La Wallonie et la France, 70 ans après le coup de semonce de 1945

Liège, le 11 octobre 2015

Permettez-moi d’abord de remercier et féliciter l’Alliance Wallonie-France d’avoir souhaité commémorer le Congrès national wallon des 20 et 21 octobre 1945, soixante-dix ans après sa tenue et ici-même, à Liège. C’est pour moi un triple honneur de répondre à votre invitation d’évoquer cet événement majeur de l’histoire de la Wallonie. Un honneur en tant qu’historien d’abord, en tant que Wallon, ensuite, en tant que citoyen et démocrate, enfin. Ces trois regards s’articulent naturellement entre passé, présent et avenir.

1. En tant qu’historien : un regard vers le passé

Un honneur d’historien, bien sûr, car c’est mon métier, ma profession, depuis 35 ans, d’écrire et surtout d’enseigner l’histoire. L’existence du Congrès national wallon de 1945 ne me fut toutefois pas apprise sur les bancs de l’Université de Liège et il m’a fallu attendre le double choc de mes deux rencontres avec Hervé Hasquin, en 1980, – et donc l’Institut Destrée –, et avec Jean Louvet, début 1982, pour prendre conscience de l’importance de cet événement dans l’histoire de la Wallonie et donc dans ma propre existence. Certes, on trouve une demi-page sur le sujet dans l’Histoire de la Wallonie publiée sous la direction de Léopold Genicot, en 1973, mais cette partie, ayant été rédigée par le Père André Boland, professeur aux Facultés de Namur et de Saint-Louis [1], n’avait pas reçu toute l’attention requise de la part des chercheurs liégeois.

Cela allait rapidement changer puisque, dès 1986, au moment même où nous lancions à l’Institut Destrée le Centre interuniversitaire d’Histoire de la Wallonie et du Mouvement wallon, le professeur Paul Gérin organisait, dans le cadre de son cours de critique historique de l’époque contemporaine, une enquête auprès des participants au congrès de 1945 toujours en vie. C’est ce travail qui allait servir de premier matériel à la recherche et à la publication par Philippe Raxhon de son Histoire du Congrès wallon de 1945, judicieusement sous-titrée : Un avenir politique pour la Wallonie ? Cet ouvrage a été édité par l’Institut Destrée en 1995, avec une préface de Paul Gérin. A l’issue d’une recherche précise, mobilisant des sources et des témoignages nouveaux, Philippe Raxhon concluait que, après le coup de théâtre du vote sentimental favorable à la réunion de la Wallonie à la France, (…) la Wallonie cessa d’être mythique aux yeux d’une avant-garde démocratique wallonne, pour devenir un projet politique et institutionnel cohérent dont les étapes de modifications constitutionnelles vers l’instauration de l’État fédéral belge seraient la concrétisation [2]. Mais, me direz-vous, et vous aurez raison, depuis 1995, vingt ans de fédéralisme ont coulé sous le pont de la Belgique. Nous y reviendrons, vous bien sûr lors de vos débats, et moi-même dans quelques instants.

Il me faut dire encore qu’outre cette édition, nous n’étions pas restés inactifs pour commémorer le cinquantième anniversaire du congrès puisque mon collègue Paul Delforge réalisait des interviews et un montage audiovisuel d’anciens témoins et non des moindres puisqu’il s’agit de personnalités comme Aimée Bologne-Lemaire, Léon Halkin, Alfred Califice, André Schreurs, etc. De son côté, avec l’appui du Ministre-Président Robert Collignon, Marie-Anne Delahaut préparait avec Jean Louvet les matériaux pour écrire une pièce de théâtre qui devait faire revivre le congrès dans différentes villes wallonnes en reprenant comme titre la formule d’Olympe Gilbart, le coup de semonce 3. Son acteur principal, Jean-Claude Derudder, devait d’ailleurs recevoir le prix du Wallon de l’année 1996 pour sa magistrale interprétation de plusieurs ténors du congrès.

En ce qui me concerne, et depuis le milieu des années 1980, le Congrès national wallon n’a cessé d’être au cœur de mon enseignement de l’histoire de la Wallonie, que ce soit dans le secondaire, que je n’ai jamais cessé de fréquenter, dans le supérieur ou encore à l’université, où j’enseigne depuis plus de dix ans l’histoire de la Belgique – et donc aussi de la Wallonie –, de ses sociétés et de ses institutions à l’Université de Mons. Il est rare que je ne l’évoque pas également dans mes exposés devant un public plus large, en particulier lorsqu’il s’agit de la réforme de l’État.

En effet, le Congrès national wallon polarise véritablement la demande wallonne en matière d’autonomie dans le contexte fondamentalement dramatique qui est celui de la sortie de la guerre 1940-1945. Et ce moment, on doit le regretter, ne fait pas suffisamment partie, malgré nos efforts, de l’histoire collective de la Wallonie, de sa compréhension de sa propre trajectoire. Je dirais même que cette absence rend incompréhensible dans beaucoup d’esprits, y compris de chercheurs et du monde politique, la demande sociale wallonne en termes de réforme de l’État. Observons d’ailleurs que de nombreuses personnalités politiques wallonnes, et non des moindres, considèrent que le Mouvement wallon démarre réellement avec André Renard en 1960-1961. Non seulement, elles ignorent qu’André Renard était présent en 1950 déjà, tout comme il était actif dans la résistance wallonne, mais surtout que la volonté qui animait le congrès était née des trahisons de la Lys et du Canal Albert, comme le disait François Simon, un dur Ardennais vivant à Bruxelles, co-fondateur de Wallonie libre en 1940 [4]. Celui qui avait peut-être pu rencontrer le Général De Gaulle à Alger, en 1944, rappelait que ceux qui avaient trahi sur le champ de bataille avaient pratiquement déchiré le peu de solidarité qui existait dans la Belgique. Ces trahisons, disait-il, n’ont jamais été le fait des régimes wallons, mais partout où notre jeunesse combattait en avant, en arrière, à gauche, à droite, elle voyait d’autres régiments qui étaient appelés à la soutenir, abandonner la bataille, et certains même accueillir Hitler en libérateur ! (Applaudissements). Il est né aussi poursuivait Simon ce sentiment de l’abandon de nos camarades dans les camps de prisonniers  5. (…) C’est là, notait Simon, que la rupture s’est faite.

