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Prospective

Ce texte a été écrit en août 1984. Il a été publié dans un numéro spécial de la revue Actualquarto du 6 septembre 1984, sur Les Technologies nouvelles, préfacé par Melchior Wathelet, Ministre des Technologies nouvelles, des PME, de l’Aménagement du Territoire et de la Forêt pour la Région wallonne, dans le cadre de l’Opération Athéna. Il a vocation à nous rappeler que les mutations techniques et sociétales d’aujourd’hui ont été entamées voici plus de trente ans et que, dès lors, elles sont moins neuves que l’on tente de nous le faire croire.

Introduction

Nous ne sommes déjà plus dans les sociétés industrielles [1].

La technique a effectué, en quatre décennies, des progrès de portées infiniment plus élevées qu’au cours des quatre siècles précédents. La naissance du nouveau système technique à laquelle nous assistons est en train d’entraîner une mutation qui aura pour l’humanité une importance comparable à celle provoquée au siècle passé par l’implantation des premières machines à vapeur.

La seconde « révolution industrielle » est commencée. Comme la première, elle ne va pas consister en un simple remplacement d’une génération technologique par une autre, mais c’est tous les domaines de la civilisation qu’elle va affecter : à la fois les principes de la production, l’organisation sociale et la culture. Changement radical, cassure avec la société dans laquelle nous vivons, cette mutation secrète son passage vers une autre ère [2].

En rupture progressive avec la structure ancienne (déstructuration), la crise actuelle fait apparaître des données inassimilables pour les théories économiques et sociales de la période industrielle : endettement mondial collectif, croissance fabuleuse du chômage, impossibilité de maintien du salariat…

Dans le même temps, les marchés tout autant que les mentalités se transforment sous le mouvement de ce que certains ont appelé la troisième vague des sociétés industrielles [3] : après les matières premières et l’énergie, c’est au tour de l’information, en tant que ressource, de polariser les secteurs économiques et de construire une nouvelle structure pour notre société (restructuration) [4].

« Âge de l’intelligence répartie », « Monde de la Communication », « sociétés programmées », « ère de la biomatique » ? Nous ne pouvons pas anticiper sur ce que sera demain. Il est pourtant essentiel que nous essayions de comprendre, et que nous tentions de maîtriser les passages historiques.

La Révolution industrielle

La première grande mutation de l’humanité fut le passage des Sociétés de ramasseurs-chasseurs aux Sociétés pastoro-agricoles. La généralisation de l’économie d’échange ou de marché a marqué le passage aux Sociétés urbaines, et représente la deuxième grande mutation. La Révolution industrielle constitue le passage aux Sociétés industrielles. Troisième grande transformation de l’histoire, elle va modifier complètement les structures de la société. Elle constitue elle-même la structure e mise en place d’un nouveau système.

C’est dans l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle que naît cette révolution, préparée de longue date. Ses causes sont multiples et connues : accumulation du capital grâce à l’augmentation de l’épargne à partir de l’agriculture et du commerce, faibles taux d’intérêt, accroissement de l’investissement, réinvestissements d’une grande partie des profits, innovations et changements dans la technologie et l’organisation de l’industrie (machines à vapeur), laisser-faire, expansion du marché.

La Révolution industrielle s’est produite en Wallonie par imitation et adaptation des données techno-scientifiques anglaises (macro-mutations) : théories lues dans les revues, acquisition de machines, souvent en fraude, et immigration d’entrepreneurs anglais (Cockerill). Elle s’est réalisée de 1770 à 1847 (périodisation courte du professeur Pierre Lebrun), non par un développement uniforme de l’économie dans sa totalité, mais bien à partir de pôles de croissances : régions où sont concentrées les potentialités, et qui se relaient dans le temps : Liège, Verviers, Charleroi, etc. ainsi qu’à partir d’industries-clefs, entreprises motrices résultant de la créativité et des innovations de quelques entrepreneurs : houilleurs et métallurgistes liégeois, verriers carolorégiens, etc. (micromutations). Un axe prend un poids démesuré : le sillon Haine-Sambre-Meuse-Vesdre, rattaché à Bruxelles après 1834-1839 (crise de production et de crédit). [5]

La bourgeoisie qui prend possession de l’État belge en 1830 va jouer un rôle extraordinaire d’entrepreneur par la création d’un réseau de chemin de fer (1835 à 1843), en investissant 138 millions de francs dans la construction de 560 km de lignes. L’impact de cet investissement est considérable, car il représente à la fois un produit et un facteur de la Révolution industrielle. C’est une œuvre économique et technique considérable (143 locomotives !) et originale qui ne pouvait être menée que par l’État.

Processus infiniment plus complexe que la simple instauration d’un machinisme généralisé, la Révolution industrielle a transformé radicalement tous les domaines de la société : démographique, culturel, politique, social… Certains contemporains en étaient conscients, ainsi en est-il de Natalis Briavoinne dans son mémoire écrit pour l’Académie en 1839 :

Dans la seconde moitié du siècle dernier, une marche plus rapide fut imprimée à l’esprit humain ; les connaissances reçurent une direction tout à la fois plus vive et plus pratique. Phénomène remarquable ! À l’époque même où toutes les classes et presque tous les peuples en Europe se précipitaient avec furie les uns contre les autres, accumulant d’immenses efforts pour s’entre-détruire, partout en même temps on se montra saisi d’un plus grand désir d’améliorer. Cette passion prit alors un si grand empire parmi les hommes; elle les doua de ressources si fécondes, qu’une guerre de vingt-cinq ans, accompagnée de convulsions intérieures ne put arrêter le progrès dans toutes les branches de l’organisation matérielle de la société. C’est qu’au milieu de cet immense désordre, la sphère du travail s’agrandissait ; les moyens d’exécution allaient en se multipliant et en se simplifiant chaque jour davantage. L’on vit en conséquence la population s’accroître par la diminution des chances de la mortalité. Les trésors que la terre renferme furent mieux et plus abondamment exploités ; l’homme produisit et consomma davantage; il devint plus riche. Tous ces changements constituent la révolution industrielle [6].

La Révolution informatique

Le système en place

Avec le système mis en place par la Révolution industrielle des XVIIIe et XIXe siècles, un circuit s’établit entre l’accumulation du capital et une croissance économique auto-entretenue, alors que cela n’existait pas dans l’économie rurale. Les investisseurs, dont la motivation est le profit (bénéfice), vont chercher à élever la productivité (production par unité de travail) par des innovations technologiques : mécanique, pétrole, automobile, électricité, etc.

Ces productions et technologies stimulent la croissance pendant un temps puis s’essoufflent. Il faut donc susciter, par des investissements dans la recherche, de constantes innovations. Ces investissements dépendent bien sûr des conditions et de l’environnement économiques et financiers : profits, crédits, taux d’intérêt (prix de l’argent qu’on emprunte), liquidités monétaires.

Les blocages technologiques et les nouveaux financements

Au début des années 1970 sont apparues aux États-Unis, et plus particulièrement dans la Silicon Valley, une multitude de petites entreprises en marge des grands monopoles industriels. Alors que l’on parlait de « blocages technologiques », ces petites affaires, créées par quelques ingénieurs, souvent formés dans les grands laboratoires, se sont fabriqué un créneau dans le domaine des technologies de l’information et de la communication. Ces entreprises avaient trouvé dans le capital-risque (venture capital) une solution originale à leurs besoins de financement : leur technologie très avancée, susceptible de dégager une forte valeur ajoutée leur avait permis d’associer à leur projet industriel un ou plusieurs investisseurs privés. Les seconds pariaient sur la créativité des premiers. Apple Computer, Digital Equipment et plus de 3000 autres nouvelles sociétés américaines ont pu attirer en dix ans près de 7 milliards de dollars d’investissements [7].

Peu d’entre elles allaient pourtant résister aux coûts de la recherche de pointe ou à la concurrence des géants du marché de l’informatique comme IBM. En 1983, cette société avait acquis 30% du marché mondial (100 milliards de $) de ce secteur. Elle consacre aujourd’hui plus de 1500 millions de $ par an pour sa recherche et son développement.

Les nouveaux pôles de croissance

Les autres entreprises, comme General Electric, ITT, American Telegraph & Telephone ont, à leur tour, réorienté leurs activités vers les technologies nouvelles polarisées dans la Silicon Valley où les petites affaires se font de moins en moins nombreuses (phénomène de concentration et absorption par les grands groupes).

Le gouvernement fédéral américain a, dans le même temps, repris un rôle primordial dans le développement des secteurs de pointes en relançant les recherches fondamentale et appliquée dans les domaines militaire et spatial, recherches confiées à des entreprises privées, subsidiées à cet effet.

Entretemps, un second pôle de croissance a pris une ampleur tout aussi considérable. Inaugurée en 1969 avec un capital de 2 millions de $, modernisée depuis grâce à plus de 200 millions de $ d’investissements, la société japonaise NEC de Kynshu est devenue la première productrice mondiale des circuits intégrés.

Les activités motrices

Aucune technologie ne s’est infiltrée aussi largement et profondément que l’électronique en si peu de temps. La Révolution, basée sur l’information a suscité ses industries motrices : informatique, télématique, biotechnologie.

À côté de ces domaines nouveaux, la mutation technologique opère aussi dans les secteurs dits « traditionnels » : automatisation, robotique, programmation, conception assistée par ordinateur, coupe au laser. Les États-Unis et le Japon qui, depuis 1974, n’ont cessé d’améliorer leur industrie textile savent qu’il n’y a pas de secteur condamné, seulement des technologies dépassées.

L’Europe occidentale apparaît comme le troisième pôle de la grande mutation technologique. Son retard est important par rapport à ses concurrents, mais la communauté européenne vient de relever le défi en développant le programme « Esprit » (European Strategic Program for Research and Development in Information Technology), qui doit permettre dans les dix prochaines années de rejoindre et dépasser le Japon et les États-Unis. À cet effet, 750 millions d’ECU (plus de 600 millions de $) vont être investis d’ici 1988 dans la micro-électronique, les technologies de logiciels, les systèmes de bureautique et la production intégrée par ordinateur. Des accords ont été passés avec les grands consortiums européens : Bull, Inria (France), ICL et GEC (Grande Bretagne), Olivetti (Italie) et Siemens (République fédérale allemande).

La Wallonie

Comme au XIXe siècle, la Wallonie est interpellée par la nouvelle « révolution industrielle ». À cette époque, elle a prouvé sa capacité à modifier ses structures avec efficacité et, après des tensions, à retrouver un équilibre social où l’Homme est davantage respecté.

Pour les amener dans les usines et les bureaux, la première Révolution industrielle avait chassé les individus de leur foyer. La nouvelle révolution pourrait les y ramener par le « télétravail ».

Assurément, le projet ATHENA participe à cet effort de mutation technologique. Il doit s’affirmer et s’appuyer sur toutes les forces régionales qui doivent avoir en tête les modèles de transformations précédentes. Ici, comme aux États-Unis – le secteur de la microbiologie et ses liaisons avec l’industrie chimique sont caractéristiques – les nouvelles technologies ne pourront se développer qu’en prenant appui sur des secteurs classiques déjà existants.

Comme Natalis Briavoinne en 1839, nous devons savoir que les réactions en chaîne de ces adoptions technologiques vont déclencher une mutation et vont modifier radicalement tous les domaines qu’elles atteindront.

C’est cela une révolution.

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Philippe DESTATTE, Mutations, dans Actualquarto n° 355, du 6 septembre 1984, p. 8-9.

[2] Jacques ELLUL, La Cassure, dans Le Monde, 18 février 1983, p. 2. L’auteur de Le Système technicien (Paris, Calmann-Lévy, 1977) écrit : Le premier défaut est évidemment de ne pas réaliser ce que signifie le terme même de  » seconde révolution industrielle  » par manque de réflexion sur… la première révolution industrielle du dix-huitième siècle. On ne prend pas du tout conscience de ce qui s’est passé alors ! Il faut arriver à  » se mettre dans la peau  » des gens du dix-huitième siècle. Qu’est-ce qui a changé sous l’impact du développement de l’industrie lourde et de l’apparition d’une nouvelle source d’énergie (charbon, métallurgie, textile) ? L’entreprise a radicalement changé : elle a cessé d’être une  » manufacture « . Le rôle de l’argent a été fondamentalement transformé (au lieu d’être investi dans le commerce, il s’est investi dans l’industrie). Il y a eu un déplacement massif de la population (urbanisation – usine) et création d’une nouvelle classe sociale liée à un nouveau mode de rétribution du travail : le salariat. Voir aussi : Jacques ELLUL, Changer de révolution, L’inéluctable prolétariat, Paris, Seuil, 1982.

[3] Alvin TOFFLER, La Troisième vague, Paris, Denoël, 1980.

[4] John Naisbitt écrit : Dans la société de l’informatique, nous avons systématisé la production du savoir et amplifié notre pouvoir intellectuel. Pour user d’une métaphore empruntée au langage de l’industrie, nous produisons désormais du savoir en masse, et ce savoir représente le moteur de notre économie. John NAISBITT, Les Dix commandements de l’avenir, (Megatrends), p. 44, Montréal, Primeur, Paris, Sand, 1982.

[5] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT, Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Bruxelles, Palais des Académies, 1979. – P. LEBRUN, Histoire quantitative et développement de la Belgique au XIXe siècle, Etat des recherches, règles méthodologiques, choix épistémologiques, dans Cahiers de Clio, n°64, Liège, 1980, p. 35-39.

[6] Natalis BRIAVOINNE, De l’industrie en Belgique, t. 1, p. 185-186, Bruxelles, E. Dubois, 1839.

[7] Pierre MASSANT, Aventure risquée ou capital risque, UCL, Cellule de Liaison Recherche et Développement, 6 avril 1984.

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Se référant à une étude de mars 2017 de l’Institute for the Future (Palo Alto, Californie), la Haute École libre mosane [1] rappelait, à l’occasion de sa rentrée académique 2018-2019, que 85 % des métiers de 2030 n’avaient pas encore été inventés [2]. L’équipe d’HELMo indiquait justement que le vieillissement de la population,
les changements climatiques et énergétiques, les migrations de masse et bien sûr, les technologies numériques, la robotisation et les autres progrès scientifiques sont autant de facteurs de changement qui bouleversent le monde dans sa globalité. Soulignant sa vocation professionnalisante, en tant que Haute École, elle se demandait si les métiers auxquels elle forme aujourd’hui existeront encore demain ? Dans le même temps, son directeur-président Alexandre Lodez, mais aussi le représentant du personnel enseignant, l’avocat Vincent Thiry et la déléguée des étudiants, insistaient sur le fait qu’HELMo ne souhaitait pas former uniquement des ressources humaines opérationnelles, en réponse à telle ou telle demande ponctuelle du marché
du travail, mais veut aussi former des citoyens responsables, capables d’évoluer tout au long de leur carrière et de leur vie. Toutes et tous posaient une question essentielle : quelles sont dès lors les compétences clés à renforcer ou à développer ?

J’essaierai d’y répondre en trois temps.

D’abord en évoquant les bouleversements du monde et leurs effets sur les métiers. Ensuite, en utilisant les résultats d’une enquête menée par des prospectivistes et experts du monde entier cet été 2018, et dont les résultats ont été synthétisés début septembre. Enfin, par une brève conclusion qui articule utopie et réalisme.

 

1. Les bouleversements du monde

Sur la question des transformations technico-économiques, nous pourrions entrer en matière en évoquant les multiples travaux contemporains qui en traitent, de Jeremy Rifkin [3] à Chris Anderson [4], de Dorothée Kohler et Jean-Daniel Weisz [5], à François Bourdoncle, Pierre Veltz ou Thierry Weil [6]. Nous pourrions également décrire le Nouveau Paradigme industriel [7]. Ou même, pour être dans l’actualité immédiate, faire appel à Thierry Geerts, patron de Google Belgique, dont l’ouvrage, Digitalis [8] est actuellement présent partout.

C’est plutôt à Raymond Collard que je me réfèrerai. Ancien professeur à l’Université de Namur, directeur général honoraire du Service des Études, de la Statistique et de l’Informatique au Ministère de la Région wallonne – l’actuel Service public de Wallonie -, coordinateur scientifique du Groupe permanente de Recherche et Développement de Louvain, Raymond Collard, qui était né en 1928, est mort à Jemeppe-sur-Meuse, dans l’indifférence de la Wallonie, le 8 juillet 2018. Ce n’est que par un courriel de mon collègue et ami André-Yves Portnoff du 13 septembre que j’ai appris, depuis Paris, son décès.

Le 15 mars 1985, j’avais été interpellé par un article dans le journal La Wallonie. Le titre de ce papier signé Raymond Collard était provocateur : On cherche des pionniers wallons ! Mais la question était précise, et pourrait être reposée trente-trois ans plus tard : Y a-t-il parmi les lecteurs de ce journal des hommes et des femmes qui peuvent identifier en Wallonie des entreprises petites ou grandes qui vivent réellement selon les principes de la « révolution de l’intelligence ? Le papier faisait référence à la présentation à Paris, du rapport élaboré par une équipe pilotée de prospectivistes : d’après le rapport sur l’état de la technique, nous assistons à l’avènement, non pas de la société de l’information, comme on le dit souvent, notamment au Japon, mais de la « société de création », dont la ressource essentielle est l’intelligence, le talent, et non plus le capital. C’est aussi pourquoi l’on parle de la révolution de l’intelligence, une révolution qui impose la mobilisation des intelligences, mobilisation qui ne peut pas s’effectuer par la contrainte. Les relations habituelles entre le pouvoir et les talents sont modifiés à tous les niveaux. […], c’est-à-dire qui s’efforcent avant tout de mobiliser toutes les intelligences et les énergies de leurs travailleurs et de leurs cadres [9].

