet d’assurance autonomie sur lequel travaille le gouvernement, en regrettant le manque de clarté des différents projets en discussion. Ils ont enfin prôné une meilleure reconnaissance sociale et financière des métiers qui apportent un soutien aux personnes âgées. Ils ont également souligné le rôle déterminant des aidants proches, au sein du cercle de la famille ainsi que des amis, qu’il faudrait selon eux également pouvoir soutenir.
  2. À la question de la prise en compte du rôle des technologies dans l’aide aux personnes âgées, le panel a proposé le développement d’un ensemble coordonné de technologies permettant d’alléger le travail des aidants ou professionnels, d’effectuer une surveillance efficace et de créer un canal de communications intergénérationnel intuitif et spontané. Ces outils, dont de nombreuses applications existent déjà, permettront l’optimisation et l’amélioration des services pour en diminuer le coût tant humain que financier par le biais d’une plateforme centralisée au domicile. Ces technologies pourraient externaliser l’aide afin de faciliter toutes les activités des aînés, dans le respect de la vie privée et des choix des personnes concernées. Il s’agit ainsi de créer de nouveaux métiers, de mettre en place une synergie entre la jeune génération porteuse de solutions innovantes et d’améliorer les technologies existantes ainsi que de renforcer la recherche de nouvelles technologies. Cela pourrait se faire grâce à la création de start-up qui s’appuieraient sur les études menées par les universités.
  3. En réponse à l’enjeu sur la promotion d’un système de communication visant à informer les personnes âgées des services et des dispositifs disponibles dans leur région, le panel a constaté que, malgré les campagnes de communications organisées à destination des aînés, ces dispositifs et services ne sont pas perçues par le public cible et que le travail en réseau est trop souvent insuffisant. Les citoyens estiment également qu’il serait intéressant d’organiser un système de communications et d’informations plus stratégique et plus uniforme, qui soit relayé par un service communal, autre que le CPAS. La communication intergénérationnelle pourrait être davantage développée, avec l’intervention de personnes âgées dans les écoles ou les crèches. Une plateforme de communication permettrait de créer des liens entre tous les intervenants pour gérer au mieux la situation de la personne fragilisée par l’âge selon ses propres volontés et choix de vie.
  4. Concernant l’organisation d’une transition dans le passage du régime de travail à celui de retraite qui, à la fois, permette de maintenir une certaine activité sociale des aînés et intègre progressivement les jeunes sur le marché du travail, le panel a acté la volonté des personnes âgées de vivre aussi longtemps que possible à leur domicile. Pour satisfaire ce souhait, il s’agit d’adapter les logements aux besoins réels des citoyens, à mesure que la perte d’autonomie se manifeste. Limiter les risques d’isolement, de chutes et de précarité sont autant d’enjeux pour adapter l’environnement matériel des personnes âgées afin qu’elles ne vivent pas la vieillesse comme un handicap. L’accessibilité des services urbains constitue une condition nécessaire à l’accompagnement du vieillissement de chaque individu ainsi que pour lever le sentiment d’isolement des aînés en favorisant la cohabitation des générations. Le panel citoyen estime que la vieillesse devrait bénéficier d’un traitement et d’une considération analogues dans la société à celle que l’ONE consacre à la petite enfance, en créant une structure ayant pour unique objet cette étape de la vie. Le panel note avec intérêt la mise en place de l’Agence pour la Vie de Qualité, l’AViQ, dont les compétences sont très étendues et couvrent certains aspects liés au vieillissement. La création d’un office régional des aînés peut, pour le panel, se faire au sein de l’AViQ ou en collaboration avec cette agence wallonne et aurait comme buts : de jouer le rôle de régulation et de contrôle (public et extérieur) dans l’univers diversifié des services dédiés aux 3ème et 4ème âges. Cela permettrait d’éviter et de prévenir certains abus et dérives dans le chef des structures impliquées auprès des personnes âgées ; de fournir informations, formations et solutions aux structures et personnes intervenant dans la vie des aînés ; de mettre en place et d’encadrer les espaces dédiés aux activités intergénérationnelles.

En outre, s’inspirant des propositions d’un groupe parlementaire, mais les éclairant par leurs propres recherches, les citoyens ont évoqué la création d’une Banque du temps par laquelle les personnes pourraient se rendre des services sans rétribution monétaire et gagner un capital temps à échanger contre d’autres services. Ils ont souligné l’intérêt d’une dynamique de ce type, assez proche des expériences de monnaies locales, tout en soulignant la nécessité d’en explorer davantage la pertinence ainsi que les conditions de mise en œuvre. Sur proposition de la députée Valérie De Bue, le président Antoine a d’ailleurs estimé utile qu’un rapport parlementaire soit réalisé sur ce sujet.

En conclusion, le panel a rappelé que l’essentiel des suggestions implique des innovations, un changement de mentalité par rapport à la place et à l’image des personnes âgées dans la société [6]. Il a également demandé aux parlementaires de la majorité comme à ceux de l’opposition qu’un suivi régulier soit réalisé des propositions qu’il a formulées. A cet effet, il a demandé – et ce fut une surprise – qu’une journée plénière puisse être organisée dans l’année, sur base d’un rapport d’évaluation encadré par le Comité scientifique, de manière à analyser l’avancement des projets pris en considération et de permettre les interpellations nécessaires à leur mise en œuvre. Complémentairement, le panel a vivement remercié les services du Greffe du Parlement pour la qualité de l’accueil – vraiment remarquable et chaleureux – qui lui a été réservé pendant ces semaines de travail.

 

3. Les échanges et débats avec les ministres et les groupes parlementaires

Trois ministres ont répondu, au nom du gouvernement, aux propositions du panel citoyen : le ministre-président Paul Magnette, le vice-président Maxime Prévot, en charge des Affaires sociales et de la Santé, ainsi que le ministre Pierre-Yves Dermagne, en charge des Pouvoirs locaux, de la Ville et du Logement.

Le ministre-président a dit l’importance de renouveler l’intensité et la qualité du débat démocratique en mobilisant les idées et l’engagement des citoyennes et des citoyens ainsi qu’en créant les conditions d’interactions fructueuses avec les élus.

Le ministre Prévot a établi une typologie des trois catégories de propositions formulées par le panel citoyen : d’abord, des souhaits de mettre en place des projets ou dispositifs qui existent déjà – ce qui révèle un déficit de communication de la part des pouvoirs publics. C’est par exemple le cas de Respect Seniors, ou de l’asbl Senoah, qui servent notamment à lutter contre les maltraitances physiques et psychologiques, ainsi qu’à soutenir la médiation familiale. Ensuite, on peut identifier la catégorie des recommandations portant sur des réformes en préparation, qui peuvent faire l’objet d’un dialogue avant mise en œuvre. C’est le cas d’un projet de décret sur le soutien et le financement structurel et pérenne des aidants proches ou encore de l’assurance autonomie. Enfin, il existe des suggestions qui ne sont pas actuellement envisagées par le gouvernement et sur lesquelles une motivation peut naître et un cheminement commun avec les citoyennes et citoyens est possible afin de s’en saisir.

Le ministre Dermagne a insisté sur l’importance de la participation citoyenne, depuis longtemps pratiquée au niveau local, sur le fait mis en évidence également par le panel que les populations âgées étaient souvent très précarisées. Le ministre a rappelé qu’il est porteur d’une réforme décrétale du code du logement public en faisant en sorte que les personnes âgées y aient un accès facilité et prioritaire. De même, des innovations sont en cours avec l’habitat dit kangourou, qui favorise l’intergénérationnel.

