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Gouvernement

Hour-en-Famenne, 10 juin 2018

Comme nous l’avions indiqué dès le 23 mai 2018, peu après le discours sur l’état de la Wallonie, c’est bien le rôle d’un ministre-président d’oser regarder la réalité en face. Un diagnostic courageux peut constituer le point de départ d’un nouveau contrat sociétal avec les Wallonnes et Wallons, le début d’une nouvelle trajectoire.

Dans notre deuxième papier [1] consacré à ce sujet, nous souhaitons revenir sur la dynamique de transformation. Nous essayons donc de décoder le mécanisme de déni des réalités et des risques qui a longtemps prévalu dans le chef de la plupart des décideurs et acteurs wallons [2]. Ce mécanisme de déni freine systématiquement tout processus de prise de conscience puis d’action.

Plutôt qu’aux modèles de changement de Kurt Lewin [3] ou de Ronald Lippitt [4], que nous avons déjà mobilisés dans la foulée de la pensée prospective de Gaston Berger, ou encore à ceux de Richard Slaughter [5] ou d’Edgar Morin [6], c’est plutôt ici au modèle chronologique et transthéorique [7] de James Prochaska et Carlo DiClemente que nous nous référerons afin de l’utiliser comme grille de lecture [8]. Certains ne manqueront pas de nous en faire d’emblée le reproche, arguant, non sans raison, que cet outil est avant tout employé en thérapie comportementale… Mais n’avons-nous pas déjà mis en évidence les biais comportementaux wallons, autant que les attitudes constructives qui nous paraissent de nature tantôt à freiner tantôt à favoriser un redéploiement ? [9]

De de la non-implication à la finalisation

Le modèle de Prochaska et DiClemente s’applique étonnamment à la Wallonie pour comprendre comment a réagi une partie de la génération politique et sociale qui s’est installée aux affaires au début du nouveau millénaire. De plus, comme l’indique le professeur Jacques Rhéaume, de l’Université du Québec à Montréal, toute perspective psychosociologique du changement repose à la fois sur une conception psychologique du changement individuel et sur une conception du changement social [10]. En fait, cet outil transthéorique identifie six stades ou phases qui décrivent une transformation de manière itérative. Cette dernière peut aussi être souvent erratique, en connaissant et en prenant en compte les essais, erreurs, rechutes, échecs, etc. Ce processus est également attentif à la continuité du mouvement, voire au cycle du changement (Wheel of Change), ainsi qu’au maintien de ses résultats dans la durée.

La première phase, dite de pré-intention ou de non-implication (Pre-contemplation en anglais) est celle durant laquelle l’acteur n’est pas conscient de sa situation, des problèmes qui l’affectent aujourd’hui ou l’affecteront demain : il n’envisage pas le changement suite à son absence de volonté ou de capacité, il ne manifeste donc, de lui-même, aucune envie de transformation et n’est guère réceptif aux efforts et stimuli extérieurs destinés à le motiver. Toute initiative ou sursaut dans cette phase s’éteint généralement rapidement.

Durant la deuxième phase, dite d’intention [11] ou de prise en considération (Contemplation en anglais), l’acteur adhère à l’information qu’il produit ou qui lui est proposée, il prend progressivement conscience et la mesure des enjeux, des risques de non-résolution du problème ou de non-saisie des possibilités de remédiation ou de progrès. Il est dans une phase d’évaluation ex ante, mais qui est encore teintée d’incertitudes et d’indécisions. Il est peu enclin au changement concret, car il lui semble qu’il tire encore trop de bénéfices du non-changement.

La troisième phase est celle de la décision du changement (Deciding to change). Après plusieurs événements nouveaux, efforts pédagogiques ou informations innovantes qui l’éclairent et accroissent sa motivation, l’acteur se convainc d’agir, se prépare à le faire, élabore des plans, rassemble des moyens et décide finalement la transformation effective qu’il déclenchera généralement dans les six mois qui suivent.

Prochaska et DiClemente

Lors de la quatrième phase, l’action pour réaliser le changement (Active change) devient concrète et réelle. C’est le stade du changement de comportement qui amorce la transformation et crée le mouvement. L’initiative peut alors être brutale, rapide, radicale, sous forme de rupture ou produite par une montée en puissance progressive. C’est aussi la période la plus instable pendant laquelle la dynamique enclenchée risque de s’arrêter.

La cinquième phase est celle de l’adoption et de l’entretien (Maintenance), de la consolidation du changement et des comportements positifs, de la résistance aux rechutes – suite à une crise – ou encore du retour temporaire, conjoncturel, à une phase précédente, avant de reconstruire. Il s’agit bien d’une phase de poursuite du changement et non d’absence de changement.

La sixième phase est celle de la finalisation (Termination) avant d’atteindre le dégagement, c’est-à-dire l’acquisition durable de l’évolution souhaitable, du changement global. Le risque de marche arrière est passé.

Chaque phase de la théorie du changement de Prochaska et DiClemente nécessite des interventions et des stratégies spécifiques et appropriées pour passer d’un stade à l’autre : conscientisation par une information adéquate sur les opportunités et les risques ; valorisation des comportements positifs (phase de pré-intention) ; éveil par l’analyse des arguments, des différentes options et des trajectoires de changement (phase de prise en considération) ; renforcement de l’engagement en vue de passer à l’action ; préparation soignée ; déclinaison en objectifs réalisables ; recherche de partenaires et d’alliés pour s’engager (phase de décision) ; suivi, évaluation et révision des stratégies jusqu’à l’atteinte des objectifs ; valorisation des expériences – tant des progrès que des échecs – ; renforcement de la motivation (phase d’action pour réaliser le changement); entretien du dispositif et des efforts jusqu’à la consolidation (phase d’adoption et d’entretien du changement) ; stabilisation du processus et des dispositions pour en assurer la durabilité (phase de finalisation).

Prochaska et DiClemente reconnaissent que le changement implique souvent des échecs partiels, des retours en arrière, des rechutes, impliquant la nécessité de recommencer des phases, les différentes activités de soutien étant nécessaires à chaque étape.

Une Wallonie mentalement dépendante

Joli modèle, mais qu’a-t-il donc de commun avec la Wallonie ? Ce ne sont pas les addictions qui nous relient au modèle de Prochaska et DiClemente, même s’il est souvent utilisé pour analyser la manière de s’en libérer. Ce qui est probablement plus frappant, c’est le rapport entre la situation de certains acteurs wallons avec les deux premières phases dites en anglais pre-contemplation et contemplation (cités en français dans certaines traductions). Cet état qui s’assimile parfois au recueillement, à la méditation, voire à la sidération pour certains. Les Anglo-saxons utilisent d’ailleurs l’expression It is as yet only in contemplation, ce qui signifie que ce n’est encore qu’à l’état de projet. Ce sont des phases qui sont également marquées par le déni, la dénégation, c’est-à-dire le refus de reconnaître une réalité dont la perception est traumatisante ou peut avoir des effets sur le choix des actions à mener. Il faut toujours dire ce que l’on voit, écrivait Péguy dans un autre contexte, mais avec une formule saisissante restée célèbre : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit [12]. Dans la phase de pré-intention, l’acteur n’est pas réellement conscient ou ne veut pas tenir compte des conséquences à long terme de ses choix. Il va donc résister à regarder la réalité en face ou va considérer qu’un problème n’est pas un problème. Il va généralement temporiser en considérant que les effets les plus sérieux de la situation envisagée ne sont pas encore advenus et qu’il n’est pas forcé de s’en saisir. C’est un syndrome bien connu en politique et que l’on désigne par NIMTO : not in my term office : pas dans mon mandat… [13]. De ce fait, qu’il soit élu, acteur [14] ou citoyen, il va estimer que ses priorités immédiates sont ailleurs et que le moment de se mobiliser n’est pas encore venu. Néanmoins, la pression des réalités qui s’exercent sur lui – par exemple, l’augmentation des signes et symptômes de la pauvreté en Wallonie – fait naître une logique d’ambivalence, de coexistence de tendances contraires.

La prise de conscience de la nécessité d’agir et d’atteindre des objectifs s’impose progressivement à son esprit. Elle augmente tandis que, bercé par les traditions de mauvaise gouvernance, l’acteur souhaite de toute évidence conserver les avantages de la situation qui prévalait précédemment, sans qu’il veuille réellement concilier ces composantes qui vont dans des sens contraires. L’acteur se trouve alors face à une balance décisionnelle où les raisons pour changer s’opposent aux arguments pour ne pas changer.

Le lien à établir avec le modèle transthéorique est celui de la dépendance. Car en fait, que le verre soit à moitié vide ou à moitié plein, il faut bien que quelqu’un le remplisse au-delà de son niveau partiel. Une partie du contenu est fournie par la Flandre au travers de ce qu’on appelle les transferts. Les Flamands que certains Wallons trouvent les plus désagréables la qualifient de solidarité forcée. Nos compatriotes du Nord n’ont pourtant pas tort. D’autant que de nombreux Wallons inconscients de ces réalités semblent considérer que ces montants leur sont fondamentalement dus [15]… Une autre partie du contenu du verre est alimentée par l’Europe via les mécanismes de fonds structurels ou de cohésion : environ 12,5 milliards d’euros de 1989 à 2020. Une dernière partie, en fait, est comblée par de l’absence et du vide, tant au niveau collectif des politiques publiques que dans les moyens à la disposition des ménages. Ainsi, selon l’Aperçu statistique de la Belgique 2017, qui porte sur les données 2014, un ménage wallon dépense en moyenne 4.270 euros de moins annuellement qu’un ménage flamand, soit 11% de moins. Les Wallons réduisent leur consommation dans tous les registres de produits et services, à l’exception de l’alcool, du tabac et des services personnels [16].

Le modèle de changement utilisé ici comme référentiel s’inscrit bien dans la logique de l’engagement individuel et collectif induit par la prospective. En effet, comme la psychosociologie décrite par Jacques Rhéaume, la prospective œuvre à accroître une conscience plus critique, une compréhension et une maîtrise accrue de sa situation personnelle et sociale (…) de rendre les individus et les collectifs plus « sujets » de leur histoire [17]. Cette articulation entre dynamiques individuelles et collectives se solutionne par la contractualisation, ainsi que par la logique d’engagements mutuels que permet un pacte social ou sociétal.

La révolte et la renaissance

Combien de fois ce modèle de changement n’a-t-il pas tourné depuis 1999 ? Pré-intention, intention, décision, retour à l’intention, re-décision, etc. Faut-il s’étonner que les plans stratégiques se soient succédé ? A nouveau, avec une rapidité peu commune, depuis un an des décisions ont été prises, des actions menées. Le processus n’est certes pas stabilisé. Les efforts sont en cours. Le terrain de l’avenir proche est évidemment encombré par deux échéances électorales qui constituent autant de risques de rechutes que d’occasions de rassembler, de relancer, de renforcer et d’aller de l’avant.

C’est en toute logique que L’homme révolté d’Albert Camus, édité en 1951, fait suite au Mythe de Sisyphe, publié dix ans auparavant. L’écrivain et philosophe français y observait que de nombreuses élites étaient prêtes à accepter l’iniquité, non pas l’allègement de la misère, mais son silence. L’auteur rappelait déjà que l’avenir ne peut se prévoir et qu’il se pouvait que la renaissance soit impossible. Mais, poursuivait-il, toute sorte de résignation doit être refusée : il faut parier sur la renaissance [18].

Depuis son arrivée au gouvernement en juillet 2017, le ministre-président wallon n’a cessé de dire, avec de plus en plus de force, la colère et la volonté qui l’animent face à la situation socio-économique de la Wallonie et au délitement social qui en résulte, notamment en matière de chômage des jeunes. Gageons que le nombre de femmes et d’hommes, autant que d’organisations, toutes et tous révoltés, qui se dressent ou se dresseront à ses côtés permettra, en multipliant les initiatives communes, de favoriser cette renaissance. Les conditions de cette révolte restent assurément à définir. Le WalDeal annoncé doit en constituer le cadre, celui d’un nouveau cycle, plus déterminant encore. Ce sera, comme promis, l’objet de notre prochain article.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

[1] Un premier papier a été publié le 4 juin 2018 et est intitulé : La Wallonie du verre à moitié plein : c’est grave docteur ?, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 4 juin 2018. https://phd2050.wordpress.com/2018/06/04/verre1/

[2] Pas tous, bien entendu. Voir par exemple Mattéo GODIN et Jean HINDRIKS, Disparité et convergences économiques : rattrapage économique wallon, dans Regards économiques, n°120, Nov. 2015 : La part de chaque région dans le PIB belge reste constante sur la période : 55 % pour la Flandre, 25 % pour la Wallonie et 20 % pour Bruxelles. Du fait de la croissance démographique de Bruxelles, le PIB par habitant de Bruxelles augmente moins vite et converge vers celui des deux autres régions. La crise de 2007-2008 a aussi affecté plus fortement la Flandre que la Wallonie. Mais sur l’ensemble de la période 2000-2013, il y a une absence de convergence du PIB par habitant entre la Wallonie et la Flandre. Les disparités de PIB par habitant augmentent entre arrondissements d’une même région, tandis qu’elles diminuent entre régions et ce exclusivement par l’effet de Bruxelles. http://www.regards=economiques.be/index.php?option=com_reco&view=article&cid=155 – Voir aussi l’analyse de Joseph Pagano dans Philippe DESTATTE, Les conditions d’un redéploiement de la Wallonie, Blog PhD2050, 16 février 2014 https://phd2050.wordpress.com/2014/02/16/redeploiement/

[3] Le modèle de changement dynamique en trois phases de Lewin (décristallisation, transition, (re)cristallisation) met l’accent sur les éléments moteurs qui facilitent ou entravent le changement, et sur la façon dont les personnes impliquées acceptent la nécessité du changement, coopèrent pour parvenir au résultat désiré et font en sorte d’obtenir le soutien des dirigeants concernés. Kurt LEWIN, Field Theory in Social Science: Selected theoretical papers, New York, Harper & Row, 1951. – Kurt LEWIN, Frontiers in Group Dynamics, dans Human Relations, 1947, n° 1, p. 2-38. – K. LEWIN, Psychologie dynamique, Les relations humaines, coll. Bibliothèque scientifique internationale, p. 244sv., Paris, PUF, 1964. – Bernard BURNES, Kurt Lewin and the Planned Approach to change: A Re-appraisal, Journal of Management Studies, Septembre 2004, p. 977-1002. – Voir aussi Karl E. WEICK and Robert E. QUINN, Organizational Change and Development, Annual Review of Psychology, 1999, p. 361-386.

[4] La théorie du changement de Lippitt distingue sept phases du changement, qui sont induites par un agent du changement. Ronald LIPPITT, Jeanne WATSON & Bruce WESTLEY, The Dynamics of Planned Change, A Comparative Study of Principles and Techniques, New York, Harcourt, Brace & Cie, 1958.

[5] Richard A. SLAUGHTER, The Transformative Cycle: a Tool for Illuminating Change, in Richard A. SLAUGHTER, Luke NAISMITH and Neil HOUGHTON, The Transformative Cycle, p. 5-19, Australian Foresight Institute, Swinburne University, 2004.

[6] Edgar MORIN, Sociologie, p. 196 sv, Paris, Fayard, 1994.