Le rapport lui-même, intitulé La Révolution de l’intelligence [10], complétait bien mes lectures des travaux de John Naisbitt [11] ou d’Alvin Toffler [12]. Il était largement décrit par Raymond Collard. Ce tisseur de liens, comme l’a appelé André-Yves Portnoff [13] s’était déplacé à Paris pour la présentation du document par Thierry Gaudin, ingénieur des Ponts et chef du Centre de Prospective et d’Évaluation au Ministère français de la Recherche et Portnoff, alors rédacteur en chef de Sciences et Techniques, édité par la Société des Ingénieurs et Scientifiques de France. Le ministre de la Recherche et de la Technologie, Hubert Currien, ainsi que la ministre du Redéploiement industriel et du Commerce extérieur assistaient à l’événement. Tous deux étaient membres du Gouvernement de Laurent Fabius, sous la présidence de la République de François Mitterrand. Il ne faut pas s’étonner de cette double présence ministérielle puisque le Centre de Prospective et d’Évaluation (CPE) était un service commun à ces deux ministères.

S-T_Revolution-Intelligence_1985

Ce rapport, après l’avoir recherché, puis photocopié en bibliothèque, je l’ai littéralement dévoré, – et depuis acquis sur eBay. Il appelle en 2018 un premier message clair : les bouleversements que nous connaissons aujourd’hui ne sont pas neufs, même s’ils nous paraissent monter en puissance. Les mutations en cours, la Révolution cognitive est en œuvre depuis le début des années 1970 et elle va se poursuivre encore pendant quelques décennies, ce qui constitue un autre message de Thierry Gaudin.

Je n’en étais pas étonné hier, comme je ne suis pas étonné aujourd’hui. Le cadre conceptuel de l’évolution du système technique emmenant avec lui une mutation généralisée de tous les domaines de la société était, est celui que je connaissais. Il m’avait été enseigné à l’Université de Liège par le Professeur Pierre Lebrun, – historien et économiste, esprit brillant et mordant dont j’allais écouter la parole aiguisée, comme on va entendre quelque flibustier sur le port. Ce cadre conceptuel, je l’avais enseigné à mes étudiants aux Rivageois (Haute École Charlemagne) et à l’Athénée de Liège 2, et je l’enseigne toujours à l’Université de Mons, ou même à Paris. Ce qui constitue un juste retour.

Le modèle d’analyse en a été conceptualisé par Bertrand Gille, historien des techniques, professeur à l’École pratique des Hautes Études à Paris. Le directeur de la remarquable Histoire des Techniques dans L’Encyclopédie de La Pléade, chez Gallimard [14], y a bien montré que ce sont la conjonction de l’évolution rapide des niveaux de formation des populations et la diffusion des connaissances scientifiques et techniques qui ont constitué le moteur du progrès technique permettant la Révolution industrielle machiniste. On ne s’étonnera pas que Bertrand Gille fût aussi l’ancien maître du professeur Robert Halleux, lui-même fondateur du Centre d’Histoire des Sciences et des Techniques de l’Université de Liège. Ainsi, Bertrand Gille a-t-il marqué plusieurs générations de chercheurs, historiens et prospectivistes, certains ne s’adonnant qu’à une des tâches, d’autres à l’autre, d’autres encore, aux deux.

Ce modèle, revu par Jacques Ellul et Thierry Gaudin conçoit que, au système technique médiéval, mis en évidence par Fernand Braudel, Georges Duby et Emmanuel Leroy Ladurie, correspond un système technique industriel, moteur et produit d’une Révolution industrielle, décrit par Pierre Lebrun, Marinette Bruwier et quelques autres [15], et enfin, un système technique en développement, en construction, porteur de la Révolution de l’intelligence, loin d’être terminée. La terre était centrale dans la première, le capital dans la seconde, la troisième repose sur l’esprit des femmes et des hommes. À chaque fois, ce sont les matériaux, l’énergie, la relation avec le vivant et le temps qui sont sollicités.

En 1985, Raymond Collard nous explique ce qu’il a bien compris du rapport de Gaudin et Portnoff et des centaines de chercheurs qu’ils ont mobilisés : l’importance des quatre grandes mutations dans les pôles qui restructurent la société :

– l’hyperchoix des matériaux et leur percolation horizontale, allant des usages dans les secteurs de pointes aux utilisations les plus usuelles ;

– la tension entre la puissance de l’énergie électrique nucléaire et l’économie des ressources énergétiques, dans un contexte de recyclage ;

– la relation avec le vivant et l’immense domaine des biotechnologies, y compris la génétique ;

– la nouvelle structure du temps, rythmé en nanosecondes par les microprocesseurs.

Raymond Collard détaillera un peu plus tard tout cela dans une remarquable communication au Premier Congrès La Wallonie au futur à Charleroi, en octobre 1987, intitulée : Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production du travail et de l’emploi, toujours en ligne sur le site de l’Institut Destrée [16]. Le professeur aux Facultés des Sciences économiques et sociales de Namur y notait que : on a pu écrire que la microélectronique intellectualisait l’industrie. Nous vivons une révolution industrielle que l’on peut qualifier de « révolution de l’intelligence ». Le dévelop­pement des possibilités ouvertes par les progrès fulgurants de la microélectronique a ouvert des champs immenses à l’informatique. Demain, on utilisera davantage l’intelligence artificielle, qui se manifestera partout avec la mise en place des ordinateurs de la cinquième génération [17].

 Le rapport du CPE de 1985 reste une mine pour celui qui veut décrypter les changements en cours, par un regard à la fois rétroprospectif – considérer des avenirs qui n’ont pas eu lieu – et prospectif – envisager les avenirs possibles pour construire un futur souhaitable. On peut en tirer quelques préceptes, fondamentalement utiles pour les établissements d’enseignement supérieur, mais aussi pour nos entreprises. En voici, parmi d’autres, pour nous pousser à réfléchir :

« l’expérience montre que les techniques nouvelles ne s’introduisent harmonieusement que si la formation n’arrive pas après les machines » (p. 15).

« il n’est plus possible de développer la qualité sans confier à chacun le contrôle de son propre travail » (p. 15).

« ne donner la parole qu’à la direction, c’est gaspiller 99% des ressources intellectuelles de l’entreprise » ou de l’organisation. (…) La mobilisation de toutes les intelligences devient indispensable (p. 42).

« l’entreprise qui réussit est celle qui parvient à mobiliser le mieux l’imagination, l’intelligence, la volonté de son personnel » (45).

« la nouvelle source de puissance n’est plus le capital détenu par certains, mais l’information détenue par beaucoup« . Citation tirée des travaux de John Naisbitt (p. 45).

Mais le texte montre surtout, avec le philosophe allemand Martin Heidegger, que l’essence de la technique n’est rien de technique [18]. Tout dans la technique a d’abord été rêvé par l’homme, et ce qui a réussi a été en outre accepté par la société des hommes, rappelle le rapport [19]. Car ce rapport sur l’état de la technique est aussi une leçon de prospective. Il nous rappelle, précisément par la rétroprospective, qu’on n’anticipe que très mal ce qui n’existe pas déjà. Bien entendu, comme le répétait Gaston Berger, le futur n’existe pas comme objet de connaissance. Il n’existe que comme terrain de conquête, de volonté, de stratégie. C’est l’espace, avec le présent, où on peut innover et créer.

C’est souvent à tort que nous pensons que les technologies vont trouver très vite, voire tout de suite, leur application. Interrogé en février 1970 sur 1980, l’écrivain Arthur Koestler, auteur de Le Zéro et l’infini, voyait – comme nous aujourd’hui – nos maisons peuplées de robots domestiques programmés chaque matin. Il imaginait des mini-voitures électriques dans les cœurs de villes interdits à toute autre circulation. Il pensait que des communications télématiques permettraient, en 1980, de nous parler constamment en vidéo pour éviter les déplacements. Interrogé au même moment, le grand prospectiviste américain Herman Kahn, cofondateur de l’Hudson Institute, imaginait qu’en 1980, l’enseignement serait assisté par des ordinateurs qui joueraient auprès des enfants un rôle d’éducation équivalent à celui que remplissaient leurs parents et leurs professeurs [20].

Le monde poursuit sa mutation, porté, mais contraint aussi, par les quatre pôles. La transition nous interpelle et nous essayons de faire mine de la contrôler, même si nous n’avons aucune idée de que nous trouverons lors de sa phase de consolidation, quelque part au XXIIe siècle.

Quels métiers survivront à ces bouleversements ? Cette prospective des métiers et des qualifications est délicate. Il s’agit à la fois de discerner les évolutions de l’emploi et des métiers alors que le marché du travail se transforme, que les organisations mutent et que l’environnement, l’écosystème économique, se modifie. Mais il s’agit aussi de prendre en compte les parcours de vie possibles des apprenants dans cette société en mutation [21], d’anticiper les besoins en compétences, de mesurer le renouvellement de la main-d’œuvre.

Ce que nous avons montré également, en travaillant avec les instances bassins, enseignement qualifiant et formation, c’est que, c’est souvent au niveau micro et territorial que l’on peut anticiper, les territoires de projet paraissant appelés à constituer, à l’avenir de dix à quinze ans au plus tard, les lieux d’interaction et de mise en œuvre des politiques (re)mariées d’enseignement et de formation, et donc de transformation de notre société. Avec plus ou moins de décentralisation, de déconcentration, de délégation, de contractualisation, ou d’autonomie des acteurs. C’est probablement ce dernier cadre qui sera le plus créatif et le plus innovant et sur lequel nous devons progresser. Cela demande tant des visions européennes, fédérales, régionales et territoriales par bassin, réconciliatrices et mobilisatrices.

En animant le Groupe permanent de Recherche-Développement de Louvain depuis le milieu des années 1960, avec notamment l’appui de Philippe le Hodey, de Michel Woitrin et le concours du Professeur Philippe de Woot, Raymond Collard avait réussi à mettre en place et à faire fonctionner une véritable plateforme telle que la Commission européenne le préconise aujourd’hui. Se référant encore et toujours à Thierry Gaudin, il notait en 2000 que comprendre l’innovation c’est prendre la technique, non pas dans ce qui est déjà là, mais dans le dévoilement de ce qui n’est pas encore là [22]. Et si Raymond Collard reconnaissait que cela demandait de nombreux efforts en R&D, il remarquait que cela ne suffisait pas : acte de création que le marché est appelé à confirmer, l’innovation résulte d’un processus interdisciplinaire et interactif, fait à la fois d’interactions internes à l’entreprise elle-même et de l’entreprise avec son environnement, tout particulièrement dans la « conquête » et la gestion des savoirs et des compétences [23]. Avec, au cœur de sa démarche, l’idée, chère à François Perroux et mise en exergue par les travaux du GRD de Louvain en 2002, qu’un esprit est créateur s’il est tout ensemble, ouvert, propre à combiner ce qu’il accueille et à trouver de nouveaux schèmes combinatoires [24].

Nul doute que cette pensée reste, et restera féconde…

2. Prospective : de l’innovation technologique à l’innovation pédagogique

Tout comme l’historien, le prospectiviste ne peut travailler sans matière première, sans source. Pour ce dernier, l’intelligence collective constitue le véritable carburant de sa capacité d’innovation.

À cet effet, l’Institut Destrée a rejoint, en 2000, le Millennium Project. Ce réseau mondial de recherches et d’études prospectives a été fondé en 1996 à Washington par le Conseil américain pour l’Université des Nations Unies, avec l’objectif d’améliorer les perspectives futures de l’humanité. Il s’agit d’un think tank participatif global, organisé en plus de soixante nœuds (Nodes), eux-mêmes têtes de réseaux, et réunissant des universités, des entreprises et des centres de recherche privés et publics. L’Institut Destrée y représente depuis 2002 le Nœud de l’Aire de Bruxelles (Brussels’ Area Node) qui se veut transfrontalier et connecté avec les institutions européennes [25].

En préparation d’une large étude intitulée L’avenir du Travail par rapport à la Technologie à l’horizon 2050 (Future Work/Technology 2050), le Comité de Programmation (Planning Committee) du Millennium Project a rédigé des scénarios globaux et fait réagir à ceux-ci environ 450 prospectivistes et autres chercheurs ou acteurs. Une série de séminaires ont été organisés dans vingt pays afin d’identifier des enjeux et d’y répondre par des stratégies adaptées. C’est sur cette base qu’une série de consultations d’experts en temps réels (Real-Time Delphi) ont été organisées sur les questions d’éducation et d’apprentissage, de gouvernement et de gouvernance, d’entreprises et de travail, de culture et d’art ainsi que de science et technologie. À partir d’un ensemble de 250 actions identifiées, 20 ont été sélectionnées par le panel d’experts dans le domaine de l’éducation et de l’apprentissage.

Voici la liste complète des 20 actions. Je les ai ordonnées, en tout cas pour les cinq premières, en fonction du niveau de leur pertinence – à la fois efficacité et faisabilité -, telles qu’elles ont été classées par le panel international.

La première dans ce classement porte sur les axes de l’éducation. Il s’agit de :

4. Mettre davantage l’accent sur le développement de la créativité, la pensée critique, les relations humaines, la philosophie, l’entrepreneuriat (individuel et en équipe), l’art, le travail indépendant, l’harmonie sociale, l’éthique et les valeurs, de se connaître pour construire et mener une vie active pleine de sens, avec une auto-évaluation des progrès réalisés sur ses propres buts et objectifs (comme la Finlande le met en œuvre).

La deuxième ravit l’enseignant en prospective, puisqu’il s’agit de :

20. Faire une place aux études du futur dans les programmes comme nous le faisons pour l’histoire. Enseigner des visions alternatives du futur, la prospective, et la capacité à évaluer les futurs possibles.

La troisième action est une mesure de cohésion sociale :

6. Rendre la télé-éducation gratuite partout ; et les systèmes d’apprentissage tout au long de la vie omniprésents.

La quatrième m’apparaît probablement la plus importante sur le plan opérationnel :

2. Orienter davantage les systèmes d’éducation et d’apprentissage vers la maîtrise de compétences plutôt que vers la maîtrise d’une profession.

La cinquième est profondément transformatrice du système :

3. Parallèlement au rôle de la science, des technologies, de l’ingénierie, des arts et des mathématiques (STEM / STEAM), créer un système hybride d’autoapprentissage, basé sur la recherche et la réalisation de soi ; transformer les enseignants en coaches / entraîneurs, utilisant de nouveaux outils d’intelligence artificielle avec les étudiants. Les 15 autres actions sont ici livrées sans hiérarchie, certaines raisonnant avec des initiatives de terrain, notamment au niveau du Pôle académique Liège-Luxembourg :

1. Faire de l’intelligence individuelle un objectif national de l’éducation (quelle que soit la définition de l’intelligence choisie par un pays, l’augmenter constituerait un objectif national).

5. Mettre continuellement à jour la manière dont nous enseignons et comment nous apprenons des nouvelles connaissances sur les neurosciences.

7. Unifier les universités et les centres de formation professionnelle et renforcer la coopération entre les écoles et les projets extérieurs de bien public.

8. Utiliser des robots et de l’intelligence artificielle en éducation.

9. Se concentrer sur les technologies exponentielles (exponential technologies [26]) et l’esprit d’entreprendre.

10. Changer de programme à tous les niveaux pour normaliser le travail indépendant.

11. Former les conseillers d’orientation à être plus tournés vers l’avenir dans les écoles.

12. Partager la responsabilité de la parentalité en tant que communauté éducative.

13. Promouvoir des «communautés de pratique» qui cherchent continuellement à améliorer les systèmes d’apprentissage.

14. Intégrer l’apprentissage basé sur la simulation en utilisant des environnements multijoueurs.

15. Inclure l’apprentissage des problèmes de sécurité liés à la technologie d’enseignement (et d’apprentissage).

16. Intégrer les systèmes d’information qui existent sur le marché du travail dans les systèmes d’éducation et d’emploi.

17. Le gouvernement, les employeurs de tous les secteurs industriels et les syndicats devraient coopérer pour créer des modèles adéquats d’apprentissage tout au long de la vie.

18. Créer des systèmes d’apprentissage de la naissance à trois ans ; c’est la phase clé pour développer la créativité, la personnalité.

19. Créer des campagnes de sensibilisation de masse avec des célébrités sur les actions à entreprendre pour résoudre les problèmes liés aux grandes transitions à travers le monde [27].

On mesure que toutes ces actions n’ont pas la même pertinence, le même statut, le même impact potentiel. C’est pour cette raison que les cinq premières ont été mises en exergue. La plupart s’inscrivent toutefois dans une logique volontariste d’accroissement de nos capacités d’éducation et d’émancipation des femmes et des hommes. Le fait qu’elles aient été pensées sur tous les continents, par des acteurs hétérogènes, avec une réelle convergence de pensée, n’est certainement pas indifférent.

3. Conclusion : à long terme, les paris sur l’être humain sont les plus sûrs

Pour la Wallonie, comme pour Liège en particulier, nous savons la nécessité de créer collectivement de la valeur dans le but de pouvoir nous rendre autonomes, ainsi que d’être sûrs de pouvoir faire face aux défis de l’avenir. Aux premiers rangs de ceux-ci, il n’est nul doute que nous devons placer la cohésion sociale et les risques énergétiques et environnementaux. Les capacités d’innovation et de créativité seront au centre des compétences que nos jeunes et nous-mêmes devrons mobiliser pour y faire face. Nous avons retrouvé ces nécessités au centre des choix d’éducation et d’apprentissage à l’horizon 2050 pour les experts du Millennium Project.