Ces réponses des ministres ont provoqué un feu de questions et d’interpellations de la part des citoyennes et citoyens qui se sont exprimés comme usagers, praticiens ou encore experts en ces matières : membres ou président de comités consultatifs de locataires, fonctionnaires communaux, permanents d’asbl spécialisées, employés du non marchand et du secteur des soins de santé ou de l’accompagnement de personnes âgées, etc. Des points de dissensions sont également apparus sur l’idée de création d’un Office du bien-être des aînés dans le cadre ou parallèlement à l’AViQ, tandis que les questions liées à la banque du temps, au bénévolat, au volontariat ou aux outils technologiques ont fait l’objet de débats aussi courtois qu’animés.

 

4. Les premières conclusions tirées de l’expérience : vers une démocratie responsable et partagée

Comme l’a souligné la députée de l’opposition Valérie De Bue, qui a suivi de très près l’ensemble de la démarche depuis le 21 avril jusqu’au 12 mai 2017, le type d’expérience menée par le Parlement de Wallonie de mettre en place, avec la connivence du gouvernement, un panel citoyen en son sein sur une question transversale aussi importante et prospective que la gestion du vieillissement de la population, permet de recréer des liens entre citoyens et politiques. L’exercice a d’ailleurs fait prendre conscience que cette problématique doit être prise en compte à tout moment et faire l’objet d’interventions dans toutes les politiques conduites aujourd’hui [7]. Quant au ministre-président du gouvernement wallon Paul Magnette, il a estimé que ce travail au Parlement de Wallonie, mené avec des citoyennes et citoyens respectueux du temps de parole et de la prise de parole des unes et des autres, était source d’inspiration [8].

L’innovation était vraiment au rendez-vous au Parlement de Wallonie sous la forme d’un véritable dialogue, particulièrement constructif, respectueux et convivial à la fois. Il a été dit également que les citoyens ont apporté de la fraîcheur et cassé les codes [9]. Conformément aux pratiques d’animation pour ce genre d’exercice, Pascale Van Doren et moi-même avions, dès le 28 avril, abandonné, à l’anglo-saxonne, les titres des uns et des autres, laissant prévaloir les prénoms. Nous l’avions fait pour créer à la fois de la proximité, de la connivence et mettre tous les panélistes sur pied d’égalité. Cette pratique s’est étendue d’elle-même dans les travaux de la séance plénière avec les parlementaires et même avec les ministres – un peu surpris, il faut le dire – grâce, en particulier à la faculté d’adaptation du président du Parlement. Au-delà de la forme, les citoyennes et citoyens ont fait preuve d’une très grande maturité, intervenant souvent sans papier, n’hésitant pas à défendre leur point de vue avec élégance et forte conviction, marquant leur désaccord avec fermeté quand cela leur paraissait nécessaire.

 

Un dialogue constructif et dans la bonne humeur avec « Maxime, Paul et Pierre-Yves » Photo PhD2050

En tirant les premières conclusions de la journée, le président Antoine a annoncé qu’il transmettrait les travaux du panel aux autres assemblées, aux gouvernements ainsi qu’aux milieux académiques et associatifs. Au-delà du travail mené par le Comité scientifique interuniversitaire et associatif, le premier des députés a confirmé qu’une évaluation partenariale aurait bien lieu, portant sur le suivi des préconisations du panel, qui sera à nouveau réuni d’ici un an, ainsi qu’il en a fait expressément la demande. Enfin, le président du Parlement de Wallonie a insisté sur l’importance de développer une démocratie responsable et partagée, ajoutant judicieusement que l’élu n’a pas pendant son mandat la propriété du pouvoir [10].

Dans le contexte de saccage de l’image du politique ainsi que de la Wallonie et de sape des bases de notre régime démocratique, pour reprendre les formules utilisées récemment par des membres du Collège régional de Prospective de Wallonie [11], ce qui s’est passé au Parlement de Wallonie le 12 mai 2017 est tout à fait remarquable. Loin de tant de raisons de désespérance qui semblent s’imposer à nous lorsqu’on analyse certaines pratiques politiques, des citoyennes et des citoyens de Wallonie, mais aussi des élus, des fonctionnaires, des chercheurs, ont répondu par une volonté constructive de prendre ensemble en charge les défis de l’avenir et d’y répondre très concrètement.

Nous ne pouvons que nous en réjouir. Et nous prenons résolument le chemin d’autres initiatives de cette nature.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 

[1] Ph. DESTATTE, Un panel citoyen au Parlement de Wallonie sur les enjeux du vieillissement, Blog PhD2050, Namur, 21 avril 2017, https://phd2050.wordpress.com/2017/04/24/panel/

[2] Parlement de Wallonie, Panel citoyen sur les enjeux de long terme du vieillissement en Wallonie, Compte rendu des travaux, 12 mai 2017, p. 16/89 et 21/89. https://www.parlement-wallonie.be/media/doc/pdf/panel_citoyen/2017/CR_Panel_citoyen.pdf – Le texte de la déclaration-consensus a également été publié :

https://www.parlement-wallonie.be/media/doc/pdf/panel_citoyen/2017/declaration_consensus.pdf

[3] « Accord social conforme aux vœux de la majorité, puis opinion d’une forte majorité« . Alain REY dir., Dictionnaire historique de la langue française, p. 857, Paris, Le Robert, 2006.

[4] Parlement de Wallonie, Panel citoyen sur les enjeux de long terme du vieillissement en Wallonie, Compte rendu des travaux, 12 mai 2017, p. 79/89.

[5] Primo LEVI, Si c’est un homme (1946), p. 19, Paris, Laffont, 2005.

[6] Parlement de Wallonie…, Compte rendu des travaux…, p. 31/89.

[7] Compte rendu…, p. 72/89 et 74/89.

[8] Compte rendu…, p. 71/89.

[9] Compte rendu…, p. 78/89.

[10] Compte rendu…, p. 87/89.

[11] Wallonie : la trajectoire socio-économique, résolument, dans L’Echo, 10 mars 2017, http://www.lecho.be/opinions/carte-blanche/Wallonie-la-trajectoire-socio-economique-resolument/9871529

Couvin, le 31 mai 2017

1. Vers un Agenda rural européen [1]

Le 4 mai 2017, le responsable du développement rural au sein du Cabinet de la Commissaire européenne Corina Crețu, estimait que les fractures territoriales s’élargissent, et qu’il existe un risque que certaines régions régressent. Et Mathieu Fichter concluait qu’une approche territoriale doit s’inscrire au cœur des futures politiques européennes. Lors de cette conférence, organisée par le Comité des Régions et coanimée par notre collègue Patrice Collignon de l’association Ruralité-Environnement-Développement (RED), les parties prenantes conclurent à la nécessité d’adopter un Agenda rural européen qui puisse apporter une plus grande cohérence et une meilleure efficience aux politiques et instruments destinés aux territoires ruraux après 2020 [2]. Ainsi qu’ils l’ont noté, cet Agenda rural européen pourra s’inspirer directement de la Déclaration Cork 2.0, faite en septembre 2016 lors de la nouvelle conférence qui s’est tenue dans cette ville du sud de l’Irlande, juste vingt ans après celle de 1996. On se souviendra que cette première rencontre avait reconnu la nécessaire multifonctionnalité des territoires ruraux. Outre qu’elle insiste sur l’importance de la soutenabilité du développement, l’importance de la gestion des risques, la qualité d’une évaluation davantage fondée sur les résultats que sur les moyens, l’axe 7 de la Déclaration Cork 2.0, intitulé Activer la connaissance et l’innovation indique notamment que les territoires ruraux doivent participer à l’économie cognitive avec l’objectif d’utiliser pleinement les avancées produites par la recherche-développement. Les entreprises rurales, y compris agricoles et forestières, de tout type et de toute taille doivent avoir accès aux technologies appropriées, à la connectivité adéquate, et aux nouveaux outils de gestion pour en tirer les avantages en matières économique, sociale et environnementale. Une priorité renforcée sur l’innovation sociale, l’apprentissage, l’éducation, le conseil et la formation professionnelle est essentielle pour le développement des compétences requises [3].