C’est cela que l’on veut nous faire oublier depuis. C’est cela qu’on ne cesse de minimiser, de cacher, de pervertir. La presse bien pensante, mais aussi des historiens au service de je ne sais quelle cause, ont empêché que cette compréhension soit faite. Entendez-moi bien, mon souci n’est pas et n’a jamais été de fustiger la Flandre et les Flamands pour l’attitude de ceux qui ont trahi. Ma préoccupation a été de dire que, si on ne saisit pas ce qui s’est passé entre 1940 et 1945 en Belgique, on ne comprend pas la rupture qu’a constituée le vote du congrès de 1945 ni le résultat, qui le prolonge, de la consultation populaire de 1950. Et, à nouveau, je rends ici hommage à Hervé Hasquin, pour avoir non seulement cherché et trouvé des preuves de ces défaillances, mais aussi, d’avoir eu le courage de les rendre publiques 6. Ces témoignages se sont, bien entendu, multipliés et renforcés depuis.

Philippe-Destatte_Alliance-Wallonie-France_2015-10-11Ph. Destatte au Palais des Congrès de Liège, 11 octobre 2015, Photo AWF

J’ajouterai que, au delà de ces questions que Simon qualifiait de sentimentales, mais qui sont hautement politiques, la présentation, par Fernand Schreurs, secrétaire général du Congrès, des griefs de la Wallonie sont définis dans les domaines économiques, notamment la concentration financière et la désindustrialisation [7]. Ces aspects du rapport seront tellement convaincants qu’ils auront des répercussions sur le futur Premier Ministre Jean Duvieusart, déjà préoccupé avant-guerre par cette question, mais aussi sur Paul Henry Spaak, dont on connaît la volatilité et l’opportunisme, mais qui dégagera les moyens pour faire réaliser le remarquable rapport du Conseil économique wallon sur l’état de la Wallonie, publié en 1947 8.

Le droit que s’octroie la Wallonie en ce 20 octobre 1945, c’est, comme l’écrit Théo Pirard, celui de scruter son destin [9]. En fait, il s’agit, pour le congrès, de définir des solutions pour liquider le problème wallon. Elles sont au nombre de quatre : quatre posi­tions qui seront défendues tour à tour, sur lesquelles le congrès aura à se prononcer :

  1. Le maintien de la structure unitaire de la Belgique avec des modifications plus ou moins importantes dans l’appa­reil constitutionnel ou légal;
  2. L’autonomie de la Wallonie dans le cadre de la Belgique;
  3. L’indépendance complète de la Wallonie;
  4. La réunion de la Wallonie à la France  10.

Comme le confirmera le député Joseph Merlot à la Chambre, deux votes écrits et secrets ont été prévus dès avant le congrès et organisés durant l’événement 11. Un premier vote, qualifié de sentimental mais au scrutin secret, accorde 486 voix à la réunion à la France, 391 voix au fédéralisme, 154 voix à l’indépendance de la Wallonie et 17 voix à la formule de décentralisation de la Belgique. Pourtant, au terme de la deuxième journée de discours et de débats, c’est à main levée que l’assemblée se prononce, à l’unanimité moins 2 voix, pour l’autonomie de la Wallonie dans le cadre de la Belgique 12. Ainsi que l’explique Fernand Schreurs, cette éti­quette recouvre à la fois l’Etat fédéral selon la formule Truffaut – Dehousse, la confé­dération d’Etats présentée par la Fédération socialiste liégeoise et l’union personnelle ou réelle 13. Dans un souci d’unité et de réalisme politique, les ténors du mouvement ont rallié leurs militants à la solution raisonnable de l’auto­nomie 14. Comme l’a dit Charles Plisnier dans un discours pourtant enflammé, on ne fait pas l’impasse d’une expérience politique 15.

Ainsi que l’indique François Simon en tribune libre du journal Le Gaulois, les partisans de l’indépendance de la Wallonie et du rattachement à la France ont estimé qu’une dernière expérience restait à tenter, une dernière preuve à faire : celle qui consiste à faire éclater la mauvaise foi des diri­geants unitaires et l’impossibilité de doter la Wallonie, dans le cadre belge, d’un système qui lui rende son entière souve­raineté 16.

2. En tant que Wallon : une analyse du présent

En tant que Wallon, le regard que je porte sur le présent ne laisse pas de m’inquiéter. De 1945 au milieu des années 1960, sous les effets conjugués de son absence de dynamisme, d’innovation, d’autonomie, de créativité, de volonté de redéploiement, la Wallonie a poursuivi son déclin. Il faut ajouter à ces causes, le choix des holdings comme la Générale de transférer 20 % de ses participations du Sud vers le Nord. La Wallonie qui représente 33,2 % des activités de la Générale, en 1965, n’en représente plus que 28,6 %, en 1980. La part de la Flandre est passée de 53,5 à 60 % du portefeuille belge du holding 17. Des constats semblables peuvent être faits pour d’autres groupes financiers, comme Brufina, Cofinindus. En 1963, la richesse par habitant est passé sous celle de la Flandre et il a fallu attendre la fin des années soixante pour que la Wallonie puisse vraiment commencer à agir pour changer sa trajectoire. Ainsi, je ne suis pas de ceux qui pensent que les efforts de redéploiement de la Wallonie commencent en 1997 ou en 1999. Si les ministres Fernand Delmotte, Jean-Pierre Grafé, Jean Defraigne, Jean Gol, Alfred Califice, Robert Moreau, Guy Mathot, Jean-Maurice Dehousse, Philippe Busquin, Melchior Wathelet, Bernard Anselme, Guy Spitaels et Robert Collignon – et j’en oublie ! – n’avaient pas fait ce qu’ils ont fait et donné à la Wallonie, elle n’aurait pas enrayé son déclin dans la seconde moitié des années 1980. Néanmoins, et malgré les contrats d’avenir et les plans dits Marshall, nous nous maintenons sur un palier, mais nous stagnons. Nous nous redéployons, mais nous ne décollons pas. Nous gérons au mieux, certes, mais nous ne nous transformons pas véritablement. Nous voulons accélérer – ce sont les mots du Ministre-président Paul Magnette – mais nous n’accélérons pas encore 18. Les dernières analyses entendues ne sont pas là pour nous rassurer 19. La responsabilité de cette situation ne résulte pas de quelques-uns, ni de nos gouvernants, ni des Flamands, ni du fédéral, ni de l’Europe. Cette responsabilité nous est imputable. Elle est collective. Elle résulte de vous, elle résulte de moi.