Le rapport de 1985 sur La Révolution de l’Intelligence, tel que valorisé par Raymond Collard, nous est à la fois lointain par l’horizon rétroprospectif et proche par l’actualité des enjeux de long terme qu’il contenait. En cela, il s’inscrit puissamment et avec pertinence dans notre temporalité. Thierry Gaudin et André-Yves Portnoff y notaient que, mettre en mouvement la création, c’est partager les questions avant les réponses, accepter l’incertitude et le mouvement. Aucun dogmatisme n’est plus possible (…) dès lors, l’utopie se mue en réalisme. À long terme, les paris sur l’être humain sont les plus sûrs [28].

Bien sûr que parier sur l’être humain ne peut constituer que le bon choix. C’est lui, c’est elle, qui est à la manœuvre, qui doit le rester. Ce qui implique qu’ils soient à la hauteur des défis, les leurs, mais aussi ceux de la société dans laquelle ils évoluent. Techniquement. Mentalement. Éthiquement.

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce texte constitue une mise au net d’une intervention faite à l’occasion de la rentrée académique 2018-2019 d’HELMo, le 18 septembre 2018 sur le thème Les métiers de demain… Question d’intelligence(s).

[2] The experts that attended the IFTF workshop in March 2017 estimated that around 85% of the jobs that today’s learners will be doing in 2030 haven’t been invented yet. This makes the famous prediction that 65% of grade school kids from 1999 will end up in jobs that haven’t yet been created seem conservative in comparison. The next era of Human / Machine Partnerships, Emerging Technologies, Impact on Society and Work in 2030, Palo Alto, Cal., Institute for the Future – DELL Technologies, 2017.

http://www.iftf.org/fileadmin/user_upload/downloads/th/SR1940_IFTFforDellTechnologies_Human-Machine_070717_readerhigh-res.pdf

[3] En particulier, son meilleur livre : Jeremy RIFKIN, The End of Work, The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the PostMarket Era, New York, Tarcher, 1994.

[4] Chris ANDERSON, Makers, The New Industrial Revolution, New York, Crown Business, 2012.

[5] Dorothée KOHLER et Jean-Daniel WEISZ, Industrie 4.0, Les défis de la transformation numérique du modèle industriel allemand, p. 11, Paris, La Documentation française, 2016.

[6] François BOURDONCLE, La révolution Big Data, dans Pierre VELTZ et Thierry WEIL, L’industrie, notre avenir, p. 64-69, Paris, Eyrolles-La Fabrique de l’Industrie, Colloque de Cerisy, 2015.

[7] Philippe DESTATTE, Le Nouveau Paradigme industriel : une grille de lecture, Blog PhD2050, 19 octobre 2014. https://phd2050.wordpress.com/2014/10/19/npi/

[8] Thierry GEERTS, Digitalis, Comment réinventer le monde, Bruxelles, Racine, 2018.

[9] Raymond COLLARD, On cherche des pionniers wallons !, dans La Wallonie, 15 mars 1985, p. 10. – R. COLLARD, Sciences, techniques et entreprises, Qu’attendre des entreprises wallonnes ? dans La Wallonie, 4 avril 1985, p. 10.

[10] La Révolution de l’intelligence, Rapport sur l’état de la technique, Paris, Ministère de l’Industrie et de la Recherche, Numéro Spécial de Sciences et Techniques, Octobre 1983.

[11] John NAISBITT, Megatrends, Ten New Directions Transforming our Lives, New York, Warner Book, 1982. – London and Sydney, Futura – Macdonald & Co, 1984. – Edition française : Les dix commandements de l’avenir, Paris-Montréal, Sand-Primeur, 1982.

[12] Alvin TOFFLER, The Third Wave, New York, William Morrow and Company, 1980. – Edition française : La Troisième vague, Paris, Denoël, 1980.

[13] André-Yves PORTNOFF, Raymond Collard, un tisseur de liens, Note, Paris, 10 septembre 2018.

[14] Bertrand GILLE dir., Histoire des Techniques, Techniques et civilisations, Technique et sciences, Paris, Gallimard, 1978.

[15] Pierre LEBRUN, Marinette BRUWIER, Jan DHONDT et Georges HANSOTTE, Essai sur la Révolution industrielle en Belgique, 1770-1847, Bruxelles, Académie royale, 1981.

[16] Raymond COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, dans La Wallonie au futur, Cahier n°2, p. 124.Charleroi, Institut Destrée, 1987.

http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie-Futur-1_1987/WF1-CB05_Collard-R.htm

[17] Raymond COLLARD, Prospective 2007… sorties de la crise, transformations des modes de production, du travail et de l’emploi, dans La Wallonie au futur, Cahier n°2, p. 124.Charleroi, Institut Destrée, 1987.

[18] Il s’agit de sa conférence de 1953. Martin HEIDEGGER, Essais et conférences, Paris, Gallimard, 1958.

[19] La Révolution de l’intelligence…, p. 182.

[20] La Révolution de l’intelligence…, p. 24.

[21] Didier VRANCKEN, L’histoire d’un double basculement, préface à D. VRANCKEN, Le crépuscule du social, Liège, Presses universitaires de Liège, 2014.

[22] Thierry GAUDIN, Les dieux intérieurs, Philosophie de l’innovation, Strasbourg, Koenigshoffen, Cohérence, 1985.

[23] Raymond COLLARD, Le Groupe permanent Recherche – développement de Louvain, p. 11, Bruxelles, Centre scientifique et Technique de la Construction (CSTC), 2000.

[24] Groupe permanent de Recherche-Développement de Louvain, 37e année, Peut-on industrialiser la créativité ?, 2002. – François PERROUX, Industrie et création collective, t. 1, Saintsimonisme du XXe siècle et création collective, p. 166, Paris, Presses universitaires de France, 1964.

[25] http://www.millennium-project.org/

[26] Voir par exemple : Tech Trends 2018, Exponential technology watch list: Innovation opportunities on the horizon, , Deloitte, Dec. 2017. https://www2.deloitte.com/insights/us/en/focus/tech-trends/2018/exponential-technology-digital-innovation.html

[27] Jerome GLENN, Results of the Education and Learning Real-Time Delphi that assessed 20 long-range actions to address future works-technology dynamics, Sept 2, 2018.

[28] La Révolution de l’intelligence…, p. 187.

Namur, le 9 avril 2018

Il est des termes que l’on tente en vain de traduire sans parvenir à les clarifier de manière satisfaisante. C’est le cas des mots anglais policy ou policies. On peut bien sûr en approcher le sens lorsqu’on évoque une politique [1], voire les politiques publiques. Sauf que policy ne s’inscrit pas nécessairement dans un contexte politique [2], et n’appartient pas toujours au registre de la sphère publique. L’Oxford English Dictionary définit policy comme un parcours ou un principe d’action adopté ou proposé par une organisation ou un individu. [3] Les policies peuvent donc être organisationnelles, d’entreprises, individuelles ou collectives… et prendre des formes multiples, de l’intention à l’action, jusqu’au courant d’idées et leurs réalisations dans la législation, la mise en œuvre réglementaire et le changement quotidien [4]. Le monde académique anglo-saxon a adopté depuis longtemps la distinction entre politics et policies, précisant par ailleurs que ces dernières peuvent être public. Ainsi, la London School of Economics and Political Science distingue-t-elle entre British Politics and Policy, ou encore UK Government, Politics and Policy [5].

1. Intentions, décisions, objectifs et mise en œuvre

S’inspirant notamment des travaux des théoriciens du concept, en particulier des professeurs de l’Université de Yale Harold Dwight Lasswell (1902-1978) [6] et Aaron Wildavsky (1930-1993) [7], l’Encyclopedia of Public Policy and Administration (éd. 2015) définit Policy comme une décision ou, plus généralement, un ensemble de décisions interreliées relatives à un choix d’objectifs et les moyens de les réaliser. L’auteur de la notice, William H. Park, enseignant-chercheur à l’Académie militaire britannique [8], précise que ce processus comporte l’identification d’un problème appelant une solution ou un objectif qui mérite d’être atteint, l’évaluation des moyens alternatifs permettant les résultats désirés, le choix parmi ces alternatives, la mise en œuvre de l’option préférée, ainsi que la solution du problème ou la réalisation de l’objectif. Park observe qu’un tel processus devrait impliquer la participation d’un nombre restreint de décideurs, un degré élevé de consensus sur ce qui constitue un policy problem ou un objectif souhaitable, une capacité d’évaluer et de comparer les conséquences probables de chacune des alternatives, une mise en œuvre harmonieuse de l’option choisie, ainsi que l’absence d’obstacle à la réalisation des objectifs. Cela implique également que ce processus soit terminé par la réalisation et la mise en œuvre de la décision [9]. On le voit, quelle que soit la difficulté d’appréhender la notion, c’est surtout la rationalité du processus qui semble le caractériser [10]. Le fait aussi que, ainsi que le souligne Lasswell, les Policy approaches s’inscrivent dans leur contexte au lieu d’être fragmentées et que les perspectives sont axées sur les problèmes (problem-oriented) et non le contraire (problem-blind) [11]. Cette dernière considération nous renvoie à la systémique, que nous privilégions en prospective – même si elle est davantage que le contexte. Du reste, à en croire l’Oxford Handbook of Public Policy, les Policy studies partagent avec la prospective le fait d’être explicitement normatives et fondamentalement orientées vers l’action [12]. Normatives, elles le sont aussi en s’appuyant sur des valeurs qui déterminent leurs objectifs. Dans ce que Yehezkel Dror appelle les Grand Policies, le bien commun, l’intérêt général, la raison d’humanité (good of humanity as a whole) sont recherchés comme fléchage des stratégies. Comme l’indique l’ancien professeur de Sciences politiques à Harvard et à l’Université de Jérusalem, les Grand Policies tentent de réduire la probabilité de futurs néfastes, d’augmenter la probabilité de futurs favorables, tandis que leurs images et leurs évaluations changent avec le temps. Elles tentent aussi à se préparer à faire face à l’imprévu et l’imprévisible [13]. Sans que cela nous étonne, pour y parvenir, Dror préconise notamment de s’inscrire dans une pensée à la mesure de l’histoire (thinking-in-History) et de pratiquer le foresight, c’est-à-dire la prospective [14].

 2. Dans la gouvernance : identifier et articuler les acteurs

La gouvernance démocratique, c’est-à-dire le gouvernement par les acteurs, – y compris l’Administration [15] -, telle que notamment valorisée depuis le début des années 1990 par le Club de Rome et le Programme des Nations Unies pour le Développement [16], montre aussi, comme l’a relevé le sociologue Patrice Duran, que les institutions gouvernementales ont perdu le monopole de la conduite des affaires publiques [17]. Ce constat était également celui de David Richards et Martin J. Smith dans leur analyse des liens entre la gouvernance et la public policy au Royaume Uni. Pour ces deux politologues britanniques, la gouvernance exige que nous considérions tous les acteurs et tous les lieux de décisions au-delà du « noyau exécutif » impliqué dans le processus d’élaboration des politiques [18]. Si l’on prend bien en compte cette évolution, on peut distinguer, avec Duran, les deux logiques complémentaires qui fondent l’action publique en tant que processus :

– une logique d’identification qui permet de déterminer les acteurs pertinents, de situer la portée de leurs interventions et de préciser le degré de leur légitimité ; l’enjeu est celui du statut des acteurs au sens où celui-ci détermine leur autorité, et par là même leur légitimité à agir.

– une logique d’articulation de ces mêmes acteurs en vue de produire de l’action efficace. Les acteurs sont aussi évalués pour ce qu’ils font, c’est-à-dire pour leur contribution au traitement des problèmes identifiés comme publics, donc du ressort des autorités publiques. C’est moins leur autorité qui est en jeu ici que leur pouvoir, au sens de capacité à agir [19]. Cette manière d’appréhender la gouvernance et de rendre un rôle déterminant au gouvernement dans l’action collective est, depuis vingt ans, au cœur de notre approche [20]. Elle implique évidemment des finalités sociétales qui sous-tendent une vision commune aux acteurs d’un avenir souhaitable pour toutes et tous. Nous les avons souvent résumées par l’exigence partagée de plus de démocratie et d’un meilleur développement [21]. Mais comme l’indiquait justement Philippe Moreau Defarges, l’intérêt général n’est plus donné d’en haut mais se construit, circule et appartient à celui qui l’exploite [22]. C’est d’ailleurs dans cette perspective que la logique d’encapacitation (empowerment) n’y est pas seulement réservée aux élus en charge des affaires dans le cadre de leur mandat mais s’étend à d’autres parties-prenantes de la gouvernance démocratique, partagée, distribuée [23], en particulier l’Administration, les entreprises ainsi que la société civile [24].

3. Adosser un Policy Lab à la Cellule indépendante de Prospective régionale

Faisant suite à la rencontre avec le Ministre-Président Willy Borsus le 15 septembre 2017 ainsi qu’au Conseil d’administration de l’Institut Destrée du 5 décembre 2017, l’Institut Destrée a réactivé son Pôle Prospective sous l’appellation de CiPré (Cellule indépendante de Prospective régionale) et y a adossé un laboratoire des politiques collectives, publiques et entrepreneuriales (policies) de la Wallonie en Europe : le Wallonia Policy Lab. Celui-ci a été créé sur le modèle de l’EU Policy Lab, mis en place par l’European Joint Research Center et qui a été présenté par Fabiana Scapolo, cheffe adjointe du Centre commun de Recherche de la Commission européenne au Conseil économique et social de Wallonie lors du colloque Apprendre au XXIème siècle : citoyenneté, prospective et complexité, y organisé par l’Institut Destrée le 22 septembre 2017 dans le cadre du programme Wallonia Young Foresight Research.

L’European Policy Lab constitue, ainsi qu’il se présente lui-même, un espace collaboratif et expérimental destiné à fabriquer des politiques publiques ou collectives innovantes. A la fois espace physique et manière de travailler qui combine la prospective (Foresight), l’analyse des comportements (Behavioural Insights) [25], et le processus de co-créativité et d’innovation (Design Thinking) [26], le Lab européen s’est donné trois tâches : d’abord, explorer la complexité et le long terme afin de prendre la mesure de l’incertitude ; ensuite, faire se rencontrer les objectifs politiques et les actions collectives ainsi qu’améliorer les prises de décisions et la réalité de leur mise en œuvre ; enfin, trouver des solutions pour construire de meilleures politiques publiques ou collectives et s’assurer que les stratégies vont s’appliquer dans le monde réel [27]. Ces tâches, nous les avons faites nôtres en Wallonie, au-delà des collaborations que nous entretenons avec le Joint Research Centre européen, en particulier sur le projet The Future of Government 2030+, A Citizen Centric Perspective on New Governement Models.

La proposition de créer un Policy Lab est apparue tellement importante au Conseil d’administration de l’Institut Destrée, qu’il a décidé de souligner son propre nom par cette dénomination : Institut Destrée, The Wallonia Policy Lab. Ce choix est porteur de trois messages : le premier, c’est l’opérationnalisation de la prospective, ce qui caractérise le type de prospective porteuse de changement que promeut l’Institut Destrée. Le Certificat d’université qu’il co-organise depuis février 2017 avec l’UMONS et l’Université ouverte à Charleroi s’appelle d’ailleurs Prospective opérationnelle [28]. Le deuxième message est la nécessité d’une expérimentation accélérée d’une nouvelle démocratie plus impliquante, fondée sur une gouvernance d’acteurs ainsi que des outils innovants comme ceux développés au niveau mondial ces dernières années autour du concept de gouvernement ouvert [29]. Le troisième message porte sur l’usage décomplexé de l’anglais et donc sur la volonté d’internationalisation, même si la langue choisie aurait pu être celle d’un de nos dynamiques voisins : l’Allemagne ou les Pays-Bas, voire d’autres. L’accès et l’ouverture décomplexés au monde constituent des nécessités absolues pour une région en redéploiement qui, aujourd’hui, doit plus que jamais se positionner loin des frilosités d’hier.

Parallèlement, arrivée au bout de sa course fin de décembre 2017, la Société wallonne de l’Évaluation et de la Prospective, fondée à l’initiative de l’Institut Destrée et de plusieurs acteurs promoteurs et convaincus de la nécessité de ces outils de gouvernance en 1999, a décidé d’encourager cette nouvelle initiative en patronnant le Wallonia Policy Lab de ses héritages intellectuels et matériels. Cela signifie également que, comme il le faisait à la fin des années 1990, l’Institut Destrée va, au travers de ce laboratoire, prêter à nouveau une grande attention à l’évaluation et à la performance des politiques publiques et collectives qui constitue, bien entendu, un des axes forts du Policy Process.

Conclusion : mettre de l’ordre dans le désordre du futur

Lorsqu’on parle de Policy, on vise une ligne de conduite ou un programme structuré d’actions guidés par une vision de l’avenir (principes, grands objectifs, finalités), qui répond à des enjeux clairement identifiés [30]. Le processus de gouvernance, en vigueur depuis le début des années 2000, a accru la nécessité de mieux appréhender les politiques en y impliquant les parties prenantes. L’interdépendance entre les acteurs est constitutive de l’action politique moderne qui fait passer cette dernière de l’action publique à l’action collective.

Il a été soutenu et répété que, dans les territoires, et en particulier les régions, les portes de l’avenir s’ouvrent par le bas. Patrice Duran, faisant référence au politologue de Princeton Michael Lipsky [31] observait que les changements résultaient plus souvent des gestes quotidiens posés sur le terrain par les fonctionnaires ou les acteurs de la périphérie que des grands objectifs fixés par les grands centres de décision. Nous pensons, nous aussi, avec le professeur français, qu’il ne sert à rien en effet de développer des objectifs ambitieux si on ne peut valablement les traduire en contenu d’action. Autrement dit, c’est moins la formulation des grands programmes qui compte que la détermination des processus à travers lesquels une décision verra ou non le jour et prendra corps [32]. Certes, cela ne s’improvise pas. Un soin particulier doit être consacré à la mise en œuvre sérieuse des objectifs que l’on s’assigne. Construire des policies, c’est – nous l’avons un peu trop oublié en Wallonie ces dernières décennies – articuler avec soin les grandes orientations stratégiques avec la réalité concrète du travail de terrain et y mobiliser la diversité des acteurs qui y règnent [33]. C’est là qu’il s’agit de mettre, en usant de tout son pragmatisme, de l’ordre dans le désordre, pour reprendre la belle formule de Philippe Zittoun [34].