2. Des partenariats villes-campagnes métropolisants

A l’heure où l’on répète à l’envi qu’il n’est de talent, d’innovation, d’intelligence et donc de développement que dans les villes, où on loue le rôle unique des métropoles [4], ces initiatives sont réconfortantes, tout comme celles, innovantes et concrètes, qui ont été préparées pour le redéploiement de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Les unes et les autres s’inscrivent dans une logique de dépassement des schémas anciens. Comme le soulignait le Rapport Habitat III des Nations Unies, réalisé en vue de la conférence qui s’est tenue à Quito en octobre 2016, la réalisation du développement durable se fera d’autant plus aisément si nous rompons avec la séparation politique, sociale et géographique entre espaces urbains et ruraux et si nous reconnaissons et comprenons la continuité entre développement urbain et développement rural [5]. Ce partenariat entre ville et campagne prend la forme d’une complémentarité, réfléchie et volontariste, sinon d’une alliance. Il est de nature à réduire le corollaire de la puissance que tente d’accumuler les systèmes urbains sur les plans technologique, économique, financier, politique et culturel, et que Michel Lussault a bien souligné : leur vulnérabilité. Le géographe français notait que cette vulnérabilité est redoutable, car elle est systémique, au sens où la moindre anicroche locale, parfois infime en apparence peut avoir, dans certaines conditions, des effets globaux concernant des domaines fonctionnels et des environnements spatiaux bien au-delà de celui (ou de ceux) d’origine [6].

Ainsi, le Rapport Brundtland lui-même soulignait-il cette logique de réciprocité : si le destin d’une ville dépend essentiellement de la place qu’elle occupe dans le tissu urbain, national et international, il en est de même de la trajectoire de l’arrière-pays, avec son agriculture, ses forêts et ses industries extractives, dont dépendent les agglomérations urbaines [7]. Les villes comme les campagnes subissent des transitions conjointes dont les effets se cumulent. Sur la plupart des espaces européens – et c’est particulièrement le cas en Wallonie – les civilisations rurales et urbaines chères à Marc Bloch [8], dont je n’ai pas oublié les leçons, s’entremêlent. La dénaturation explicite de la terre par l’industrialisation des pratiques agricoles, la désindustrialisation chaotique du monde rural, entreprise chez nous depuis la fin du XVIIIème siècle, avec ses effondrements et ses résurgences, très visibles dans ce territoire de l’Entre-Sambre-et-Meuse, appellent la fin de la ruralité comme système de sens. Ou, pour le dire autrement, de déruralisation des sociétés [9]. Avec cette forme de réponse qui fait que, comme le soulignait déjà Jacques Levy voici quinze ans, les campagnes florissantes sont celles qui attirent les touristes et conforment le paysage à ce qu’ils en attendent [10]. Quelle activité d’aujourd’hui est-elle d’ailleurs davantage porteuse d’intelligence et de virtualité que celle du tourisme, vecteur de développement économique, fondé à la fois sur le patrimoine, la culture, adoptant toutes les formes des envies et besoins qu’il génère ?

3. L’innovation, au cœur des territoires ruraux européens

Tels que nous les percevons, les territoires ruraux européens innovants partagent des caractères communs.

  • Ce sont des territoires volontaristes, qui prennent eux-mêmes des initiatives et construisent des politiques collectives, c’est-à-dire des stratégies de gouvernance qui dépassent largement les politiques publiques, car elles impliquent directement les acteurs dans leur co-construction, leur mise en œuvre ainsi que leur évaluation.
  • Ce sont des territoires qui conquièrent leur place dans une nouvelle géographie métropolisante, qui favorise l’accès aux réseaux et marchés européens et mondiaux, par des stratégies de réseautage dense, d’attractivité, de compétitivité et de cohésion, de spécialisations territoriales et polycentriques, de connectivités internes et externes.
  • Ce sont des territoires qui s’articulent sur des milieux et réseaux innovateurs : on pense bien entendu aux clusters, aux pôles de compétitivité ou aux jardins d’innovation, sur le modèle de l’Innovation Garden Espoo en Finlande, dans lequel les processus d’incubation d’entreprises peuvent se réaliser. L’objectif est de faire s’élever le niveau de capital renouvelable (que l’on peut renouveler, de renouveau et d’innovation) de ses organisations, de ses territoires et de ses citoyens [11], de contribuer au bien-être de sa région, mais aussi au-delà, dans un monde sans frontières [12].
  • Ce sont des territoires hybrides, multifonctionnels et durables. Le latin ibrida, désigne ce qui est produit du sanglier et de la truie, bâtard, sang mêlé [13]. Des territoires où les langues différentes sont utilisées, dans lesquels on mélange les cultures. Ce sont des territoires de marges, de frontières, d’accueil, d’immigration, de coopération, porteurs de diversité, de créativité, de résilience et d’harmonie.

L’innovation passe surtout par trois reconfigurations : une reconfiguration territoriale de niveau régional, une reconfiguration sociale, une reconfiguration en compétitivité.

3.1. Une reconfiguration territoriale de niveau régional

Les multiples facettes des espaces ruraux en Wallonie ont été mises en évidence par la Conférence permanente du Développement territorial (CPDT) à partir d’une série de variables et de leurs indicateurs. Cet examen attentif de la configuration territoriale wallonne a permis de déterminer dix aires différenciées en fonction de plusieurs critères tels que proximité aux centres urbains, de leurs dynamiques, de leur densité de population, sols, etc. Les contours de ces espaces peuvent varier selon les caractéristiques. L’Entre-Sambre-et-Meuse namuroise y apparaît bien dans une aire réunissant, selon les chercheurs, des communes rurales à densité de population faible, qui ont peu de rayonnement en dehors d’elles-mêmes, avec des dynamiques d’urbanisation en déclin ou modérée, une couverture boisée supérieure à la moyenne wallonne ainsi qu’une offre importante en hébergement touristique [14]. Ce dernier facteur étant par ailleurs en forte mutation puisque l’arrondissement de Philippeville est désormais déserté par les hôtels au profit d’autres modèles d’hébergement.

Ce découpage montre l’importance d’un premier axe horizontal Haine-Sambre-Meuse-Vesdre, né de la Révolution industrielle du XIXème siècle, entouré de communes rurales ou semi-rurales. Un second axe vertical Bruxelles-Namur-Arlon-Luxembourg, dit lotharingien, prolonge vers le sud et Namur (Axud) l’aire métropolitaine bruxelloise, puis entre très progressivement dans l’aire d’influence de Luxembourg. Quatre aires se déclinent en dehors de ces deux grands axes.

Pourrait s’ajouter un axe volontariste de développement économique et social, construit sur base de l’achèvement autoroutier E420-A304 [15], Bruxelles-Charleville-Mézières et Reims, vers Paris ou Lyon. Cet axe franco-belge et franco-wallon a été perçu comme potentiellement dynamique tant depuis les travaux prospectifs menés dans le cadre de Charleroi 2020 en 2005-2007 que dans les examens territoriaux menés avec l’OCDE pour le Conseil régional de Champagne-Ardenne en 2001-2002 [16]. Dans cette perspective, la Wallonie se reconfigurerait autour d’un A dont la pointe N est Bruxelles, les pointes sud Reims et Luxembourg, la barre s’étendant de Lille à Cologne.