[7] Nommé ainsi, car fondé sur une analyse de dix-huit théories du changement comportemental dans des disciplines différentes.

[8] James O. PROCHASKA & Carlo C. DICLEMENTE, Transtheorical therapy: Toward a more integrative model of change, in Psychotherapy: Theory, Research & Practice, 1982, 19 (3), p. 276-288. – J. O. PROCHASKA & C. C. DICLEMENTE, The transtheoretical approach: crossing traditional boundaries of therapy, Homewood, IL: Dow Jones-Irwin, 1984. – J. O. PROCHASKA, C. C. DICLEMENTE, John. C. NORCROSS, In search of How People Change: Applications to addictive behaviors, in American Psychologist, 1992, p. 1102-1114. – J. O. PROCHASKA, J. C. NORCROSS & C. C. DICLEMENTE, Changing for good: the revolutionary program that explains the six stages of change and teaches you how to free yourself from bad habits, New York, W. Morrow, 1994. – J. O. PROCHASKA & Carlo C. DICLEMENTE, The Transtheorical Approach in J. C. NORCROSS. and M. R. GOLDFRIED., Handbook of Psychotherapy Integration, p. 147-171, New York, Oxford University Press, 2005. – J. O. PROCHASKA, J. C. NORCROSS, C. C. DICLEMENTE, Changing for Good, A Revolutionary Six-Stage Program for Overcoming bad Habits and Moving your Life Positively Forward, New York, HarperCollins, 2006. – J. O. PROCHASKA & J. C. NORCROSS, Systems of Psychotherapy: A Transtheorical Analysis, Brooks & Cole, Belmont, CA, 2010. – David O’DONNELL & James GOLDING, The Stage of Change Model and Treatment Planning? University Park, Illinois, 2014.

[9] Philippe DESTATTE, Entre peur et confiance, le modèle des comportements wallons, Blog PhD2050, 4 août 2014. https://phd2050.wordpress.com/2014/08/04/comp-wal/

[10] Jacques RHEAUME, Changement, dans Jacqueline BARUS-MICHEL, Eugène ENRIQUEZ et André LEVY, Vocabulaire de psychosociologie, Positions et références, p. 71, Toulouse, Eres, 2013.

[11] Comme le soulignait le géographe Jacques Levy, la notion d’intentionalité, qui vient de la phénoménologie, peut être efficacement injectée dans l’analyse des faits sociaux pour donner plus de profondeur à la prise en compte du rôle des individus. Jacques LEVY, L’espace légitime, Sur la dimension géographique de la fonction politique, p. 18, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences politiques, 1994. Cité par Chloë VIDAL, La prospective territoriale dans tous ses états, Rationalités, savoirs et pratiques de la prospective (1957-2014), Thèse, p. 287, note 1572, Lyon, École normale supérieure de Lyon, 2015.

[12] Charles PEGUY, Notre Jeunesse (1910), p. 226, Paris, NRF, 1916.

https://fr.wikisource.org/wiki/Livre:Peguy_oeuvres_completes_04.djvu

[13] Nous l’avions mis en évidence dès 2000 dans le cadre de la Mission Prospective Wallonie 21 (MPW21). Voir Jan Aart SCHOLTE, Governing Global Finance, p. 21, CSGR Working Paper N°88/02, University of Warwick, Department of Politics and International Studies, Janvier 2002.

[14] Parmi les acteurs, on compte bien sûr aussi les entreprises et les administrations. On peut observer, par exemple, ce genre d’attitude de la part de hauts fonctionnaires après un changement de législature ou de majorité, ainsi que la grande difficulté de certains mandataires à accepter l’idée qu’une administration ou un organisme d’intérêt public puisse travailler avec un exécutif dans lequel on ne retrouve pas le parti politique cher à leur cœur.

[15] Il semble que, d’après des observateurs avertis, on puisse faire une analogie avec l’attitude de certains pays de l’élargissement de 2004 à l’égard de l’Union européenne.

[16] Aperçu statistique de la Belgique 2017, p. 116, Statistics Belgium, 2017.

[17] J. RHEAUME, Changement…, p. 72.

[18] Albert CAMUS, L’homme révolté, p. 258-259, Paris, Gallimard, 1951. (Collection numérique des Classiques UQAC, 2010).

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Hour-en-Famenne, 4 juin 2018

Nous avons déjà eu l’occasion d’exposer à divers endroits notre analyse des deux Wallonie, issue notamment des travaux du Collège régional de prospective de Wallonie et de son premier exercice, développé de 2004 à 2008, sur la prospective des valeurs, des croyances et des comportements. Ces deux Wallonie sont, nous l’avons écrit, à l’image des cultures différentes – anciennes et modernes – qui se côtoient, se heurtent et s’affrontent au sein de chacun d’entre-nous, is aussi dans la vie politique et sociale : vieille culture industrielle lourde restant très marquée par les luttes ouvrières ancestrales et nouvelle gouvernance de la société technologique mondialisée. Deux mondes si différents et si tranchés que, partout face à face, ils génèrent chez les citoyens incompréhension, méfiance et inquiétude [1].

Cette approche se concilie assez bien avec la théorie du verre à moitié vide et du verre à moitié plein, rappelée une nouvelle fois, depuis le 23 mai 2018 dans les commentaires et débats qui ont fait suite à l’exposé du Ministre-Président du Gouvernement de Wallonie Willy Borsus devant le Parlement pour y dresser l’état de la Wallonie [2].

A l’instar de George Washington

Cet exercice, inauguré voici plus de dix ans par le Ministre-Président Elio Di Rupo devant le Parlement wallon le 31 janvier 2007 [3], répondait à un engagement fait en 2005 au moment du lancement du Plan prioritaire wallon, dit Plan Marshall pour la Wallonie. L’appellation comme le moment du discours faisaient implicitement référence au State of the Union Address, prononcé devant le Congrès des États-Unis depuis 1790 et pour la première fois par George Washington. En 2007, Elio Di Rupo avait pris le ton de l’objectivité et de l’humilité, déclarant sans triomphalisme, mais avec conviction que la Wallonie se porte mieux. Le redressement économique wallon est à l’œuvre. Nous devons ensemble l’accélérer [4]. Après le discours du Ministre-Président, le chef de groupe socialiste Maurice Bayenet avait conclu en précisant tant la vocation de l’exercice que sa trajectoire future :

Les engagements sont prometteurs. Les perspectives d’avenir sont tracées. Nous espérons que, d’année en année, ce discours sur l’état de la Wallonie sera l’occasion de montrer aux Wallonnes et aux Wallons que leur Région se porte mieux, de mieux en mieux. Ce discours démontrera chaque fois davantage qu’il y a, chez nous, des perspectives d’avenir pour tous. Il constatera que l’économie de notre Région se développe dans le respect de l’environnement. Mais, surtout, que l’économie wallonne se développe au bénéfice de toutes les femmes et de tous les hommes qui y vivent, y compris les plus fragilisés. Au bénéfice du bien-être de toutes les Wallonnes et de tous les Wallons [5].

Journalistes et observateurs, y compris académiques avaient apprécié diversement [6]. Il ne s’agissait pas de prononcer une nouvelle déclaration de politique régionale, mais plutôt de faire un bilan des travaux menés. Ce discours se dévoilait sans nul doute comme une initiative démocratique salutaire, une manière d’assurer, au moins dans la volonté de l’ancien initiateur du Contrat d’avenir pour la Wallonie, une information sur l’évolution de la Wallonie à l’aune des initiatives prises par le gouvernement. Le Ministre-Président avait d’ailleurs complété cet effort par une rencontre avec des parties prenantes régionales, dans un souci de gouvernance plus participative. Certes, c’était peu encore. Mais déjà beaucoup.

Disons-le : pour intéressant qu’il soit, l’exercice reste fragile, parce qu’assez mal défini et ambigu. Annuel, il voudrait ponctuer la mise en œuvre de la Déclaration de Politique régionale. Il le peut difficilement tant à cause de la petitesse du temps écoulé que du décalage que le rythme de production de données fiables impose. On aimerait que l’objectivation des résultats des politiques menées puisse se fonder sur des processus d’évaluation. L’information en serait améliorée et l’incertitude réduite. L’exercice pourrait s’inscrire dans le processus d’apprentissage d’une évaluation analyse partenariale, extérieure, vraiment indépendante, plutôt qu’une évaluation jugement. Néanmoins, malgré les décennies qui passent, l’acculturation à ces processus tarde à se mettre en place [7]. On me répondra avec raison que la carence en incombe probablement davantage à l’Assemblée parlementaire qu’à l’Exécutif.

Une continuité du regard ?

Depuis 2007, sans toujours entrer dans des querelles de chiffres ou d’origines des données, politologues, économistes, observateurs, plus ou moins avertis, et élus ont pris l’habitude d’appréhender de manière différente la situation économique et sociale de la Région. Tantôt, ils soulignent – comme ce fut le cas en 2018 – les constats moroses, l’autoflagellation ou la lucidité du Ministre-Président, tantôt ils affirment le consensus politique sur le diagnostic et la continuité objective du regard, d’un chef de l’Exécutif à l’autre [8]. En réponse à l’empressement de certains orateurs ou analystes à affirmer la cohérence de vue entre l’ancien et le nouveau Ministre-Président, on peut rappeler qu’en mai 2017 le prédécesseur de Willy Borsus s’enthousiasmait sur le fait que, depuis 2000, sur cette quinzaine d’années, le PIB wallon a crû de près de 20%, ce qui, affirmait-il, était une performance tout à fait remarquable [9]. Un an plus tard, son successeur notait qu’avec près de 32% de la population de la Belgique, la Wallonie ne crée que 23,22% de la richesse du pays, soit un PIB régional de moins de 100 milliards d’euros en 2016 (98,22) sur un total de 423 milliards. Si le PIB wallon a bien augmenté de 47,13% depuis 2003 (comparé au + 53,8% pour la Flandre) notait Willy Borsus, sa part relative dans le PIB belge a diminué de 23,62% en 2003 pour se réduire à 23,22 % en 2016 [10]. Le ministre-président libéral a même excellé en termes de pédagogie lorsqu’il a observé que, en 2016, le PIB/habitant wallon est de 27.220 €. (37.454 € pour la Belgique et 38.288 € pour la Flandre). Pour vous donner une idée de notre retard. En termes de PIB par habitant, les moyennes belge et flamande étaient à notre niveau en 2003. Nous avons donc 14 ans de retard[11]

Le nouveau leitmotiv de nombreux analystes est qu’il faut cesser de nous comparer à la Flandre qui est une des régions les plus dynamiques d’Europe et avec laquelle nous ne pourrons probablement pas rivaliser avant la fin du siècle, et encore…. Néanmoins – et Willy Borsus le souligne également, mais d’une autre manière – on doit bien constater que la richesse de la Wallonie, mesurée par Eurostat en PIB par habitant, la situe en 2016 15 points en dessous de la moyenne européenne (2016, EU=100). Tous nos voisins du Nord et de l’Est font largement mieux que nous. Au Sud, les anciennes régions françaises limitrophes sont au même niveau que la Wallonie. Une décomposition des données régionales wallonnes à l’échelle des provinces nuancerait d’ailleurs cette dernière affirmation.

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Diapositive2

 

Personne ne peut être suspecté de vouloir faire dire ce qu’il veut aux chiffres, mais force est de constater que des angles d’approche trop serrés ne rendent pas compte de l’ensemble des réalités, même si des experts réputés, connus comme nuancés, tacticiens, diplomates – ou les trois à la fois – tentent parfois la synthèse ou parviennent, d’une formule, à marquer brillamment les esprits. Il en est ainsi de la périphrase souvent répétée et désormais bien connue de l’économiste Joseph Pagano : la Wallonie va mieux, mais elle ne va pas bien.

La Wallonie : trouver son chemin

Le psychothérapeute américain Alfred Benjamin racontait que, rentrant chez lui un soir à pied, il fut accosté par un passant qui lui demanda le chemin pour se rendre dans une certaine rue. C’est bien volontiers que le Dr. Benjamin lui indiqua le trajet pour que cet étranger puisse trouver sa destination, mais le premier fut surpris lorsque son interlocuteur partit dans la direction opposée à celle qui venait de lui être précisée. Comme le psychologue lui signalait qu’il prenait un chemin qui n’était pas celui qu’il venait d’indiquer, le passant lui répondit qu’il le savait bien, mais qu’il n’était pas encore prêt [12].

En ayant en mémoire cette histoire, rappelée par les chercheurs du changement transthéorique [13], on est en droit de se demander si cette longue période de stagnation des principaux indicateurs – je l’ai qualifiée d’encéphalogramme plat en septembre 2015 [14] – qui va de la fin des années 1990 et marque probablement la fin du déclin, jusqu’à nos jours, ne peut pas être vue comme un temps de préparation.Cette période pourrait constituer une ou plusieurs des phases de ce modèle sur lequel nous reviendrons et qui, longtemps nous fait regarder l’avenir sans être en mesure de l’entreprendre. Cela signifierait dès lors que nous pourrions, si nous le voulons, et sans déterminisme aucun, désormais être entré ou entrer en 2019 dans une nouvelle phase plus volontariste dont les deux dernières décennies n’auraient constitué que cette longue préparation.

Ainsi, ce qui rapproche les deux discours pourtant si différents de 2007 et de 2018 qui ont été évoqués plus haut, c’est le volontarisme des deux ministres-présidents, leur détermination à embrasser les enjeux de la Wallonie et le fait de préconiser des chemins – certes partiellement différents – pour y parvenir. Malheureusement, Elio Di Rupo quittera sa fonction dès le 19 juillet suivant, sans avoir pu impulser un mouvement suffisant ni mettre en œuvre l’ambition pour la Wallonie que lui avait prêtée Christophe de Caevel [15]. Comme en 2000, son départ de Namur éteindra le feu qu’il avait tenté d’allumer. Aujourd’hui, le temps constitue assurément une variable importante pour Willy Borsus. Le Ministre-Président n’a d’ailleurs pas manqué de souligner que son gouvernement en fait usage avec efficacité.

Quant à l’appel au WalDeal qui clôturait le discours du nouveau Ministre-Président, beaucoup d’observateurs, y compris parmi des experts de haut niveau, semblaient considérer que c’était la même logique qui était déjà à l’œuvre avec le Plan Marshall et qu’il ne faisait que s’inscrire dans une tradition d’appel aux forces vives. Je voudrais revenir sur ces points qui me paraissent essentiels, au travers de deux prochains papiers. Le premier portera sur la dynamique du changement, en essayant de décoder le déni des réalités et des risques qui prévaut souvent à l’origine d’un processus de prise de conscience puis d’action. Le second tentera de décrire en quoi une contractualisation sociétale, telle que celle prônée par Willy Borsus, pourrait être différente des expériences de relances de son moteur que la Wallonie a connues depuis 2000.

Car la difficulté qui s’annonce est bien celle qui a été soulignée tant par la (petite) majorité que par la (grande) minorité du Parlement de Wallonie. Le député Stéphane Hazée l’a bien exprimée lorsqu’il a observé que : il reste un travail considérable sur le chemin du redéploiement. Ce redéploiement demande clairement de sortir de certaines inerties et de revoir certains choix politiques [16].