Deux premières initiatives ont d’ailleurs été prises en ce sens. La première fut de transformer, dans une initiative conjointe prise en novembre 2017, une formation-action à la prospective organisée avec la DGO5 du Service public de Wallonie Pouvoirs locaux et Action sociale, en véritable laboratoire de construction par ces fonctionnaires de leurs métiers de demain. La seconde initiative fut, début février 2018, de préparer le panel citoyen « Investir dans les jeunes » organisé à l’initiative du Parlement de Wallonie, par un Policy Lab réunissant des jeunes, afin d’identifier des enjeux de long terme. Dans les deux cas, il s’agissait pour les participants d’être rapides, intellectuellement mobiles, efficaces, proactifs, vifs, opérationnels. Et ce fut le cas. Nous y reviendrons…

Le Wallonia Policy Lab correspond bien à ce moment de notre histoire : celui où l’on passe des grands principes idéologiques à celui de l’expérimentation – au sol – de nouvelles actions collectives et concrètes, en vue de leur mise en application. Cette manière de travailler nous permettra de surmonter, enfin, nos travers endémiques, nos blocages structurels ainsi que nos inerties mentales et culturelles, afin de répondre véritablement aux enjeux qui sont les nôtres. Ce moment où, enfin, on doit se redresser.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Voir par exemple la définition de Policy / Politique dans le programme MEANS : ensemble d’activités différentes (programmes, procédures, lois, règlements) qui sont dirigées vers un même but, un même objectif général. Evaluer les programmes socio-économiques, Glossaire de 300 concepts et termes techniques, coll. MEANS, vol. 6., p. 33, Commission européenne, Fonds structurels communautaires, 1999. – Mes remerciements à mes collègues Pascale Van Doren et Michaël Van Cutsem de m’avoir aidé à nourrir et affiner ce texte.

[2] Philippe ZITTOUN, La fabrique politique des politiques publiques, Une approche pragmatique de l’action publique, p. 10sv, Paris, Presses de Sciences Po, 2013. – Thierry BALZACQ e.a., Fondements de Science politique, p. 33, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2015. – Voir la large mise en discussion du concept de policy dans Michaël HILL & Frederic VARONE, The Public Policy Process, p. 16-23, New York & London, Routledge, 7e ed., 2017.

[3] A course or principle of action adopted or proposed by an organisation or individual. Oxford English Dictionary on line.

https://en.oxforddictionaries.com/definition/policy (2 avril 2018).

[4] Edward C. PAGE, The Origins of Policy, in Michael MORAN, Martin REIN & Robert E. GOODIN, Oxford Handbook of Public Policy, p. 210sv, Oxford University Press, 2006. – Brian W. HOGWOOD & Lewis A. GUNN, Policy Analysis for the Real World, Oxford, Oxford University Press, 1984.

[5] Voir le blog de la London School of Economics and Political Science : http://blogs.lse.ac.uk/politicsandpolicy/

[6] Harold Dwight LASSWELL, A Pre-View of Policy Sciences, New York, American Elsevier, 1971.

[7] Aaron WILDAVSKY, Speaking Truth to Power, The Art and Craft of Policy Analysis, Boston, Little Brown, 1979.

[8] Joint Services Command and Staff College (JSCSC), maintenant enseignant au King’s Collège à Londres.

[9] William H. PARK, Policy, 4, in Jay M. SHAFRITZ Jr. ed., Defining Public Administration, Selections from the International Encyclopedia of Public Policy and Administration, New York, Routledge, 2018.

[10] M. HILL & F. VARONE, The Public Policy Process…, p. 20. – Patrice DURAN, Penser l’action publique, p. 35, Paris, Lextenso, 2010.

[11] We note that policy approaches tend toward contextuality in place of fragmentation and toward problem-oriented not problem-blind perspectives. H. D. LASSWELL, A Pre-View of Policy Sciences…, p. 8.

[12] Oxford Handbook of Public Policy…, p. 6.

[13] Yehezkel DROR, Training for Policy Makers, in Handbook…, p. 82-86.

[14] Ibidem, p. 86sv.

[15] Edward C. PAGE, Policy without Policians, Bureaucratic Influence in Comparative Perspective, Oxford, Oxford University Press, 2012.

[16] Philippe DESTATTE, L’élaboration d’un nouveau contrat social, dans Philippe DESTATTE dir., Mission prospective Wallonie 21, La Wallonie à l’écoute de la prospective, Premier Rapport au Ministre-Président du Gouvernement wallon, Charleroi, Institut Destrée, 2003. 21 http://www.wallonie-en-ligne.net/Wallonie_Prospective/Mission-Prosp_W21/Rapport-2002/3-2_nouveau-contrat-social.htm – Steven A. ROSELL e.a., Governing in an Information Society, p. 21, Montréal, Institute for Research on Public Policy, 1992.

[17] Patrice DURAN, Penser l’action publique, p. 77, Paris, Lextenso, 2010.

[18] Thus, it demands that we consider all the actors and locations beyond the « core executive » involved in the policy making process. David RICHARDS & Martin J. SMITH, Governance and Public Policy in the UK, p. 2, Oxford University Press, 2002.

[19] P. DURAN, Penser l’action publique…, p. 76-77.

[20] Ph. DESTATTE, Bonne gouvernance : contractualisation, évaluation et prospective, Trois atouts pour une excellence régionale, dans Ph. DESTATTE dir., Evaluation, prospective et développement régional, p. 7sv, Charleroi, Institut-Destrée, 2001.

[21] Ph. DESTATTE, Plus de démocratie et un meilleur développement, Rapport général du quatrième Congrès La Wallonie au futur, dans La Wallonie au futur, Sortir du XXème siècle : évaluation, innovation, prospective, p. 436, Charleroi, Institut Destrée, 1999.

[22] Philippe MOREAU DEFARGES, La gouvernance, p. 33, Paris, PuF, 2003.

[23] Gilles PAQUET, Gouvernance : mode d’emploi, Montréal, Liber, 2008.

[24] Policy analysts use the imperfect tools of their trade not only to assist legitimately elected officials in implementing their democratic mandates, but also to empower some groups rather than others. Oxford Handbook of Public Policy…, p. 28.

[25] Behavioural Insights is an inductive approach to policy making that combines insights from psychology, cognitive science, and social science with empirically-tested results to discover how humans actually make choices. Since 2013, OECD has been at the forefront of supporting public institutions who are applying behavioural insights to improving public policy. http://www.oecd.org/gov/regulatory-policy/behavioural-insights.htm

[26] Voir par exemple Paola COLETTI, Evidence for Public Policy Design, How to Learn from Best Practice, Palgrave Macmillan, New York – Houndmills Basingstoke UK, 2013.

[27] EU Policy Lab, a collaborative and experimental space for innovative policy-making, Brussels; European Commission, Joint Research Centre, 2017.

[28]  www.institut-destree.org/Certificat_Prospective_operationnelle

[29] Philippe DESTATTE, Qu’est-ce qu’un gouvernement ouvert ?, Blog PhD2050, Reims, 7 novembre 2017,

https://phd2050.wordpress.com/2017/11/09/opengov-fr/

[30] Sur l’identification des enjeux : Charles E. LINDBLOM, Policy-making Process, p. 12-14, Englewood Cliffs, NJ, Prentice-Hall, 1968.

[31] Michael LIPSKY, Street Level Bureaucracy, New York, Russel Sage, 1980.

[32] Patrice DURAN, Penser l’action publique, p. 48, Paris, Lextenso, 2010.

[33] Jeffrey L. PRESSMAN & Aaron WILDAWSKY, Implementation, Berkeley CA, University of California Press, 1973. – Susan BARRETT & Colin FUDGE eds, Policy and Action, Essays on the Implementation of Public Policy, London, Methuen, 1981.

[34] Ph. ZITTOUN, op.cit., p. 326.

Namur, Parlement de Wallonie, le 3 mars 2018

Le 20 janvier 2018, lors de l’émission RTBF radio Le Grand Oral, Béatrice Delvaux et Jean-Pierre Jacquemin interrogeaient le directeur de la Fondation pour les Générations futures, Benoît Derenne, concernant la conférence-consensus portant sur certaines questions du Pacte d’excellence de la Communauté française. Évoquant les exercices délibératifs citoyens comme celui qu’entame le Parlement de Wallonie le 3 mars 2018 [1], les deux journalistes parlaient d’une forme de récupération, de naïveté, ou même d’un alibi du politique.

Ma conviction est radicalement différente. Je pense, tout au contraire de ces commentateurs, que la redéfinition d’une relation fondamentale de confiance entre les élus, organisés en assemblée, et les citoyens invités à y siéger en parallèle, est non seulement nécessaire, mais aussi qu’elle est salutaire et qu’elle demande des efforts considérables.

La redéfinition d’une relation fondamentale de confiance entre les élus et les citoyens

Elle est nécessaire, car cette confiance est rompue. Elle s’est délitée progressivement avec l’ensemble des institutions au fur et à mesure que le citoyen s’éduquait, se formait, comprenait mieux l’environnement politique, économique et social dans lequel il évolue. La démocratisation des études, la radio et la télévision, l’internet, les réseaux sociaux, sont autant de vecteurs qui, dans les cinquante dernières années ont progressivement encapacité de plus en plus de citoyens, leur ont permis de mieux comprendre le monde, ses acteurs et ses facteurs, et par là, d’exiger des institutions une ouverture, un dialogue, une éthique de nature nouvelle. Depuis les années 1970, toutes les institutions ont été mises en cause profondément, parfois violemment, parce qu’elles n’avaient pas pu évoluer : l’école, la gendarmerie, la justice, les médias, l’administration, les institutions politiques, de la monarchie à la commune, en passant par tous les gouvernements et tous les parlements. L’Europe et le monde n’ont d’ailleurs pas échappé à cette évolution et tentent d’ailleurs de réagir fortement par des initiatives nouvelles comme l’European Policy Lab, les travaux sur l’avenir du Gouvernement (The Future of Government) ou le Partenariat pour une Gouvernement ouvert qui regroupe désormais plus de 70 pays [2]. Dès lors, je pense que la rupture de cette confiance représente à terme un danger de mort pour notre démocratie, car les citoyens cessent d’y investir. Et, comme le craignait Raymond Aron : lorsque manquent la discipline et la sagesse des citoyens, les démocraties sauvent peut-être la douceur de vivre, mais elles cessent de garantir le destin de la patrie [3].

Elle est salutaire, car cette confiance peut être renouée. Dans leur très grande majorité, les citoyennes et les citoyens ne sont pas des anarchistes. Ils ne veulent pas vivre sans État, sans institutions, sans règles. Ce sont des pragmatiques qui recherchent du sens dans le monde et ses composantes pour pouvoir s’y inscrire pleinement en articulant des aspirations collectives, sociétales, et des désirs personnels, des besoins familiaux. Depuis les années 1980, les institutions et les politiques ont tenté de répondre à leur mise en cause. À chaque « affaire » qui s’est déclenchée, à chaque mise en cause fondamentale, a répondu un effort d’objectivation, de compréhension et de remédiation. Et les Parlements ont été en première ligne, avec d’abord les commissions d’enquête (Heysel, Jos Wyninckx, Brabant wallon, Cools, Dutroux, Publifin, etc.), des recommandations et leur mise en œuvre législatives (loi Luc D’Hoore sur le financement des partis politiques, etc.) ou exécutives (suppression de la gendarmerie, procédures Franchimont, etc.) [4].

Le rétablissement de cette confiance demande des efforts considérables de recherche, d’expérimentation, de stabilisation. Je peux témoigner de cette préoccupation pour les institutions wallonnes pour avoir eu l’occasion de m’en soucier dans la durée, déjà avec Guy Spitaels, lorsqu’il présidait le Parlement de Wallonie de 1995 à 1997, ensuite avec Robert Collignon (2000-2004), Emily Hoyos (2009-2012), Patrick Dupriez (2012-2014) et aujourd’hui avec André Antoine et le Bureau du Parlement, pour qui nous avons suivi les travaux de la Commission de rénovation démocratique en 2014 et 2015, avant de réaliser, avec le politologue Christian de Visscher, le rapport qui a servi de base au colloque du 17 novembre 2015 sur Les ressorts d’une démocratie wallonne renouvelée, dans le cadre du 35e anniversaire des lois d’août 1980 et du 20e anniversaire de l’élection directe et séparée des parlementaires wallons [5]. Pour ce qui nous concerne, le passage à l’acte de ces réflexions a été l’organisation du panel citoyen sur les enjeux de la gestion du vieillissement, suivant une méthodologie que nous avions déjà inaugurée en Wallonie en 1994 avec Pascale Van Doren et Marie-Anne Delahaut, et l’appui des professeurs Michel Quévit et Gilbert de Landsheere [6].

Ainsi, la question elle-même de la participation des citoyens n’est-elle pas neuve au Parlement de Wallonie. Lors de sa séance du 16 juin 1976 déjà, le Conseil régional wallon adopta une résolution en référence à une proposition du sénateur Jacques Cerf, un élu Rassemblement wallon de Lehal-Trahegnies, dans la circonscription de Charleroi-Thuin, qui fut vice-président de l’Assemblée, – le Conseil régional était alors uniquement composé de sénateurs – portant sur la création de commissions permanentes de participation dans les communes et l’obligation d’informer les citoyens sur la gestion communale [7].

S’il n’est pas nouveau ni limité au niveau régional, cet enjeu de relations avec les citoyennes et citoyens n’est pas non plus propre à la Wallonie ni à la Belgique. L’absence de consultation des citoyens entre les élections est une des critiques majeures adressées aux institutions avec l’insuffisance du contrôle parlementaire sur les décisions politiques monopolisées par le pouvoir exécutif, pour citer Luc Rouban, directeur de recherche au CNRS, évoquant la situation française et s’interrogeant pour savoir si la démocratie représentative est en crise [8].

Et c’est ici que nous répondons à tous les sceptiques, parmi les journalistes, chroniqueurs ou même les élues et les élus qui n’ont pas toujours pris conscience de la nécessité d’une refondation démocratique, qui puisse à la fois répondre à un besoin de démocratie approfondie, et infléchir ou même renouveler les politiques collectives entre les échéances électorales. Il s’agit bien là d’instaurer une démocratie permanente, continue, horizontale, ou même une démocratie intelligente, pour reprendre la belle formule de mon regretté ami l’Ambassadeur Kimon Valaskakis, ancien président du Club d’Athènes, qui était venu, en 2010, faire une belle conférence pour le Parlement de Wallonie. Une démocratie, qui, comme le dit également Luc Rouban, ressemble davantage au profil citoyen, qui soit moins oligarchique, c’est-à-dire qui échappe à l’accaparement du pouvoir politique par une minorité qui défende ou cherche à satisfaire des intérêts privatifs (prend des distances avec la professionnalisation de la vie politique, échappe aux conflits d’intérêts, à la corruption, à la soumission aux groupes de pression, à l’influence parfois étouffante des Cabinets ministériels, etc.) [9]. Une démocratie également qui s’inscrive dans l’imputabilité, le rendre compte au contribuable, qui désacralise le politique – le pouvoir politique a désormais perdu toute transcendance, rappelait le sociologue Patrice Duran [10] -, tout en respectant l’élu pour son implication et la qualité de son travail au service de la collectivité, du bien commun, de l’intérêt général.

Si nous voulons résoudre les problèmes, il nous faut les maîtriser

Mais ce travail de refondation est extrêmement difficile et délicat. Il implique de ne pas mettre en cause un des fondements de la démocratie représentative, qui est la légitimité démocratique de l’élu. De même, il nécessite de renforcer la capacité des citoyens à dialoguer et à identifier les enjeux pour les prendre en charge non pas en fonction de leurs seuls intérêts, mais, eux aussi, de se placer au niveau collectif pour proposer des politiques communes, collectives, notamment publiques. J’insiste sur cette distinction, car, contrairement à ce que soutenait dernièrement un ministre communautaire, toutes les politiques publiques ne sont pas collectives. Une politique collective peut et devrait même, dans une logique de gouvernance par les acteurs, impliquer des moyens privés, associatifs et/ou citoyens. Reconnaissons que c’est rarement le cas.

Ainsi, prenons bien conscience que, pas plus que l’élu, le citoyen ne peut s’improviser gestionnaire public du jour au lendemain. Comme le souligne encore Luc Rouban dans son rapport publié à la Documentation française, la fragmentation de l’espace public et la complexité des procédures de décision ont rendu la démocratie incompréhensible à un nombre croissant de citoyens. L’ingénierie institutionnelle ne pourra pas résoudre ce problème qui appelle en revanche une véritable formation civique [11].

De même, la tâche difficile qui consiste à énoncer des politiques publiques ne s’improvise pas. La mise en forme de cet énoncé, que le politologue Philippe Zittoun désigne comme l’ensemble des discours, idées, analyses, catégories qui se stabilise autour d’une politique publique particulière et qui lui donne du sens, est ardue. En effet le travail de proposition d’action publique s’appuie sur un double processus : à la fois de greffe de cette proposition à un problème qu’elle permet de résoudre et de relation à une politique publique qu’elle voudrait transformer [12]. Tant le problème, que sa solution potentielle, que la politique publique à modifier doivent être connus et appropriés.

