Croissance démographique et développement territorial : éviter la pensée unique, linéaire et tyrannique…

par Démoster [1]

Liège, 16 février 2016

Dans le contexte de l’afflux de réfugiés et de migrants, de nombreux chercheurs, suivis par des élus, acceptent comme une évidence que la Wallonie verra sa population augmenter de 400 000 unités à moyen terme pour atteindre 4 millions d’habitants dans vingt ans. Dès lors, ils se posent la question de savoir où ces résidents wallons supplémentaires vont habiter. Certains les voient dans des villes nouvelles, d’autres, dans des centres urbains existants qui seraient densifiés.

L’avenir démographique n’est pas la simple prolongation du présent

L’afflux de ces « arrivants » sur le sol européen au cours de l’année 2015, autour desquels on fait tant de bruit, ne représente pourtant qu’environ 0,2% de la population européenne et donc aussi 0,2% de croissance. Ces transferts de populations apparaissent très faibles si on les compare à ceux observés à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale. Par ailleurs, au cours de l’intervalle de 25 ans compris entre 1989 et 2013, la population de Wallonie a augmenté de 0,4% par an, en moyenne. Les 400 000 habitants supplémentaires qui peupleraient la Wallonie à l’horizon de 2035 seraient le fruit d’une croissance moyenne similaire à celle de la période 1989-2013. S’il s’agit là d’une explosion démographique, comme certains le disent, elle est donc pratiquement en cours depuis un quart de siècle.

A l’inverse du Bureau fédéral du Plan (BfP), nous ne pensons pas que l’avenir démographique sera la reproduction plus ou moins altérée de la situation observée au présent. Certes, cette honorable institution a coutume d’établir des perspectives de population sur base des tendances observées dans le passé, quitte à les mâtiner quelque peu en fonction de l’actualité. A titre d’exemple, au vu de la croissance des volumes d’immigrants arrivés au cours des dernières années, le BfP imagine que cette croissance va se poursuivre durant quelques années encore puis se retourner pour aboutir à un nouvel état quelque peu supérieur au niveau passé mais inférieur aux « sommets actuels et prochains ».

Certes, cette trajectoire n’est pas insensée. Nous la retiendrions également si nous voulions réaliser une analyse prospective. Mais seulement comme une hypothèse parmi d’autres. Nous présenterions en effet plusieurs autres scénarios contrastés pour au moins deux raisons. La première est que nous voyons bien que les décideurs politiques prennent très souvent les calculs de démographes comme des vérités scientifiques intangibles. A titre d’illustration de l’incapacité des chercheurs à définir « LA » trajectoire future de nos populations, rappelons qu’en 1981, des démographes belges, au vu de la diminution de la population de la Région de Bruxelles-Capitale en dessous du million, se lamentaient sur le déclin démographique de la capitale de l’Europe. Ils ont eu raison jusqu’en 2000. Or aujourd’hui, la population bruxelloise approche les 1,2 millions d’habitants…

La deuxième raison relève de la finalité de la pratique prospective. Si les démographes – et d’autres experts avec eux – réussissent à établir avec sagesse des scénarios contrastés qui ont du sens [2], les décideurs politiques et les citoyens qui se sentent concernés pourront appréhender les contours des futurs possibles avec une acuité plus grande. En effet, les démographes peuvent montrer avec une sécurité certaine – mais pas absolue – que la réalité de demain se trouvera quelque part dans un univers des possibles bien plus réduit qu’on ne le croit et qui n’est cependant pas univoque. Entre la trajectoire unique et l’infinité des possibilités théoriques, on peut dessiner un ou plusieurs chemins permettant de réduire l’incertitude.

foule-400x300Image Belgian Presidency of the Council of European Union (eutrio.be)

Une évolution inquiétante en Wallonie : la surface bâtie

Regardons autour de nous et saisissons-nous des enjeux liés aux évolutions démographiques. Les choix relatifs au volume et à la composition par âge future de la population de Wallonie engagent durablement notre environnement naturel, social et territorial. Si, de 1980 à 2005, la population de la Wallonie s’est accrue de 5%, dans le même temps, la surface bâtie a augmenté de 31%… C’est probablement sur cette évolution inquiétante qu’il faut continuer à se poser des questions. Constatons par ailleurs que la petite Wallonie n’est pas préservée des grandes mutations ni des retombées de catastrophes ou d’embellies survenues ailleurs. Mais considérons que nous ne sommes pas non plus pieds et poings liés aux influences extérieures. Ainsi, n’est-il pas certain du tout qu’en 2016 et au-delà, on continuera d’assister à un afflux important de populations : la guerre pourrait baisser d’intensité en Syrie et en Irak, grands pourvoyeurs actuels de réfugiés ; des barbelés continueront sans doute de s’élever aux frontières extérieures ; des marchandages politiques avec la Turquie pourraient aboutir à ce que ce pays ne serve plus, ou plus autant, de transit vers l’Union européenne ; sans compter l’impact d’un durcissement des conditions d’accueil, matérielles et administratives.

Nous venons d’exposer notre gêne devant la production d’un scénario démographique linéaire et unique, qui de ce fait, devient tyrannique, en induisant des politiques territoriales de résignation face à un avenir paraissant inéluctable. Nous plaidons donc pour la production de scénarios contrastés surtout si on ose y intégrer quelques grands univers cruciaux tels le territoire, l’école, l’emploi et bien sûr, le vieillissement et divers scénarios de vie en « familles et ménages ». Alors on éviterait sans doute quelques erreurs commises dans le passé telle celle qui a consisté à « importer » de la main d’œuvre en fonctions de besoins économiques de court terme sans penser que cette importation allait s’inscrire durablement dans le paysage. C’est vainement qu’on a tenté – a posteriori – de justifier cette immigration en prétendant à tort qu’elle répondait au vieillissement, ce qu’aucun modèle ne saurait démontrer…

Plus que jamais, la prospective nous montre la complexité du système, nous apprend la modestie et nous ouvre des alternatives pour l’avenir. Ainsi, nous fait-elle échapper aux grandes certitudes qui ne font que légitimer de mauvais choix.

[1] Démoster est une association temporaire regroupant Anne Calcagni, Philippe Destatte, André Lambert, Louis Lohlé-Tart et Michel Loriaux. Démoster se pose des questions sur la démographie wallonne et ses relations avec diverses dynamiques contextuelles.

Une première version de ce texte a été publiée dans L’Echo du 12 février 2016, p. 11, sous le titre Pour bien évaluer l' »afflux » des réfugiés et migrants.

[2] Une seule fois, le BfP a publié plusieurs scénarios de population. Mal lui en prit : chaque famille politique a choisi de considérer le scénario qui lui convenait le mieux ; pourtant, comble d’ironie, ces très nombreux scénarios ne se distinguaient pas par la traduction en hypothèses de travail de « visions politiques et citoyennes de l’avenir » mais par des combinaisons mécaniques d’hypothèses hautes, moyennes et basses en matière de mouvement démographique.

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