Quel avenir pour la démocratie européenne ?

La G2ES a fait la fortune de FACIES (1)

20 juin 2050. La population de l’Europe ne s’est guère accrue et avoisine toujours les 500 millions d’habitants malgré la poursuite du processus d’intégration de pays candidats. Ce processus a pourtant été officiellement clôturé ce 31 décembre 2049 avec l’entrée de la Suisse, sorte de cerise sur le gâteau européen. Les États-Unis d’Europe comptent 38 États, correspondant scrupuleusement à la zone écu qui a remplacé l’euro en 2023, lors de la sortie de la crise financière entamée en 2008. On n’a guère été surpris de l’adhésion rapide des pays balkaniques – Serbie, Bosnie-Herzégovine, Croatie, Monténégro puis Albanie et Macédoine. La Norvège a rejoint l’Union au lendemain de sa décision de 2035, de cesser toute exportation de pétrole et de conserver désormais ses dernières réserves de brut pour sa consommation locale. L’Islande a adhéré la même année. Ce qui aurait pu être une surprise, l’adhésion de la Polésie, composée depuis 2029 de la Belarus, de l’Ukraine ainsi que de la Moldavie, n’en est plus une depuis que le processus de convergence s’est réalisé avec l’Union européenne autour du concept de gouvernance méthodique ou de démocratie technique, que Michel Foucault aurait probablement appelé nouvelle gouverne-mentalité 2. Comme cela avait été anticipé par quelques prospectivistes, cette adhésion a toutefois considérablement accru les tensions avec l’Union russe, désormais la grande démocratie parlementaire continentale, en tout cas telle qu’on l’entendait au XXème siècle. Nous y reviendrons.

Si la Turquie n’a pas été citée parmi les États-membres, personne ne s’en étonne en 2050. L’islamophobie, qui a marqué la société européenne durant la fin des années 2010, a définitivement convaincu Ankara de reconstituer une Union musulmane avec ses voisins du sud et de l’est. Cette islamophobie a été particulièrement virulente en Europe après la vague des attentats kamikazes de ceux qu’on a appelé abusivement les « individualistes islamistes ». La plupart de ces nihilistes n’étaient d’ailleurs ni musulmans, ni d’origine arabe. Cette vague de plus de trois cents attentats a frappé l’Europe en 2024 et 2025 et a provoqué ce qu’on a appelé la Grande Sécurisation électronique européenne (G2ES). La G2ES, on le sait aujourd’hui, a fait la fortune de la société FACIES (Faces Identification Electronic Security), une spinoff de Facebook, qui a fait de l’Europe son champ d’expérimentation grâce aux crédits gigantesques dégagés par le Deuxième programme cadre européen de sécurité. Ce qui est remarquable, c’est que c’est la version 4.0 du projet FACIES qui a constitué la base de la démocratie technique (www.technical-democracy.eu) qui a été mise en œuvre dans l’Union lors des années 2030.

Contrairement à l’opinion largement répandue, l’idée de démocratie technique n’est pas née dans les cerveaux de quelques eurocrates de la Commission, mais procède plutôt d’une dynamique endogène, bottom up. En effet, ce concept a vu le jour dans les RETI, les Régions européennes de Traditions industrielles et, en particulier, dans les petites villes en déshérence économique. C’est là que, lors de la fin des années 2010 et début des années 2020, s’est le plus développé ce phénomène appelé sherwoodisation. Ce concept est dû à la collaboration entre quelques chercheurs européens, et a été popularisé par Bernard Van Asbrouck, notamment professeur à l’Université de Valence. La sherwoodisation désigne le processus selon lequel des populations entières, en voie de défection sociale, échappent aux différents mécanismes de cohésion et disparaissent des statistiques d’obligation scolaire, de chômage, d’aide sociale et même d’état civil, pour rejoindre une forêt de Sherwood virtuelle. Ces fugueurs de la statistique y poursuivent une vie en marge de la société, et répondent à des règles internes qui échappent à celles de la démocratie représentative classique. Alors que les données approximatives et très parcellaires du début des années 2010 estimaient ces populations à environ 5 à 7 % des habitants des quartiers identifiés, ce pourcentage se serait élevé à plus de 20 % fin de la décennie. L’origine de cet accroissement provenait bien sûr de l’accentuation des crises financière, économique, sociale, environnementale mais aussi surtout de la crise morale, éthique qui a frappé ces régions européennes, les privant du sens qui fonde les sociétés et qui leur permet d’intégrer leur propre population, sinon les populations étrangères qu’elles devraient pouvoir accueillir.