Découpage spatial des espaces ruraux wallons

Marie-Françoise GODART (CPDT), Intelligence territoriale wallonne 30.11.2015. (Axes ajoutés par PhD)

 

3.2. Une reconfiguration sociale

Évolution 2008-2014 du taux de chômage BIT

SDT Avant-projet d’analyse contextuelle, 2016. (Axe ajouté par PhD)

La carte de l’évolution du taux de chômage entre 2008 et 2014, réalisée par la CPDT dans le cadre de la préparation du futur Schéma de Développement territorial wallon (SDT), laisse également apparaître un autre axe, diagonal auquel il s’agit de répondre rapidement et qui justifie pleinement les efforts déployés. Cet axe, formé de communes où le taux de chômage dépasse les 13%, et qui prend sa source dans le territoire de l’Entre-Sambre-et-Meuse namuroise, se déploie vers le nord-est en direction de la Haute-Meuse, puis directement vers Verviers. Cet axe de décohésion pose des questions de redéveloppement économique liées au marché du travail, à la formation, à la Recherche-Développement. Le diagnostic prospectif posé par PRO TE IN (Michaël Van Cutsem) et Comase (Marc Crispin) ne les a pas éludées. La réflexion menée sur cette base a ouvert des chantiers qu’il conviendra de mener à bien en mobilisant l’ensemble des acteurs du territoire. Au delà de ce dernier, l’existence même de cet axe périlleux doit être pour nous un moteur déterminant et urgent de l’action.

 

3.3. Une reconfiguration en compétitivité

Dynamique d’intégration dans les Pôles de compétitivité

Pierre-François Wilmotte, Ulg, 2014, vol. 2. (Extrait)

Les enjeux de la R&D et de la formation sont évidemment fondamentalement liés à la question de la compétitivité. Ils sont doublement en relation avec la volonté politique des implantations des établissements et centres de recherches, mais aussi, bien entendu avec le volontarisme territorial. Ce volontarisme s’exprime au travers des entreprises, des organisations ainsi que des institutions publiques, et en premier lieu des communes. Cette articulation se fait au travers d’un développement territorial contractualisé avec la Région et l’Europe. La carte de la localisation des membres anciens et actuels des six pôles de compétitivité wallons, réalisée en 2014 par Pierre-François Wilmotte sous la direction de Jean-Marie Halleux, professeur de géographie économique à l’Université de Liège [17], fait apparaître une aire de concentration des entreprises et centres de recherches ainsi que, par contraste, des parties à l’écart de ce pentagone wallon à l’instar du pentagone européen décrit par ORATE-ESPON 3.2. Cette aire de compétitivité wallonne s’appuie, dans une configuration minimaliste sur un Brabant wallon étendu, délimité par Bruxelles, Wavre, Liège, Namur et Charleroi. Sa version étendue atteint Mons, voire Tournai ou Mouscron. A quelques rares exceptions, tous les espaces au sud de la dorsale wallonne sont exclus de cette logique.

Les petites et très petites entreprises localisées en nombre au sein des espaces ruraux participent au développement économique des zones rurales. Elles sont potentiellement intégrables à la politique des pôles de compétitivité ou de futurs jardins d’innovation. Cela nécessite néanmoins pas mal de volontarisme et une dynamique de contractualisation interterritoriale. Comme le note Magali Talandier, des espaces de faible densité peuvent aussi être des espaces d’innovation et de développement basé sur une économie cognitive [18].

Conclusion : trois atouts d’un développement territorial contractualisé avec la Région et l’Europe

Trois atouts peuvent être mis en évidence afin que les territoires ruraux puissent faire face à leurs défis.

  1. Une démarche ascendante qui part vraiment des entreprises, organisations et administrations locales, en valorisant les ressources endogènes et les solidarités.
  2. Une approche intégrée qui favorise les synergies entre acteurs et permet des additionnalités entre les pouvoirs publics des différents niveaux de responsabilité et des différents domaines d’action.
  3. Des partenariats et pactes métropolitains, interterritoriaux et transfrontaliers destinés à développer des systèmes territoriaux d’innovation et/ou des jardins d’innovations performants, et à s’inscrire résolument dans les marchés européens et globaux.

On le voit, ces atouts ouvrent des logiques alternatives à un développement métropolitain qui ne serait qu’urbain. Ils permettent de poursuivre l’idée que c’est la Wallonie toute entière qui, constituant un réseau dense et serré de laboratoires et centres de recherches, universités et hautes écoles, centres de formation et entreprises de pointe, s’inscrit dans une métropolisation efficace et ouverte sur ses voisins, sur l’Europe et le monde.

« Wir müssen selber für unsere Zukunft kämpfen, als Europäer, für unser Schicksal. » Nous devons lutter pour notre propre avenir, comme Européens, pour notre destin, a proclamé avec raison la Chancelière Angela Merkel, au lendemain du G7 de cette fin mai 2017 [19].

De même, ici dans l’Entre-Sambre-et-Meuse namuroise, disposant désormais des atouts de notre vision prospective et de notre stratégie, comme en Wallonie, il nous faut avant tout compter sur nos propres dynamiques, et serrer la main des contractualisations interterritoriales verticales avec la Région et sceller des alliances horizontales avec les partenaires qui veulent avancer conjointement, de tous les côtés de ce territoire en renouveau. En commençant bien entendu par l’Ardenne française.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

 

[1] Intervention à l’événement de présentation du plan stratégique et de mobilisation des acteurs de la prospective territoriale Entre-Sambre-et-Meuse namuroise (Essaimage), à l’initiative du Bureau économique de la Province de Namur, accompagné par les bureaux de conseil COMASE et PRO TE IN, Couvin, 31 mai 2017. Plan stratégique pour l’Entre-Sambre-et-Meuse, Namur, BEP-Comase-Pro Te In, Mars 2017.

http://www.bep.be/actualites/essaimage-50-projets-redressement-de-entre-sambre-et-meuse-namuroise/http://www.bep.be/actualites/essaimage-50-projets-redressement-de-entre-sambre-et-meuse-namuroise/

[2] « Mathieu Fichter, responsible for rural development within Commissioner Corina Crețu’s cabinet: « Territorial divides are widening, and there is a risk that some areas may move backwards. A territorial approach must be at the heart of future European policies« . http://cor.europa.eu/ro/news/Pages/Un-Agenda-rural-europeen-pour-renforcer-UE-et-concretiser-Cork-2-0.aspx Il faut noter que la stratégie 2014-2020 de la Commission est fondée sur trois axes : d’abord, favoriser la compétitivité de l’agriculture, ensuite garantir la gestion durable des ressources naturelles et la mise en œuvre de mesures visant à préserver le climat, enfin assurer un développement territorial équilibré des économies et des communautés rurales, notamment la création d’emplois et leur préservation.

[3] Cork 2.0, A better Life in Rural Areas, European Conference on Rural Development, Luxembourg, Publications Office of the European Union, Sept. 2016. http://enrd.ec.europa.eu/sites/enrd/files/cork-declaration_en.pdf

[4] Corina CRETU, Commissioner for Regional Policy, Cities are leading the way to a more innovative, inclusive and sustainable future, in The State of European Cities 2016, Cities leading the Way to a better future, p. 9, Brussels, European Commission, 2016.

[5] Achieving sustainable development is more likely if there is a shift from the political, social and geographical dichotomy between urban and rural areas; and the recognition and understanding of the continuum of urban and rural development. Urbanization and Development Emerging Futures, World Cities Report 2016, p. 35, Nairobi, UN Habitat, 2016.

[6] Michel LUSSAULT, L’avènement du monde, Essai sur l’habitation humaine de la Terre, p. 229, Paris, Seuil, 2013.

[7] Our Common Future, Report of the World Commission on Environment and Development, UNEP, 1987, A/42/427. http://www.un-documents.net/wced-ocf.htm.