Les termes d’une équation comme celle-là doivent nous inviter à la modestie, sans jamais, toutefois, renoncer à cette ambition. Personne ne s’étonnera qu’ici je rappelle que, dans son souci de favoriser la bonne gouvernance démocratique, l’Institut Destrée, que j’ai l’honneur de piloter, définit la citoyenneté comme intelligence, émancipation personnelle et responsabilité à l’égard de la collectivité. De même, ce think tank inscrit-il parmi ses trois objectifs fondamentaux la compréhension critique par les citoyens des enjeux et des finalités de la société, du local au global, ainsi que la définition des axes stratégiques pour y répondre [13]. Dit plus simplement : si nous voulons résoudre les problèmes, il nous faut les maîtriser.

Investir dans les jeunes en matière d’emploi, de formation, de mobilité, de logement, de capacité internationale, en étant attentif au développement durable

La jeunesse n’est pas un âge de la vie, répétait le Général Douglas MacArthur, c’est un état d’esprit. Propos d’un homme de soixante ans, certes, et que je reprends volontiers à ma charge. Historiens, sociologues, psychologues et statisticiens se sont affrontés sans merci sur une définition de la jeunesse, qui est évidemment très relative selon l’époque de l’histoire, la civilisation, le sexe, etc. Parmi une multitude d’approches, on peut, avec Gérard Maurer, cumuler deux regards : le premier consiste à collecter les événements biographiques qui, comme autant de repères, marquent la sortie de l’enfance puis l’entrée dans l’âge adulte : décohabitation, sortie du système scolaire, accès à un emploi stable, formation d’un couple stable, sanctionné par le mariage ou non. La seconde approche, qui peut inclure la première, consiste à prendre en compte les processus temporels qui mènent de l’école à la vie professionnelle, de la famille d’origine à la famille conjugale, donc un double processus d’accès au marché du travail et au marché matrimonial, qui se clôture avec la stabilisation d’une position professionnelle et matrimoniale, pour parler comme le sociologue, mais en vous épargnant toutes les précautions d’usage [14]. De son côté, le professeur Jean-François Guillaume de l’Université de Liège, membre du Comité scientifique mis en place par le Parlement de Wallonie, intègre dans sa définition une dimension de volontarisme qui ne saurait déplaire au prospectiviste : la jeunesse contemporaine est généralement comprise comme une période où se profilent et se préparent les engagements de la vie adulte. Âge où les rêves peuvent s’exprimer et les projets prendre forme. Âge aussi où il faut faire des choix. Celui d’une formation ouverte sur l’insertion professionnelle n’est pas le moindre, car d’elle dépendent souvent encore l’indépendance résidentielle et l’engagement dans une relation conjugale [15].

À noter que, conscients de toutes ces difficultés de définition, et dans un souci de simplicité et devant la nécessité de définir le sujet tant pour l’approche statistique que pour l’analyse audiovisuelle qualitative, nous avons, avec le Parlement, décidé de cibler la tranche d’âge 18-29 ans, correspondant à la définition de l’INSEE, en l’arrondissant à 30 ans et en nous permettant de la souplesse dans l’application.

Chacun mesure dès lors la difficulté d’appréhender sur un sujet instable, en quelques jours, autant de problématiques aussi complexes (tissées ensemble dirait mon collègue Fabien Moustard, avec Edgar Morin) que l’emploi, la formation, la mobilité, le logement, la capacité internationale, en y intégrant l’angle du développement durable. C’est pourquoi, fort de l’expérience du panel citoyen sur la gestion du vieillissement, qui avait été amené à consacrer beaucoup de temps à formuler, puis à hiérarchiser les enjeux de long terme, nous avons souhaité préparer le processus de travail du panel citoyen Jeunes lors d’un séminaire dédié (Wallonia Policy Lab) qui s’est tenu le 3 février dernier autour d’une douzaine de jeunes volontaires. Sur base d’une mise en commun d’expériences personnelles, trois enjeux y ont été identifiés qui pourraient être plus particulièrement ciblés.

  1. Comment les acteurs, tant publics que privés, peuvent-ils mieux prendre en compte les besoins sociétaux émergents ?
  2. Comment remédier aux risques de précarisation et de dépendance des jeunes entre la sortie de l’enseignement obligatoire jusqu’au premier emploi soutenable ?
  3. Quelles sont les normes anciennes qui mériteraient d’être adaptées à nos façons de vivre actuelles, pour mieux répondre aux aspirations collectives et individuelles et ouvrir les nouvelles générations au monde ?

Ces enjeux constituent les portes d’entrée et la toile de fond pour aborder la problématique du panel. Celui-ci restera évidemment libre de se saisir ou non de la totalité ou d’une partie de ces questions.

Seule la contradiction permet de progresser

Ces enjeux systémiques sont des pistes à se réapproprier. Ou non, le panel restant souverain pour ces tâches. Il travaillera – c’est essentiel – comme a pu le faire celui de 2017 avec quatre principes de fonctionnement essentiels : (1) la courtoisie, pour cultiver la qualité d’une relation faite de bonne volonté constructive, d’écoute, d’empathie, de bienveillance, de dialogue respectueux des autres, d’élégance, d’amabilité et de politesse, (2) la robustesse, fondée sur l’ambition, la franchise, l’expérience davantage que l’idéologie, sur le pragmatisme, la solidité documentaire, la qualité du raisonnement, l’honnêteté, (3) l’efficacité par des interventions brèves, économes du temps et du stress de chacun, orientées vers le résultat, évitant la moralisation, enfin (4) la loyauté, le respect de l’engagement d’aboutir pris envers le Parlement et soucieux de la responsabilité qui nous est collective de porter l’expérience au bout de ses limites.

Comme nous l’avons dit lors du Policy Lab, en citant Jacques Ellul, il faut arriver à accepter que seule la contradiction permet de progresser. (…) La contradiction est la condition d’une communication [16].

L’essentiel, le fondement de l’intelligence collective est sans nul doute le fait de passer d’opinions personnelles largement fondées sur des représentations à une pensée commune coconstruite sur la connaissance des réalités. C’est à cette tâche que nous devons ensemble nous atteler pour chacun des problèmes envisagés.

En tout cas, pour tous ceux qui pensent qu’il vaut mieux réfléchir collectivement pour avancer ensemble.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Ce papier constitue la mise au net de l’intervention que j’ai faite lors de la séance de lancement du Panel citoyen « Jeunes » au Parlement de Wallonie, le 3 mars 2018.

[2] Voir Philippe DESTATTE, Qu’est-ce qu’un gouvernement ouvert ?, Blog PhD2050, Reims, 7 novembre 2017, https://phd2050.wordpress.com/2017/11/09/opengov-fr/

[3] Raymond ARON, Face aux tyrannies, Juin 1941, dans R. ARON, Croire en la démocratie (1933-1944), p. 132, Paris, Fayard, 2017.

[4] voir Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Nouvelle Histoire de Belgique, 1970-nos jours, Un autre pays, p. 67-117, Bruxelles, Le Cri, 2008.

[5] Philippe DESTATTE, Marie DEWEZ et Christian de VISSCHER, Les ressorts d’une démocratie renouvelée, Du Mouvement wallon à la Wallonie en Mouvement, Rapport au Parlement wallon, 12 novembre 2015.

https://www.parlement-wallonie.be/media/doc/pdf/colloques/17112015/ch-de-visscher_ph-destatte_m-dewez_democratie_wallonne_2015-11-12.pdf

[6] La Wallonie au Futur, Le Défi de l’Education, Conférence-consensus, Charleroi, Institut Destrée, 1995.

[7] Jacques BRASSINNE, Le Conseil régional wallon, 1974-1977, p. 103, Namur, Institut Destrée, 2007.

[8] Luc ROUBAN, La démocratie représentative est-elle en crise ?, p. 7-8, Paris, La Documentation française, 2018.

[9] Ibidem, p. 10-11.

[10] Patrice DURAN, Penser l’action publique, p. 97, Paris, LGDJ, 2010.

[11] Luc ROUBAN, op. cit., p. 187.

[12] Philippe ZITTOUN, La fabrique politique des politiques publiques, p. 20, Paris, Presses de Sciences Po, 2013.

[13] Les Assemblées générales du 2 octobre 2004 et du 21 juin 2012 ont approuvé le projet de Charte de l’Institut Destrée, qui constitue l’article 17 des statuts de l’asbl : ww.institut-destree.org/Statuts_et_Charte

[14] Gérard MAURER, Ages et générations, p. 77sv, Paris, La Découvertes, 2015.

[15] Jean-François GUILLAUME, Histoire de jeunes, Des identités en construction, p. 8, Paris, L’Harmattan, 1998.

[16] Jacques ELLUL, La raison d’être, Méditation sur l’Ecclésiaste, Paris, Seuil, 1987.

Liège, le 28 février 2018

1. Qu’est-ce que la prospective, en quoi est-elle stratégique ?

Telle que nous la connaissons aujourd’hui en Europe, la prospective constitue une rencontre entre des dynamiques françaises et latines, d’une part, anglo-saxonnes, de l’autre. Les évolutions entre ces deux sources apparaissent croisées. Ainsi, le foresight a-t-il évolué au fil du temps, de préoccupations militaires (améliorer les systèmes de défense) vers des objectifs industriels (accroître la compétitivité) et les questions sociétales (assurer le bien-être de la population, mettre le système en harmonie). Depuis les années 1960 jusqu’à nos jours, ses sujets de prédilection sont passés des sciences de base aux technologies-clefs, puis à l’analyse des systèmes d’innovation, enfin à l’étude du système sociétal dans sa totalité. De disciplinaire, orienté vers les sciences dites exactes, le foresight est devenu pluri, multi, et interdisciplinaire, ouvert aux sciences sociales [1]. Ainsi, s’est-il rapproché considérablement de la prospective, abandonnant une bonne partie des ambitions prévisionnistes héritées du forecasting pour devenir davantage stratégique.

La prospective française trouve notamment son origine dans la pensée du philosophe et entrepreneur Gaston Berger. Née d’une philosophie de l’action collective et de l’engagement, elle travaille les systèmes de valeurs et construit de la connaissance en vue du projet politique [2], s’affirmant elle aussi de plus en plus stratégique au contact des mondes des organisations internationales, des entreprises et de celui des territoires [3]. Prenant en compte le long terme et la longue durée, en postulant la pluralité des futurs possibles, faisant sienne l’analyse des systèmes complexes ainsi que mobilisant la théorie et la pratique de la modélisation, la prospective construit du désir et de la volonté stratégique pour mettre en mouvement et agir sur l’histoire. Ainsi que j’ai contribué à la définir dans des cadres européens (Mutual Learning Platform des DG Research, DG Enterprises & Industry, et DG Regio, appuyés par le Comité des Régions) [4], français (Collège européen de Prospective territoriale, créé dans le cadre de la DATAR à Paris) [5] ou wallon (Société wallonne de l’Evaluation et de la Prospective) [6], la prospective est une démarche indépendante, dialectique et rigoureuse, menée de manière transdisciplinaire en s’appuyant sur la longue durée. La prospective peut éclairer les questions du présent et de l’avenir, d’une part en les considérant dans leur cadre holistique, systémique et complexe et, d’autre part, en les inscrivant, au delà de l’historicité, dans la temporalité. Résolument tournée vers le projet et vers l’action, elle a vocation à provoquer une ou plusieurs transformations au sein du système qu’elle appréhende en mobilisant l’intelligence collective [7]. Cette définition, qui existe également en anglais, est celle à la fois de la prospective et du foresight. Elle a, en tout cas, été conçue comme telle, dans le cadre d’un véritable effort de convergence entre ces deux outils, porté notamment par l’équipe de l’Unité K2 de la DG RTD de la Commission européenne, alors dirigée par Paraskevas Caracostas.

Ce qui distingue fondamentalement la stratégie du processus de la prospective ou du foresight – certains disent prospective stratégique ou strategic foresight, ce qui constitue à mes yeux des pléonasmes -, c’est le fait que, dans la prospective, la stratégie qu’elle élabore n’est pas linéaire par rapport au diagnostic ou aux enjeux. Fondamentalement, la prospective s’arrime à la fois à des enjeux de long terme auxquels elle veut répondre et à une vision de l’avenir souhaitable, qu’elle a construite avec les acteurs concernés. Son processus, circulaire, mobilise à chaque étape l’intelligence collective et collaborative, pour donner réalité à une action désirée et co-construite, inscrite dans le long terme et se voulant efficiente et opérationnelle. La veille prospective s’active à chacune des étapes de ce processus. Je la définis comme une activité continue et en grande partie itérative d’observation active et d’analyse systémique de l’environnement, sur les court, moyen et long termes, pour anticiper les évolutions, identifier les enjeux du présent et de l’avenir, afin de construire des visions collectives et des stratégies d’actions. Elle s’articule à la création et à la gestion de la connaissance nécessaire pour nourrir le processus prospectif lui-même. Ce processus s’étend à partir du choix des chantiers d’opération (enjeux de long terme) et de la nécessaire heuristique, jusqu’à la communication et l’évaluation, en passant par l’analyse et la capitalisation des informations et leur transformation en connaissance utile [8].

2. La prospective à côté de l’intelligence stratégique

Le Groupe de Recherche en Intelligence stratégique (GRIS), ancré à HEC Liège, sous la direction de la professeure Claire Gruslin, voit l’intelligence stratégique comme un mode de gouvernance basé sur la maîtrise et la protection de l’information stratégique et pertinente, sur le potentiel d’influence, indispensable à tous les acteurs économiques soucieux de participer proactivement au développement et à l’innovation, en construisant un avantage distinctif durable dans un environnement hyper compétitif et turbulent [9].

De son côté, le célèbre Rapport Martre, daté de 1994, ouvrait, dans sa définition de l’intelligence économique, le champ d’un processus assez semblable de celui que j’ai évoqué pour la prospective, intégrant lui aussi la veille, l’heuristique, le questionnement des problématiques, la vision partagée, ainsi que la stratégie pour l’atteindre, articulés dans un cycle ininterrompu :

L’intelligence économique peut être définie comme l’ensemble des actions coordonnées de recherche, de traitement et de distribution en vue de son exploitation, de l’information utile aux acteurs économiques. Ces diverses actions sont menées légalement avec toutes les garanties de protection nécessaires à la préservation du patrimoine de l’entreprise, dans les meilleures conditions de qualité, de délais et de coût. L’information utile est celle dont ont besoin les différents niveaux de décision de l’entreprise ou de la collectivité, pour élaborer et mettre en œuvre de façon cohérente la stratégie et les tactiques nécessaires à l’atteinte des objectifs définis par l’entreprise dans le but d’améliorer sa position dans son environnement concurrentiel. Ces actions, au sein de l’entreprise, s’ordonnent en un cycle ininterrompu, générateur d’une vision partagée des objectifs à atteindre [10].

Ce qui est particulièrement intéressant dans la recherche de parallélismes ou de convergences entre intelligence économique et prospective, c’est l’idée, développée par Henri Martre, Philippe Clerc et Christian Harbulot que la notion d’intelligence économique dépasse la documentation, la veille, la protection des données, voire l’influence, pour s’inscrire dans une véritable intention stratégique et tactique, porteuse d’actions aux différents niveaux de l’activité, de la base de l’entreprise au niveau global, international [11].

 3. La prospective dans l’intelligence stratégique

Au tournant des années 2000, dans le cadre du programme européen ESTO (European Science and Technology Observatory), l’Institut d’Etudes en Prospective technologique (IPTS) de Séville avait rassemblé une série de chercheurs autour de l’idée d’intelligence stratégique comme réceptacle ou chapeau méthodologique orienté vers les politiques publiques. Cette démarche visait à reconnaître et prendre en compte la diversité de l’ensemble des méthodes mises à la disposition des décideurs, afin de les articuler et de les mobiliser au profit de la réussite des politiques publiques [12]. Comme l’indiquait alors un des animateurs de cette réflexion, Ken Ducatel, le concept d’intelligence stratégique n’offre pas seulement une force méthodologique pour répondre aux enjeux (de l’UE) mais dispose aussi de suffisamment de flexibilité pour se connecter à d’autres formes d’interactions, s’adapter à de nouveaux modèles de gouvernance et s’ouvrir à des changements technologiques et des évolutions sociales qui sont plus rapides que nous n’en n’avons jamais connus [13].

Lors du projet REGSTRAT, notamment porté en 2006 par Steinbeis Europa Zentrum à Stuttgart, la notion de Strategic Policy Intelligence Tools (SPI) – les outils d’intelligence appliqués aux politiques publiques – s’était imposée, notamment aux représentants de la Mutual Learning Platform, déjà évoquée. Comme nous l’indiquions avec mon collègue prospectiviste Günter Clar dans le rapport dédié au foresight, l’intelligence stratégique appliquée aux politiques publiques peut être définie comme un ensemble d’actions destinées à rechercher, mettre en œuvre, diffuser et protéger l’information en vue de la rendre disponible à la bonne personne, au moment adéquat, avec l’objectif de prendre la bonne décision. Ainsi que cela était clairement apparu lors des travaux, les outils du SPI comprennent la prospective, l’évaluation des choix technologiques, l’évaluation, le benchmarking, les démarches de qualité appliquées au territoire, etc. Ces outils sont utilisés pour fournir aux décideurs et aux parties prenantes une information claire, objective, non biaisée politiquement, indépendante et, le plus important, anticipatrice [14].