Certes, le fédéralisme ne nous a pas éblouis par sa capacité de transformation. Il a fallu vingt ans depuis 1945 pour commencer, très timidement à l’obtenir. Il reste partiel, saucissonné entre la Région wallonne et la Communauté française, et l’intérêt, le bien commun wallon restent fondamentalement brouillés par les logiques de partis qui, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, restent éloignés de la Wallonie. Intérêt régional et bien commun sont également affectés par des logiques syndicales qui ne font plus de la Wallonie leur rêve d’une justice sociale et d’une région d’où serait bannie le chômage, pour citer approximativement André Renard 20. Comment le pourraient-ils, me direz-vous ? Il en est de même du monde associatif qui éprouve des difficultés gigantesques à mobiliser. Les entreprises semblent aujourd’hui les seules à vraiment s’inscrire dans un cadre wallon tout en s’articulant avec la nécessaire mondialisation. Il me suffit d’ailleurs de fréquenter parfois le Cercle de Wallonie, l’Union wallonne des Entreprises ou les sections wallonnes du Forum financier pour retrouver l’allant que l’on rencontrait hier dans d’autres lieux.

Le présent n’est pas sombre, car il est le lieu de nos actions, le moment où nous pouvons construire un avenir meilleur. Je crois néanmoins qu’aujourd’hui il est difficile de dire à nos enfants et à nos petits-enfants ce qu’on m’a dit dans les années 1970, 1980 et 1990 : encore dix ans, encore vingt ans, et la Wallonie se portera mieux. Or aujourd’hui, les meilleurs économistes nous disent que la Wallonie ne pourra rattraper ni la moyenne belge ni la moyenne européenne avant vingt ans, toutes choses restant constantes par ailleurs.

Ma conviction est donc qu’il faut changer de trajectoire et construire l’avenir autrement.

3. En tant que citoyen et démocrate : l’avenir est à construire maintenant

Je vous entends me répondre, Monsieur le Président de l’Alliance Wallonie-France : « l’avenir de la Wallonie sera français ».

Philosophiquement, cette idée ne me perturbe pas. D’ailleurs, personne n’a jamais relevé l’exergue que j’avais placé, en toute conscience, dans mon essai de 1997 sur l’identité wallonne, dû à la plume de Fernand Braudel : quand je me pose des questions sur l’identité de notre pays, observé par priorité à travers l’épaisseur de son passé, n’est-ce pas à propos de la France de demain que je me tourne et m’interroge ? 21

De même, comme prospectiviste, lorsque je regarde les trajectoires possibles de la Wallonie dans le contexte d’une disparition éventuelle de la Belgique, ainsi que je l’ai fait au Sénat français en 2004 22 ou à l’ARAU à Bruxelles en 2005 23, l’idée de réunion de la Wallonie à la France me paraît une alternative crédible. Davantage crédible en tout cas que l’idée – saugrenue, aurait dit François Perin – d’une Belgique résiduelle, sans la Flandre mais avec un roi, que préfigurerait la soi-disant Fédération Wallonie-Bruxelles.

Nonobstant le fait que j’habite à moins de 15 kms de la France, que j’enseigne de manière plus ou moins hebdomadaire, depuis plus de dix ans à Paris et à Reims, que j’accepte volontiers chantiers et conférences dans les régions françaises, que Paris me paraît davantage capitale que Bruxelles ou Namur et que, dès lors, je me sens déjà largement réuni à la France, ceci n’est pas un coming-out réunioniste.

Pour trois raisons que je pense essentielles.

La première est une question de temporalité. Il me paraît en effet que, compte tenu de son état général et de sa santé économique et sociale, la Wallonie n’est pas en mesure de négocier valablement avec l’Élysée, Matignon, le Quai d’Orsay ou toute autre instance, sa réunion à la République dans les conditions actuelles. Si nous devions le faire, ne laissons pas penser à nos amis qu’après voir été largués par les Flamands, puis par les Bruxellois, voire par les germanophones, nous chercherions notre salut dans une sécurité française par incapacité à mettre de l’ordre dans notre région, par manque de résilience, c’est-à-dire par incapacité à se saisir et à répondre aux enjeux qui sont les nôtres. Le sursaut de dignité que je prône depuis des années à l’égard des Flamands, je le préconise aussi à l’égard des Français.

La deuxième raison pour laquelle je ne veux pas me réunir maintenant à la République est que, je ne crois pas davantage en une France ontologique qu’en une Wallonie éternelle. Lors d’un colloque organisé par Claire Lejeune à l’Université de Mons en octobre 1994, Claude Julien – ancien directeur du Monde diplomatique – posait la question de savoir s’il est possible de se dire Français, de culture française aujourd’hui, sans dire si nous nous rangeons pour la période 1940-1945, du côté de Vichy ou du côté de la Résistance ? 24 Or il est intenable de soutenir que la France de Vichy n’était pas la France.