[8] Marc BLOCH, Les caractères originaux de l’histoire rurale française (1931), Paris, A. Colin, 1968. http://classiques.uqac.ca/classiques/bloch_marc/histoire_rurale_fr_t1/bloch_caracteres_t1.pdf

[9] Jacques LEVY, Rural, dans J. LEVY et M. LUSSAULT dir., Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, p. 808, Paris, Belin, 2003.

[10] Ibidem, p. 809.

[11] Pia LAPPALAINEN, Markku MARKKULA, Hank KUNE eds., Orchestrating Regional Innovation Ecosystems, p. 15, Aalto University, 2015.

[12] Philippe DESTATTE, Quel nouveau tissu industriel pour la Wallonie ? dans En Question, Trimestriel du Centre-Avec, n°119, Oct-nov-déc. 2016, p. 7-13. – Développé sous le titre Des jardins d’innovations : un nouveau tissu industriel pour la Wallonie ?, Blog PhD2050, Namur, 11 novembre 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/11/11/ntiw/

[13] Alain REY, Dictionnaire historique de la langue française, p. 1760, Paris, Le Robert, 2006.

[14] Marie-Françoise GODART et Yves HANIN dir., Défis des espaces ruraux, Rapport scientifique intermédiaire, R3, 2014-2015, p. 152 sv, Namur, CPDT, Avril 2015, 161 p.

http://cpdt.wallonie.be/sites/default/files/cpdt_rf_octobre_2015_annexe_r3.6_rsintermediaire_0.pdf

[15] http://routes.wikia.com/wiki/Autoroute_fran%C3%A7aise_A304_%28Projet%29

[16] Ph. DESTATTE, Coopération transfrontalière, Un point de vue [wallon], Intervention au séminaire de l’OCDE Développement des régions intermédiaires, Une perspective pour la Région Champagne-Ardenne, Conseil régional de Champagne-Ardenne, Chalons en Champagne, 13 avril 2001.

[17] Pierre-François WILMOTTE, L’organisation spatiale des pôles de compétitivité en Wallonie, Vers une nouvelle géographie économique du territoire wallon ?, 2 vol., Liège, ULg, 2014.

[18] Magali TALANDIER, (In)capacité métropolisante de l’économie de la connaissance, dans Elisabeth CAMPAGNAC-ASCHER dir., Economie de la connaissance, Une dynamique métropolitaine ?, p. 19, Antony, Ed. du Moniteur, 2015.

[19] Merkels Bierzeltrede Jeder Satz ein Treffer, in Der Spiegel online, 29.05.2017. http://www.spiegel.de/politik/deutschland/angela-merkel-das-bedeutet-ihre-bierzelt-rede-ueber-donald-trump-a-1149649.html

Ce texte constitue la suite de la mise au net de mon exposé au terme du colloque prospectif Liège à l’horizon 2037, organisé au Palais des Congrès de Liège par l’association Le Grand Liège, le 21 janvier 2017. La première partie rassemblait les constats émis par les deux panels tournés sur l’avenir de Liège à l’horizon 2037 piloté par Jacques Pélerin, président du Comité exécutif du GRE-Liège, et  par Philippe Suinen, président de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Wallonie et de l’Institut Destrée. Cette deuxième partie énonce une série de propositions concrètes formulées par ces tables rondes.

Esquisser de nouveaux chantiers ambitieux, et y répondre collectivement

Ces chantiers devront être précisés, affinés, préparés, avant d’être réellement ouverts. Ils ne naissent pas non plus de rien et bourgeonnent aussi probablement sur des initiatives qui sont en train de se construire. Là, Le Grand Liège devra probablement venir en appui, en alliance, en allié, de ce qui est peut-être déjà en émergence ou en cours.

  1. A nouveau, au centre de ces chantiers, nous voyons l’idée puissante d’une université du futur, qui réconcilie véritablement la communauté universitaire et la société liégeoise, dans laquelle l’université s’affirme comme un lieu d’apprentissage complètement différent de ce qu’il est aujourd’hui, un grand smart learning center : apprentissage mental, apprentissage technologique, apprentissage linguistique, en étant orienté citoyen, volonté réaffirmée à la fois par les ténors de l’Université Albert Corhay et Eric Haubruge, et par Pierre Labalue, CEO de LetsGo-City, aussi. Les jeunes attendent en effet la réponse à leurs besoins de formation et d’émancipation.
  2. Parmi ces chantiers, le moindre n’est pas l’importance de renforcer notre image à l’étranger, de répondre au déficit d’image que certains perçoivent et auquel Liège Together s’attache déjà avec beaucoup de détermination. La meilleure façon d’exister dans la modernité reste d’apparaître comme un lieu de création de valeurs dans la mondialisation, valeurs positives immatérielles, valeurs matérielles en excédents pour favoriser la cohésion sociale, ici bien sûr, mais aussi avec les nations et régions moins développées qui ont besoin de notre cohésion. Cela paraît un projet plus motivant qu’être un lieu d’autarcie, de contraction et de repli. Ce que bien sûr nous ne sommes pas, mais dont la tentation nous menace constamment.
  3. Comment faire nôtre la langue des voisins pour investir l’espace eurégional, qui est un marché ? Comment valoriser au mieux pour Liège les outils de la capitale économique de la Wallonie – et Liège ne doit jamais oublier qu’elle l’est – ? Il s’agit d’un atout dans le quotidien du traitement des dossiers. La SRIW à Liège, on sait que cela existe, à côté de Meusinvest ou d’autres institutions plus liégeoises, et on y a recours. Mais peut-être pourrait-on valoriser davantage cette image et cette réalité d’être la capitale de la Wallonie, d’être davantage un des phares de cette région. L’arrivée prochaine du siège de l’AWEX à Liège devrait renforcer ce positionnement.
  4. Sortir de l’inadéquation des compétences, a dit Marie-Kristine Vanbokestal, c’est anticiper. Quels seront les métiers de demain ? Comment articuler les acteurs de l’éducation et de la formation ? Comment valoriser à notre profit les outils collaboratifs ? Prôner davantage les parcours des individus – étudiants, chercheurs, travailleurs, enseignants -, pour que chacun améliore ses compétences, en accroissant les interactions entre la société et le système éducatif, comme l’a souligné le recteur Albert Corhay. La Cité des Métiers et les dispositifs mis en place par l’Université et par le Pôle académique Liège-Luxembourg devraient y contribuer. Il s’agit de travailler davantage comme le Pays de Galles a pu le faire dès le début des années 2000, – et que nous avions du reste proposé au Gouvernement wallon en 2004 – et aussi ce que la loi El Khomri met en place aujourd’hui au travers du compte personnel d’activité et en particulier du compte personnel de formation, c’est-à-dire valoriser davantage les compétences des porte-folios individuels, pouvoir se présenter à tous au travers de ces compétences. Il s’agit de dynamiques qui démontrent que l’éducation est un investissement et que, si on casse les silos, si on décloisonne l’emploi, la recherche, la formation, si on collabore réellement entre institutions au profit des parcours des personnes, on peut changer les mentalités et on peut créer des dynamiques de progrès. C’est probablement en cette matière que la marge de manœuvre des institutions liégeoises est la plus grande, c’est-à-dire que l’on peut aller davantage sut la coordination, sur la collaboration, sur le rapprochement, mettre les gens autour de la table pour aller davantage vers l’un ou vers l’autre. Car, de l’extérieur, même s’ils sont nombreux et s’ils sont dynamiques, il est rare de voir les Liégeois parler d’une seule voix, plusieurs intervenants l’ont souligné.
  5. Le vieillissement actif comme source de développement apparaît comme un axe moteur de redéploiement. Yves Henrotin, professeur de pathologie générale à l’ULg et CEO d’Artalis, a fort bien expliqué quelles sont les bases d’une réflexion comme celle-là : le passage possible en Wallonie du coefficient de vieillissement (ou taux de dépendance vieillissement) de 90 à 160 à l’horizon 2030 [1]. Les 300.000 personnes de plus anticipées à ce moment en région liégeoise pourraient constituer un foyer potentiel d’activités. Ainsi, en écoutant Yves Henrotin, on pourrait, pour éviter la déprise, rebondir positivement sur un projet de type Liège-Seniorfriendly (Liège amie des seniors), c’est-à-dire se demander comment on pourrait rassembler des éléments disparates, de technologies ou d’aménités au travers d’un projet de ce type en mobilisant les capacités robotiques, les biotechnologies, le thermalisme, l’encadrement médical, ambulatoire ou social, au travers des smartcities, les slow-mobilities, etc. au profit d’une société qui est vieillissante. Une task force pourrait être créée à cet effet.
  6. Parallèlement, il existerait également, une Liège-Youthfriendly, projet où les jeunes commenceraient, depuis la maternelle, à se former régulièrement pour, a dit Yves Petre, être à haut niveau tant en français qu’en calcul à l’âge de 12 ans. Et on sait que la préoccupation de la ministre Marie-Martine Schyns, qui était présente au Grand Liège, est de la même nature. Peut-être pourrait-on dès lors imaginer une expérience pilote liégeoise en cette matière ?
  7. L’idée d’un grand projet industriel inscrit dans la société de la connaissance et répondant à ces problématiques d’âges a été avancée avec une certaine force. Il s’agirait de mobiliser des compétences en matière de santé, de génie mécanique, de mobilité, du numérique, etc. Ce projet pourrait constituer un axe complémentaire des projets de renouveau liégeois. Il pourrait s’inscrire dans une logique de convergence des technologies, rassembler l’Université, Biowin, Mecatech, Agoria, l’Union wallonne, le CCI, Meusinvest, etc. avec la question : quel pourrait être, sur ces bases, le grand projet industriel que l’on pourrait faire émerger autour d’une cinquantaine de PME ? Peut-être ce projet existe-t-il déjà au niveau de la recherche ? Dès lors, il s’agira de contribuer à l’industrialiser.
  8. Alain Lesage et Luc Chefneux faisaient justement remarquer que la plupart de ces projets ont une véritable cohérence et des effets systémiques. Lorsque, d’une part, nous évoquons le développement de services aux seniors et que, d’autre part, avec Yves Petre, l’on conçoit l’idée de développer l’usage de la voiture électrique – c’est l’idée de Liège-Electricfriendly, la ville la mieux équipée pour accueillir les voitures électriques -, on constate qu’il existe des relations évidentes entre ces projets. Ainsi, les premières « lignes » de voitures électriques sur les axes latéraux de Liège pourraient-elles trouver demain leur vocation dans la mobilité des seniors ?