Ces travaux ont aussi permis de caractériser l’intelligence stratégique telle qu’observée dans ce contexte. Le contenu y apparaît taillé sur mesure, avec des côtés hard et soft, avec également un caractère distribué, sous-tendu par des effets d’échelle, la facilitation de l’apprentissage, un équilibre entre approches spécifique et générique, ainsi qu’une accessibilité accrue. Son processus s’articule sur la demande, la nécessité de la mobilisation de la créativité, une explicitation de la connaissance tacite, l’évaluation du potentiel technologique, une facilitation du processus, ainsi que le lien optimal avec la prise de décision [15].

Dans cette perspective, la prospective apparaît bien comme un outil, parmi d’autres, de l’intelligence stratégique, au service des décideurs et des parties prenantes.

4. Anticipation, innovation, décision

La direction générale de la Recherche et de l’Innovation de la Commission européenne s’investit depuis plusieurs années, dans les Forward Looking Activities (FLAs), les activités à vocation prospective [16], comme jadis – nous l’avons vu – l’Institut européen de Séville l’avait fait en développant, les outils d’intelligence stratégique [17] en politiques publiques (Strategic Policy Intelligence – SPI) [18]. Les FLA’s comprennent toutes les études et tous les processus systématiques et participatifs destinés à envisager les futurs possibles, de manière proactive et stratégique, ainsi qu’à examiner et tracer des chemins vers des objectifs souhaitables [19]. On retrouve évidemment dans ce champ un grand nombre de méthodes d’anticipation, d’évaluation des choix technologiques, d’évaluation ex ante, etc.

En 2001, Ruud Smits, préconisait trois axes qu’il considérait comme essentiels. D’abord, soulignait-il, il s’agit d’arrêter le débat sur les définitions et d’exploiter les synergies entre les différentes branches de l’intelligence stratégique. Ensuite, notait le professeur de Technologie et d’Innovation à l’Université d’Utrecht, il est nécessaire d’améliorer la qualité et de renforcer les sources existantes de l’intelligence stratégique. Enfin, Ruud Smits demandait que l’on développe une interface entre les sources de l’intelligence stratégique et leurs usagers [20]. Ce programme reste à mettre en œuvre et nous pourrions considérer que notre réflexion au GRIS s’inscrit dans cette ambition.

Cette approche cognitive nous renvoie sans nul doute à la distinction que prône le psychologue et Prix Nobel d’Economie Daniel Kahneman lorsqu’il met en évidence, d’une part, un Système cérébral n°1, qu’il voit comme automatique, direct, impulsif, quotidien, rapide, intuitif, sans effort réel, et que nous mobilisons dans 95% des circonstances. D’autre part, l’auteur de Thinking fast and slow, décrit un second système cérébral qui est à la fois conscient, rationnel, délibératif, lent, analytique, logique, celui que nous ne mobilisons que dans 5% des cas, notamment pour prendre des décisions quand nous nous mouvons dans des systèmes que nous appréhendons comme complexes [21]. C’est à ce moment, en effet, que nous devons faire l’effort de mobiliser des outils à la mesure des tâches dont nous nous saisissons.

Cette question affecte bien tous les outils d’intelligence stratégique, y compris la prospective. Non seulement parce que les investissements à fournir pour ces champs de recherche sont considérables, mais aussi parce que, souvent, beaucoup d’entre nous ne sont pas conscients de l’étendue de ce que nous ne pouvons saisir. Trop souvent en effet nous pensons que ce que nous voyons est ce qui existe. Nous nous limitons aux variables que nous pouvons détecter, embrasser, mesurer. Avec une capacité considérable de refuser de reconnaître les autres variables. Ce syndrome du WYSIATI (What you see is all there is) est, nous le savons dévastateur. Car il nous empêche de saisir la réalité dans toute son ampleur en nous laissant penser que nous maîtrisons l’espace et l’horizon. On ne peut pas s’empêcher de faire avec l’information qu’on a comme si on disposait de tout ce qu’on doit savoir, dit Kahneman [22].

Cette faille – il en est d’autres – doit nous inciter à unir nos forces pour surmonter les chapelles méthodologiques et épistémologiques et travailler à fonder des instruments plus robustes au service de politiques publiques plus volontaristes et mieux armées.

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Paraskevas CARACOSTAS & Ugar MULDUR, Society, The Endless Frontier, A European Vision of Research and Innovation Policies for the 21st Century, Brussels, European Commission, 1997. – Une première mouture de ce papier a été présentée lors du colloque du Groupe de REcherche en Intelligence stratégique (GRIS) à HEC Liège, le 28 septembre 2016.

[2] (…) en appliquant les principes de l’analyse intentionnelle, propre à la phénoménologie, à l’expérience du temps, Gaston Berger substitue au «mythe du temps» une norme temporelle, construction intersubjective pour l’action collective. Sa philosophie de la connaissance se constitue ainsi comme une science de la pratique prospective dont la finalité́ est normative : elle est orientée vers le travail des valeurs et la construction d’un projet politique ; elle est une «philosophie en action ». Chloë VIDAL, La prospective territoriale dans tous ses états, Rationalités, savoirs et pratiques de la prospective (1957-2014), p. 31, Lyon, Thèse ENS, 2015.

[3] Sur la prospective territoriale, rencontre entre les principes de la prospective et ceux du développement territorial, voir la référence au colloque international de la DATAR en mars 1968. Chloë VIDAL, La prospective territoriale dans tous ses états, Rationalités, savoirs et pratiques de la prospective (1957-2014), p. 214-215, Lyon, ENS, 2015.

[4] Günter CLAR & Philippe DESTATTE, Regional Foresight, Boosting Regional Potential, Mutual Learning Platform Regional Foresight Report, Luxembourg, European Commission, Committee of the Regions and Innovative Regions in Europe Network, 2006.

http://www.institut-destree.eu/Documents/Reseaux/Günter-CLAR_Philippe-DESTATTE_Boosting-Regional-Potential_MLP-Foresight-2006.pdf

[5] Ph. DESTATTE & Ph. DURANCE dir., Les mots-clefs de la prospective territoriale, p. 43, Paris, DIACT-DATAR, La Documentation française, 2009.

[6] Ph. DESTATTE, Evaluation, prospective et développement régional, p. 381, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

[7] Philippe DESTATTE, Qu’est-ce que la prospective ?, Blog PhD2050, 10 avril 2013.

https://phd2050.wordpress.com/2013/04/10/prospective/

[8] René-Charles TISSEYRE, Knowledge Management, Théorie et pratique de la gestion des connaissances, Paris, Hermès-Lavoisier, 1999.

[9] Guy GOERMANNE, Note de réflexion, Tentatives de rapprochement entre la prospective et l’intelligence stratégique en Wallonie, p. 7, Bruxelles, Août 2016, 64 p.

[10] Henri MARTRE, Philippe CLERC, Christian HARBULOT, Intelligence économique et stratégie des entreprises, p. 12-13, Paris, Commissariat général au Plan – La Documentation française, Février 1994. http://bdc.aege.fr/public/Intelligence_Economique_et_strategie_des_entreprises_1994.pdf

[11] La notion d’intelligence économique implique le dépassement des actions partielles désignées par les vocables de documentation, de veille (scientifique et technologique, concurrentielle, financière, juridique et réglementaire…), de protection du patrimoine concurrentiel, d’influence (stratégie d’influence des États-nations, rôle des cabinets de consultants étrangers, opérations d’information et de désinformation…). Ce dépassement résulte de l’intention stratégique et tactique, qui doit présider au pilotage des actions partielles et su succès des actions concernées, ainsi que de l’interaction entre tous les niveaux de l’activité, auxquels s’exerce la fonction d’intelligence économique : depuis la base (internes à l’entreprise) en passant par des niveaux intermédiaires (interprofessionnels, locaux) jusqu’aux niveaux nationaux (stratégies concertées entre les différents centres de décision), transnationaux (groupes multinationaux) ou internationaux (stratégies d’influence des États-nations). H. MARTRE, Ph. CLERC, Ch. HARBULOT, Intelligence économique et stratégie des entreprises…, p. 12-13.

[12] L’intelligence stratégique peut-être définie comme un ensemble d’actions destinées à rechercher, mettre en œuvre, diffuser et protéger l’information en vue de la rendre disponible à la bonne personne, au moment adéquat avec l’objectif de prendre la bonne décision. (…) L’intelligence stratégique appliquée aux politiques publiques offre une variété de méthodologies afin de rencontrer les demandes des décideurs politiques. Derived from Daniel ROUACH, La veille technologique et l’intelligence économique, Paris, PUF, 1996, p. 7 & Intelligence économique et stratégie d’entreprises, Paris, Commissariat général au Plan, 1994. – Alexander TÜBKE, Ken DUCATEL, James P. GAVIGAN, Pietro MONCADA-PATERNO-CASTELLO éd., Strategic Policy Intelligence: Current Trends, the State of the Play and perspectives, S&T Intelligence for Policy-Making Processes, p. V & VII, IPTS, Seville, Dec. 2001.

[13] Ibidem, p. IV.

[14] Günter CLAR & Ph. DESTATTE, Mutual Learning Platform Regional Foresight Report, p. 4, Luxembourg, IRE, EC-CoR, 2006.

[15] Ruud SMITS, The New Role of Strategic Intelligence, in A. TÜBKE, K. DUCATEL, J. P. GAVIGAN, P. MONCADA-PATERNO-CASTELLO éd., Strategic Policy Intelligence: Current Trends, p. 17.

[16] Domenico ROSSETTI di VALDALBERO & Parla SROUR-GANDON, European Forward Looking Activities, EU Research in Foresight and Forecast, Socio-Economic Sciences & Humanities, List of Activities, Brussels, European Commission, DGR, Directorate L, Science, Economy & Society, 2010. http://ec.europa.eu/research/social-sciences/forward-looking_en.htmlEuropean forward-looking activities, Building the future of « Innovation Union » and ERA, Brussels, European Commission, Directorate-General for Research and Innovation, 2011. ftp://ftp.cordis.europa.eu/pub/fp7/ssh/docs/european-forward-looking-activities_en.pdf

[17] Strategic Intelligence is all about feeding actors (including policy makers) with the tailor made information they need to play their role in innovation systems (content) and with bringing the together to interact (amongst others to create common ground). Ruud SMITS, Technology Assessment and Innovation Policy, Séville, 5 Dec. 2002. ppt.

[18] A. TÜBKE, K. DUCATEL, J. P. GAVIGAN, P. MONCADA-PATERNO-CASTELLO éd., Strategic Policy Intelligence: Current Trends, …

[19] Innovation Union Information and Intelligence System I3S – EC 09/06/2011.

[20] R. SMITS, The New Role of Strategic Intelligence…, p. 17. – voir aussi R. SMITS & Stefan KUHLMANN, Strenghtening interfaces in innovation systems: rationale, concepts and (new) instruments, Strata Consolidating Workshop, Brussels, 22-23 April 2002, RTD-K2, June 2002. – R. SMITS, Stefan KUHLMANN and Philip SHAPIRA eds., The Theory and Practice of Innovation Policy, An International Research Handbook, Cheltenham UK, Northampton MA USA, Edward Elgar, 2010.

[21] Daniel KAHNEMAN, Thinking fast and slow, p. 201, New York, Farrar, Straus and Giroux, 2011.

[22] You cannot help dealing with limited information you have as it were all there is to know. D. KAHNEMAN, Thinking fast and slow…, p. 201.

Reims, le 7 novembre 2017

Une dynamique mondiale et innovatrice

Dans son projet Change we can believe in, Barack Obama avait souligné en 2008 la nécessité d’instaurer une plus grande transparence des institutions politiques de manière à ce que tous les citoyens aient accès aux informations nécessaires pour juger du bilan des dirigeants. Enfin, écrivait-il, la direction du pays doit être une source d’inspiration pour tous les Américains et doit les inciter à agir en citoyens [1]. Au delà de sa volonté de diminuer les dépenses publiques superflues, de réduire la bureaucratie et de supprimer les programmes inefficaces, le futur président des États-Unis annonçait vouloir ouvrir les portes de la démocratie. La nouvelle administration Obama, annonçait-il, mettra en ligne toutes les données concernant la gestion de l’État et emploiera toutes les technologies disponibles pour éclairer l’opinion sur les dépenses de l’État. Elle invitera les citoyens à servir et à participer, et elle réduira la paperasserie pour s’assurer que toutes les agences gouvernementales fonctionnent avec la plus grande efficacité possible [2]. Il ajoutait à ces priorités le respect des obligations sur les ressources naturelles ainsi que l’inclusion et la cohésion sociales. L’objectif annoncé était à la fois de restaurer la confiance dans les institutions, mais aussi de nettoyer Washington : contraindre les élus à une éthique stricte ainsi que limiter l’influence des lobbies et groupes d’intérêts [3].

Lors de son accession à la Maison-Blanche, une des premières initiatives du Président Obama fut, le 21 janvier 2009, d’adresser aux responsables des ministères et des agences gouvernementales un mémorandum portant sur la transparence et le Gouvernement ouvert. Dans ce texte, le nouveau président rappelait son engagement de créer un gouvernement de ce type et demandait à ses administrations de contribuer à réaliser un système politique fondé sur la transparence, la participation publique ainsi que la collaboration. Cette ouverture, écrivait-il, renforcera la démocratie et favorisera l’efficacité et l’efficience du gouvernement. D’abord, le président voulait que le gouvernement soit transparent, qu’il valorise l’imputabilité (accountability) [4] et qu’il informe les citoyens sur ce qu’il fait. Ensuite, le gouvernement devait être participatif : alors que la connaissance est partagée entre les sphères publique et privée, il est de l’intérêt commun que les citoyens participent à l’élaboration des politiques et qu’ils fassent bénéficier leur gouvernement des bénéfices de leur intelligence collective. Enfin, le gouvernement devait être collaboratif, ce qui signifie qu’il engage les Américains dans le travail de leur gouvernement, en mobilisant des outils et des méthodes innovantes pour faire coopérer tous les niveaux du gouvernement et de l’administration avec les ong, les entreprises et les particuliers dans le secteur privé [5]. Progressivement mise en œuvre aux États-Unis, cette dynamique qui s’inscrit dans une tradition anglo-saxonne déjà ancienne [6] a inspiré d’autres pays, ainsi qu’une importante initiative multilatérale à laquelle l’Institut Destrée a d’ailleurs adhéré en 2017, au titre de partenaire de la société civile.

Ainsi, le Partenariat pour le Gouvernement ouvert (PGO) a-t-il été lancé en 2011 par les gouvernements des États-Unis, du Brésil, de l’Indonésie, du Mexique, de la Norvège, des Philippines, de l’Afrique du Sud et du Royaume uni, qui ont adopté une déclaration commune [7]. L’objectif du PGO est de mettre en place une plateforme de bonnes pratiques entre innovateurs pour amener les gouvernements à des engagements concrets en matière de transparence de l’action publique, de responsabilisation des citoyens, de lutte contre la corruption, de participation citoyenne, d’innovation démocratique, ainsi que de mobilisation des nouvelles technologies au service d’une meilleure gouvernance.

Au fil des années, plus de 70 pays y ont adhéré. L’État fédéral belge ne l’a pas encore fait en 2017 [8]. La France, pourtant pionnière des processus délibératifs, mais aussi de l’Open Data, n’a rejoint le PGO qu’en 2014, mais en a assuré la coprésidence dès 2015, devenant la coorganisatrice du quatrième Sommet mondial du Partenariat pour un Gouvernement ouvert, qui s’est tenu dans la capitale française fin 2016. La Déclaration de Paris, qui y a été adoptée le 7 décembre 2016, rappelle l’ensemble des principes et valeurs fondatrices du PGO et s’engage à repousser les frontières des réformes au delà de la seule transparence, afin de faire progresser la participation, la redevabilité de l’administration et sa réactivité face aux attentes des citoyens. Les signataires de la Déclaration de Paris appellent également à bâtir de nouvelles alliances entre les acteurs publics et la société civile, menant à des services et à des processus de décision publics plus collaboratifs. Le texte appelle également au développement du Gouvernement ouvert dans les collectivités territoriales ainsi qu’au lancement d’initiatives participatives locales qui rapprochent le service public des citoyens [9].

Une culture de gouvernance orientée vers le citoyen

Pour répondre à la question de savoir ce qu’est véritablement un gouvernement ouvert, nous pourrions, avec Beth Simone Noveck, qui dirigea l’Open Government Initiative à la Maison-Blanche en 2009 et 2010, examiner le modèle fermé de décision (the closed model of decision-making). Cette juriste et professeure de Droit, diplômée de Yale et d’Harvard, estime en effet que le modèle fermé est celui qui a été façonné par Max Weber, Walter Lippmann et James Madison. Ce modèle laisse accroire que seuls les professionnels du gouvernement et leurs experts, selon eux-mêmes strictement objectifs [10], possèdent l’impartialité, l’expertise, les ressources, la discipline et le temps nécessaire pour prendre les bonnes décisions publiques. Cette vision, qui devrait être révolue, confine la participation du citoyen à la démocratie représentative au droit de suffrage, à l’adhésion à des groupes d’intérêt et à l’implication dans des activités citoyennes ou politiques locales. Or, nous savons clairement aujourd’hui que, pour de nombreuses raisons, les professionnels de la politique ne disposent ni du monopole de l’information ni de celui de l’expertise [11].