On ne l’a pas suffisamment rappelé, le Congrès de 1945 réunissait plus d’un millier de congressistes, parmi lesquels plus de 300 chefs de la Résistance, dans le contexte de sortie de guerre que j’ai rappelé. La France à laquelle nous aspirons quand nous en parlons comme alternative n’est pas celle du projet que portaient hier Pétain et Laval. Parce que, bien sûr, en tant que Wallons, nous avons refusé ceux d’Hendrik De Man et de Léon Degrelle. Par fidélité à nos pères, nous qui faisons constamment la leçon au Vlaams Belang, à la NVA et à tous les Flamands qui n’ont pas rompu avec leur passé, nous ne saurions aspirer à vivre et à collaborer dans et avec une France aux mains, hier de Jean-Marie Le Pen, aujourd’hui ou demain de Marine Le Pen. Notre fidélité à ceux de 1940-1945, à ceux qui aimaient la Wallonie et la France et sont morts ou ont souffert pour la liberté et la démocratie est à ce prix. Et je pense évidemment à des Georges Truffaut, Luc Javaux, et à tant d’autres. Je pense à mon grand-père liégeois qui a passé une bonne partie de la guerre en captivité, à mes grands-parents châtelettains, dont la maison fut brutalement perquisitionnée par la Gestapo, à ma grand-mère résistante, arrêtée, battue et incarcérée à la prison de Charleroi, à mon père enfant, bousculé par les nazis. Certes, nous avions aussi nos collaborateurs wallons mais, comme l’a bien montré l’historien Martin Conway, ils étaient assiégés chez eux, écartés, pestiférés 25. Vingt ans après la guerre, ma grand-mère m’interdisait encore la fréquentation de jeunes gens parce que l’attitude de leurs parents avait été douteuse pendant ces années sombres.

La troisième raison enfin, c’est que nous ne saurions soutenir aujourd’hui que la Wallonie ne dispose pas d’une certaine souveraineté. Le fédéralisme a transféré l’État pour ce qui concerne les compétences au niveau des entités fédérées. Et ces compétences sont gigantesques. Notre Congrès national wallon est réuni en permanence. Il s’agit de notre Parlement de Wallonie qui, depuis 20 ans cette année, est élu directement et séparément du fédéral. C’est lui qui, demain, sera au centre de toute décision quant à l’avenir de notre région. C’est avec lui, et donc avec ses membres, qu’il vous faut dialoguer, c’est lui qu’il faut nourrir de vos analyses, c’est lui qu’il vous faut connecter aux acteurs de la gouvernance française.

Conclusion : Si c’est la France, ce sera la France libre

Je conclurai en me référant à une des grandes figures du Mouvement wallon et un des fondateurs de l’Institut Destrée. Arille Carlier, avocat, ancien stagiaire de Jules Destrée, de sensibilité libérale s’interrogeant en 1938 sur la réunion de la Wallonie à la France, estimait qu’il n’est pas démontré qu’un peuple de nationalité française ne puisse atteindre à la plénitude de sa vie nationale sans faire partie de l’État français 26.

Faut-il dire que, 77 ans plus tard, la complexité du monde contemporain rend, d’une part, cette question dérisoire et, d’autre part, sa réponse plus urgente que jamais.

Je pense dès lors que vos réflexions ainsi que vos travaux de sensibilisation et de pédagogie, sont, plus que jamais, utiles et salutaires.

Mais je m’en voudrais de ne pas vous inviter à un effort supplémentaire.

A l’heure où les ministres wallons invoquent le patriotisme économique de la Wallonie, je dis que nos patries sont en danger.

D’une part, je crains pour notre capacité de redressement de la Wallonie, malgré les efforts fournis, ceux-ci étant très insuffisants et pas assez profonds. L’échec de nos politiques de redéploiement aurait des conséquences terribles tant sur notre vie sociale que sur notre cohésion territoriale.

D’autre part, je crains aussi pour l’évolution de la France. Emberlificotée dans ses contradictions, incapable de renouveler son modèle d’intégration républicain, hésitante sur ses stratégies industrielles, sociales, éducationnelles et culturelles, la République semble laisser l’initiative à ses forces les plus antidémocratiques, les plus irrationnelles, les plus intégristes. Les valeurs de la République paraissent se déliter tout comme la Nation : la communauté des citoyens se fragmente en d’inutiles et vains communautarismes…

En tant que Wallonnes et Wallons, nous avons le devoir de secourir la France, de l’aider à voir clair en elle-même et d’appuyer ceux qui – de droite, du centre ou de gauche – lui permettront, comme en juin 1940, de renouer avec une certaine idée de la France. Cette idée que nous partageons. Et nul doute que les élections régionales françaises nous en donneront l’occasion.

Enfin, si demain ou après-demain, comme on doit l’anticiper, à défaut de le craindre, la Belgique venait à disparaître, il nous faudrait choisir d’autres alternatives. Mais, je le dis tout net : si c’est la France, ce sera la France libre.

Philippe Destatte

https://twitter.com/PhD2050

[1] André BOLAND, Les naissances de la Wallonie, dans Léopold GENICOT, dir., Histoire de la Wallonie, p. 463, Toulouse, Privat, 1973.

[2] Philippe RAXHON, Histoire du congrès wallon d’octobre 1945, Un avenir politique pour la Wallonie, p. 119, Charleroi, Institut Destrée, 2015. – Actes du colloque scientifique interna­tional sur le Congrès national wallon de 1945, dans La Vie wallonne, avril 1997. – On trouvera également une importante revue de presse portant sur l’ensemble de la période dans L’Opinion wallonne, notamment les numéros 4 d’octobre – novembre 1945 et 5 de 1946.

[3] In memoriam, Olympe Gilbart, dans La Nouvelle Revue wallonne, avril – septembre 1958, p. 107. – Olympe GILBART, Un coup de semonce qui doit être entendu, tel est le sens profond du Congrès national wallon, dans La Meuse, 25 octobre 1945, p. 1.

[4] Sur François Simon, voir Paul DELFORGE, François Simon, dans Encyclopédie du Mouvement wallon, t. 3, p. 1479-1480, Charleroi, Institut Destrée, 2001.