Faire converger les technologies, marier les idées et les projets, pourraient constituer les maîtres mots d’une nouvelle façon de concevoir l’avenir de Liège.

Ces avant-projets, que j’ai voulu mettre en évidence parmi le grand nombre d’idées avancées par les participants aux deux tables rondes ont ainsi, chacun, des dimensions d’internationalisation et de développement économique potentiels. Je répète qu’un certain nombre de chantiers sont peut-être déjà ouverts et que, dès lors, ils peuvent être encouragés par le Grand Liège et ses partenaires.

grand-liege_philippe-destatte_2017-01-21Photo Le Grand Liège

Conclusion : les Liégeois ont la bougeotte

Ce qui a été dit par François Honhon est important : cette idée de travailler à 20 ou 25 ans, de manière générationnelle, de se reporter sur le long terme, d’essayer de créer des dynamiques communes. Et de l’enseigner à nos enfants pour qu’ils développent une culture du long terme et de l’anticipation. Cette idée rejoint un des projets heureusement soutenus par le ministre Jean-Claude Marcourt et qui viennent d’être approuvés par le Gouvernement de la Communauté française : celui qui porte sur le Young Foresight : l’enseignement de la prospective aux jeunes. Ce projet interuniversitaire, réunissant les universités de Liège, de Mons et de Louvain-la-Neuve autour de l’Institut Destrée, a vocation à s’interroger sur la manière de permettre aux jeunes de se projeter dans 15 ou 20 ans pour anticiper les mutations et construire leur propre trajectoire dans ce monde en évolution qu’ils vont eux-mêmes parcourir. En effet, on ne peut pas baser la manière dont on va appréhender la société uniquement sur l’expérience des anciens. Nous devons apprendre à coloniser le futur, à le comprendre pour s’y mouvoir. Cela demande évidemment une mentalité prospective, des attitudes adéquates et quelques méthodes qui peuvent être acquises comme un bagage à emporter dans sa vie et celle de la société à laquelle on participe. Nous pourrons en dire davantage dans les mois qui viennent.

Il faut donc valoriser les capacités anticipatrice et créative des jeunes. On a souligné, ce qui m’a rendu particulièrement heureux, que finalement cette dynamique prospective doit déboucher sur la stratégie. Je le répète constamment : une prospective qui n’a pas vocation au changement structurel, à la métamorphose, à la transformation, à l’action, du territoire, de l’entreprise ou de l’organisation, n’a pas de sens.

Qui dit prospective dit stratégie. C’est pourquoi le président de NMC, Yves Noël, a repris l’exemple, le modèle de la Communauté germanophone. Nous sommes quelques-uns à observer et à essayer de valoriser ces expériences, nombreuses, qui en Communauté germanophone ont réussi, notamment à l’initiative du ministre-président Karl-Heinz Lambertz, et qui pourraient être transposées en Région wallonne. C’est particulièrement vrai dans le domaine de l’éducation. Or, Liège est plus proche de Eupen que Namur. Liège devrait probablement davantage regarder ce qui se passe dans la Deutschsprachige Gemeinschaft pour s’en inspirer utilement.

C’est sur le mot de confiance que je voudrais terminer. Car cette idée a été soulignée et mise en avant à de nombreuses reprises. Confiance dans les organisations et entre les organisations qui agissent à Liège et pour Liège, confiance envers l’Université et envers toutes les institutions qui ont été mentionnées : tous ces acteurs du quotidien liégeois comme la SPI, le GRE-Liège, Liège-Together, etc. sont ceux qui peuvent être les acteurs dynamiques du renouveau liégeois s’ils veulent bien se faire confiance les uns les autres. Et se poser constamment cette question : que voulons-nous faire ensemble ? Bouger, bien sûr. Concrétiser ce besoin liégeois de renouveau. En se donnant quelques priorités fortes : l’enseignement de très haut niveau dès le plus jeune âge, la visibilité et l’attractivité internationales de la métropole, l’incubation d’un projet majeur d’entreprise de niveau mondial dans un domaine de pointe, un modèle entrepreneurial de qualité qui assure le bien être des seniors.

Ce renouveau liégeois, le Grand Liège veut y contribuer, dans le respect de ses partenaires, et avec le volontarisme qui est le sien.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Le coefficient de vieillissement ou taux de dépendance vieillesse est le rapport entre le nombre de personnes âgées de 65 ans ou plus et le nombre de personnes âgées de 15 à 64 ans.