L’innovation technologique et ce qu’on appelle aujourd’hui l’innovation sociale numérique (Digital Social Innovation – DSI) [12] contribuent à cette évolution. Elles ne nous apparaissent pourtant pas le moteur principal des conceptions du Gouvernement ouvert, étant plutôt périphériques. Si la technologie y a quelque importance c’est peut-être davantage au niveau de la boîte à outils que des enjeux ou des finalités de ce processus. Le Gouvernement ouvert se situe dans une double tradition. D’une part, celle de la transparence et de la liberté d’accès aux données publiques à l’égard de la société civile. Celle-ci n’est pas nouvelle. Le Parlement britannique la faisait sienne dans les années 1990 [13]. D’autre part, le Gouvernement ouvert s’inspire des valeurs de partage et de collaboration en usage au sein des communautés liées aux mouvements du logiciel libre et de la science ouverte [14]. En ce sens, l’attente citoyenne pourrait être sublimée comme le sont certains chercheurs qui voient dans le Gouvernement ouvert la mesure par laquelle les citoyens peuvent suivre et influencer les processus gouvernementaux par l’accès à l’information gouvernementale et aux instances décisionnelles [15].

Même si on peut considérer que l’idée de Gouvernement ouvert est encore en construction [16], une définition peut néanmoins se stabiliser. En nous inspirant de la définition en anglais de l’OCDE, on peut concevoir le Gouvernement ouvert comme une culture de gouvernance orientée vers le citoyen, qui s’appuie sur des outils, des politiques ainsi que des pratiques innovantes et durables pour promouvoir la transparence, l’interactivité et l’imputabilité du gouvernement, afin de favoriser la participation des parties prenantes en soutien de la démocratie et de la croissance inclusive [17]. Ce processus a vocation de déboucher sur la coconstruction de politiques collectives impliquant tous les acteurs de la gouvernance (sphère publique, entreprises, société civile, etc.), visant l’intérêt général et le bien commun.

L’organisation internationale du PGO précise qu’une stratégie de gouvernement ouvert ne peut réellement se développer que lorsqu’elle est appuyée par un environnement adéquat qui lui permette de se déployer. La question du leadership des acteurs politiques est évidemment très importante, de même que la capacité des citoyens (leur empowerment) à participer effectivement à l’action publique : elle est au cœur des réformes qu’elle induit, ainsi que le notait l’organisation internationale. Aujourd’hui, en effet, les autorités sont conscientes de la nécessité d’aller au delà d’un simple rôle de prestataire des services publics, et de nouer des partenariats plus étroits avec toutes les parties prenantes concernées [18].

Le Gouvernement ouvert renoue donc avec une des définitions initiales de la gouvernance, telle que Steven Rosell l’avait formulée en 1992 : un processus par lequel une organisation ou une société se conduit elle-même, à partir de ses acteurs [19]. C’est en effet devenu une banalité de répéter que les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés ne peuvent plus être résolus, compte tenu de leur ampleur, par un gouvernement classique et quelques cohortes voire légions de fonctionnaires.

Néanmoins, face à ces enjeux, souvent colossaux, c’est avec raison que le professeur d’Administration des Affaires Doublas Schuler s’interroge sur la capacité d’action de l’ensemble de la société qui devrait être mobilisée et pose la question : serons-nous assez intelligents, assez tôt ? Pour y répondre, celui qui est aussi le président du Public Sphere Project fait appel à ce qu’il nomme l’intelligence civique, une forme d’intelligence collective orientée vers des défis partagés, qui se concentre sur l’amélioration de la société dans son ensemble et pas seulement sur l’individu. Le type de démocratie que fonde l’intelligence civique, écrit Douglas, est celui qui, comme l’écrivait le psychologue et philosophe américain John Dewey, peut être vu davantage comme un mode de vie que comme un devoir, celle dans laquelle la participation à un processus participatif renforce la citoyenneté des individus et leur permet de mieux penser en termes de communauté. La délibération est pour ce faire totalement essentielle. Elle peut être définie comme un processus de communication organisée dans lequel les personnes débattent de leurs préoccupations de façon raisonnable, consciencieuse et ouverte, avec l’objectif de parvenir à une décision [20]. La délibération se concrétise quand des personnes aux points de vue différents échangent dans l’intention de parvenir à un accord. Les prospectivistes le savent bien : le livrable attendu de la délibération est une vision plus cohérente de l’avenir [21].

Contrairement à ce que l’on pense généralement, les véritables processus de délibération restent rares, tant dans la sphère citoyenne que dans les cadres spécifiquement politiques et institutionnels. Beth Simone Noveck qualifie d’ailleurs la démocratie délibérative de timide, lui préférant la démocratie collaborative, plus orientée résultat, décision, et mieux encouragée par les technologies [22]. Ces processus constituent toutefois la méthode de base de dynamiques plus impliquantes comme la co-construction de politiques publiques ou de politiques collectives, débouchant sur la contractualisation des acteurs, l’additionnalité des financements, la mise en œuvre et l’évaluation partenariales. On mesure la distance qui sépare ces processus des simples consultations plus ou moins formelles, ou des concertations socio-économiques sur des modèles de type rhénan, voire mosan, qui remontent à l’immédiate Après Deuxième Guerre mondiale et qui ne sont certes plus à la hauteur pour répondre aux enjeux du XXIe siècle.

Les Nations Unies ne s’y sont pas trompées en ajoutant un objectif 17  » Partenariats pour la réalisation des objectifs » à l’objectif 16, déjà explicite, parmi ceux destinés à atteindre le développement durable et portant plus spécifiquement sur l’avènement de sociétés pacifiques et ouvertes à tous, l’accès global à la justice et des institutions efficaces, responsables et ouvertes à tous. Cet objectif 17 appelle la mise en place de partenariats efficaces entre les gouvernements, le secteur privé et la société civile : ces partenariats inclusifs construits sur des principes et des valeurs, une vision commune et des objectifs communs qui placent les peuples et la planète au centre sont nécessaires au niveau mondial, régional, national et local [23].

Régions et territoires ouverts

Lors de son intervention au forum du Partenariat pour un Gouvernement ouvert qui se réunissait en marge de la 72e Assemblée générale des Nations Unies le 19 septembre 2017, le Président Emmanuel Macron a notamment indiqué que les collectivités locales ont un rôle croissant à jouer et sont une échelle absolument incontournable du gouvernement ouvert [24]. Lors de sa campagne électorale, le futur président français avait d’ailleurs insisté sur le fait que les politiques publiques sont plus efficaces lorsqu’elles sont construites avec les concitoyens auxquels elles sont destinées. Et dans ce qu’il avait appelé la République contractuelle, celle qui fait confiance aux territoires, à la société et aux acteurs, l’ancien ministre voyait une nouvelle idée de la démocratie : ce ne sont pas des citoyens passifs qui délèguent à leurs responsables politiques la gestion de la nation. Une démocratie saine et moderne, c’est un régime composé de citoyens actifs, qui prennent leur part dans la transformation du pays [25].

Dans la lignée des travaux déjà menés depuis le début de la législature au sein du Parlement de Wallonie, la Déclaration de politique régionale wallonne du 28 juillet 2017 donne corps à cette évolution en appelant à un renouveau démocratique et à une amélioration de la gouvernance publique fondés sur quatre piliers que sont la transparence, la participation, la responsabilité et la performance. La transparence porte tant sur la lisibilité des normes et des réglementations, les modes de fonctionnement, les mécanismes et contenus des décisions que leur financement. La participation a pour but l’implication des citoyens et des acteurs privés, entreprises et monde associatif en leur donnant prioritairement l’initiative, l’Etat venant en appui et en encadrement stratégique. Le texte invoque une nouvelle citoyenneté de coopération, de débat public, d’information active et d’implication. La responsabilité ainsi promue est surtout celle du mandataire – élu ou désigné – et voit l’imputabilité s’accroître. Les relations entre pouvoirs publics et associations sont appelées à être clarifiées. La performance est ici définie au travers de l’évaluation d’impact de l’action publique en matières économique, budgétaire, d’emploi, environnementale et sociale. Elle fonde la volonté d’une simplification drastique des institutions publiques jugées – à juste titre – trop nombreuses et trop coûteuses [26].

On le voit, ces pistes sont intéressantes et constituent sans nul doute une avancée inspirée par l’idée de gouvernement ouvert que nous appelions dernièrement de nos vœux [27], même si elles ne franchissent pas encore l’étape d’une véritable gouvernance collaborative, de la délibération avec l’ensemble des acteurs et des citoyens, voire de la coconstruction des politiques publiques au delà des expériences de panels citoyens.

Conclusion : un gouvernement des citoyens, par les citoyens, pour les citoyens

Le Gouvernement ouvert n’est pas une affaire de technologie, mais de démocratie. Ce modèle renoue avec l’idée d’Abraham Lincoln d’un government of the people, by the people, for the people, qui clôture son discours de Gettysburg du 19 novembre 1863 [28]. Cette idée forte peut constituer un atout pour toutes les régions d’Europe, pour ses États ainsi que pour la dynamique européenne dans sa totalité. Ici, comme aux États-Unis, le principe du Gouvernement ouvert doit être porté par tous les mandataires et appliqué à tous les niveaux de gouvernance [29]. Les parlements autant que les conseils régionaux doivent s’en saisir, eux qui ont souvent déjà amorcé des dynamiques pionnières [30].

Comme le dit encore Douglas Schuler, un gouvernement ouvert n’aurait aucun sens s’il ne s’accompagnait d’une citoyenneté informée, consciente et engagée, s’il ne signifiait pas une gouvernance totalement distribuée dans la population, la fin du gouvernement comme unique lieu de gouvernance. Dès lors, ce constat renvoie à la question initiale : quelles sont les capacités et les informations dont les citoyennes et les citoyens ont besoin pour se saisir des enjeux auxquels ils ont à faire face ? [31] On connaît la réponse de Thomas Jefferson écrivant depuis Paris en 1789 au philosophe Richard Price : Un sens de la nécessité, et une soumission à elle, est pour moi une preuve nouvelle et consolatrice que, partout où les citoyens sont bien informés, on peut leur faire confiance ainsi qu’à leur gouvernement; chaque fois que les choses deviennent si fausses au point d’attirer leur attention, elles peuvent être invoquées pour les ramener dans leurs droits [32]. Assurément, cette question appelle une réponse liée à l’éducation critique tout au long de la vie, à l’importance de la philosophie, de l’histoire, de l’apprentissage de la citoyenneté, de la prospective et de la complexité dont nous avons reparlé voici peu de temps [33]. Comme le note Pierre Rosanvallon, il s’agit de rendre la société lisible pour le citoyen, de faire en sorte qu’il puisse disposer d’une connaissance effective du monde social et des mécanismes qui le régissent, de permettre aux individus d’avoir accès à ce que le professeur au Collège de France appelle la citoyenneté réelle : compréhension des rapports sociaux effectifs, mécanismes de redistribution, problèmes que rencontre la réalisation d’une société des égaux [34].

Nous n’avons cessé de le répéter, le Gouvernement ouvert et la gouvernance par les acteurs, appellent une société ouverte [35], c’est-à-dire un espace commun, une communauté des citoyennes et des citoyens où tous joignent leurs efforts pour envisager des enjeux partagés et y répondre en vue d’un bien commun. Le passage du Gouvernement ouvert à l’État ouvert se fait par extension et applications des principes évoqués, de l’exécutif au législatif et au pouvoir judiciaire, ainsi qu’à tous les acteurs en amont et en aval.

Là où les gouvernements nationaux n’ont pas encore lancé leur stratégie de gouvernance ouverte, il conviendrait de commencer par les territoires, les villes et les régions qui ont souvent pour elles l’avantage de la souplesse et de la proximité avec les acteurs, les citoyennes et les citoyens. Cette nécessité implique aussi, bien entendu, que les organisations privées soient, elles aussi, plus transparentes, plus ouvertes, davantage actrices.

Mettre en cohérence ces ambitions globales, portées par les Nations Unies, celles relayées par l’OCDE, l’Europe et plus de 70 nations dans le monde, avec les attentes de nos acteurs régionaux, paraît à portée de main. A nous de mener cette tâche à bien avec enthousiasme et détermination, où que nous soyons situés dans cette société qui rêve d’un monde meilleur.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Barack OBAMA, Change, We Can Believe in, Three Rivers Press, 2008. Traduit en français sous le titre Le changement, Nous pouvons y croire, p. 180, Paris, Odile Jacob, 2009.

[2] Ibidem.

[3] Ibidem, p. 181sv.

[4] Sur l’accountability, qu’il préfère traduire par reddition de comptes, voir Pierre ROSANVALLON, Le bon gouvernement, p. 269sv, Paris, Seuil, 2015.

[5] Memo from President Obama on Transparency and Open Government, January 21, 2009. Reproduit dans Daniel LATHROP & Laurel RUMA ed., Open Government, Transparency, and Participation in Practice, p. 389-390, Sebastopol, CA, O’Reilly, 2010.

http://www.presidency.ucsb.edu/ws/index.php?pid=85677

[6] Voir pour les rétroactes aux Etats-Unis : Patrice McDERMOTT, Building Open Government, in Governement Information Quartely, n°27, 2010, p. 401-413.

[7] Déclaration commune pour un gouvernement ouvert, https://www.opengovpartnership.org/d-claration-commune-pour-un-gouvernement-ouvert

[8] La Belgique n’est toujours pas membre du Partenariat pour un Gouvernement ouvert, dans Le Vif-L’Express, 11 août 2017.

[9] Déclaration de Paris, 4e Sommet mondial du Partenariat pour un Gouvernement ouvert, Open Governement Partnershio, 7 décembre 2016. https://www.opengovpartnership.org/paris-declaration

http://www.opengovpartnership.org/sites/default/files/OGP-Summit_PARIS-DECLARATION_FR.pdf

[10] Voir Philip E. TETLOCK, Expert Political Judgment, How good is it ? How can we know ? Princeton NJ, Princeton University Press, 2005.

[11] Beth Simone NOVECK, Wiki Government: How technology can make government better, democracy stranger, and citizens more powerful, Brookings Institution Press, 2009. – The Single point of Failure, in Daniel LATHROP & Laurel RUMA ed., Open Government, Transparency, and Participation in Practice, p. 50, Sebastopol, CA, O’Reilly, 2010. Pour une approche empirique de la Gouvernance ouverte, voir Albert J. MEIJER et al., La gouvernance ouverte : relier visibilité et moyens d’expression, dans Revue internationale des Sciences administratives 2012/1 (Vol. 78), p. 13-32, en pointant cette formule : la gouvernance ouverte est une question bien trop importante pour la confier à des « technophiles » : des scientifiques et des praticiens ayant une formation en droit, en économie, en science politique et en administration publique doivent également intervenir et se servir de leurs connaissances disciplinaires pour mettre en place les liens nécessaires entre visibilité et moyens d’expression en vue de faciliter la citoyenneté active. (p. 29-30)

[12] Matt STOKES, Peter BAECK, Toby BAKER, What next for Digital Social Innovation?, Realizing the potential of people and technology to tackle social challenges, European Commission, DSI4EU, Nesta Report, May 2017. https://www.nesta.org.uk/sites/default/files/dsi_report.pdf

[13] Freedom of access to information on the environment (1st report, Session 1996-97)

https://publications.parliament.uk/pa/ld199697/ldselect/ldeucom/069xii/ec1233.htm

[14] Romain BADOUARD (maître de conférences à l’Université Cergy-Pontoise), Open governement, open data : l’empowerment citoyen en question, dans Clément MABI, Jean-Christophe PLANTIN et Laurence MONNOYER-SMITH dir., Ouvrir, partager, réutiliser, Regards critiques sur les données numériques, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2017 http://books.openedition.org/editionsmsh/9067

[15] the extent to which citizens can monitor and influence governement processes through access to governement information and access to decision-making arenas. Albert J. MEIJER, Deirdre CURTIN & Maarten HILLEBRANDT, Open Governement: Connecting vision and voice, in International Review of Administrative Sciences, 78, 10-29, p. 13.

[16] Douglas SCHULER, Online Deliberation and Civic Intelligence dans D. LATHROP & L. RUMA ed., Open Government…, p. 92sv. – voir aussi l’intéressante analyse de Emad A. ABU-SHANAB, Reingineering the open government concept: An empirical support for a proposed model, in Government Information Quartely, n°32, 2015, p. 453-463.

[17] a citizen-centred culture of governance that utilizes innovative and sustainable tools, policies and practices to promote government transparency, responsiveness and accountability to foster stakeholders’ participation in support of democracy and inclusive growth”. OECD, Open Governement, The Global context and the way forward, p. 19, Paris, OECD Publishing, 2016. – En novembre 2017, l’OCDE a publié cet ouvrage en français, utilisant la définition suivante : une culture de la gouvernance qui se fonde sur des politiques et pratiques novatrices, durables et inspirées des principes de transparence, de redevabilité et de participation pour favoriser la démocratie et la croissance inclusive.

OCDE, Gouvernement ouvert : Contexte mondial et perspectives, Editions OCDE, Paris. 2017. http://dx.doi.org/10.1787/9789264280984-fr

 

[18] OCDE, Panorama des administrations publiques, p. 198, Paris, OCDE, 2017. – Voir aussi, p. 29 et 30 du même ouvrage, des définitions spécifiques mises au point dans différents pays.

[19] Steven A. ROSELL ea, Governing in an Information Society, Montréal, 1992.

[20] Douglas SCHULER, Online Deliberation and Civic Intelligence... p. 93.

[21] Ibidem.

[22] B. S. NOVECK, op.cit., p. 62-63.

[23] Objectifs du développement durable, 17 objectifs pour transformer le monde.

http://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/globalpartnerships/

[24] Allocution du Président de la République Emmanuel Macron lors de l’événement de l’Open Government Partnership en marge de la 72e Assemblée Générale des Nations Unies (19 Septembre 2017) – http://www.dailymotion.com/video/x61l75r

[25] Emmanuel MACRON, Révolution, p. 255-256 et 259, Paris, XO, 2016.

[26] Parlement wallon, Session 2016-2017, Déclaration de politique régionale, « La Wallonie plus forte », 28 juillet 2017, DOC 880(2016-2017) – N°1, p. 3-5.