Cela paraît bien être l’intention du Gouvernement. Il s’agit, sans aucun doute, d’une nouvelle donne à mettre en place. Un New Deal. Un WalDeal…

 

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Nouvelle Histoire de Belgique 1970-2000, Un autre Pays, p. 278, Bruxelles, Le Cri, 2008.

[2] Le discours sur l’état de la Wallonie se fait en application des articles 70 et 135 du règlement du Parlement de Wallonie. Ce dernier article dispose en son point 2 que le Parlement entend, au courant du mois de mars de chaque année, un exposé du Gouvernment sur l’état de la Wallonie et les évolutions intervenues concernant les grandes orientations de la politique régionale. Cet exposé est suivi d’un débat.Parlement wallon, Session 2016-2017, 28 juillet 2017, Règlement du Parlement wallon, Texte adopté le 20 juillet 2010 et modifié les 23 avril 2014, 16 juillet 2015 et 28 juillet 2017. Doc. 883 (2016-2017) N°1, p. 25. http://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/Documentation/roi.pdf

[3] Parlement wallon, Session 2006-2007, Compte rendu analytique de la séance du 31 janvier 2007, CRA (2006-2007), p. 6sv. Voir notamment le commentaire du député Michel de LAMOTTE, p. 32.

[4] Elio DI RUPO, Discours sur l’état de la Wallonie, Namur, 31 janvier 2007, 28 p., p. 27.

[5] Parlement wallon, Session 2006-2007, Compte rendu analytique de la séance du 31 janvier 2007, CRA (2006-2007), p. 41.

[6] Pour ne citer qu’un seul journal : Etat de la Wallonie : Elio Di Rupo veut renouer avec la prospérité, dans L’Echo, 31 janvier 2007. – Dans un discours pathétique sur l’état de la Région, dans L’Echo, 1er février 2007. – Christophe DE CAEVEL, Ambition wallonne, dans L’Echo, 1er février 2007. – Sophie LEROY, Un discours pensé pour les Wallons et les élections, 2 février 2007, dans L’Echo, 2 février 2007. – Sophie LEROY, Elio Di Rupo fait dans le marketing, dans L’Echo, 2 février 2007. – Gérard GUILLAUME, Encore 10 ou 15 ans et la Wallonie se portera mieux, dans L’Echo, 3 février 2007.

[7] Ph. DESTATTE, Bonne gouvernance : contractualisation, évaluation et prospective, Trois atouts pour une excellence régionale, dans Ph. DESTATTE dir., Evaluation, prospective et développement régional, p. 7-50, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

[8] Voir notamment, outre les débats au Parlement, François-Xavier LEFEVRE, La tradition de l’autoflagellation, dans L’Echo, 24 mai 2018, p. 2. – Eric DEFFET, Discours d’équilibriste de Willy Borsus, dans Le Soir, 24 mai 2018, p. 5. – Pascale SERRET, Wallonie : état des lieux en six chiffres, dans L’Avenir, 24 mai 2018, p. 4. – RTBF, La Première, Débat 100% Wallonie du 25 mai 2018, animé par Bertrand HENNE, avec Sébastien Brunet, Giuseppe Pagano et Philippe Suinen.

[9] Parlement wallon, Session 2016-2017, Compte rendu analytique, Mardi 2 mai 2017, p. 2, Document n°18. – On pourrait aussi citer la formule de Paul Magnette (p. 7), selon lequel l’innovation et la recherche sont notre plus grand titre de fierté aujourd’hui, dans la logique de l’objectif européen des 3% du PIB. La récente étude du CERPE nuance elle aussi ces propos à tout le moins imprudents. Isabelle CLERBOIS, Christophe ERNAELSTEEN et Marcus DEJARDIN, Dépenses privées et publiques de R&D en Belgique, Nouveau diagnostic en vue de l’objectif « Europe 2020 », Université de Namur, CERPE, Working Papers, Avril 2018. http://www.unamur.be/cerpe

[10] Willy BORSUS, Etat de la Wallonie, Parlement de Wallonie, 23 mai 2018, 34 p., p. 15.

[11] Ibidem, p. 16.

[12] Alfred BENJAMIN, The Helping Interview, Boston, Houghton Mifflin, 1987.

[13] James O. PROCHASKA, Carlos C. DICLEMENTE, John. C. NORCROSS, In search of How People Change: Applications to addictive behaviors, in American Psychologist, 1992, p.1103.

https://pdfs.semanticscholar.org/7d77/fa8ec68f810e3dfd3b2e59a93922a9dfc4ec.pdf

[14] Philippe DESTATTE, La Wallonie, une gouvernance démocratique face à la crise, Conclusion de la journée d’étude Les régions européennes face à la crise, Quels enjeux de gouvernance pour la Wallonie ?, organisée au Palais des Congrès de Namur le 11 septembre 2015 conjointement par Cardiff University, l’Université catholique de Louvain et l’Institut Destrée, avec le soutien de la Fondation Leverhulme (UK),

Blog PhD2050, 15 septembre 2015, https://phd2050.wordpress.com/2015/09/15/crise/

[15] Christophe DE CAEVEL, Ambition wallonne, dans L’Echo, 1er février 2007.

[16] Parlement wallon, Session 2017-2018, Compte rendu analytique, Jeudi 24 mai 2018, p. 10.

Namur, le 22 mars 2018

A la rentrée de l’année académique 1968-1969, alors qu’au lendemain de la vague de contestation de la modernité, le monde hésitait sur les orientations à prendre en toutes matières, l’éditorialiste de Perspective, le périodique de l’Union générale des Étudiants de Liège écrivait en épousant le point de vue de la Wallonie : nous avons besoin d’un nouvel État plus entreprenant, de partis rénovés, mais les hommes (et les idées) sont plus vieux ici que partout ailleurs. Mais pourquoi les jeunes seraient-ils ici plus résignés qu’ailleurs alors que leur avenir est plus sombre que partout [1] ? La crainte était – et est restée grande en effet – de voir se réaliser la prophétie du professeur Alfred Sauvy de voir la Wallonie devenir une région de vieilles gens, vivant dans de vieilles maisons et ressassant de vieilles idées [2]

Qu’est devenue la jeunesse wallonne ?

Cinquante ans plus tard, qu’est devenue la jeunesse wallonne ? Non pas celle d’il y a cinquante ans. De celle-là, nous nous sommes préoccupés lors des travaux prospectifs sur la gestion du vieillissement, au Parlement de Wallonie en 2017. Un point d’étape de cette réflexion a d’ailleurs eu lieu avec le nouveau gouvernement wallon, le 26 janvier 2018, où le panel citoyen consacré à ce sujet a eu un dialogue constructif avec le Ministre-Président Willy Borsus et sa Vice-présidente Alda Gréoli. Ce sur quoi nous nous interrogeons désormais, c’est sur la jeunesse d’aujourd’hui. Pour la côtoyer quotidiennement dans les auditoires, les salles de séminaires ou dans les bureaux d’entreprises innovantes, nous aimerions la décrire motivée, enthousiaste et très souvent compétente. Mais nous savons que la réalité est multiple et que, notamment, la situation des jeunes Wallonnes et des jeunes Wallons face au marché de l’emploi est extrêmement difficile. Et puis, il en existe aussi de nombreux qui cherchent encore une voie, voire qui ont renoncé à en trouver.

Pourtant, c’est la Commissaire européenne pour l’Emploi, les Affaires sociales, les Compétences et la Mobilité des travailleurs, la très dynamique Marianne Thyssen, qui disait en 2016 que l’avenir de l’Europe est entre les mains de nos jeunes. Ils sont notre atout le plus précieux. Nous ne pouvons pas nous permettre de délaisser la partie la plus brillante et la plus ingénieuse de notre société alors que nombre de régions sont encore confrontées à des taux de chômage inacceptables parmi les jeunes [3]. Lancée en 2013 par la Commission européenne, l’Initiative pour l’Emploi des Jeunes (IEJ) vise à réduire le niveau de chômage parmi ceux-ci dans les régions les plus touchées de l’Union européenne. L’IEJ alloue 6,4 milliards EUR de fonds aux régions pour la période 2014-2020 en vue de soutenir des actions qui aident les jeunes à accéder au marché du travail . En Wallonie, les provinces de Liège et du Hainaut ont bénéficié de ce programme au titre de régions où le chômage des jeunes excédait 25% en 2012 [4]. Nous ne savons pas si nous devons d’abord nous en réjouir ou nous en lamenter. Dans tous les cas, il nous faut agir pour y répondre.

Selon le FOREM, qui se base sur les données Eurostat, le taux de chômage des jeunes de moins de 25 ans était en Wallonie de 27,9% en 2016, soit 7,8 % au-dessus de la moyenne belge et 9,8 % au-dessus de la moyenne européenne (EU28) [5]. Cette réalité représente une moyenne de 45.407 demandeurs d’emploi inoccupés (DEI) de moins de 25 ans. 43% d’entre eux sont faiblement qualifiés, c’est-à-dire qu’ils ont un diplôme du 2e degré du secondaire. 17% d’entre eux sont inoccupés depuis 2 ans et plus [6].

Dans un contexte où une reprise économique est annoncée depuis 2013, il est clair que cette évolution est impactée par les modifications législatives et réglementaires qui ont été prises au fédéral – en particulier l’exclusion au bout de trois ans des chômeurs en allocation d’attente [7] -, ou celles qui n’ont pas été prises à la Région wallonne avant juillet 2017. Ce n’est en effet que début 2017 que le Pacte pour l’emploi et les nouveaux décrets orientés vers les jeunes ont été finalisés. Depuis le 1er juillet 2017, le paysage des aides à l’emploi a été modifié et les jeunes de moins de 25 ans y sont identifiés comme prioritaires.

Quatre jeunes sur dix sont éloignés de l’emploi

Une enquête réalisée auprès des conseillers-référents du FOREM montre que quatre jeunes sur dix peuvent être qualifiés « d’éloignés de l’emploi » tandis qu’un quart des jeunes semblent « très proches » de l’emploi. Les freins à l’emploi qui apparaissent les plus prégnants sont : le manque d’expérience professionnelle, les lacunes en méthode de recherche d’emploi, le niveau d’études insuffisant ainsi que les problèmes de mobilité [8]. Certains jeunes pourraient constituer une catégorie à part, leur situation matérielle et familiale étant très difficile et/ou ils sont affectés par des problèmes judiciaires, de logement, de disponibilité, de mobilité ou encore d’aptitudes ou de compétences intellectuelles, mentales, sociales, etc. [9]

Les jeunes qui ne sont pas dans un emploi ou ne suivent pas de formation sont connus sous l’appellation de NEETs (Youth neither in employment nor education and training) : il s’agit d’un indicateur qui s’exprime en pourcentage de la population de 15 à 24 ans.

L’agence publique européenne Eurofound [10], répercuté par l’AMEF (Veille, analyse et prospective du marché de l’emploi, au FOREM), en identifie cinq principales catégories :

– les chômeurs au sens conventionnel, c’est la part la plus large ;

– les personnes non disponibles sur le marché de l’emploi en raison d’une maladie, d’un handicap, ou de la prise en charge d’un proche ;

– les personnes désengagées, c’est-à-dire ne cherchant pas d’emploi ou à étudier, et n’y étant pas contraintes (en ce compris les jeunes « découragés » par le travail et les jeunes engagés dans des modes de vie marginaux) ;

– les chercheurs d’opportunités, c’est-à-dire des personnes qui bien que cherchant activement un emploi (ou une formation), se réservent pour une opportunité qu’elles jugent digne de leur compétence ou de leur statut ;

– les NEETs « volontaires », qu’ils voyagent ou soient engagés de manière constructive dans d’autres activités telles que l’art ou l’auto-apprentissage [11].

Même si certains observateurs ou acteurs voient dans la catégorisation des NEETs une forme de violence symbolique, cet indicateur contribue à approcher, au moins chez les jeunes, le phénomène dit de sherwoodisation, tellement difficile à appréhender statistiquement. Ce concept est dû à la collaboration entre quelques chercheurs européens, et a été popularisé en Wallonie par Bernard Van Asbrouck, chercheur universitaire et conseiller au FOREM. La sherwoodisation désigne le processus selon lequel des populations entières, en voie de défection sociale, échappent aux différents mécanismes de cohésion et disparaissent des statistiques d’obligation scolaire, de chômage, d’aide sociale et même d’état civil, pour rejoindre une forêt de Sherwood virtuelle, en référence à l’histoire de Robin des Bois et du shérif de Nottingham. Ces fugueurs de la statistique y poursuivent une vie en marge de la société, et répondent à des règles internes qui échappent à celles de la démocratie représentative classique. Alors que les données approximatives et très parcellaires du début des années 2010 estimaient ces populations à environ 5 à 7 % des habitants des quartiers identifiés, ce pourcentage se serait élevé à plus de 20 % fin de la décennie. L’origine de cet accroissement provenait bien sûr de l’accentuation des crises financière, économique, sociale, environnementale, mais aussi surtout de la crise morale, éthique qui a frappé les régions européennes, les privant du sens qui fonde les sociétés et qui leur permet d’intégrer leur propre population, sinon les populations étrangères qu’elles devraient pouvoir accueillir. L’économiste britannique Guy Standing a également approché ce phénomène au travers du concept de précariat, qui en est assurément un symptôme [12]. Les différents chiffres cités révèlent une réalité quotidienne extrêmement difficile pour nombre de citoyennes et de citoyens, mais aussi d’étrangers présents sur le territoire, en particulier les jeunes. L’absence d’emploi contribue à la déréliction sociale et au délitement d’une jeunesse fragilisée.

 

Une jeunesse créative qui a soif d’entreprendre

Beaucoup reste à faire dans le seul domaine de l’activité et de l’emploi. La nouvelle Déclaration de Politique régionale de juillet 2017 précise d’ailleurs que :

La principale ressource économique de la Wallonie réside dans sa jeunesse et son formidable terreau socio-économique. Cette capacité d’entreprendre et de choisir son destin doit être remise au centre de l’action publique wallonne. Les pouvoirs publics doivent établir un cadre d’action qui soit le plus propice à l’émergence ou à la montée en puissance des initiatives des Wallons.

Nous avons en Wallonie une jeunesse créative qui a soif d’entreprendre. La volonté du Gouvernement est de développer un environnement favorable à l’entrepreneuriat en insufflant la confiance en soi et en l’avenir.

Ces jeunes entrepreneurs seront valorisés en facilitant l’éclosion d’idées nouvelles et la création d’entreprises. Pour ce faire, le Gouvernement souhaite systématiser dans les hautes écoles et universités les structures d’accompagnement des étudiants-entrepreneurs en leur donnant la possibilité d’avoir les conseils d’experts en différents domaines (finances, comptabilité, gestion, etc.), en complémentarité avec le statut d’étudiant-entrepreneur développé au niveau fédéral [13].