[5] La Wallonie a parlé, La première assemblée des États généraux de Wallonie reven­dique l’autonomie de la Wallonie, dans Le Gaulois, 22 octobre 1945, p. 1. – Marie-Françoise GIHOUSSE, Mouvements wallons de Résistance, p. 100-102, Charleroi, Institut Destrée, 1984. – Voir le mémoire, attribué à François Simon, relatant son voyage. FHMW, Fonds Raymond VANHAM, Wallonie libre, D. Divers rapports, 11 pages. – M. François Simon prend la parole, Ibidem, p. 2.

[6] Hervé HASQUIN, Historiographie et politique, Essai sur l’histoire de Belgique et la Wallonie, p. 123, Charleroi, Institut Destrée, 1982.

[7] Le congrès de Liège des 20 et 21 octobre 1945, Débats et résolutions, p. 21, Liège, Éditions du Congrès national wallon, [s.d.].

[8] Économie wallonne, Rapport présenté au Gouvernement belge par le Conseil économique wallon, 20 mai 1947, Liège, Éditions du Conseil économique wallon, 1947.

[9] Théo PIRARD, Ce samedi et ce dimanche à Liège, la Wallonie va scruter son destin, dans La Meuse, 20 et 21 octobre 1945, p. 1.

[10] Le congrès de Liège des 20 et 21 octobre 1945..., p. 81-82.

[11] Annales parlementaires, Chambre des Représentants, Séance du 8 novembre 1945, p. 1.249.

[12] Le congrès réuni à Liège a choisi à l’unanimité moins deux voix le fédéralisme dans le cadre d’une Belgique réformée, dans La Meuse, 22 octobre 1945, p. 1 & 2.

[13] Le congrès de Liège des 20 et 21 octobre 1945…, p. 88.

[14] Le congrès a voté, dans La Wallonie libre, novembre 1945, p. 1sv. – Le congrès de Liège des 20 et 21 octobre 1945…, p. 82.

[15] Le congrès de Liège des 20 et 21 octobre 1945…, p. 106. – Sur Charles Plisnier et le mouvement wallon : José FONTAINE, Plisnier et la question nationale, dans Paul ARON, dir., Charles Plisnier, Entre l’Évangile et la Révolution, p. 111-123, Bruxelles, Labor, 1988. – Philippe DESTATTE, Actualité politique de Charles Plisnier sur la question wallonne, dans Francophonie vivante, décembre 1996, p. 245-250.

[16] François SIMON, Pourquoi le repli, dans Le Gaulois, 24 octobre 1945, p. 1. – Voir les réactions des principaux témoins, vingt-cinq ans plus tard : Il y a vingt-cinq ans : le premier Congrès national wallon, La Wallonie interroge : Si c’était à refaire, recommenceriez-vous ?, dans La Wallonie, 24 et 25 octobre 1970, p. 8, 9 et 10.

[17] Jean-Rémi SORTIA, Présence de la Société générale de Belgique en Wallonie : 1900-1980, dans Wallonie 86, n° 74, p. 133-150.

[18] Ph. DESTATTE, L’économie wallonne, les voies d’une transformation accélérée, Exposé présenté au Forum financier de la Banque nationale de Belgique, Université de Mons, le 3 novembre 2014, Blog PhD2050, 24 juin 2015, https://phd2050.wordpress.com/2015/06/24/fofi/

[19] Philippe DONNAY, Perspectives économiques régionales 2015-2012, Conférence présentée au CESW, 21 septembre 2015. – Jules GAZON, Wallonie, Connais-toi toi-même ! dans Le Soir, 5 octobre 2015. – Giuseppe PAGANO, L’économie wallonne : forces et faiblesses, Cycle de conférences UMONS – Université ouverte, Où va la Wallonie ? Charleroi, 8 octobre 2015.

[20] Ph. DESTATTE, L’identité wallonne, Essai sur l’affirmation politique de la Wallonie (XIX-XXèmes siècles), p. 231-232, Charleroi, Institut Destrée, 1997.

[21] Fernand BRAUDEL, L’identité de la France, Espace et histoire, p. 20, Paris, Arthaud-Flammarion, 1986. dans Ph. DESTATTE, L’identité wallonne…, p. 11.

[22] Ph. DESTATTE, « Scruter son destin », Quelle actualité pour les alternatives de 1945 concernant l’avenir de la Wallonie, Conférence au Sénat français à l’initiative du Cercle franco-wallon, Paris, 18 octobre 2004.

[23] Ph. DESTATTE, Les différentes alternatives d’évolution du modèle institutionnel belge et les conséquences pour Bruxelles, dans Bruxelles dans la Belgique post-fédérale, p. 42-51, Bruxelles, Atelier de Recherche et d’Action urbaine (ARAU), 2005.

[24] Voir Citoyenneté européenne et culture, Cahiers internationaux de Symbolisme, n° 80-81-82, 1995. La citation n’y figure pas, il s’agit d’un verbatim que j’ai pris en note à cette occasion.

[25] Martin CONWAY, Degrelle, Les années de collaboration, Ottignies, Quorum, 1994.

[26] Arille CARLIER, Qu’est-ce qu’une nation ? Qu’est-ce qu’un Etat ?, dans La Wallonie nouvelle, 6 mars 1938, p. 1 & 2.

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4 commentaires
  1. LENAIN Jacques a dit:

    Je connais déjà un peu ce que pense Ph. Destatte. Car je l’ai un peu lu. Et j’étais présent lors de son intervention dans les locaux du Sénat, en 2004. Eh oui…J’avais alors surtout retenu de son propos que la caractéristique fondamentale de son ultra-régionalisme était sa parfaite loyauté envers la Belgique, l’Etat belge, le Royaume…et, du coup, le choix du maintien de « l’alliance » avec la Flandre, malgré sa dimension conflictuelle permanente.

    Son intervention du 12 octobre dernier devant l’AWF, tout en ménageant l’option réunioniste (on ne sait jamais…) exprime la constance de sa position.