[27] Olivier MOUTON, Une thérapie de choc pour la Wallonie, dans Le Vif-L’Express, n°44, 3 novembre 2017, p. 35.

[28] Carl MALAMUD, By the People, dans D. LATHROP & L. RUMA ed., Open Government…, p. 41.

[29] Ibidem, p. 46.

[30] David BEETHAM, Parlement et démocratie au vingt-et-unième siècle, Guide des bonnes pratiques, Genève, Union parlementaire, 2006.

[31] D. SCHULER, Online Deliberation and Civic Intelligence... p. 93.

[32] A sense of necessity, and a submission to it, is to me a new and consolatory proof that, whenever the people are well-informed, they can be trusted with their own government; that, whenever things get so far wrong as to attract their notice, they may be relied on to set them to rights. Letter To Richard Prices, Paris, January 8, 1789, dans Thomas JEFFERSON, Writings, p. 935, New-York, The Library of America, 1984.

[33] Ph. DESTATTE, Apprendre au XXIème siècle, Citoyenneté, complexité et prospective, Liège, 22 septembre 2017. https://phd2050.wordpress.com/2017/10/09/apprendre/

[34] P. ROSANVALLON, Le bon gouvernement, p. 246.

[35] Archon FUNG & David WEIL, Open Government and open society, dans D. LATHROP & L. RUMA ed., Open Government…, p. 41.

Liège, le 22 septembre 2017 [1]

En Wallonie, la prospective est assurément à l’ordre du jour de cette rentrée 2017-2018. Dans la Cité ardente, avec l’événement conçu par le Forum Innover et Entreprendre de Liège Creative qui, le 2 octobre réunit des entreprises comme Engie et Citius Engineering, des opérateurs comme le GRE et Liège-Métropole, l’Université et l’Institut Destrée pour un événement consacré à la prospective comme outil de transformation dans un contexte de mutations économiques et territoriales [2]. À Charleroi, où l’Université ouverte, l’UMONS et l’Institut Destrée lancent en cette année académique 2017-2018 un certificat d’Université consacré à la prospective opérationnelle [3]. À Namur où le Collège régional de Prospective a, dès le 26 août fait sa rentrée au Cercle de Wallonie par un séminaire consacré à la R&D et aux défis de l’innovation pour l’Europe et pour la Wallonie. À Namur encore, où les travaux prospectifs de la Plateforme d’Intelligence territoriale wallonne ont alimenté la réflexion stratégique de la Cellule de Développement territorial et de la CPDT pour contribuer en cette rentrée à l’élaboration d’un nouveau Schéma de Développement territorial. A Liège, encore, le GRIS (Groupe de Recherche en Intelligence stratégique) à HEC, s’interroge le 4 octobre sur les Lectures du réel et décision, Quelles intelligences pour demain ?, en collaboration avec le Café numérique, l’IWEPS et l’Institut Destrée [4]. Je n’évoquerai pas le Pôle académique Liège-Luxembourg qui, début septembre, a tenu un séminaire au Château de Colonster pour se donner une vision à l’horizon 2030, animé par la dernière spin-off de l’Institut Destrée, Pro Te In. C’est dire si aborder une question comme la recherche portant sur l’enseignement de la prospective chez les jeunes, l’initiative Young Foresight Research, est aujourd’hui essentielle et s’inscrit dans un terreau fertile.

De « bons concepts » et des compétences requises

Citoyenneté, complexité et prospective, que nous évoquons ici, font partie de ces « bons concepts » dont Philippe Meirieu dit qu’ils éclairent notre expérience, permettent de l’organiser, la comprendre, la maîtriser et non ce qui m’impose du dehors d’y renoncer ou complique artificiellement mes problèmes. Un « bon concept », écrit le pédagogue, ne se substitue pas à un savoir antérieur, même s’il bouscule mes représentations : il donne forme à mon expérience, rend la réalité plus saisissable et permet d’agir sur elle [5].

La citoyenneté nous renvoie à la reconnaissance de la participation à une collectivité, à la fois sous la forme d’une qualité juridique assortie de libertés, de droits et de devoirs, d’une part de souveraineté ainsi que d’une légitimité politique. La notion est marquée historiquement, profondément évolutive au point que l’on peut s’interroger avec Dominique Schnapper sur la manière dont il faut la repenser pour qu’elle organise effectivement les comportements collectifs dans des sociétés ouvertes sur le monde, où l’économie joue désormais un rôle prééminent ? [6] La prospective, quant à elle, se veut une démarche d’intelligence collective transdisciplinaire, qui mobilise la longue durée, les temporalités et l’analyse des systèmes complexes pour agir sur le présent et y provoquer des transformations [7]. Quant à la pensée complexe, elle élabore une connaissance multidimensionnelle des systèmes, rend compte de leur incomplétude et de l’incertitude de leur évolution, reconnaît et distingue les inter-rétroactions entre leurs éléments, en renonçant à les isoler les uns des autres, de leur contexte, de leurs antécédents ainsi que de leur devenir [8]. L’analyse de la complexité constitue sans nul doute une assurance contre le simplisme, le prêt-à-porter intellectuel, les grandes certitudes de l’immédiateté, les lieux communs des gourous du numérique qui essaient de nous faire croire que toute intelligence pertinente, demain, ne sera qu’artificielle. Dans une conférence devenue célèbre et tenue à l’UNESCO en 2016, Edgar Morin soulignait que la pensée complexe avait cette vertu de pouvoir tenter de répondre à la crise de la pensée. Ce qui la rend tellement nécessaire disait l’auteur de La Méthode, c’étaient ses quatre capacités, le fait que la pensée complexe était à la fois :

– apte à saisir les relations entre les divers et multiples processus,

– apte à détecter les antagonismes et les complémentarités,

– apte à s’attendre à l’inattendu,

– apte à scruter le probable et l’improbable.

C’est pourquoi, dit Morin, la pensée complexe est devenue aujourd’hui à la fois impérieuse et vitale [9]. Nous ajouterons que ces quatre qualités figurent également parmi celles que nous reconnaissons à la prospective.

C’est assurément André-Yves Portnoff qui avait raison lorsqu’il rappelait, voici déjà presque quinze ans, qu’une révolution, celle de l’intelligence, qu’il avait déjà identifiée vingt ans auparavant avec Thierry Gaudin, précédait et englobait la mutation numérique. Cette révolution de l’intelligence n’était bien sûr pas que technologique, comme ne le sont évidemment pas seulement les transformations actuelles. En fait, la Révolution de l’intelligence interroge et interpelle d’abord nos capacités humaines, nos compétences, notre aptitude à exploiter savoirs et savoir-faire pour obtenir un résultat désiré (…). Ces compétences nous rendent capables de produire de plus en plus de valeur en traitant la masse croissance des informations disponibles. C’est, dit Portnoff, la compétence qui donne valeur à l’information [10]. Certes, il est devenu classique aujourd’hui de distinguer la connaissance du savoir ainsi que de l’information. La première porte sur les capacités cognitives élaborées et mobilisant la créativité que sont les concepts, les méthodes, les théories, etc., toutes ces règles qui ne peuvent pas être codifiées une fois pour toutes ou pour lesquelles l’information ne peut être obtenue ou stockée en vrac. C’est là que l’être humain restera, longtemps encore, supérieur à l’intelligence artificielle. Le savoir s’articule en savoir-être et savoir-faire, s’attachant à la production de connaissances appliquées et de capacités d’apprentissage. Quant à l’information, elle n’est en fait que matière première de la connaissance. Nous devons la soumettre à une critique rigoureuse et méthodique, avant qu’elle ne soit éventuellement valorisée [11]. Les robots pourront nous y aider, mais ici aussi la confiance devra leur être longtemps encore disputée.

Qui pourrait croire un seul instant que les compétences requises au XXIème siècle sont et seront les mêmes que celles qui étaient nécessaires dans les sociétés du passé ? Nul ne doute que ces compétences seront complétées par d’autres. Notre analyse toutefois est que, quelle que soit leur évolution, prospective et pensée complexe resteront des ressources nécessaires pour les futures générations. Les systèmes ont, comme le rappelait heureusement Donella H. Meadows, la propriété d’auto-organisation, la capacité de se développer eux-mêmes, de créer de nouvelles structures, d’apprendre, de se diversifier, et de se complexifier [12].

Enseigner la prospective

La journée d’étude organisée par l’Institut Destrée le 22 septembre 2017 au Conseil économique et social de Wallonie s’inscrit en clôture de la première phase du projet de recherche interuniversitaire sur les nouvelles perspectives de développement de la prospective en Wallonie. Elle porte sur la question de l’acculturation des jeunes à la prospective et sur l’apprentissage des processus et méthodes d’anticipation dans les enseignements secondaire et supérieur [13]. Cette initiative s’inspire et établit des collaborations avec les expériences de même type développées en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux Pays-Bas, aux États-Unis et maintenant en France. Des synergies ont été établies tant avec le travail réalisé par Peter Bishop de l’Université de Houston (Texas) ainsi que celui d’Erica Bol en Europe, autour de Teach the Future, dont nous suivons depuis l’origine les initiatives très innovantes. Des passerelles ont également été jetées avec les expériences développées par Michel Lussault, ancien directeur de l’Institut français de l’Éducation, qui a expérimenté un programme de géographie prospective dans trois académies – Lyon, Lille, Aix-Marseille. L’objectif de l’Institut Destrée est d’aboutir à un cadre méthodologique robuste ainsi qu’à des propositions crédibles de mise en œuvre en Communauté française Wallonie-Bruxelles. La recherche s’appuie sur nos expériences précédentes menées avec des jeunes dans le cadre de Wallonie 2020 où, avec ma collègue prospectiviste Pascale Van Doren, nous avions impliqué, dès 2002 et 2003, une classe de l’Institut Félicien Rops de Namur, trois classes de l’Athénée de Soumagne et une classe de l’Institut provincial d’Enseignement technique de Nivelles. A l’initiative d’Engelbert Petre, nous avions poursuivi cette expérience avec la Maison culturelle d’Ath ainsi qu’un dialogue – peu fructueux, il faut bien le reconnaître -, avec la ministre de l’Education nationale de l’époque, Mme Marie Arena. Nous disposions pourtant des projets et bagages Young Foresight britanniques et Jugend denkt Zukunft [14] allemands, que nos collègues Gordon Ollivere (ETC North Sunderland) et Henning Banthien (IFOK Berlin) nous avaient alors transmis. Nous sommes évidemment restés en contact avec eux. La recherche actuelle Wallonia Young Foresight s’appuie aussi sur le travail mené depuis un an par une équipe interdisciplinaire de chercheur-e-s, composée de Chloë Vidal, docteure en Géographie et philosophe, Fabien Moustard, diplômé en Sciences de la Terre et politologue, ainsi que Michaël Van Cutsem, politologue et urbaniste. Ils ont lié des contacts internationaux, notamment sur base de plusieurs relations identifiées dans le cadre de programmes européens menés auparavant par l’Institut Destrée, en particulier ForLearn et la Mutual Learning Platform. Tous ces efforts ont été soutenus par le ministre de la Recherche et de l’Enseignement supérieur, M. Jean-Claude Marcourt. L’objectif très concret de cette initiative consiste donc à établir une recension des expériences au niveau international, à identifier les acteurs européens ainsi qu’à fonder un réseau de ces acteurs qui reconnaissent la place croissante que peuvent occuper des travaux prospectifs dans le travail des sciences (enseignement ou recherche) tout comme dans la construction de l’action publique. L’ensemble des projets identifiés aura en effet pour dénominateur commun de mettre en exergue l’approche prospective comme pédagogie citoyenne permettant de favoriser l’apprentissage des sciences (territoriales, politiques, sociales). Ce double enjeu, pédagogique (permettre à des jeunes de devenir acteurs de leurs apprentissages et auteurs de leurs savoirs) et éducatif (accompagner les jeunes à devenir des citoyens), appelle une approche pluridisciplinaire et pluriactorielle qui offre une place importante au rôle des humanités et des arts – ainsi, des initiatives telles que celle de la manifestation biennale Nos Futurs, lancée par le Théâtre Nouvelle Génération à Lyon à l’automne 2016, ou celle de l’exposition A Temporary Futures Institute, organisée au Musée d’Art contemporain à Anvers cet été 2017 viennent également nourrir la réflexion.

Pour mener à bien cette tâche, l’Institut Destrée bénéficie, d’une part, de l’appui de trois universités wallonnes, et d’autre part, de l’espace intellectuel que constitue le Collège régional de Prospective de Wallonie, ouvert sur les acteurs économiques, de la recherche, de la fonction publique ainsi que de la société civile. Trois référents universitaires ont accepté de s’impliquer dans l’accompagnement de cette recherche et de contribuer à son caractère interuniversitaire : Giuseppe Pagano, professeur d’Économie, Vice-recteur au Développement institutionnel et régional de l’Université de Mons, Christian de Visscher, professeur ordinaire en Sciences politiques et Management public, président de l’Institut des Sciences politiques de Louvain-Europe, Université catholique de Louvain, Didier Vrancken, professeur de Sociologie, vice-recteur à la Citoyenneté, aux Relations institutionnelles et internationales de l’Université de Liège.

Une trifonctionnalité de la pensée

La journée d’étude du 22 septembre 2017 a été construite de la même manière que celle que nous préconisons dans nos exercices de prospective, c’est-à-dire en mobilisant la trifonctionnalité qui est au cœur du Discours de la méthode créatrice de Thierry Gaudin, elle-même inspirée des travaux de Georges Dumézil. Cette pensée se fonde sur les modalités d’une triple reconnaissance, principe et processus par lequel l’esprit repasse au voisinage d’où il était passé et reconnaît.

1° reconnaissance des choses, où nous dansons autour de l’objet pour déterminer les faits, c’est le pôle de l’existant, du recueil des données, de l’établissement du réel, de l’analyse ;

2° reconnaissance des autres, où nous dansons avec les autres sujets pour délibérer, c’est le pôle de l’interaction, de la délibération qui pousse le chercheur ou l’acteur plus loin dans ses idées et permet la confrontation des points de vue ;

3° reconnaissance de soi, où, par une sorte de retrait, nous dansons avec nous-mêmes, nous conceptualisons : c’est la danse des neurones, écrit Gaudin, les moments de rêve éveillé où parmi les membres d’un noyau, se manifestent les illuminations et se dégagent les concepts structurants. Cette approche trifonctionnelle constitue un outil cognitif puissant [15].

Ainsi, tout notre action s’articule-t-elle d’abord sur l’exposé, l’analyse et la critique des faits, ensuite sur la délibération puis, enfin, sur un effort de conceptualisation.

Nous voulons aussi rappeler les finalités de tous nos efforts. Nous les avions forgées dans toute notre démarche La Wallonie au futur, jusque dans la charte de l’Institut Destrée, révisée la dernière fois en 2013. Ces finalités, nous les avions formulées sous la forme d’un double objectif : une démocratie exemplaire – nous dirions aujourd’hui ouverte – et un meilleur développement, que nous avons précisé comme étant durable. Tel que nous le concevons avec Gro Harlem Brundtland, ce développement est systémique, articule toutes les sphères de la société, s’inscrit dans le long terme et débouche sur l’action concrète. Tel que décrit, ce développement ne pourrait être mieux embrassé que par la prospective.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Ce texte constitue la mise au net de l’ouverture de la journée d’étude Wallonia Young Foresight Research, Apprendre au XXIème siècle : citoyenneté, complexité et prospective, organisée par l’Institut Destrée et le Collège régional de Prospective de Wallonie avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et tenue à Liège au Conseil économique et social de Wallonie le 22 septembre 2017.

www.institut-destree.org/Wallonia_Young_Foresight_Research

[2] http://www.liegecreative.be/event/index/detail/id/538/lang/fr#.WdoBjYZpG8o

[3]https://portail.umons.ac.be/FR/universite/admin/aff_academiques/formationcontinue/formation_par_domaine/sciences_economiques_gestion/Documents%20CU%20en%20prospective/Brochure%20CU%20en%20prospective.pdf

[4] http://www.hecexecutiveschool.be/colloque-gris-2017/

[5] Philippe MEIRIEU, Apprendre, oui, mais comment…, p. 27, Paris, ESF, 24éd., 2016.

[6] Dominique SCHNAPPER, Citoyenneté, dans Encyclopaedia Universalis, t. 5, p. 915-917, Paris, EU, 2002. – D. SCHNAPPER, L’esprit démocratique des lois, p. 46sv, Paris, Gallimard, 2014. – Thierry BALZACQ ea, Fondements de science politique, p. 103, Louvain-la-Neuve, De Boeck, 2014.

[7] Philippe DESTATTE, Qu’est-ce que la prospective ?, Blog PhD2050, 10 avril 2013.

https://phd2050.wordpress.com/2013/04/10/prospective/

[8] Edgar MORIN, Introduction à la pensée complexe, p. 11-12, Paris, Seuil, 2005.

[9] Edgar MORIN, Congrès mondial pour la pensée complexe, Paris, UNESCO, 9 décembre 2016.

[10] Pierre-Yves PORTNOFF, Le pari de l’intelligence, Des puces, des souris et des hommes, p. 7, Paris, Futuribles, 2004.

[11] Pierre MUSSO, « Révolution numérique » et « société de la connaissance » dans Ena hors des murs, p. 48, 1er avril 2014.

[12] Donella H. MEADOWS, Thiking in systems, A primer, p. 81, London, Eaethscan, 2009.

[14] Jugend denkt Zukunft https://www.ifok.de/projects/dialogveranstaltungen/jugend-denkt-zukunft

[15] Thierry GAUDIN, Discours de la méthode créatrice, Entretiens avec François L’Yvonnet, p. 77-79, Gordes, Ose savoir – Le Relié, 2003.