Alors qu’on avait imaginé, et même peut-être craint, que ce phénomène de sherwoodisation ne s’ouvre sur des processus d’auto-organisation et fasse émerger quelques leaders ou Robin des Bois capables de les réintégrer ou de les mener à la révolte, il n’en fut rien. Par contre, Sherwood fit le lit de ce nihilisme qui poussa de nombreux individus à commettre l’irréparable en se faisant exploser dans des lieux publics, utilisant les ressources de la clandestinité et de l’internet. Ils portèrent d’abord la dévastation dans les petites bourgades insignifiantes où ils vivaient. Puis, ils vinrent porter la mort et la honte au cœur même de ces métropoles européennes auxquelles nous avions accordé toutes nos attentions pour en faire ces centres de technologies, de talents et de tolérance. Ces villes, enfin reformatées et embellies, qui allaient permettre d’atteindre les objectifs du programme Europe2050 … Ce processus d’Oslo qui devait enfin nous permettre de devenir l’économie la plus compétitive du monde … Les milliers de victimes, de décédés ou de mutilés, causées en quelques mois par ces attentats à Liège, Charleroi, Metz, Eindhoven, Gdansk, Turku, Stuttgart, Bruxelles (7 fois), Prague (3 fois), Londres (6 fois), Paris (4 fois), Berlin (5 fois), créèrent un sentiment d’insécurité sans précédent. Les réflexes traditionnels de rejet des populations d’origines maghrébine ou turque se manifestèrent à nouveau avec une acuité jamais atteinte. Elles eurent les conséquences que nous avons déjà évoquées, notamment sur la non-entrée de la Turquie dans l’Union, mais aussi sur cette conception d’une citadelle européenne où, suivant le modèle israélien, les murs physiques se multiplièrent aux frontières critiques. Néanmoins tous les efforts de cette société pour se refermer sur elle-même n’arrêtèrent pas les attentats suicides.