Le 30 janvier 2018, donnant une conférence au Cercle de Wallonie au Château de Colonster, le Ministre-Président Willy Borsus faisait de la dynamisation de l’emploi son premier enjeu, en insistant à la fois sur la nécessité d’une formation initiale solide et d’une formation continuée de qualité, mais aussi sur une adéquation réelle aux besoins sociétaux. Prévenant les critiques de ceux qui ne plaident que pour l’émancipation personnelle, le nouveau Ministre-Président ajoutait que : il ne faut pas réguler la formation en fonction du marché de l’emploi, ce qui serait intellectuellement insoutenable, mais il faut fondamentalement les rapprocher. Cette analyse est largement confirmée par une étude de l’AMEF dans laquelle les experts du FOREM observent un marché wallon de l’emploi contrarié par des tensions liées à l’inadéquation entre les compétences maîtrisées par les demandeurs d’emploi et celles recherchées par les entreprises [14]. Cette étude met d’ailleurs à nouveau en évidence la bonne performance, mesurée par le taux d’insertion [15], des contrats d’apprentissage et de l’enseignement en alternance des réseaux CEFA et IFAPME, même si on sait que ceux-ci ne mobilisent pas actuellement suffisamment de jeunes pour créer une véritable dynamique de remédiation à la fragilité de l’emploi productif. Beaucoup d’observateurs pensent néanmoins que, au-delà des freins institutionnels encore puissants – je pense notamment au cloisonnement entre la Communauté française et la Région wallonne -, c’est dans ces formules pragmatiques et hybrides que réside une bonne partie des conditions de notre redéploiement collectif et, en particulier, de celui de nos jeunes.

Qu’on leur fasse confiance et qu’on leur rende espoir sont deux des attentes légitimes que les jeunes ont envers notre société. Qu’on y parvienne et on changera la donne dans cette Wallonie qui, nous en sommes persuadés, peut désormais entreprendre de grands défis.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

[1] DELTA, La Wallonie sur la voie du sous-développement, dans Perspective, n° 1, Nouvelle Série, octobre 1968, p. 2.

[2] Le Rapport Sauvy, sur le problème de l’économie et de la population en Wallonie, Liège, Conseil économique wallon, 1962.

[3] Initiative pour l’emploi des jeunes, Investir dans les jeunes, Bruxelles, Commission européenne, 2016.

http://ec.europa.eu/social/main.jsp?catId=738&langId=fr&pubId=7940&furtherPubs=yes

[4] Initiative pour l’emploi des jeunes, Investir dans les jeunes, Bruxelles, Commission européenne, 2016.

http://ec.europa.eu/social/main.jsp?catId=738&langId=fr&pubId=7940&furtherPubs=yes

[5] AMEF (Veille, analyse et prospective du marché de l’emploi), Les jeunes wallons et le marché de l’emploi, 27 Juillet 2017, p. 1. https://www.leforem.be/MungoBlobs/566/282/20170727_Analyses_Les_jeunes_Wallons_et_le_marche_de_l%27emploi.pdfSituation du marché de l’emploi wallon, Statistiques mensuelles, Le Forem, Février 2018, p. 20.

https://www.leforem.be/MungoBlobs/268/292/20180312_Chiffres_SeriesStatistiquesMde201802.pdf

[6] Les jeunes wallons et le marché de l’emploi…, p. 2.

[7] Dominique LIESSE, Les mesures Di Rupo font 29.000 exclus du chômage, dans L’Echo, 21 juin 2016.

[8] AMEF (Veille, analyse et prospective du marché de l’emploi), Les jeunes wallons et le marché de l’emploi, Juillet 2017, p. 7. https://www.leforem.be/MungoBlobs/566/282/20170727_Analyses_Les_jeunes_Wallons_et_le_marche_de_l%27emploi.pdf

[9] Ibidem.

[10] Fondation européenne pour l’amélioration des conditions de vie et de travail. EUROSTAT, Statistics Explained, Youth neither in Employment nor Education or Training (NEET), July 2017.

http://ec.europa.eu/eurostat/statistics-explained/index.php/Statistics_on_young_people_neither_in_employment_nor_in_education_or_training

[11] Ibidem, p. 8.

[12] Guy STANDING, The Precariat, The New Dangerous Class, p. 24-25, London, Bloomsbury Academic, 2011.

[13] La Wallonie plus forte, Déclaration de Politique régionale, Namur, 25 juillet 2017, p. 8.

[14] AMEF, L’insertion au travail des jeunes demandeurs d’emploi wallons sortis de l’enseignement en 2016, Forem, Août 2017. https://www.leforem.be/MungoBlobs/892/583/20170901_Analyses_Insertion-JeunesDE-SortisEnseignement2016_VF.pdf

[15] Le taux d’insertion est le rapport entre le nombre de jeunes insérés au moins un jour à l’emploi et le nombre total de jeunes inscrits. Il faut avoir à l’esprit que le taux d’insertion des jeunes en contrat d’apprentissage reste supérieur de 6 points (65%) à celui des masters (59%), le bac ayant un niveau de 77%.

Namur, le 6 janvier 2018

Depuis août 2017, une importante transformation s’est réalisée au premier étage du siège du gouvernement wallon à Namur et plus particulièrement dans les locaux qui servent de bureaux au nouveau ministre-président et à son équipe rapprochée. Une animation nouvelle est apparue qui a troublé l’image figée que donnait ce décor depuis près de dix ans. Les portes-fenêtres qui donnent sur le balcon se sont ouvertes, laissant entrevoir des va-et-vient qui succèdent ainsi à l’immobilité qui s’était installée sous les deux ministres-présidents précédents. Plus visible encore, avec l’automne puis l’hiver, pour ceux qui se déplacent sur le quai de Meuse que constitue l’avenue Baron Louis Huart, l’Elysette, de l’autre côté du fleuve, s’est illuminée et cette lumière, continue à veiller assez tard, tout comme le président du gouvernement de Wallonie qui y travaille.

Deux changements paraissent être intervenus. D’une part, le président de l’Exécutif exerce sa responsabilité à temps plein, et ce depuis Namur. D’autre part, le gouvernement marque son intention d’exercer ses prérogatives en pleine souveraineté.

Gouverner la Wallonie est une responsabilité qui doit s’exercer à temps plein

Le constat pourrait paraître banal. Il ne l’est pas. Absorbé par son grand intérêt pour son territoire de la Wallonie picarde puis, après 2011, par ses autres responsabilités de président du gouvernement de la Communauté Wallonie-Bruxelles, le ministre-président Rudy Demotte avait rompu avec cette volonté concrétisée depuis Jean-Maurice Dehousse et Bernard Anselme d’ancrer le pouvoir wallon à Namur. Absorbé par d’autres préoccupations locales – la situation dégradée de Charleroi appelait un bourgmestre très présent – ou par des tâches qui lui semblaient plus valorisantes, Paul Magnette n’aura, lui non plus, de 2014 à 2017, jamais vraiment donné l’impression d’occuper les lieux, autrement que ponctuellement, au rythme du Conseil des ministres ou de l’agenda parlementaire.

Or le redéploiement de la Wallonie nécessite de disposer d’un capitaine à plein temps, ce que symbolise aujourd’hui la permanence des lumières de l’Elysette.

Cela nous réjouit fortement et le mettre au crédit du ministre-président Willy Borsus, dont on sait depuis longtemps qu’il est un travailleur assidu et déterminé, ne constitue pas une flagornerie de début de mandat. Il s’agit plutôt d’une réelle occasion de rappeler une vérité d’importance : gouverner la Wallonie est une responsabilité qui doit s’exercer à temps plein.

Ce pouvoir doit s’exercer pleinement là où il est ancré sur le plan politique.

Ancien secrétaire d’État à la Réforme des institutions à l’époque du Pacte d’Egmont, le ministre Jacques Hoyaux, qui présida l’Institut Destrée, a souvent souligné à quel point la localisation des institutions est importante, considérant qu’élues, élus et fonctionnaires ne réfléchissent pas de la même manière et ne comprennent pas les intérêts wallons de la même façon, s’ils sont au travail à Bruxelles ou en Wallonie [1]. De même, dans la République, souligne-t-on souvent que les députées et les députés sont des élus nationaux et non locaux, et qu’on ne gouverne pas la France depuis sa circonscription. Comment pourrait-il en être différemment en Wallonie, même dans un polycentrisme politique des grandes villes-capitales, dès lors que le Parlement, incarnation de la démocratie représentative et même souvent délibérative, est au confluent de la Meuse et de la Sambre ?

Certes, la question de la localisation des partis politiques reste problématique. Si nous savons l’importance qu’ils jouent dans le fonctionnement multiniveaux du fédéralisme belge, nous devons bien constater qu’un seul d’entre eux a son siège à Namur et que l’habitude de tenir des bureaux ou comités dans la capitale politique régionale semble – pour autant que nous puissions en juger de l’extérieur – relever de la rareté.

La cohérence entre le débat sociétal, l’espace médiatique, l’exercice des démocraties représentatives et délibératives, la décision politique, sa mise en œuvre par l’Administration et les opérateurs pertinents doit être assumée au grand jour, les dispositifs étant localisés, même dans une société de plus en plus numérique. Nous dirions que c’est surtout dans celle-là que, étant aux commandes, une personnalité politique élue ne peut être partout et donc nulle part. Dit autrement, la décision politique wallonne ne peut être un spectre qui se promène la lanterne à la main entre le boulevard de l’Empereur, l’avenue de la Toison d’Or, la rue des Deux Églises, et je ne sais quelle autre chapelle.

Je le répète : que le pouvoir exécutif wallon nous paraisse actuellement localisé clairement à l’Elysette, à quelques centaines de mètres du Parlement de Wallonie, nous réjouit. Mieux, une passerelle devrait bientôt encore rapprocher ces deux institutions majeures, les renforçant mutuellement au cœur de Namur Capitale.

Exercer ses prérogatives en pleine souveraineté

Le pouvoir régional doit également s’exercer pleinement sur le plan de l’initiative et de la responsabilité politique. Bien que depuis longtemps adepte de la co-construction des politiques collectives ou publiques, promoteur de la gouvernance démocratique par les acteurs et du Partenariat pour un Gouvernement ouvert, nous ne pouvons comprendre un discours comme celui qui valoriserait un soi-disant « modèle mosan ». Ce flou conceptuel s’est révélé comme un modèle vide dans lequel le gouvernement abandonne aux partenaires sociaux son pouvoir d’impulsion par rapport à la mise en œuvre de politiques régionales. Ce modèle a abouti à devoir constater une incapacité de décider et d’agir du politique dans une Wallonie qui nécessite toujours les réformes de structure appelée jadis de leurs vœux par les renardistes. Et je ne parle bien sûr pas d’anticapitalisme, mais de ce fédéralisme qui, comme le revendiquait le leader de la FGTB dès les années 1950, bannirait le chômage de la Wallonie [2].

On reste en effet abasourdi par le mea culpa d’un ancien ministre-président lorsqu’il confie que, lors de son arrivée à l’Elysette, il avait dans l’idée de tout changer – ce qui nous apparaissait alors bien nécessaire [3] – mais que sa consultation avec les partenaires sociaux l’en a dissuadé parce que les outils mis en place, notamment le Plan Marshall, fonctionnaient bien [4]. Que la concertation empêche le politique d’agir quand il faut agir constitue, de toute évidence, une dérive du système, en particulier quand la plupart des indicateurs sont au rouge et que les enjeux de long terme sont clairement identifiés. Même s’ils doivent être respectés, les interlocuteurs sociaux – patronat, indépendants et classes moyennes, syndicats de tout poil -, pas plus que les autres acteurs, n‘ont pas à gouverner à la place des élues et des élus ni à empêcher leurs initiatives. Sauf à verser à nouveau dans un conservatisme et un immobilisme qui marginalise plus fortement encore la Wallonie en Europe et dans le monde.

 

Un renouveau tellement nécessaire

Or, le temps passe, et les législatures et les mandats de ceux qui n’ont pas su redéployer la Wallonie sont définitivement expirés. Les échecs d’hier ne constituent nullement la garantie des succès de demain. La Wallonie n’appartient à aucune organisation syndicale ni à aucun parti politique : ne doutons pas que, par de nouvelles configurations, demain sera construit différemment d’aujourd’hui.

Si les fenêtres se sont rouvertes, si les lumières se sont rallumées à l’Elysette, c’est le signe d’une nouvelle volonté de dialogue et de travail communs déjà ressentie, exprimée et entendue dans l’administration wallonne, les entreprises et les organisations. Nombreux sont ceux qui, ces derniers mois, ont souligné que quelque chose de positif se passe, que la Wallonie est en train d’enfin comprendre, mesurer et préparer un renouveau qui apparaît chaque jour plus nécessaire. Celui-ci pourrait, à court terme, prendre la forme d’un projet qui serait concrétisé à moyen terme. Mais, bien entendu, tous les scepticismes sont loin d’être surmontés tandis que certains, à la lecture des résultats du PTB dans les sondages, cultivent à nouveau le vieux rêve du front de gauche wallon et du socialisme dans un seul pays… croyant, par là, pouvoir échapper aux efforts de redéploiement de la Wallonie. Bien entendu, il existe en Wallonie une gauche et un socialisme qui n’ont jamais déserté les intérêts wallons, jamais pratiqué l’imposture ni l’inconstance. Des compagnons et successeurs de Freddy Terwagne et d’Alfred Califice, la Wallonie en aura toujours grand besoin.

Espérons que la mise en œuvre d’un projet concret, fondé sur la recherche, l’innovation et l’entrepreneuriat se réalise rapidement et qu’elle surmonte les difficultés d’un calendrier électoral compliqué autant que de manœuvres politiques qui ne devraient pourtant pas, du moins en théorie, pouvoir peser sur un redressement longuement attendu par les citoyennes et les citoyens. Nous ne rappellerons jamais assez que les échéances sont assez claires pour la Wallonie : en 2024 la loi de financement sortira en effet du mécanisme de transition qui maintenait à un niveau constant les transferts en termes nominaux pendant dix ans. Le financement complémentaire transitoire de compensation diminuera de manière linéaire de 10% par an, jusqu’à disparaître complètement en 2035. Se préparer à cette évolution nous impose d’ajuster nos indicateurs principaux sur la moyenne européenne, ce qui – n’en doutons pas – représente un effort considérable et implique une gestion volontariste et proactive.

La nécessité d‘une réelle gouvernance wallonne qui assume pleinement ses responsabilités face à la population, face aux acteurs sociaux et aux autres niveaux de pouvoir est plus grande que jamais. Cela signifie, comme l’indiquaient des membres du Collège régional de Prospective dans leur appel du 7 mars 2017 [5], l’obligation de concevoir une bifurcation majeure de la Wallonie par laquelle les entreprises produisent suffisamment de valeur ajoutée pour parvenir à une harmonie sociale, rendant confiance et assurant un minimum de bien-être pour toutes et tous.

Ce nouvel élan nécessite également, comme le nouveau ministre-président l’a rappelé à la plupart de ses interventions, qu’un mouvement se déclenche autour de ces idées pour qu’elles soient mises en œuvre collectivement. C’est un mouvement collectif qu’il s’agit d’initier. C’est l’ambition d’un pacte sociétal qui réunisse toutes les forces vives, tous les acteurs volontaristes et entreprenants, dans un effort commun, un engagement puissant qui fasse litière des vieilles rancœurs et place l’intérêt général ainsi que le bien commun au centre des préoccupations des Wallonnes et des Wallons.

Pour que les lumières, qui éclairent désormais l’Elysette, s’allument partout ailleurs en Wallonie.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

Sur le même sujet :

Ph. DESTATTE, Le changement de gouvernement à Namur : après l’inertie, la continuité ?, Blog PhD2050, Namur, le 17 septembre 2017.

Ph. DESTATTE, La bifurcation oubliée, la trajectoire espérée, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, le 29 août 2017.