Liège, Palais des Congrès, le 21 janvier 2016 [1]

Il serait particulièrement prétentieux de vouloir conclure cette journée du 80ème anniversaire du Grand Liège : de brillants exposés comme celui d’Alain Malherbe du CREAT (UCL), deux panels tournés sur l’avenir de Liège à l’horizon 2037 aussi riches que celui sur le développement piloté par Jacques Pélerin, président du Comité exécutif du GRE-Liège, et celui sur l’attractivité piloté par Philippe Suinen, de la Chambre de Commerce et d’Industrie de Wallonie et de l’Institut Destrée. Beaucoup de personnalités de premier plan se sont exprimées, du monde de la recherche, de la formation et surtout de l’entreprise.

Je rappelle que ces tables rondes voulaient répondre aux deux enjeux suivants. D’une part, comment améliorer les performances socio-économiques de la province de Liège pour qu’elle devienne une locomotive du développement wallon et, d’autre part, comment capter une partie des flux de l’économie globalisée vers une métropole qui se donne une véritable vocation régionale, nationale et internationale ?

Premier constat : la réflexion s’est déroulée dans une logique véritablement prospective, ainsi que le souhaitait le président du Grand Liège, l’ancien ministre Michel Foret. Avec une philosophie prospective puisque les panellistes ont réfléchi à l’intérêt de travailler en prenant en compte le long terme dans les politiques collectives et en affirmant l’importance de mener à bien ce type de réflexion. François Fornieri, CEO de Mithra Pharmaceuticals, a d’ailleurs dit le contraire de ce qu’on soutient généralement lorsqu’on parle des entreprises qui auraient « le nez dans le guidon », les entreprises seraient mangées par le quotidien, les entreprises qui ne sauraient pas réfléchir au long terme. François Fornieri nous a donné une leçon salutaire et destinée également aux services publics : chez Mithra les équipes réfléchissent à l’horizon 2040, ce qui est fondamental en termes d’anticipation, mais aussi de stratégie. On a toujours peur des horizons lointains, or il est nécessaire d’avoir un appétit pour ces horizons.

Le mandat qui nous avait collectivement été confié par le Grand Liège consistait à estimer quelle bonne décision nous avions à prendre aujourd’hui pour que Liège puisse peser, voire puisse continuer à exister, demain avec sa vocation, sinon son ambition, de pôle métropolitain.Nous le savons et tant Alain Malherbe que moi-même, dans notre introduction, avons mis la pression sur certains, en rappelant que, parmi les réels efforts qui sont faits, au sein de la dynamique qui existe à Liège, il faut oser regarder un certain nombre de choses difficiles. Le diagnostic nous renvoie aujourd’hui tant des images positives que des images négatives. Les positives doivent nous inciter à persévérer dans les démarches entreprises tandis que les négatives doivent nous pousser à ouvrir autant de chantiers pour remédier aux difficultés constatées.

Dès lors, en réfléchissant à 2037, nous ne nous inscrivons pas du tout dans une tentative de faire de la science-fiction, sauf si nous prétendions vouloir connaître et dire l’avenir, ce que personne n’a voulu faire parmi les intervenant-e-s. Deux exemples pertinents ont été donnés : le premier est l’expérience du pôle Image pour laquelle Philippe Reynaerts, directeur de Wallimage, a expliqué que, au travers de cette initiative en cours, nous étions en train de préparer des emplois à l’horizon de cinq ans ou de dix ans. Là, nous agissons fortement sur 2037 à partir de 2017. Nous ne tentons pas un Hollywood-sur-Meuse, nous sommes en train de créer un pôle d’activités avec des moyens réduits et des technologies légères qui sont aussi les atouts du XXIème siècle.

L’autre exemple est celui des éoliennes. « Nous aurions pu être de grands constructeurs d’éoliennes » a dit Grégory Reichling, administrateur délégué de Citius Engineering, président d’Agoria Liège-Luxembourg, à la suite des déclarations récentes du ministre-président Paul Magnette [2]. En s’interrogeant de cette manière-là, on fait ce qu’on appelle de la rétroprospective, on s’interroge, comme Jacques Lesourne, sur les avenirs qui n’ont pas eu lieu. On se dit que, dans des moments de bifurcation, on aurait pu aller plus loin, emprunter d’autres trajectoires. Sauf que, généralement – cela a été bien dit dans le panel -, nous ne sommes pas bien ou suffisamment informés. C’est pour cela que nous réinventons régulièrement l’eau chaude. Nous manquons d’historicité, c’est-à-dire de relations avec le passé et de véritable connaissance de celui-ci. Nous n’avons pas suffisamment en mémoire tous les efforts qui ont été faits ces dernières décennies. Ainsi, avons-nous redécouvert à l’occasion de cet anniversaire, notamment grâce aux archives dépouillées par Francine Faite-Nagels et aux films restaurés par la SONUMA, toutes ces actions qui ont été menées par le Grand Liège depuis plus de 80 ans. Quant aux éoliennes, nous en avons construit. Nous avons aujourd’hui oublié que, en 1985, on fabriquait des mats d’acier, supports d’éoliennes, de 9 tonnes et 22 mètres de hauteur, pour la Californie et pour Zeebruges, à l’Industrielle boraine à Quiévrain [3]. Pourquoi ne les fabrique-t-on plus là ? Il faudrait chercher et y revenir. A Quiévrain, on est juste à côté d’Estinnes, où l’on trouve, ou on trouvait, voici quelques mois, les plus hautes et plus puissantes éoliennes de Belgique, sinon d’Europe [4]. Mais vous savez que les éoliennes poussent, et poussent partout….

Ainsi, quand nous interrogeons sur le futur, nous nous donnons des capacités d’agir sur le présent et de transformer cet avenir.

Les convergences et paradoxes de la métropolisation liégeoise

Nous avons réfléchi au travers de deux tables rondes différentes et successives, dédiées à des enjeux complémentaires, l’un davantage orienté vers l’international, l’attractivité et la création de valeur, l’autre davantage orienté sur un développement économique et industriel que l’on pourrait qualifier d’endogène. Ce qui est remarquable, c’est que ces deux panels ont convergé et ont rappelé que ces deux développements s’inscrivent dans une logique de métropolisation, c’est-à-dire avant tout de mondialisation, dans laquelle les échanges d’idées, d’innovations, de cultures, de personnes et de produits sont fondamentaux. Cette convergence, mot clé prononcé par Philippe Suinen, me permet d’intégrer d’emblée les résultats issus des deux groupes dans une seule réflexion globale.

grand-liege_nQuant à l’idée de paradoxe, introduite par Marie-Kristine Vanbokestal, administratrice générale du Forem, il peut servir de fil conducteur à une réflexion intégrative autour de la métropolisation. Cet hellénisme nous sert utilement en termes de diagnostic prospectif, car il nous permet d’avancer des propositions qui vont généralement à l’encontre de l’opinion communément admise, celle qui heurte notre bon sens « naturel ». Et qui nous bouscule un peu. Cette idée est également précieuse, car, d’un autre côté, elle nous rassure. En effet, à des constats parfois difficiles, elle fait correspondre un pendant, un contrepoint, qui montre que nous ne manquons toutefois pas d’atouts. Elle oppose aussi nos qualités et nos forces à des barrières ou à des faiblesses qui nous rappellent que, finalement, nous ne pouvons pas avancer comme nous le voudrions. Or, nous l’avons répété : nous devons cesser de nous raconter des histoires auxquelles beaucoup ne croient plus.