    Je reviens brièvement sur les trois arguments de Destatte pour affirmer que le temps de réclamer la réunion n’est pas venu…et ne viendra pas, sauf catastrophe (on ne sait jamais…).

    1. La dignité : la Wallonie n’est pas (encore) assez « bonne » pour se donner à la France…il faudrait donc attendre encore au moins vingt ans (dixit Destatte lui-même…) pour que cela soit…Autrement dit, la Wallonie surnage à peine, elle peut se noyer, mais « il faut refuser la main secourable de la France, puisque nous, Wallons, sommes à poil, et que, tirée hors de l’eau, cela va se voir »…
    2. La dignité encore : la France n’est pas assez « bonne » pour la Wallonie, elle ne l’a jamais été, hier au nom du régime pétainiste, maintenant au nom de son futur lépéniste…Entre les deux, rien, semble-t-il, et après toujours rien, la France étant condamnée au régime « brun ». C’est aussi oublier que l’idéologie pétainiste ferait autant de ravage en Wallonie qu’en Picardie si elle y avait un « lideur », et qu’une idéologie similaire prospère aisément en Flandre, donc en Belgique…
    3. La Wallonie a déjà acquis, dans le cadre belge, l’essentiel de ce que son appartenance à la France lui enlèverait, à savoir une certaine « souveraineté ». Mauvais argument dans le cadre belge maintenu, car la dépendance de la Wallonie à la Flandre saute aux yeux. Bon argument dans l’hypothèse d’un cadre français, auquel je réponds par le projet d’intégration-autonomie.

    Autrement dit, Ph. Destatte redit, à 10 ans d’intervalle, que pour la Wallonie, la Belgique, donc la (dépendance à la) Flandre, c’est mieux, toujours mieux, que la (dépendance à la) France. Son optimisme d’il y dix ans a bien faibli, mais il s’accroche encore à l’autonomie wallonne (qu’il baptise, hypocritement, « souveraineté ») comme seule planche de salut. Il exprime parfaitement le point de vue toujours dominant du monde intellectuel franco-belge (et de tous les autres milieux dirigeants et influents). Je pense depuis longtemps que le régionalisme wallon, désormais copié par le régionalisme franco-bruxellois, est une forme de belgicanisme. Il faut faire avec. C’est bien pourquoi le contenu de mon projet d’intégration autonomie avec la France est si « belge » (au sens où il conserve l’essentiel des lois et institutions belges…et donc wallonnes).

    Plaisantons un peu. Sur le congrès wallon de 1945, Ph. Destatte nous donne cette citation : « après le coup de théâtre du vote sentimental favorable à la réunion de la Wallonie à la France, (…) la Wallonie cessa d’être mythique aux yeux d’une avant-garde démocratique wallonne, pour devenir un projet politique et institutionnel cohérent dont les étapes de modifications constitutionnelles vers l’instauration de l’État fédéral belge seraient la concrétisation ».

    Je m’en inspire pour l’adapter à la situation de maintenant : « après le combat sentimental favorable à la réunion de la Wallonie à la France, (…) la Wallonie française cessera d’être mythique aux yeux d’une avant-garde démocratique wallonne quand elle deviendra un projet politique et institutionnel cohérent consistant en un statut constitutionnel d’une Wallonie française pleinement autonome au sein de la République ». Évidemment, un projet qui n’est valable que si la France reste toujours une vraie République…

    • phd2050 a dit:

      Cher Monsieur Lenain,

      C’est très honoré par votre commentaire de mon texte La Wallonie et la France, 70 ans après le coup de semonce de 1945, que je vous réponds. Pour faire suite à celui-ci, je voudrais apporter quelques éclairages sur ma position. Il s’agit certainement d’un exercice difficile, car je me sens très éloigné des formes de certitudes que vous me prêtez dans mes engagements et affiliations. Pour tout dire, c’est d’ailleurs une surprise pour moi – et certainement pour mes amis – de me retrouver si loyal envers la Belgique, l’État belge, le royaume (que je persiste pourtant à écrire avec une minuscule, mais je sais que beaucoup de Français restent fascinés par la monarchie et la noblesse…). Néanmoins, ainsi que vous le sous-entendez concernant l’option réunioniste, la confusion est toujours bonne à prendre (« on ne sait jamais… »). Permettez-moi toutefois d’assumer l’idée que vous me prêtez d' »alliance » avec la Flandre et les Flamands, à l’égard de laquelle, effectivement, je n’ai aucune animosité de principe. D’une part, la Flandre est aujourd’hui une des régions (et peut-être demain un Etat indépendant) les plus dynamiques d’Europe, avec laquelle nous entretenons des relations certes difficiles mais souvent constructives. Il s’agit, ne l’oublions pas, de notre premier client. D’autre part, le principe même de l’Europe et le projet européen lui-même – aujourd’hui si décrié – sont fondés sur l’alliance de toutes ses composantes. D’ailleurs, ni la Flandre ni la France ne sont tentées de quitter l’Europe. Du reste, tant le Quai d’Orsay que l’Ambassade de Belgique entretiennent les meilleures relations avec le Gouvernement flamand.

      En suivant votre propre raisonnement, je reviendrai moi-aussi sur les trois arguments pour lesquels je pense que le moment n’est pas venu de réunir la Wallonie à la France (ou la France à la Wallonie : l’ancien Ministre-Président Jean-Maurice Dehousse a souvent soutenu que, compte tenu de leur égo, c’était plutôt la propension des Liégeois sinon des Wallons).