 

[1] Namur, centre administratif wallon, Propos de Jacques Hoyaux recueillis par Joseph BOLY, dans Rénovation, 21 avril 1971, p. 8-9. – Wallonie libre, Mars 1971, p. 1sv.

[2] André RENARD, Intervention au Congrès national wallon du 26 mars 1950. – FHMW, Fonds Fernand Schreurs, Congrès national wallon, Congrès, 1950, Congrès du 26 mars 1950.

[3] J’écrivais le 9 juin 2014 : je commencerais par affirmer ma volonté de rupture et de changement structurel avec l’essentiel de ce qui a précédé, en rappelant les enjeux majeurs, probablement sans précédents, auxquels la Wallonie tout entière est confrontée dans son nécessaire redéploiement. Ph. DESTATTE, Songe d’un tondeur solitaire : une roadmap pour les pilotes de la Région Wallonie ? Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 9 juin 2014, https://phd2050.wordpress.com/2014/06/09/roadmap/

[4] « J’ai un mea culpa à faire, de façon collective« , Interview de Paul Magnette par Benoît MATHIEU, dans L’Echo, 20 août 2017.

[5] Wallonie : la trajectoire socio-économique, résolument, Namur, le 7 mars 2017, dans L’Echo, 10 mars 2017. http://www.lecho.be/opinions/carte-blanche/Wallonie-la-trajectoire-socio-economique-resolument/9871529

Reims, le 7 novembre 2017

Une dynamique mondiale et innovatrice

Dans son projet Change we can believe in, Barack Obama avait souligné en 2008 la nécessité d’instaurer une plus grande transparence des institutions politiques de manière à ce que tous les citoyens aient accès aux informations nécessaires pour juger du bilan des dirigeants. Enfin, écrivait-il, la direction du pays doit être une source d’inspiration pour tous les Américains et doit les inciter à agir en citoyens [1]. Au delà de sa volonté de diminuer les dépenses publiques superflues, de réduire la bureaucratie et de supprimer les programmes inefficaces, le futur président des États-Unis annonçait vouloir ouvrir les portes de la démocratie. La nouvelle administration Obama, annonçait-il, mettra en ligne toutes les données concernant la gestion de l’État et emploiera toutes les technologies disponibles pour éclairer l’opinion sur les dépenses de l’État. Elle invitera les citoyens à servir et à participer, et elle réduira la paperasserie pour s’assurer que toutes les agences gouvernementales fonctionnent avec la plus grande efficacité possible [2]. Il ajoutait à ces priorités le respect des obligations sur les ressources naturelles ainsi que l’inclusion et la cohésion sociales. L’objectif annoncé était à la fois de restaurer la confiance dans les institutions, mais aussi de nettoyer Washington : contraindre les élus à une éthique stricte ainsi que limiter l’influence des lobbies et groupes d’intérêts [3].

Lors de son accession à la Maison-Blanche, une des premières initiatives du Président Obama fut, le 21 janvier 2009, d’adresser aux responsables des ministères et des agences gouvernementales un mémorandum portant sur la transparence et le Gouvernement ouvert. Dans ce texte, le nouveau président rappelait son engagement de créer un gouvernement de ce type et demandait à ses administrations de contribuer à réaliser un système politique fondé sur la transparence, la participation publique ainsi que la collaboration. Cette ouverture, écrivait-il, renforcera la démocratie et favorisera l’efficacité et l’efficience du gouvernement. D’abord, le président voulait que le gouvernement soit transparent, qu’il valorise l’imputabilité (accountability) [4] et qu’il informe les citoyens sur ce qu’il fait. Ensuite, le gouvernement devait être participatif : alors que la connaissance est partagée entre les sphères publique et privée, il est de l’intérêt commun que les citoyens participent à l’élaboration des politiques et qu’ils fassent bénéficier leur gouvernement des bénéfices de leur intelligence collective. Enfin, le gouvernement devait être collaboratif, ce qui signifie qu’il engage les Américains dans le travail de leur gouvernement, en mobilisant des outils et des méthodes innovantes pour faire coopérer tous les niveaux du gouvernement et de l’administration avec les ong, les entreprises et les particuliers dans le secteur privé [5]. Progressivement mise en œuvre aux États-Unis, cette dynamique qui s’inscrit dans une tradition anglo-saxonne déjà ancienne [6] a inspiré d’autres pays, ainsi qu’une importante initiative multilatérale à laquelle l’Institut Destrée a d’ailleurs adhéré en 2017, au titre de partenaire de la société civile.

Ainsi, le Partenariat pour le Gouvernement ouvert (PGO) a-t-il été lancé en 2011 par les gouvernements des États-Unis, du Brésil, de l’Indonésie, du Mexique, de la Norvège, des Philippines, de l’Afrique du Sud et du Royaume uni, qui ont adopté une déclaration commune [7]. L’objectif du PGO est de mettre en place une plateforme de bonnes pratiques entre innovateurs pour amener les gouvernements à des engagements concrets en matière de transparence de l’action publique, de responsabilisation des citoyens, de lutte contre la corruption, de participation citoyenne, d’innovation démocratique, ainsi que de mobilisation des nouvelles technologies au service d’une meilleure gouvernance.

Au fil des années, plus de 70 pays y ont adhéré. L’État fédéral belge ne l’a pas encore fait en 2017 [8]. La France, pourtant pionnière des processus délibératifs, mais aussi de l’Open Data, n’a rejoint le PGO qu’en 2014, mais en a assuré la coprésidence dès 2015, devenant la coorganisatrice du quatrième Sommet mondial du Partenariat pour un Gouvernement ouvert, qui s’est tenu dans la capitale française fin 2016. La Déclaration de Paris, qui y a été adoptée le 7 décembre 2016, rappelle l’ensemble des principes et valeurs fondatrices du PGO et s’engage à repousser les frontières des réformes au delà de la seule transparence, afin de faire progresser la participation, la redevabilité de l’administration et sa réactivité face aux attentes des citoyens. Les signataires de la Déclaration de Paris appellent également à bâtir de nouvelles alliances entre les acteurs publics et la société civile, menant à des services et à des processus de décision publics plus collaboratifs. Le texte appelle également au développement du Gouvernement ouvert dans les collectivités territoriales ainsi qu’au lancement d’initiatives participatives locales qui rapprochent le service public des citoyens [9].

Une culture de gouvernance orientée vers le citoyen

Pour répondre à la question de savoir ce qu’est véritablement un gouvernement ouvert, nous pourrions, avec Beth Simone Noveck, qui dirigea l’Open Government Initiative à la Maison-Blanche en 2009 et 2010, examiner le modèle fermé de décision (the closed model of decision-making). Cette juriste et professeure de Droit, diplômée de Yale et d’Harvard, estime en effet que le modèle fermé est celui qui a été façonné par Max Weber, Walter Lippmann et James Madison. Ce modèle laisse accroire que seuls les professionnels du gouvernement et leurs experts, selon eux-mêmes strictement objectifs [10], possèdent l’impartialité, l’expertise, les ressources, la discipline et le temps nécessaire pour prendre les bonnes décisions publiques. Cette vision, qui devrait être révolue, confine la participation du citoyen à la démocratie représentative au droit de suffrage, à l’adhésion à des groupes d’intérêt et à l’implication dans des activités citoyennes ou politiques locales. Or, nous savons clairement aujourd’hui que, pour de nombreuses raisons, les professionnels de la politique ne disposent ni du monopole de l’information ni de celui de l’expertise [11].

L’innovation technologique et ce qu’on appelle aujourd’hui l’innovation sociale numérique (Digital Social Innovation – DSI) [12] contribuent à cette évolution. Elles ne nous apparaissent pourtant pas le moteur principal des conceptions du Gouvernement ouvert, étant plutôt périphériques. Si la technologie y a quelque importance c’est peut-être davantage au niveau de la boîte à outils que des enjeux ou des finalités de ce processus. Le Gouvernement ouvert se situe dans une double tradition. D’une part, celle de la transparence et de la liberté d’accès aux données publiques à l’égard de la société civile. Celle-ci n’est pas nouvelle. Le Parlement britannique la faisait sienne dans les années 1990 [13]. D’autre part, le Gouvernement ouvert s’inspire des valeurs de partage et de collaboration en usage au sein des communautés liées aux mouvements du logiciel libre et de la science ouverte [14]. En ce sens, l’attente citoyenne pourrait être sublimée comme le sont certains chercheurs qui voient dans le Gouvernement ouvert la mesure par laquelle les citoyens peuvent suivre et influencer les processus gouvernementaux par l’accès à l’information gouvernementale et aux instances décisionnelles [15].

Même si on peut considérer que l’idée de Gouvernement ouvert est encore en construction [16], une définition peut néanmoins se stabiliser. En nous inspirant de la définition en anglais de l’OCDE, on peut concevoir le Gouvernement ouvert comme une culture de gouvernance orientée vers le citoyen, qui s’appuie sur des outils, des politiques ainsi que des pratiques innovantes et durables pour promouvoir la transparence, l’interactivité et l’imputabilité du gouvernement, afin de favoriser la participation des parties prenantes en soutien de la démocratie et de la croissance inclusive [17]. Ce processus a vocation de déboucher sur la coconstruction de politiques collectives impliquant tous les acteurs de la gouvernance (sphère publique, entreprises, société civile, etc.), visant l’intérêt général et le bien commun.

L’organisation internationale du PGO précise qu’une stratégie de gouvernement ouvert ne peut réellement se développer que lorsqu’elle est appuyée par un environnement adéquat qui lui permette de se déployer. La question du leadership des acteurs politiques est évidemment très importante, de même que la capacité des citoyens (leur empowerment) à participer effectivement à l’action publique : elle est au cœur des réformes qu’elle induit, ainsi que le notait l’organisation internationale. Aujourd’hui, en effet, les autorités sont conscientes de la nécessité d’aller au delà d’un simple rôle de prestataire des services publics, et de nouer des partenariats plus étroits avec toutes les parties prenantes concernées [18].

Le Gouvernement ouvert renoue donc avec une des définitions initiales de la gouvernance, telle que Steven Rosell l’avait formulée en 1992 : un processus par lequel une organisation ou une société se conduit elle-même, à partir de ses acteurs [19]. C’est en effet devenu une banalité de répéter que les défis auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés ne peuvent plus être résolus, compte tenu de leur ampleur, par un gouvernement classique et quelques cohortes voire légions de fonctionnaires.

Néanmoins, face à ces enjeux, souvent colossaux, c’est avec raison que le professeur d’Administration des Affaires Doublas Schuler s’interroge sur la capacité d’action de l’ensemble de la société qui devrait être mobilisée et pose la question : serons-nous assez intelligents, assez tôt ? Pour y répondre, celui qui est aussi le président du Public Sphere Project fait appel à ce qu’il nomme l’intelligence civique, une forme d’intelligence collective orientée vers des défis partagés, qui se concentre sur l’amélioration de la société dans son ensemble et pas seulement sur l’individu. Le type de démocratie que fonde l’intelligence civique, écrit Douglas, est celui qui, comme l’écrivait le psychologue et philosophe américain John Dewey, peut être vu davantage comme un mode de vie que comme un devoir, celle dans laquelle la participation à un processus participatif renforce la citoyenneté des individus et leur permet de mieux penser en termes de communauté. La délibération est pour ce faire totalement essentielle. Elle peut être définie comme un processus de communication organisée dans lequel les personnes débattent de leurs préoccupations de façon raisonnable, consciencieuse et ouverte, avec l’objectif de parvenir à une décision [20]. La délibération se concrétise quand des personnes aux points de vue différents échangent dans l’intention de parvenir à un accord. Les prospectivistes le savent bien : le livrable attendu de la délibération est une vision plus cohérente de l’avenir [21].

Contrairement à ce que l’on pense généralement, les véritables processus de délibération restent rares, tant dans la sphère citoyenne que dans les cadres spécifiquement politiques et institutionnels. Beth Simone Noveck qualifie d’ailleurs la démocratie délibérative de timide, lui préférant la démocratie collaborative, plus orientée résultat, décision, et mieux encouragée par les technologies [22]. Ces processus constituent toutefois la méthode de base de dynamiques plus impliquantes comme la co-construction de politiques publiques ou de politiques collectives, débouchant sur la contractualisation des acteurs, l’additionnalité des financements, la mise en œuvre et l’évaluation partenariales. On mesure la distance qui sépare ces processus des simples consultations plus ou moins formelles, ou des concertations socio-économiques sur des modèles de type rhénan, voire mosan, qui remontent à l’immédiate Après Deuxième Guerre mondiale et qui ne sont certes plus à la hauteur pour répondre aux enjeux du XXIe siècle.

Les Nations Unies ne s’y sont pas trompées en ajoutant un objectif 17  » Partenariats pour la réalisation des objectifs » à l’objectif 16, déjà explicite, parmi ceux destinés à atteindre le développement durable et portant plus spécifiquement sur l’avènement de sociétés pacifiques et ouvertes à tous, l’accès global à la justice et des institutions efficaces, responsables et ouvertes à tous. Cet objectif 17 appelle la mise en place de partenariats efficaces entre les gouvernements, le secteur privé et la société civile : ces partenariats inclusifs construits sur des principes et des valeurs, une vision commune et des objectifs communs qui placent les peuples et la planète au centre sont nécessaires au niveau mondial, régional, national et local [23].

Régions et territoires ouverts

Lors de son intervention au forum du Partenariat pour un Gouvernement ouvert qui se réunissait en marge de la 72e Assemblée générale des Nations Unies le 19 septembre 2017, le Président Emmanuel Macron a notamment indiqué que les collectivités locales ont un rôle croissant à jouer et sont une échelle absolument incontournable du gouvernement ouvert [24]. Lors de sa campagne électorale, le futur président français avait d’ailleurs insisté sur le fait que les politiques publiques sont plus efficaces lorsqu’elles sont construites avec les concitoyens auxquels elles sont destinées. Et dans ce qu’il avait appelé la République contractuelle, celle qui fait confiance aux territoires, à la société et aux acteurs, l’ancien ministre voyait une nouvelle idée de la démocratie : ce ne sont pas des citoyens passifs qui délèguent à leurs responsables politiques la gestion de la nation. Une démocratie saine et moderne, c’est un régime composé de citoyens actifs, qui prennent leur part dans la transformation du pays [25].

Dans la lignée des travaux déjà menés depuis le début de la législature au sein du Parlement de Wallonie, la Déclaration de politique régionale wallonne du 28 juillet 2017 donne corps à cette évolution en appelant à un renouveau démocratique et à une amélioration de la gouvernance publique fondés sur quatre piliers que sont la transparence, la participation, la responsabilité et la performance. La transparence porte tant sur la lisibilité des normes et des réglementations, les modes de fonctionnement, les mécanismes et contenus des décisions que leur financement. La participation a pour but l’implication des citoyens et des acteurs privés, entreprises et monde associatif en leur donnant prioritairement l’initiative, l’Etat venant en appui et en encadrement stratégique. Le texte invoque une nouvelle citoyenneté de coopération, de débat public, d’information active et d’implication. La responsabilité ainsi promue est surtout celle du mandataire – élu ou désigné – et voit l’imputabilité s’accroître. Les relations entre pouvoirs publics et associations sont appelées à être clarifiées. La performance est ici définie au travers de l’évaluation d’impact de l’action publique en matières économique, budgétaire, d’emploi, environnementale et sociale. Elle fonde la volonté d’une simplification drastique des institutions publiques jugées – à juste titre – trop nombreuses et trop coûteuses [26].