Facies_PhD2050

Technical Democracy

Une ébauche de solution vint de Belgique, ou plus précisément de Wallonie. Peu suspecte de prendre des libertés avec la démocratie, cette région qui continuait à mettre régulièrement en avant sa tradition historique de résistance au nazisme et sa relative perméabilité aux formes de fascisme ou de populisme modernes, n’entendait pas voir ses efforts de reconversion économique être mis en cause par un processus dont elle avait été une des premières victimes, après les attentats de Liège et Charleroi en 2021. D’ailleurs, déjà au début des années 2010, sans que cela ait été bien perceptible, une forme de wishfull thinking, sinon de raison d’État, avait pu y prévaloir qui avait progressivement fait taire les voix qui s’estimaient – ou que l’on estimait – discordantes, autour de l’idée qu’il fallait à tout prix sauver la Belgique de sa crise institutionnelle et montrer que la Région wallonne était sur la voie de l’inéluctable redressement économique. Certes, quelques journalistes, fonctionnaires, experts ou simples représentants de la société civile avaient été tentés d’introduire quelques nuances à cette affirmation volontariste. L’accueil que la Région wallonne avait réservé à quelques grandes sociétés informatiques et télématiques comme Microsoft, Google ou Facebook, sa pépinière de laboratoires de recherche performants où la volonté de bien faire ou même la recherche du profit primaient parfois sur l’éthique académique, tous ces éléments en firent le lieu idéal pour développer l’entreprise puis le programme FACIES, basé sur le web 3.2. Ce programme fut appliqué de manière expérimentale à la Région wallonne pour la première fois en 2025. La démarche était en réalité très simple et ne nécessitait guère de grandes innovations technologiques : il avait simplement suffit d’interconnecter l’ensemble des banques de données des adresses ip individuelles attribuées aux smartphones – dont le port avait été rendu obligatoire puisqu’ils servaient désormais de cartes d’identités -, aux portes-folios officiels dont chacun était doté. Ceux-ci étaient constitués des données récoltées sur les réseaux sociaux dont tout citoyen respectable devait faire partie. Le reste relevait de la sécurité intérieure, désormais régionalisée, et avait été un jeu d’enfant : FACIES utilisait les caméras de surveillance qui avaient été encore multipliées depuis les attentats et la reconnaissance optique des visages et profils généraux. La direction générale opérationnelle (DGO) Sécurité du Service publique de Wallonie était en mesure d’intercepter 90% des personnes qui n’avaient pas été clairement identifiées dans les cinq minutes de sa visualisation ou 88 % des personnes dont le spot électronique s’éteignait dans un des serveurs du SPW. L’ensemble des habitants qui s’étaient inscrits dans ce programme, soit 96% de la population, compte tenu de la volonté collective de restaurer la sécurité publique, avaient, dans les cinq ans, adhéré au volet Souveraineté collective du programme Démocratie technique. Les citoyens avaient progressivement appris à intervenir dans les affaires publiques régionales en répondant à des questions simples qui indiquaient au Gouvernement les voies à suivre, suivant un principe d’intelligence collective dite individualisée (ICI). Les premières questions avaient été simples et construites avec des consultants internationaux très légitimes comme McKinsey ou Price Waterhouse Cooper appuyés par des instituts de sondages réputés. Elles étaient du type : voulez-vous redresser l’économie wallonne ?, ou la sidérurgie a-t-elle encore un avenir en Wallonie ? Elles étaient devenues progressivement plus complexes pour arriver à des formulations de ce type-ci : pensez-vous qu’il faille obligatoirement partager les maisons quatre façades et confier cette tâche au gouvernement ? ou encore vaut-il mieux maintenir le cours d’histoire et d’éducation civique ou en confier les heures au professeur de néerlandais ou d’anglais pour favoriser l’emploi ? Le citoyen avait 24 heures pour répondre par oui ou par non sur l’écran tactile, ce qui paraissait largement suffisant. Le Parlement avait enfin une utilité manifeste puisqu’il avait pour tâche d’éclairer la problématique en rassemblant les données qui étaient mises en débat durant deux soirées de 19 à 20 heures et retransmises sur la chaîne de télévision parlementaire régionale. Des parlementaires étaient devenus de redoutables et célèbres débatteurs, se lançant, un peu à l’instar des pasteurs américains, dans de longs plaidoyers où ils ne regardaient plus leurs collègues, mais uniquement la caméra. D’autres régions avaient suivi cette initiative pionnière : la Flandre, Bruxelles, la Région germanophone, Rhône-Alpes, la Catalogne, l’Écosse, la Lombardie, le Bade-Wurtemberg, etc., puis une cinquantaine d’autres, ce qui avait fait la fortune de FACIES et avait permis des retombées économiques, mais aussi un surcroît de notoriété pour la Wallonie. Les expériences ayant été concluantes en termes d’efficience mais aussi de transparence de la décision publique, plusieurs pays avaient décidé de l’adopter, dont l’Allemagne et la France, qui avaient, par réflexe, tenté de l’imposer au Conseil européen et à la Commission.

Le Président du Conseil y avait vu pour la première fois une chance exceptionnelle de faire franchir un grand pas à l’Europe et de construire une légitimité démocratique européenne en s’adressant enfin directement à la communauté des citoyens européens. FACIES avait construit son plus bel outil : l’European Continental Technical Democracy System (EuCoTeDeS), dont la souveraineté sur tous les autres systèmes avait été approuvée par le Traité de Minsk et ratifié dans les vingt-quatre heures par les 38.

Les États-Unis d’Europe avaient enfin un président qui pouvait décider avec légitimité, efficience et transparence… Il avait la conviction qu’il serait maître à bord,… tant qu’il aurait le soutien de FACIES.

Ce récit terminé, je suis retombé sur terre en 2012. Et j’ai été soudainement pris d’un doute qui m’a fait me précipiter sur mon internet et taper l’adresse http://www.technical-democracy.eu

La bonne nouvelle c’est que mon écran m’a répondu : Adresse introuvable, Firefox ne peut trouver le serveur à l’adresse http://www.technical-democracy.eu.

Jusque quand échapperons-nous à cette pseudo-démocratie ? Et à quelles conditions pourra-t-on s’y soustraire ? Ce sont probablement deux des questions essentielles auxquelles nous tenterons de répondre aujourd’hui. Deux enjeux de long terme, comme disent les prospectivistes.