      1. Sur la question de la temporalité, il me semble que vous mêlez deux idées différentes. Il est vrai que j’indique que la Wallonie doit d’abord se redresser pour ne pas être en position de faiblesse pour négocier, s’il y a lieu, une réunion à la France. D’abord parce que je ne pense pas qu’il s’agisse pour les Wallons (et encore moins les Wallonnes) « de se donner » ou de se laisser prendre. Il s’agit de co-construire, de contractualiser, donc de négocier. Et je dirai pourquoi dans un instant. Il est vrai également que j’écris que les économistes les plus avertis nous disent qu’au rythme actuel du redéploiement et des réformes, c’est-à-dire avec un Plan prioritaire wallon (dit Plan Marshall) à 4,7 % du budget régional, ramené aujourd’hui à environ 3% compte tenu de l’accroissement considérable de ce budget, il faudra au moins vingt ans non pour rattraper le Flandre mais pour nous reconnecter à la moyenne belge que nous tirons vers le bas. Or, comme je l’indiquais le 11 octobre dernier à Liège, je trouve cette trajectoire insupportable pour nos enfants et nos petits-enfants et nous ne pouvons pas nous en satisfaire. Comme je l’ai souligné, il s’agit de construire l’avenir autrement. Ainsi, ma conviction est que, si nous pratiquons des réformes profondes, systémiques, en mobilisant les acteurs et les moyens financiers autour d’un objectif collectif de redressement, nous pouvons remettre la Wallonie à flot en une ou deux législatures. Cela signifie que nous refusons de sacrifier une nouvelle génération. Cela signifie également que nous construisons une autre trajectoire à partir du présent. Tant le Collège régional de Prospective que moi-même, à titre personnel, avons esquissé depuis 2011 des pistes en ce sens qui, malheureusement, n’ont pas – jusqu’ici – été suivies .

      2. Je ne saurais évidemment vous suivre sur la question du pétainisme et sur le fait que ce serait l’absence de leader fasciste en Wallonie qui, à l’époque, nous aurait empêchés de nous engager sur ce chemin. Outre le fait qu’une minorité a bien basculé, le très maurrassien Léon Degrelle avait davantage de charisme que la plupart des hommes politiques européens de l’époque. Ce qui ne l’a pas empêché de fait d’être marginalisé après son feu de paille de 1936 à 1939. La comparaison avec la Picardie et avec le Nord – Pas-de-Calais ne tient pas sur ce plan, ni d’ailleurs avec la Flandre. Néanmoins, rien ne permet de soutenir que la Wallonie serait vaccinée contre le fascisme. Le Front national a déjà été présent au Parlement de Wallonie et on ne saurait prétendre qu’il n’y reviendra jamais. Les effets d’une politique ou d’une non politique évoquée ici au point 1 n’est pas sans lien, du reste, avec la composition future du Parlement wallon.

      3. Le troisième argument portait sur le véhicule d’un dialogue avec la France et sur ceux qui prendront demain la décision de suivre une trajectoire plutôt qu’une autre. J’ai bien connu, dans les années 1980 et 1990, les pseudo-échanges d’agents jouant les intermédiaires entre Paris et Bruxelles pour, affirmaient-ils, préparer la réunion de la Wallonie à la France. Mon constat est que, finalement, toutes ces initiatives n’avaient pas grand chose de sérieux et que, si cette trajectoire devait être préparée et entretenue par un mouvement en Wallonie, sa vocation serait aujourd’hui de cibler le Parlement de Wallonie qui est le vrai lieu de décision car, précisément, le porteur de la souveraineté wallonne. Les Flamands, inscrits dans leur propre dynamique, n’auront plus qu’une influence marginale sur ce processus. Sauf, évidemment, si la Wallonie ne s’émancipe pas budgétairement en amont. C’est ce que le Collège régional de Prospective de Wallonie a suggéré dès 2011, avant-même la fin des négociations gouvernementales : l’élaboration d’un budget vérité pour la Wallonie, qui montre (et démontre) sa capacité de renoncement à tout transfert Nord-Sud, sa volonté de s’en sortir par elle-même, ainsi que sa capacité et son courage à réaliser les arbitrages nécessaires.

      Faut-il écrire que je ne vous suis pas du tout dans la suite de votre travail d’exégèse et encore moins dans la conclusion que vous en tirez ? Pour deux raisons essentielles.

      La première, c’est qu’il me semble que vous n’avez pas identifié ce qui est le ressort de ma pensée. Il ne s’agit évidemment pas d’une conception nationale ou régionale. Que celle-ci soit wallonne, belge ou française a finalement peu d’importance pour autant qu’elle soit démocratique et qu’on y retrouve les valeurs des Lumières (qui ne sont d’ailleurs pas que françaises…), ce qui est déjà beaucoup. De même, hormis le fascisme – que je fustige –, je pense que le libéralisme, le socialisme, la démocratie chrétienne et l’écologie politique sont porteurs de stratégies intéressantes qui peuvent répondre, spécifiquement ou collectivement, aux enjeux de nos sociétés.

      En fait, ce que je considère comme un vrai atout pour le fonctionnement d’un État, c’est le fédéralisme en tant que principe de gouvernement, c’est-à-dire un système politique qui recherche l’équilibre entre le maximum d’autonomie des composantes (self-government), la plus grande participation de celles-ci au projet commun, la coopération entre elles, ainsi que la subsidiarité des compétences. Le mot-clef de ce système est celui du respect : respect de la différence, respect du dialogue, respect de l’autonomie de chacun. On peut trouver beaucoup d’accommodement dans les relations entre les territoires, les régions, les nations. On ne peut pas transiger sur un manque de respect de l’autre. Et sur ce plan, il faut reconnaître que, nous-mêmes Wallons, et surtout francophones de Belgique, nous avons souvent manquer à nos devoirs élémentaires à l’égard de la Flandre, ce que vous-mêmes semblez oublier.