On le voit, ces pistes sont intéressantes et constituent sans nul doute une avancée inspirée par l’idée de gouvernement ouvert que nous appelions dernièrement de nos vœux [27], même si elles ne franchissent pas encore l’étape d’une véritable gouvernance collaborative, de la délibération avec l’ensemble des acteurs et des citoyens, voire de la coconstruction des politiques publiques au delà des expériences de panels citoyens.

Conclusion : un gouvernement des citoyens, par les citoyens, pour les citoyens

Le Gouvernement ouvert n’est pas une affaire de technologie, mais de démocratie. Ce modèle renoue avec l’idée d’Abraham Lincoln d’un government of the people, by the people, for the people, qui clôture son discours de Gettysburg du 19 novembre 1863 [28]. Cette idée forte peut constituer un atout pour toutes les régions d’Europe, pour ses États ainsi que pour la dynamique européenne dans sa totalité. Ici, comme aux États-Unis, le principe du Gouvernement ouvert doit être porté par tous les mandataires et appliqué à tous les niveaux de gouvernance [29]. Les parlements autant que les conseils régionaux doivent s’en saisir, eux qui ont souvent déjà amorcé des dynamiques pionnières [30].

Comme le dit encore Douglas Schuler, un gouvernement ouvert n’aurait aucun sens s’il ne s’accompagnait d’une citoyenneté informée, consciente et engagée, s’il ne signifiait pas une gouvernance totalement distribuée dans la population, la fin du gouvernement comme unique lieu de gouvernance. Dès lors, ce constat renvoie à la question initiale : quelles sont les capacités et les informations dont les citoyennes et les citoyens ont besoin pour se saisir des enjeux auxquels ils ont à faire face ? [31] On connaît la réponse de Thomas Jefferson écrivant depuis Paris en 1789 au philosophe Richard Price : Un sens de la nécessité, et une soumission à elle, est pour moi une preuve nouvelle et consolatrice que, partout où les citoyens sont bien informés, on peut leur faire confiance ainsi qu’à leur gouvernement; chaque fois que les choses deviennent si fausses au point d’attirer leur attention, elles peuvent être invoquées pour les ramener dans leurs droits [32]. Assurément, cette question appelle une réponse liée à l’éducation critique tout au long de la vie, à l’importance de la philosophie, de l’histoire, de l’apprentissage de la citoyenneté, de la prospective et de la complexité dont nous avons reparlé voici peu de temps [33]. Comme le note Pierre Rosanvallon, il s’agit de rendre la société lisible pour le citoyen, de faire en sorte qu’il puisse disposer d’une connaissance effective du monde social et des mécanismes qui le régissent, de permettre aux individus d’avoir accès à ce que le professeur au Collège de France appelle la citoyenneté réelle : compréhension des rapports sociaux effectifs, mécanismes de redistribution, problèmes que rencontre la réalisation d’une société des égaux [34].

Nous n’avons cessé de le répéter, le Gouvernement ouvert et la gouvernance par les acteurs, appellent une société ouverte [35], c’est-à-dire un espace commun, une communauté des citoyennes et des citoyens où tous joignent leurs efforts pour envisager des enjeux partagés et y répondre en vue d’un bien commun. Le passage du Gouvernement ouvert à l’État ouvert se fait par extension et applications des principes évoqués, de l’exécutif au législatif et au pouvoir judiciaire, ainsi qu’à tous les acteurs en amont et en aval.

Là où les gouvernements nationaux n’ont pas encore lancé leur stratégie de gouvernance ouverte, il conviendrait de commencer par les territoires, les villes et les régions qui ont souvent pour elles l’avantage de la souplesse et de la proximité avec les acteurs, les citoyennes et les citoyens. Cette nécessité implique aussi, bien entendu, que les organisations privées soient, elles aussi, plus transparentes, plus ouvertes, davantage actrices.

Mettre en cohérence ces ambitions globales, portées par les Nations Unies, celles relayées par l’OCDE, l’Europe et plus de 70 nations dans le monde, avec les attentes de nos acteurs régionaux, paraît à portée de main. A nous de mener cette tâche à bien avec enthousiasme et détermination, où que nous soyons situés dans cette société qui rêve d’un monde meilleur.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

[1] Barack OBAMA, Change, We Can Believe in, Three Rivers Press, 2008. Traduit en français sous le titre Le changement, Nous pouvons y croire, p. 180, Paris, Odile Jacob, 2009.

[2] Ibidem.

[3] Ibidem, p. 181sv.

[4] Sur l’accountability, qu’il préfère traduire par reddition de comptes, voir Pierre ROSANVALLON, Le bon gouvernement, p. 269sv, Paris, Seuil, 2015.

[5] Memo from President Obama on Transparency and Open Government, January 21, 2009. Reproduit dans Daniel LATHROP & Laurel RUMA ed., Open Government, Transparency, and Participation in Practice, p. 389-390, Sebastopol, CA, O’Reilly, 2010.

http://www.presidency.ucsb.edu/ws/index.php?pid=85677

[6] Voir pour les rétroactes aux Etats-Unis : Patrice McDERMOTT, Building Open Government, in Governement Information Quartely, n°27, 2010, p. 401-413.

[7] Déclaration commune pour un gouvernement ouvert, https://www.opengovpartnership.org/d-claration-commune-pour-un-gouvernement-ouvert

[8] La Belgique n’est toujours pas membre du Partenariat pour un Gouvernement ouvert, dans Le Vif-L’Express, 11 août 2017.

[9] Déclaration de Paris, 4e Sommet mondial du Partenariat pour un Gouvernement ouvert, Open Governement Partnershio, 7 décembre 2016. https://www.opengovpartnership.org/paris-declaration

http://www.opengovpartnership.org/sites/default/files/OGP-Summit_PARIS-DECLARATION_FR.pdf

[10] Voir Philip E. TETLOCK, Expert Political Judgment, How good is it ? How can we know ? Princeton NJ, Princeton University Press, 2005.

[11] Beth Simone NOVECK, Wiki Government: How technology can make government better, democracy stranger, and citizens more powerful, Brookings Institution Press, 2009. – The Single point of Failure, in Daniel LATHROP & Laurel RUMA ed., Open Government, Transparency, and Participation in Practice, p. 50, Sebastopol, CA, O’Reilly, 2010. Pour une approche empirique de la Gouvernance ouverte, voir Albert J. MEIJER et al., La gouvernance ouverte : relier visibilité et moyens d’expression, dans Revue internationale des Sciences administratives 2012/1 (Vol. 78), p. 13-32, en pointant cette formule : la gouvernance ouverte est une question bien trop importante pour la confier à des « technophiles » : des scientifiques et des praticiens ayant une formation en droit, en économie, en science politique et en administration publique doivent également intervenir et se servir de leurs connaissances disciplinaires pour mettre en place les liens nécessaires entre visibilité et moyens d’expression en vue de faciliter la citoyenneté active. (p. 29-30)

[12] Matt STOKES, Peter BAECK, Toby BAKER, What next for Digital Social Innovation?, Realizing the potential of people and technology to tackle social challenges, European Commission, DSI4EU, Nesta Report, May 2017. https://www.nesta.org.uk/sites/default/files/dsi_report.pdf

[13] Freedom of access to information on the environment (1st report, Session 1996-97)

https://publications.parliament.uk/pa/ld199697/ldselect/ldeucom/069xii/ec1233.htm

[14] Romain BADOUARD (maître de conférences à l’Université Cergy-Pontoise), Open governement, open data : l’empowerment citoyen en question, dans Clément MABI, Jean-Christophe PLANTIN et Laurence MONNOYER-SMITH dir., Ouvrir, partager, réutiliser, Regards critiques sur les données numériques, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2017 http://books.openedition.org/editionsmsh/9067

[15] the extent to which citizens can monitor and influence governement processes through access to governement information and access to decision-making arenas. Albert J. MEIJER, Deirdre CURTIN & Maarten HILLEBRANDT, Open Governement: Connecting vision and voice, in International Review of Administrative Sciences, 78, 10-29, p. 13.

[16] Douglas SCHULER, Online Deliberation and Civic Intelligence dans D. LATHROP & L. RUMA ed., Open Government…, p. 92sv. – voir aussi l’intéressante analyse de Emad A. ABU-SHANAB, Reingineering the open government concept: An empirical support for a proposed model, in Government Information Quartely, n°32, 2015, p. 453-463.

[17] a citizen-centred culture of governance that utilizes innovative and sustainable tools, policies and practices to promote government transparency, responsiveness and accountability to foster stakeholders’ participation in support of democracy and inclusive growth”. OECD, Open Governement, The Global context and the way forward, p. 19, Paris, OECD Publishing, 2016. – En novembre 2017, l’OCDE a publié cet ouvrage en français, utilisant la définition suivante : une culture de la gouvernance qui se fonde sur des politiques et pratiques novatrices, durables et inspirées des principes de transparence, de redevabilité et de participation pour favoriser la démocratie et la croissance inclusive.

OCDE, Gouvernement ouvert : Contexte mondial et perspectives, Editions OCDE, Paris. 2017. http://dx.doi.org/10.1787/9789264280984-fr

 

[18] OCDE, Panorama des administrations publiques, p. 198, Paris, OCDE, 2017. – Voir aussi, p. 29 et 30 du même ouvrage, des définitions spécifiques mises au point dans différents pays.

[19] Steven A. ROSELL ea, Governing in an Information Society, Montréal, 1992.

[20] Douglas SCHULER, Online Deliberation and Civic Intelligence... p. 93.

[21] Ibidem.

[22] B. S. NOVECK, op.cit., p. 62-63.

[23] Objectifs du développement durable, 17 objectifs pour transformer le monde.

http://www.un.org/sustainabledevelopment/fr/globalpartnerships/

[24] Allocution du Président de la République Emmanuel Macron lors de l’événement de l’Open Government Partnership en marge de la 72e Assemblée Générale des Nations Unies (19 Septembre 2017) – http://www.dailymotion.com/video/x61l75r

[25] Emmanuel MACRON, Révolution, p. 255-256 et 259, Paris, XO, 2016.

[26] Parlement wallon, Session 2016-2017, Déclaration de politique régionale, « La Wallonie plus forte », 28 juillet 2017, DOC 880(2016-2017) – N°1, p. 3-5.

[27] Olivier MOUTON, Une thérapie de choc pour la Wallonie, dans Le Vif-L’Express, n°44, 3 novembre 2017, p. 35.

[28] Carl MALAMUD, By the People, dans D. LATHROP & L. RUMA ed., Open Government…, p. 41.

[29] Ibidem, p. 46.

[30] David BEETHAM, Parlement et démocratie au vingt-et-unième siècle, Guide des bonnes pratiques, Genève, Union parlementaire, 2006.

[31] D. SCHULER, Online Deliberation and Civic Intelligence... p. 93.

[32] A sense of necessity, and a submission to it, is to me a new and consolatory proof that, whenever the people are well-informed, they can be trusted with their own government; that, whenever things get so far wrong as to attract their notice, they may be relied on to set them to rights. Letter To Richard Prices, Paris, January 8, 1789, dans Thomas JEFFERSON, Writings, p. 935, New-York, The Library of America, 1984.

[33] Ph. DESTATTE, Apprendre au XXIème siècle, Citoyenneté, complexité et prospective, Liège, 22 septembre 2017. https://phd2050.wordpress.com/2017/10/09/apprendre/

[34] P. ROSANVALLON, Le bon gouvernement, p. 246.

[35] Archon FUNG & David WEIL, Open Government and open society, dans D. LATHROP & L. RUMA ed., Open Government…, p. 41.

Namur, le 17 septembre 2017

Un discours très ambigu s’est développé sur les bords de la Meuse et de la Sambre après le changement partiel de majorité gouvernementale wallonne de cet été 2017 [1]. Les interlocuteurs sociaux autant que la nouvelle opposition seraient, disent-ils, rassurés par la continuité qu’ils percevraient dans le chef du nouveau gouvernement de Wallonie présidé par Willy Borsus. Continuité des politiques menées et, en particulier, du Plan dit « Marshall ». Continuité donc, des politiques de redressement, ainsi que des principes de bonne gouvernance, préparés par l’équipe précédente [2]. Pour ceux-là, l’occasion est belle d’ailleurs de rappeler dans la foulée que la Wallonie était en train de se redresser et que, au-delà des jeux de spadassins de quelque parti politique particulièrement toûrsiveux, elle continuera probablement à le faire [3].

La Wallonie n’était pas en train de se redresser

Ma conviction est que rien n’est plus faux : la Wallonie ne se redresse pas dans la longue durée. Cela signifie que, depuis vingt ans, elle ne parvient pas à faire progresser son activité et à accroître sa richesse au niveau de la moyenne des autres régions d’Europe : les importants et louables efforts qui ont été menés pendant cette longue période n’ont permis finalement qu’à la maintenir à flot. En fait, les chiffres que l’on réunit pour qualifier des indicateurs en 1995 ou 1997 sont généralement les mêmes que ceux qui caractérisent 2005, 2007 ou 2015. Les données ou estimations des dernières années n’en sont pas moins inquiétantes [4]. Bien au contraire.

Ainsi, lors d’une brillante conférence donnée au Forum financier de la Banque nationale de Belgique le 27 avril 2017, à l’Ephec à Louvain-la-Neuve, Didier Paquot a montré que les indicateurs-clefs de la Wallonie ont à peine évolué de 2000 à nos jours, malgré les différents plans stratégiques qui ont été lancés par les gouvernements wallons successifs. Le Produit intérieur brut par habitant (en % de la zone euro, et parité de pouvoir d’achat) est passé de 81% en 2000 à 80 % en 2015. De même, le taux de chômage des 20-64 ans qui était de 10% en 2000 n’était retombé qu’à 9% au quatrième trimestre 2016. Enfin, le taux d’emploi, autre indicateur qui importe aux objectifs européens, n’a progressé que de moins de 2% en seize ans, en passant de 61,1% en 2000 à 63% au deuxième trimestre 2016. Nous pourrions, en rappelant d’autres interventions que nous avons faites depuis quelques années [5], souligner d’autres indicateurs fatals, en particulier dans les domaines de la faiblesse de la R&D, les risques de pauvreté de la population, les jeunes sans emploi ni formation (NEET’s), ou encore le niveau très élevé du taux de chômage des jeunes de 15 à 24 ans qui postulent un emploi en Wallonie : au nombre de 27 % en 2000, ils étaient 27,8% en 2007 et 27,9 % en 2016. Ce dernier chiffre est à comparer au 20,1 % de moyenne belge et au 14,1 % pour la Flandre. À l’heure où l’on vante les bons résultats dits répétés en matière de chômage, il faut également constater que, sur la tranche plus globale des 15 à 64 ans, notre progrès est microscopique sur le long terme : de 10,3 % de taux en 2000, la Wallonie est passée à 10,5 en 2007 et 10,6 % en 2016. La moyenne belge est de 7,9 % pour cette dernière année. La Flandre quant à elle limite son taux de chômage BIT à 4,9 %.