Ainsi, en est-il du paradoxe de notre communication dans laquelle l’image que nous colportons de nous-mêmes – et qui n’est pas toujours positive – alors que, dit-on, paradoxe, Liège est très attractive. Même si elle manque souvent de fierté, notamment parce que la mémoire nous fait parfois défaut. Ainsi que le premier vice-recteur de l’Université de Liège Eric Haubruge l’a rappelé, nous valorisons John Cockerill, mais c’est probablement à Guillaume d’Orange que nous devrions élever une statue à Liège. C’est en effet le roi des Pays-Bas qui a donné l’impulsion de la création de l’Université dont le rôle dans le développement de Liège a été fondamental hier. Cette université constitue notre atout majeur, aujourd’hui, dans une société dite de la connaissance. L’université permet aussi d’envisager l’avenir avec confiance, sous la forme d’ailleurs d’une montée en puissance au travers d’un pôle académique Liège-Luxembourg – véritable révolution, a dit le recteur de l’Université de Liège – rassemblant l’Université, les Hautes Écoles, l’enseignement de promotion sociale et l’enseignement supérieur artistique. Cinquante mille étudiants et chercheurs constituent un potentiel d’intelligence considérable, un atout que beaucoup d’autres territoires pourraient envier à Liège. Guillaume d’Orange, c’est aussi la Société générale, le financement apporté à John Cockerill, et c’est l’appui constant donné à l’industrie. En fait, la création des bases d’un véritable écosystème industriel.

Paradoxe aussi que la tension que nous avons identifiée avec Philippe Suinen, mais aussi Yves Noël, François Fornieri et Eric Haubruge, entre la convivialité et l’intraversion, l’ouverture et l’enfermement. Liège, a-t-on dit, on s’y sent bien. Les Liégeoi-se-s constituent eux-mêmes une ressource, insuffisamment exploitée d’ailleurs : ils sont empathiques, mais aussi intravertis et finalement peu ouverts à l’extérieur et peu tournés vers l’étranger, plus au sud qu’à l’Est ou au Nord d’ailleurs. Alors qu’il s’agirait d’un atout majeur pour aujourd’hui comme pour demain, d’être ce que Liège n’a pas été ou n’a pas été suffisamment : la porte de la Wallonie vers la Hollande, vers la Flandre et surtout vers l’Allemagne. Cette ouverture de la Wallonie à l’Allemagne – on le dit souvent à Namur, sans être toujours entendu -, est fondamentale et Liège doit en être le moteur, pour la province de Liège et aussi pour la province de Luxembourg.

Le paradoxe de l’emploi est un énorme paradoxe. Nous faisons face à un volume, un poids considérable en termes de chômage : 16,2 % en province de Liège, 25,2 % pour la Ville de Liège, et surtout 45 % de chômage des jeunes à Liège-Ville, ainsi que rappelé par Marie-Kristine Vanbokestal. Ces indicateurs sont effrayants, alors que les infrastructures de formations sont denses : université, hautes écoles, centres de compétence, nombreux et de qualité. Malgré cela, l’inadéquation se poursuit entre, d’une part, les qualités des étudiants et des travailleurs et, d’autre part, le marché de l’emploi. Bien sûr, les Liégeois attendent, au travers de la Cité des Métiers, un certain nombre de réponses concrètes, même si, comme l’a fait remarquer l’administratrice générale du Forem, il faudra encore y développer un contenu dûment maîtrisé et performant, à la mesure de l’écrin immobilier. Ainsi, devons-nous bien constater une difficulté majeure, une faille centrale liée à la formation, au sein même de notre système de développement.

Le paradoxe de la créativité. Les Liégeoises et les Liégeois sont frondeurs et créatifs. Créatifs parce que frondeurs. Yves Petre, administrateur délégué de Safran Aero Boosters et président de l’Union wallonne des Entreprises, Grégory Reichling et aussi François Honhon, cofondateur de Cynapek, l’ont rappelé. Créatifs aussi car généralement ouverts à la diversité culturelle, comme l’a souligné Philippe Suinen. Nous sommes en terre en créativité, nous sommes connus pour notre créativité, nous valorisons bien cet atout, la qualité des chercheurs et des ingénieurs liégeois, lié à cette qualité de créativité est reconnue. Dans le même temps, nous paraissons conservateurs, notamment en termes de relations sociales, de relations politiques, de relations administratives. Toutes ces relations restent basées sur la méfiance, ancrées dans un monde ancien et révolu, et sont donc rendues difficiles et compliquées. L’attitude des organisations syndicales, la manière avec laquelle elles s’expriment à Liège et en Wallonie, a été mise au centre de cette problématique comme une difficulté réelle en matière d’attractivité et un handicap majeur pour le développement régional. Si nous n’organisons pas des relations sociales plus fructueuses, nous n’en sortirons pas. C’est une vérité que nous nous devons collectivement, a répété Yves Petre.

Le paradoxe de l’éducation. On observe là aussi – le jeune étudiant et déjà créateur de l’entreprise KIWERT, Romain Hault l’a souligné – une inadéquation majeure entre l’enseignement secondaire tel qu’il existe et le monde qui se transforme, où tout élément semble se métamorphoser sauf l’école. Où l’on ne donne pas suffisamment aux jeunes la liberté de développer leur potentiel. Où l’on s’enferme dans une société qui ne permet pas suffisamment aux jeunes de s’épanouir dans ce qu’ils veulent être alors que, en termes d’entrepreneuriat, il s’agit d’un élément majeur. Chacun a un potentiel en lui, que l’école doit pouvoir épanouir a dit Romain. Un des rares moments du panel qui a été applaudi directement.

Le paradoxe de l’entrepreneuriat. Liège est techniquement et économiquement à sa place dans l’économie mondiale, ont rappelé Jacques Pélerin, Grégory Reichling et Bernard Piette, le general manager du pôle de compétitivité Logistics in Wallonia. Son tissu économique est très dense. Son activité industrielle est intense. Elle dispose d’entreprises de premier plan comme EVS, la FN, les Câbleries d’Eupen, Safran, Mithra, CMI, Arcelor-Mittal, d’instruments comme le CRM, le Giga, le Sirris, les incubateurs comme le Venture Lab ou LeanSquare, un accès au financement privé, tous ces atouts étant localisés dans un cercle de 50 kms autour de Liège. Les quatre modes de l’infrastructure et de la logistique y sont réunis : fluvial, autoroutier, TGV, aéroport frêt et passager, et en voie d’intégration. Elle dispose d’espaces libres de terrains remarquables dans la vallée et autour de l’aéroport (470 ha.) Cela nous rassure. Il existe là à la fois un discours très volontariste, fondé sur des réalités tangibles. Néanmoins, la mentalité elle-même, et c’est là que réside le paradoxe, semble peu ambitieuse. Nous paraissons manquer de fierté. Nous n’osons pas ou plus construire de grands projets industriels, de niveau mondial.

Ainsi, ces paradoxes révèlent autant d’atouts, mais mettent aussi des doigts dans des plaies, en désignant des faiblesses que, malgré nos efforts, nous ne parvenons pas réellement à surmonter. Dans le même temps, c’était la volonté des organisateurs et des animateurs des tables rondes : nous sommes parvenus à identifier des chantiers qui répondent aux enjeux formulés en amont de cette réflexion, et auxquels nous souhaitions répondre pour assurer un meilleur développement du Grand Liège, pris comme entité territoriale.

A suivre…

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] Ce texte constitue la mise au net de mon exposé au terme du colloque prospectif Liège à l’horizon 2037, organisé au Palais des Congrès de Liège par l’association Le Grand Liège, le 21 janvier 2017.

[2] Christophe DE CAEVEL, Magnette « Nous avions tout pour être de grands producteurs d’éoliennes », dans Trends, 11 janvier 2017. http://trends.levif.be/economie/politique-economique/magnette-nous-avions-tout-pour-etre-de-grands-producteurs-d-eoliennes/article-normal-595579.html

[3] Industrielle boraine, Quiévrain, dans Bulletin économique du Hainaut, n°45, 1985, p. 61.

[4] Parc éolien. 11 éoliennes qui culminent à 198 mètres. http://estinnes.be/parc-eolien/