Philippe Destatte

1 Ce récit a été présenté une première fois lors d’un colloque au Palais d’Egmont en 2012, organisé par Pascale Van Doren et Joseph Charlier, où il avait fait l’objet d’un échange avec le sociologue Robert Castel. Il constitue une modeste trajectoire, écrite à main levée, mais inspirée tout de même, d’une part, par un séminaire résidentiel de prospective mené pour le Parlement wallon en 2010, avec une quinzaine de jeunes et quelques experts, parmi lesquels Christophe Lejeune, chercheur à l’Université de Liège et auteur de l’ouvrage Démocratie 2.0. D’autre part, cette trajectoire utilise quelques ressources provenant des travaux menés depuis 2004, au sein du Collège régional de Prospective de Wallonie, notamment la démarche Wallonie 2030. Une conférence donnée à la Maison Losseau à Mons ce 14 avril 2016, sur la question du terrorisme, à l’initiative de la Haute Ecole provinciale du Hainaut Condorcet, m’a donné l’occasion de faire référence à ce scénario. De même que l’analyse des trajectoires de la Wallonie 2016-2036, ce 16 avril, au Collège régional de Prospective, au Cercle de Wallonie à Namur. Voir Joseph CHARLIER et Pascale VAN DOREN dir. , Démocratie, avenir du monde ? Approfondir la démocratie, une clé indispensable pour une économie, une société, une planète, profitable à toutes et à tous, p. 57-62, Bruxelles, DCP, 2013. – Christophe LEJEUNE, Démocratie 2.0, Une histoire politique d’internet, coll. Espace de Libertés, Bruxelles, Editions du Centre d’Action laïque, 2009. – Chr. LEJEUNE, La démocratie parlementaire à l’heure des plateformes participatives et des réseaux sociaux sur internet, Colloque Dialogue pour l’avenir de la démocratie en Wallonie, Parlement wallon – Institut Destrée, 16 septembre 2010.

2. Michel FOUCAULT, Dits et écrits, t. 4, p. 191, 728-729, Paris, Gallimard, 1994.

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2 commentaires
  1. Laurent Bosquillon a dit:

    C’est flippant ce scénario du futur. Ce qui me choque le plus c’est qu’il paraît tellement réel…

  2. Joseph CHARLIER a dit:

    Philippe,

    Je suis heureux que ce texte que tu as prononcé à la Conférence européenne « Démocratie, avenir du monde?…. (1) » que Pascale Van Doren et moi-même avions organisée, sous le patronage de Herman Van Rompuy, Président du Conseil européen, au Palais Egmont à Bruxelles en juin 2012 t’ait été utile lors des deux exposés que tu viens de faire tout récemment au Collège régional de prospective et à la Maison Losseau à Mons.

    A l’heure où la démocratie européenne a tant de mal à se faire, où les démocraties ayant (encore) pour cadre l’Etat-nation s’avèrent tellement faibles devant les immenses défis auxquelles elles sont confrontées, il est indispensable de renouveler la pensée critique, la réflexion, en particulier par rapport aux enjeux centraux des inégalités, des dérives financières (le mot est bien trop faible !), du réchauffement climatique, de la « ré-irruption » sur la scène des fanatismes/terrorismes religieux à la puissance X, mais aussi des populismes xénophobes, etc., etc. Le temps est compté. Ne faisons pas le dos rond, ne nous contentons pas de subir les événements, mettons tout en œuvre afin de rendre force, lucidité, et intelligence, à nos démocraties. Et, faisons appel aux ressources de tous et de toutes, en particulier des jeunes et des femmes. Notre société ne peut s’en sortir sans l’apport de chaque citoyen. Encore faut-il que les élites, quelles qu’elles soient, en prennent conscience !

    Pascale Van Doren et moi-même, nous sommes prêts à faire part de la richesse des réflexions issues de cette Conférence aux institutions et organismes intéressés.
    Les Actes de la conférence sont disponibles sur simple demande (au prix de 19 Euro + frais de port) en adressant celle-ci à : joseph.charlier@scarlet.be ou à vandoren.pascale@telenet.be

    Bien cordialement,

    Joseph Charlier

    (1) Références complètes : Démocratie, avenir du monde ? : approfondir la démocratie, une clé indispensable pour une économie, une société, une planète, profitable à toutes et à tous. Contributions de Daniele Archibugi, Pierre Barge, Luciano Canfora, Robert Castel, Joseph Charlier, Eric Clemens, Stefan Collignon, Philippe Destatte, Laurence Fontaine, Thierry Gaudin, Erwin Jans, Dominique Schnapper, Bernard Stiegler, Patrick Viveret, Kerry Whiteside [actes de la conférence européenne organisée à Bruxelles au Palais Egmont le 20 juin 2012] / Joseph CHARLIER et Pascale VAN DOREN (dir.), Bruxelles, D.C.P. Initiative Démocratie, Complexité, Prospective, 2013.

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