 

Diapositive3

Le Chief Economist de l’UWE a ainsi montré que la Wallonie, dont son collègue Bernard Keppenne de la CBC avait jadis mis en évidence la bonne tenue face à la crise internationale, a de nouveau nettement décroché lorsqu’on examine le cycle de croissance réelle du PIB en moyenne annuelle tant par rapport à la Flandre qu’à l’ensemble de la zone euro. Alors que celle-ci avait perdu 0,4 % de 2009 à 2013, quand la Wallonie se maintenait à 0,0 % et que la Flandre progressait de 0,8 %, en 2014-2015, la Wallonie ne se maintient que très péniblement à 1,1 % tandis que la Flandre, en symbiose avec la zone euro, progresse de 1,6 %. Ce demi-pour cent pèse lourd et montre que la Wallonie n’est pas encore prête à bénéficier de la reprise potentielle.

 

L’intensité, c’est la mobilisation et la concentration des moyens

Les données qui viennent d’être mentionnées, et quelques autres, amenèrent Didier Paquot à se poser une question fondamentale : pourquoi les différents plans Marshall, qui adressent et adressaient les vrais enjeux selon une méthode rigoureuse, n’ont pu entraîner un redressement sensible de l’économie wallonne ? [6] Nous partageons l’essentiel des analyses de Didier Paquot en réponse à cette question. Nous avons, à plusieurs reprises souligné l’incapacité régionale de se positionner dans la réindustrialisation au-delà de la stratégie des pôles de compétitivité, malgré d’ailleurs, les propositions formulées en 2014 par l’Institut Destrée sur le modèle des plateformes européennes de réindustrialisation [7]. Si Caterpillar constitue un exemple, mille fois rappelé, de la désindustrialisation de la Wallonie, c’est surtout un bon exemple de notre incapacité structurelle à porter une attention permanente aux entreprises et à les ancrer durablement sur le territoire. Là où on accuse systématiquement le capitalisme prédateur, il faut peut être s’interroger sur une faiblesse de l’intérêt du politique à l’égard de l’écosystème entrepreneurial dont ils devraient être des acteurs et interlocuteurs majeurs, ainsi que sur une politisation inopportune de la fonction syndicale. Certes, et Didier Paquot l’a bien montré, l’industrie pharmaceutique est devenue le fer de lance de notre reconversion. Nous savons néanmoins à quel point elle reste fragile face à la concurrence mondiale, notamment aux effets à long terme du BREXIT. De toute manière, les sciences du vivant et leurs applications ne peuvent compenser les pertes d’emplois industriels dont la Wallonie a été victime entre 2008 et 2015. Celles-ci laissent un solde déficitaire de près de 20.000 emplois. Ainsi, alors que la Déclaration de Politique régionale de 2014 s’était donné comme objectif d’inscrire scrupuleusement la Wallonie dans la trajectoire européenne pour atteindre les 20 % d’industrie dans le PIB à l’horizon 2020, cette part n’a cessé de s’éroder, le seuil des 14 % se rapprochant dangereusement sans qu’on puisse discerner quelle politique aurait pu inverser cette tendance à la baisse qui a fait perdre près de 4 points à la Région depuis 2003. Dès lors, nous partageons évidemment l’idée du responsable du département Économie de l’UWE que, si les plans Marshall successifs n’ont pu empêcher l’économie wallonne de battre toujours au rythme de la restructuration industrielle, cet outil reste valide en lui-même sous les plans de la méthode et de la structure, mais que, au fond, le contenu mérite d’être revisité sous les angles de la priorisation, du calibrage et de l’efficacité. Ces considérations, émises alors que la majorité socialiste-humaniste vaquait toujours à ses occupations, restent évidemment d’actualité au moment où une nouvelle coalition a pris le relais. Du reste, on aurait tort de voir dans ces plans, et en particulier dans la mise en place des pôles de compétitivité, un geste d’inspiration essentiellement socialiste. Répétons toutefois, comme un leitmotiv désormais, que la réussite d’un plan de redéploiement ou de régénérescence de la Wallonie est, avant tout une question d’intensité : ce sont toutes les politiques qui doivent être inscrites dans la logique de pilotage et la rigueur de mise en œuvre du Plan prioritaire wallon. Ce sont donc plus de 10 milliards d’euros qui, à terme, doivent être considérés comme des dépenses structurelles, transversales, donc pilotées et évaluées comme telles. Le meilleur des gouvernements comme le meilleur des ministres de l’économie et de la recherche ne peut rien quand il ne dispose que de quelques rares pourcents du budget pour assurer le redéploiement d’une région qui a été aussi sinistrée que la Wallonie. L’intensité, c’est donc la mobilisation et la concentration des moyens.

Évoquer l’inertie de la Wallonie va à l’encontre de la culture ambiante ainsi que des directives qui ont été données sous les précédentes législatures ou que les organisations se sont elles-mêmes imposées pour positiver unilatéralement et créer de manière forcée un climat dit favorable. Depuis 2000, ce choix a amené des responsables politiques à se persuader et à faire croire au contraire de la vérité dans de nombreux domaines. L’affaissement croissant de la démocratie parlementaire au profit de l’intérêt des partis politiques et des organisations sociales, la logique de partage du gâteau, du repli sur soi et sur l’immédiateté des objectifs personnels ont empêché l’émergence d’un intérêt régional et d’une dynamique wallonne propre. Enfermée dans une culture paléo-industrielle aliénante et tournée constamment sur un passé révolu, la Wallonie est devenue une société bloquée, productrice de structures qui se font concurrence et s’empêchent les unes les autres, en fragmentant l’espace d’action et en empêchant les masses critiques de se constituer. Souvent, la Région génère du discours de transformation pour mieux reste inactive. Elle annonce à grand fracas des initiatives grandioses, épouse les concepts du moment pour rapidement les vider de leurs ambitions. C’est alors que la politique de la frime règne en maître. Les peurs multiples et profondes que la Wallonie a d’elle-même l’empêchent d’anticiper, de se créer des visions d’avenir, de se reconnaître, de se rassembler, d’agir.

 

Vous n’imaginez pas à quel point nous allons passer à la vitesse supérieure…

Dans la bifurcation qui a été ouverte le 28 juillet 2017 par le vote du Parlement de Wallonie, la trajectoire qui sera prise ne peut être celle de la simple continuité [8]. L’effort de la transformation attendue doit être majeur, avec un investissement considérable des personnes et une mobilisation de moyens sans précédent. Il s’agit aussi d’un retour au respect des normes budgétaires européennes qui fonde la confiance des citoyens, des entreprises, ainsi que celle de nos partenaires dans le monde, dans une action publique redéfinie, aux agents remotivés, parce qu’à nouveau responsabilisés.

Un gouvernement qui dispose de peu de temps doit faire preuve d’une grande audace. Il doit aussi penser la temporalité en articulant le court terme des décisions majeures et le long terme de leur mise en œuvre. Les Wallonnes et les Wallons sont fatigués des considérations idéologiques, des grandes croisades politiciennes, des campagnes populistes ou des ostracismes entre niveaux institutionnels. Ils attendent du pragmatisme, de la pédagogie, de la modestie dans le discours et de l’ambition dans les moyens. Ils sont prêts à contribuer dans un projet commun s’ils perçoivent bien que c’est enfin pour progresser toutes et tous ensemble, citoyens et entreprises, et non pour en faire bénéficier une nouvelle nomenklatura stérile. Ils sont conscients que l’horizon de la loi de financement de 2014 les mène à une obligation de résultat à l’échéance de 2024, soit dans sept ans. A ce moment-là, en effet, les dix ans de moratoire seront révolus et les transferts financiers de la Flandre vers la Wallonie qui y sont liés, commenceront à se réduire au rythme de 10% par an…

Aujourd’hui, l’occasion est belle de donner la parole à une nouvelle génération d’élues et d’élus, de leur donner la possibilité de réussir là où leurs prédécesseurs ont échoué. Quoi qu’il en soit, la continuité ne doit en aucun cas être leur programme. Il ne doit être que la profonde transformation de notre société wallonne pour la faire, enfin, entrer dans le 21e siècle et appréhender l’avenir avec force et confiance.

Vous n’imaginez pas à quel point nous allons passer à la vitesse supérieure disait le nouveau ministre-président de Wallonie, le 1er septembre 2017 lors d’un débat radiophonique avec son prédécesseur. Cette affirmation, mais surtout sa potentielle concrétisation, est assurément au cœur de l’attente d’un grand nombre de Wallonnes et de Wallons.

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

Sur le même sujet :

La bifurcation oubliée, la trajectoire espérée (30 août 2017)

 

[1] Une version abrégée de cette analyse a été publiée dans le bimensuel Confluent n°550 du 8 septembre 2017, p. 14, sous le titre Le nouveau gouvernement à Namur : la continuité ne peut inspirer son programme.

[2] « à la première lecture de la déclaration de politique générale, j’ai été très surpris : il n’y a pratiquement rien qui change. A 95%, c’est de la continuité. Mais je le comprends ; je l’ai vécu aussi. Stabilité, continuité, c’est ce dont la Wallonie a besoin. Plan Marshall, numérique ou allocations familiales, les grandes orientations prises ne vont pas bouger. Ce qui avait bien démarré va se poursuivre. Je suis rassuré pour la Wallonie« . Interview de Paul Magnette : « J’ai un mea culpa à faire, de façon collective », dans L’Echo, 20 août 2017. http://www.lecho.be/dossier/crisepolitique/J-ai-un-mea-culpa-a-faire-de-facon-collective/9924044?ckc=1&ts=1505028492

[3] Notamment Christophe Collignon au Parlement de Wallonie le 28 juillet 2017 : On peut largement se rejoindre sur la façon dont on peut continuer à redresser la Wallonie, parce que convenez tout de même qu’elle est en voie de redressement, alors que je concède aisément que ce redressement est trop lent. Parlement de Wallonie, Compte rendu intégral, CRI n°26 (2016-2017), 28 juillet 2017, p. 54.

[4] Ainsi, le rapport Regards sur la Wallonie, p. 12, Liège, CESW, Juin 2016 indiquait déjà que, après avoir atteint le point culminant en 2010, le niveau de PIB/habitant wallon (SPA) comparé à l’Europe des 28=100 s’est bel et bien dégradé année par année. De même, la comparaison de la population wallonne en âge de travailler à 10 ans d’écart montrait que les taux d’activité, d’emploi et de chômage sont quasiment identiques à ceux de 2005.

[5] Voir notamment : Ph. DESTATTE, Les trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036), dans Virginie de MORIAME et Giuseppe PAGANO, Où va la Wallonie ? Actes du cycle de conférences UO-UMONS, p. 65-87, Charleroi, Université ouverte, 2016. – Blog PhD2050, Charleroi, 25 février 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/02/28/trajectoires-prospectives-de-la-wallonie-2016-2036/ – Ph. DESTATTE, Quel nouveau tissu industriel pour la Wallonie ? dans En Question, Trimestriel du Centre-Avec, n°119, Oct-nov-déc. 2016, p. 7-13. – Développé sous le titre Des jardins d’innovations : un nouveau tissu industriel pour la Wallonie ?, Blog PhD2050, Namur, 11 novembre 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/11/11/ntiw/ – J’y rappelais notamment, sur base de l’étude du CESW Regards sur la Wallonie (juin 2016) que dans les provinces wallonnes, entre 15 et 21 % de la population vit sous le seuil de pauvreté contre 9,7 à 12,5 % en Flandre. En 2015, on comptait en Wallonie, chaque mois, en moyenne 55.902 bénéficiaires du RIS (Revenu d’Intégration sociale) soit 48,1 % du nombre de bénéficiaires belges pour une population qui n’en représente que 32%. Entre 2014 et 2015, le nombre de bénéficiaires du RIS a augmenté de 17,3% en Wallonie.

[6] Didier PAQUOT, Economie wallonne : 15 ans de plans de redressement, où en est-on ? Une première réflexion, Forum financier de la BNB, 27 avril 2017.

[7] Ph. DESTATTE, Wallonia Industrial Linkages & Ressources Leveraging (WILL), Plateforme de coopération et de mutualisation des Ressources industrielles en Wallonie (WILL), Bologne-Namur, Institut-Destrée, 1er octobre 2014.

[8] Ph. DESTATTE, La bifurcation oubliée, la trajectoire espérée, Blog PhD2050, Hour-en-Famenne, 29 août 2017. https://phd2050.wordpress.com/2017/08/30/bifurcation-oubliee/

Hour-en-Famenne, 29 août 2017

Si l’on veut bien mettre entre parenthèses les tactiques politiques, les frustrations individuelles de certains élus, les rancœurs de ces semaines d’été 2017, et les considérer comme des péripéties, on peut s’interroger sur les changements partiels de majorité en Wallonie à l’aune des trajectoires possibles envisagées avant l’opération lancée par Benoît Lutgen, président du cdH, le 18 juin 2017. Un travail d’analyse de cette nature avait été réalisé en 2016 par un groupe d’acteurs et d’experts indépendants dans le cadre de la préparation d’une conférence de l’Université ouverte et de l’UMONS à Charleroi [1]. Cet exercice a été poursuivi en 2017 avec le Collège régional de Prospective de Wallonie, jusqu’à aboutir à un Manifeste publié dans le journal L’Echo en mars 2017 [2]. Quelle lecture peut-on essayer d’en faire en cette fin août 2017 ?

D’abord, nous devons considérer que ceux qui avaient identifié des bifurcations futures pour la Wallonie ne les imaginaient qu’au moment des rendez-vous électoraux régionaux prochains, en 2019 ou en 2024 – rappelons que les bifurcations sont des moments où le système peut évoluer vers plusieurs chemins et qu’il réalise une des possibilités qui lui sont données. Ces observateurs ne voyaient pas nécessairement ces bifurcations dans des changements de majorité politique, mais ils considéraient plutôt que l’ampleur de la transformation attendue nécessitait une mise en cause de l’intensité des politiques menées, le problème étant que les élus de la majorité mise en place en 2014 ne semblaient pas prêts à les mettre en œuvre. Comme souvent d’ailleurs, la plupart des élus se sont focalisés sur la demande de l’opinion publique, relayée ou activée par la presse : apporter des réponses à un effet de la maladie que constituent les avantages de la nomenklatura [3], plutôt qu’aux signaux socio-économiques particulièrement inquiétants lancés par les acteurs et les chercheurs [4].

La wild-card de juin 2017

Or, si l’on tente d’anticiper les bifurcations pour les préparer, et c’était bien le cas des rendez-vous politiques de 2019 et 2024, on oublie souvent que les trajectoires ne naissent pas nécessairement au sein des échéances attendues : elles peuvent se générer elles-mêmes en fonction de leur centre de gravité et du mouvement qu’elles impulsent. C’est ce qu’on appelle une wild-card, une surprise majeure, un événement inattendu, surprenant, peu probable, qui peut avoir des effets considérables s’il survient. Dans l’exercice mené sur les trajectoires de la Wallonie, les experts avaient choisi différents centres de gravité. Néanmoins, ils avaient considéré l’unicité des institutions wallonnes et des partis politiques, en localisant le pouvoir wallon à l’Elysette, lieu de réunion du gouvernement. Cette logique correspond assez bien, par exemple, à la bifurcation des élections du 13 juin 1999, de l’avènement du gouvernement Arc-en-ciel et de la mise en place, à l’initiative du ministre-président Elio Di Rupo, du Contrat d’Avenir pour la Wallonie. Cette bifurcation était devenue porteuse d’une trajectoire de transformation potentielle. On sait également que des bifurcations manifestes, occasions majeures de changement, peuvent aussi n’être porteuses d’aucune mutation positive, comme c’est le cas de la communautarisation de l’enseignement en 1989 où, finalement, il ne se passa quasi rien faute de loi de financement adéquate ni de volonté de transformation d’un modèle éducatif qui en avait pourtant bien besoin… But that’s another story, comme l’écrivait Rudyard Kipling…

Ce que l’on oublie toutefois, et qui peut éclairer les événements de cet été, c’est que le centre de gravité de la trajectoire de la Wallonie ne s’est trouvée localisée jusqu’aujourd’hui que très partiellement à l’Elysette. Elio Di Rupo l’avait compris en 1999, lui qui très rapidement s’est porté à la présidence du Parti socialiste, car il se sentait bridé dans son action politique par le Boulevard de l’Empereur. Rétrospectivement, deux moments de bifurcations illustrent bien l’importance de ce centre de gravité que constituent les partis politiques. Le premier a lieu en 1997, voici juste vingt ans. Le deuxième en 2005.

Diapositive1

1997 : le président du PSC provoque une nouvelle DPR

Depuis janvier 1994, Robert Collignon dirige une coalition socialiste – sociale-chrétienne à la Région wallonne. En charge de l’Économie, le ministre-président mène une politique de renforcement des pôles d’excellence existants : biogénétique et pharmaceutique dans le Brabant wallon, aéronautique à Charleroi, astronautique à Liège, environnement dans la région de Mons-Borinage, eau à Verviers, agroalimentaire à Gembloux, etc. Il restructure aussi la sidérurgie wallonne et ses trois pôles : Cockerill-Sambre, Forges de Clabecq et Boël La Louvière. Néanmoins, fin mai 1997, sur base du constat d’une économie wallonne malade, le président du PSC (actuel cdH), Charles-Ferdinand Nothomb, réclame une nouvelle déclaration de politique régionale avec des réorientations substantielles pour faire face aux difficultés économiques, mais aussi politiques que connaît la Wallonie. Il s’agit pour le président social-chrétien de redonner confiance aux gens [5]. Depuis le premier trimestre de l’année 1993 en effet, la production industrielle wallonne est dans une phase d’affaiblissement [6]. Mais ce qui inquiète davantage les analystes réunis par le PSC, ce sont les comparaisons qu’ils établissent sur le temps long avec la Flandre : notamment un taux de chômage deux fois plus élevé dans le sud, un retard de croissance annuel de 0,5 à 1 %, un taux d’investissement préoccupant, une balance commerciale déficitaire [7]. Pour le PSC, et en particulier pour le député André Antoine, ces difficultés économiques s’accompagnent d’un déficit de régulation publique [8]. Une déclaration de politique régionale complémentaire va être adoptée en novembre 1997 et constituer un plan de relance intéressant en prônant le décloisonnement et la transversalité de l’action, appelant au leadership d’un ministre-président, influant sur son équipe, et porteur d’initiatives nouvelles [9]. Sept ans plus tard, la DPR 2004-2009 indiquait qu’un premier pas dans le sens du redressement a été effectué par la déclaration de politique régionale complémentaire de 1997[10]

2005 : les présidents du cdH et du PS suscitent le Plan Marshall

Le deuxième exemple n’est plus dans toutes les mémoires, même si l’initiative continue à être au cœur des débats politiques wallons. Nous sommes en juin 2005, Jean-Claude Van Cauwenberghe est à la tête du gouvernement wallon depuis cinq ans. Depuis les élections de 2004, les sociaux-chrétiens ont remplacé libéraux et écologistes comme partenaires des socialistes. La nouvelle DPR que nous venons de mentionner déclare que La Wallonie se redresse. Mais son affaiblissement économique fut si intense que le chemin de la prospérité reste long ! … Et puis, cette phrase devenue leitmotiv pour les esprits positifs : Une chose est certaine : la Wallonie a cessé de régresser [11].

Mais un an plus tard, alors que le gouvernement déploie tranquillement son activité de législature et met en œuvre cette déclaration de politique régionale, successivement Joëlle Milquet, présidente du cdH et Elio Di Rupo, président du PS, sonnent la mobilisation. J’en appelle à un véritable sursaut wallon, déclare alors le leader du PS. Il faut un plan Marshall à l’échelle de la Wallonie, passant par la prise réelle de responsabilité de tous (gouvernement, syndicats, patrons, universités, enseignants, associations). C’est urgent. L’exigence pour chacun doit être de quantifier les actions à entreprendre et d’en mesurer l’efficacité. On sait qu’il y a des difficultés en Wallonie malgré une amélioration, quoi qu’on en dise, mais qui est insuffisante. Le gouvernement vient de prendre de bonnes mesures avec son plan stratégique sur la création d’activités. Mais les meilleures mesures du monde ne servent à rien si elles ne sont pas réalisées sur le terrain. Tout le monde doit se retrousser les manches, nous sommes à un moment charnière de l’histoire de la Wallonie [12]. A nouveau, il est manifeste, comme le décrit alors le journaliste Didier Grogna, que le président du PS a pris conscience de la dégradation de la situation économique de la Wallonie, mais aussi des critiques adressées au partenaire socialiste par le vice-président cdH André Antoine, notamment sur les difficultés éprouvées par le ministre-président s’assumer sa mission. Et l’éditorialiste de L’Écho de préciser : Il faut effectivement modifier les mentalités et oser dire «non» aux sous-localismes… socialistes ; oser donner un grand coup de pied dans les droits acquis et certains comportements «douteux» au sein d’organismes publics. Il apparaît de plus en plus improbable que Jean-Claude Van Cauwenberghe puisse tenir le cap durant toute la législature. Son remplacement semble inéluctable. Mais par qui ? Qui osera affronter des caciques qui n’ont jamais été inquiétés depuis des décennies ? La Wallonie a besoin d’un «plan Marshall», cela signifie mettre de côté les divergences politiques et aller tous dans le même sens [13]. Ainsi, durant tout l’été 2005, le gouvernement wallon sera by-passé par les présidents des deux partis qui vont présenter eux-mêmes le Plan prioritaire wallon à la presse et même, semble-t-il, au gouvernement. PS et cdH sont restés unis ou, en tout cas, compte tenu de l’agenda des déclarations, en 2005 comme en 1997, les présidents socialistes ont assumé les états d’âme des sociaux-chrétiens et articulé leur propre position avec ceux-ci. Il est manifeste que les relations Nothomb-Busquin étaient très constructives, tout comme, plus tard, celles de Elio Di Rupo et de Joëlle Milquet. Ces enchaînements n’ont clairement pas joué en 2017 puisque, pour la première fois depuis son existence, donc près de 25 ans, le siège éjectable de la méfiance constructive a été activé, au détriment des socialistes.

On le voit, 1997 et 2005 constituent des bifurcations forcées, probablement même des wild-cards créées à partir du centre de gravité des partis politiques de la majorité gouvernementale, et qui peuvent contribuer à la compréhension de 2017.

Une trajectoire d’espoir, en avance de deux ans sur son temps

En fait, ce qui semble avoir fait problème en ce début d’été 2017, c’est moins la question de la mauvaise gouvernance qui a gravement touché la presque totalité du monde politique wallon, que la conjonction dans l’opinion entre ces « affaires » et l’incapacité, devenue manifeste, de répondre au maldéveloppement de la Wallonie. Certes, dans la stratégie du président cdH Benoît Lutgen, ce sont ces dossiers de mauvaise gouvernance qui ont constitué le casus belli, ce qui a rendu sceptiques un certain nombre d’observateurs puisque le cdH n’était pas, lui non plus, exempt de critiques. Néanmoins, comme l’a rappelé le chef du groupe social-chrétien à la tribune du Parlement de Wallonie le 28 juillet, on aurait tort, de minimiser les signaux qui, en provenance du Conseil économique et social, des universités ou de l’Union wallonne des Entreprises, affirmaient, comme en 1997 ou 2005, que la Wallonie n’était pas sur le bon cap de redressement. La trajectoire tendancielle, intitulée Au fil de l’eau… usée, et formulée en février 2016 par le groupe de travail réuni pour l’initiative de l’Université ouverte et de l’UMONS est particulièrement révélatrice. Je la rappelle ici :

Si on pratique une gouvernance d’un autre temps, avec une évaluation factice, un défaut d’anticipation, que l’on est incapable de faire face aux défis budgétaires et de la cohésion sociale et territoriale, si on ne peut surmonter les chocs électoraux de 2019 et 2024, la septième réforme de l’État, l’articulation des compétences et moyens consacrés à l’enseignement, à la formation, à la recherche, etc., on mettra en péril la cohésion régionale. La Wallonie connaîtrait alors une spirale infernale qui interroge les cohésions sociales et territoriale wallonnes.

Il faut noter que le groupe de travail a abordé les questions de symétries ou d’asymétries, demain, entre coalitions des différents niveaux de pouvoir, et donc les possibilités de les assumer plus normalement, plus loyalement, que dans la lourde mésintelligence actuelle. Les participants ont également constaté que la vie politique wallonne est singularisée par sa stabilité sur un point central, à savoir la permanence du PS au pouvoir, avec la domination qui en découle sur tout le paysage politique et administratif. Comme l’écrit l’un des rapporteurs, en se gardant bien pour autant d’exprimer des opinions politiques, a fortiori des préférences, il n’est pas interdit de penser que cette stabilité peut ou risque de se confondre (parfois, souvent…) avec une certaine sclérose. Or l’hypothèse d’une relégation du PS dans l’opposition régionale n’est pas utopique : le prouvent, les résultats des élections législatives de 2007, comme l’étonnante latitude laissée aux «petits» Ecolos et cdH de choisir leur «grand» partenaire de coalitions fédérées en 2009. Quoiqu’on en pense, et, quelles qu’en soient les conséquences (notamment institutionnelles et administratives), ce bouleversement des habitudes politiques représenterait une discontinuité majeure dans le fil conducteur régional.

Certes, d’autres trajectoires étaient espérées, et on pourra s’y référer pour savoir si ce sont celles-là que la bifurcation de l’été 2017 portera. Néanmoins, ma conviction est que, au delà de ce qui peut constituer un jeu politique et contrairement à ce qui a été dit au lendemain de cette bifurcation, la Wallonie, telle qu’elle était pilotée par le gouvernement Magnette-Prévot n’était pas en train de se redresser. Non parce que ses politiques étaient inadaptées – chacun des camps a loué le Plan Marshall, ses pôles de compétitivité, Creative Wallonia, le Plan numérique, etc. et l’action volontariste du ministre socialiste de l’Économie, Jean-Claude Marcourt -, mais parce que la mobilisation des acteurs n’était pas au rendez-vous et que les moyens suffisants n’avaient pas été mobilisés pour les consacrer au redressement et donc permettre un décollage de l’économie.

Si l’on accepte cette idée, la bifurcation nouvelle constitue sans nul doute l’espoir que naisse une trajectoire transformatrice et régénérescente, enfin porteuse de concret pour la Wallonie. C’est le discours que tient aujourd’hui le nouveau gouvernement piloté par Willy Borsus. Un discours ne fait certes pas une trajectoire. Si le nouveau ministre-président réussit à mobiliser les femmes, les hommes et les moyens en Wallonie pour concrétiser nos ambitions de redéploiement, le changement de majorité permettra de gagner deux ans dans la reconversion, ce qui est précieux, en particulier pour ceux qui sont victimes du maldéveloppement wallon depuis trop longtemps.

 

 

Philippe Destatte

@PhD2050

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Philippe DESTATTE, Les trajectoires prospectives de la Wallonie (2016-2036), dans Virginie de MORIAME et Giuseppe PAGANO, Où va la Wallonie ? Actes du cycle de conférences UO-UMONS, p. 65-87, Charleroi, Université ouverte, 2016. – Blog PhD2050, Charleroi, 25 février 2016, https://phd2050.wordpress.com/2016/02/28/trajectoires-prospectives-de-la-wallonie-2016-2036/

[2] Wallonie, la trajectoire socio-économique, résolument, dans L’Echo, 10 mars 2017.

http://www.lecho.be/opinions/carte-blanche/Wallonie-la-trajectoire-socio-economique-resolument/9871529

[3] J’emploie ce terme dans le sens russe que rappelle Alain Rey et qui vise les membres du régime ayant droit à des prérogatives exceptionnelles. A. REY dir. Dictionnaire historique de la langue française, p. 2389, Paris, Le Robert, 2006.

[4] Voir notamment la convergence des analyses : Regards sur la Wallonie 2016, Liège, CESW, Juin 2016. – Etudes sur la situation de l’entreprise, Portrait des Entreprises en Wallonie, Evolution, Wavre, UWE, 08/2016. – Séries statistiques du marché du travail en Wallonie, Namur, IWEPS, Décembre 2016. – Communiqué de presse du 10 février 2017 relatif aux comptes régionaux, Bruxelles, Banque nationale, Institut des Comptes nationaux, 4 p. – Paola ANNONI, Lewis DIJKSTRA & Nadia GARGANO, The EU Regional Competitiveness Index 2016, WP02/2017, European Commission, Regional and Urban Policy, 2017. – Rapport sur l’économie wallonne 2017, Namur-Liège, SOGEPA – SPW-DGO6 – IWEPS, Février 2017. – Didier PAQUOT, Economie wallonne : 15 ans de plans de redressement, où en est-on ? Exposé au Forum financier de la Banque nationale, Louvain-la-Neuve, Ephec, 27 avril 2017.

[5] Nothomb réclame une nouvelle déclaration, dans L’Echo, 27 mai 1997. – Nothomb réclame un grand pacte social : « Quand le temps du devoir de deuil sera passé, il faudra redonner confiance aux gens, Propos recueillis par Vincent JUMEAU et Jean-Léon WAUTERS, dans L’Écho, 24 mai 1997.

[6] Tendances économiques, SES, n°16, Juin 1999, p. 38.

[7] Une Wallonie moderne, Congrès de Liège du 24 mai 1997, Actes, p. 16sv, Bruxelles, PSC, 1997.

[8] André ANTOINE, De la nécessité de sortir du pragmatisme sous-régional en Wallonie, dans Une Wallonie moderne, Congrès de Liège du 24 mai 1997, Actes, p. 56-58, Bruxelles, PSC, 1997.

[9] Marnix BEYEN et Philippe DESTATTE, Un autre pays, Nouvelle histoire de Belgique 1970-2000, [volume 9 de la Nouvelle Histoire politique de la Belgique contemporaine de 1830 à nos jours, sous la direction de Michel Dumoulin, Vincent Dujardin et Mark Van den Wijngaert], coll. Histoire, p. 272-273, Bruxelles, Le Cri, 2009, 428 p.

[10] Déclaration de politique régionale 2004-2009, p. 3, slnd, 2004, p. 3, 153 p.

[11] Ibidem.

[12] Elio Di Rupo appelle à un «sursaut» wallon et veut mettre fin au sous-localisme, Interview, dans L’Écho, 11 juin 2005.

[13] Didier GROGNA, L’argent n’est pas tout, dans L’Écho, 18 juin 2005.