      La deuxième raison pour laquelle je ne vous suis pas dans votre raisonnement, c’est que vous plaisantez précisément sur la question de la souveraineté. Vous m’avez mal lu si vous pensez qu’il ne s’agit, dans mon esprit, que de la seule planche de salut et vous me comprenez mal si vous imaginez que, pour moi, souveraineté signifierait indépendance. Vous auriez toutefois raison en comprenant que ma conviction est que les Wallonnes et les Wallons ne sortiront de leurs difficultés que d’abord par eux-mêmes. Tout mon texte indique que la réunion à la France est une des trajectoires possibles pour l’avenir de la Wallonie. Il n’est pas raisonnable de dire qu’elle est la seule. Elle pourrait être souhaitable ; ce n’est pas certain qu’elle soit réalisable. Dans son histoire, d’ailleurs, la Belgique dans sa totalité a souhaité se réunir à la France ou même s’en rapprocher sans que les puissances européennes l’admettent. En 1945 même – et c’est ce qu’avaient compris beaucoup de congressistes –, au delà du vote sentimental, un suffrage de raison le dimanche du congrès n’aurait pas remis en cause les accords de Yalta et de Potsdam. De Gaulle lui-même en a fait l’expérience au Val d’Aoste. Ainsi, sauf à s’inscrire dans une logique déterministe et révolue, la politique de décline en alternatives. La réunion à la France constitue assurément une alternative pour la Wallonie. Pour autant qu’une bifurcation se présente ou soit créée, ce qui confirme l’importance des temporalités.

      Du reste, si cette hypothèse l’emportait, et même si ni vous ni moi ne serions à la manœuvre ni à la table des négociations éventuelles, je vois mal que la question de la souveraineté ne soit pas centrale pour les Français et les Wallons qui s’y retrouveront. Or, je ne suis pas certain que, jusqu’ici, la mesure de cette question ait été prise de chaque côté de la frontière, car mon expérience me laisse penser que les responsables politiques, administratifs et même la plupart des chercheurs français, ne peuvent actuellement concevoir, c’est-à-dire comprendre et saisir que, dans le système fédéral belge, c’est l’État – et donc la souveraineté nationale – qui a été partiellement sinon largement transféré au niveau des entités fédérées. Il s’agit d’un long processus qui a débuté en Belgique dès les années 1873 pour s’accélérer un siècle plus tard et aboutir aujourd’hui à une situation très particulière que même la connaissance des régimes politiques états-unien, canadien, allemand ou suisse ne peut que très partiellement éclairer.

      Ainsi, la loyauté que vous me prêtez à la Belgique n’est-elle plus une loyauté nationale mais une loyauté de nature fédérale, ce qui est profondément différent. Dès lors, lorsque dans votre projet d’intégration-autonomie, vous considérez – si j’ai bien entendu ce qui en était dit au congrès de l’Alliance Wallonie-France – que les relations internationales relèveraient demain de la République française, la Wallonie ne pourrait que très difficilement s’y résoudre puisqu’aujourd’hui elle dispose de la capacité internationale dans l’exercice de ses propres compétences, jusqu’à la faculté de signer des traités, sans la moindre intervention fédérale. Ainsi, la souveraineté sur ces compétences est déjà une réalité. Je ne suis pas en train d’écrire que cette difficulté est insurmontable mais je veux indiquer qu’elle ne pourra être surmontée que s’il existe une reconnaissance préalable par la France de cette réalité.

      Faut-il dire – et la question est de même nature – que la manière avec laquelle l’Élysée et Matignon viennent de redessiner, sans suivre leur avis et de manière régalienne, les régions de France, n’est pas de nature à nous rassurer, nous Wallons, sur les pratiques de gouvernance de la République, au cas où une éventuelle intégration-autonomie devait être envisagée et négociée ?

      Ma conviction, et c’est pour cela que je voulais vous écrire cette trop longue réponse, c’est qu’il n’est pas trop tôt pour se parler, pour se comprendre et pour réfléchir à des avenirs communs. Je n’ignore pas que cela soit difficile dans des cadres officiels. Mais quelles que soient les voies d’avenir qui seront choisies, ce travail de compréhension mutuelle et collective ne pourra être que bénéfique. C’est surtout cela que j’ai voulu indiquer à l’Alliance Wallonie-France à l’occasion de ce soixante-dixième anniversaire du coup de semonce de 1945.

      Veuillez croire, cher Monsieur Lenain, à l’assurance de mes sentiments dévoués,

      Philippe Destatte

  2. LENAIN Jacques a dit:

    M. Destatte,
    Grand merci pour votre réponse, précise et inattendue, à mon texte du 13 octobre dernier, qui, en commentant, brièvement, la teneur de votre intervention devant l’assemblée générale de l’AWF du 12 octobre dernier, s’adressait moins à vous qu’aux lecteurs du site de l’AWF. Un lectorat engagé qui justifie un langage engagé, et qui me convient. En effet, n’épousant pas une démarche de type universitaire, mais étant sur une orientation militante, mes propos sont volontairement « brutaux ».
    J’en viens au fond de votre argumentaire.
    1. La Wallonie,-entre Flandre et France. Vous esquivez. Vous me répondez « relations de bon voisinage ». Elles sont parfaitement nécessaires et légitimes, en effet (au demeurant, je note que, institutionnellement parlant, il y a plus de relations de ce type entre la Flandre et la France, et ses régions limitrophes, qu’entre la Wallonie et la France, et ses régions limitrophes ; et il y a aussi à dire sur l’indigence des relations institutionnelles entre la Région wallonne et la Région flamande…). Mais ce n’est en rien de cela dont il s’agit ! Il s’agit du choix wallon (et bruxellois) dominant, qui est le vôtre, et celui des élites franco-belges, cette préférence, quasi viscérale, pour une subordination réelle et ancienne, mentale, politique, institutionnelle, légale et financière, de la Wallonie à la Flandre (qui, pourtant, la méprise, et lui est de plus en plus étrangère), et la détestation, avouée ou non, d’une possible appartenance à la France (pourtant de même culture, et dont le pouvoir central soutient et traite toutes ses collectivités de manière égale, ce qui ne veut pas dire identique). Vous (vous, M. Destatte, et vos semblables des milieux influents et dirigeants wallons et franco-bruxellois) préférez partager, pour un temps encore long, une même citoyenneté d’Etat avec les Flamands (dont le choix historique et constant est de tourner le dos à la culture française, donc à la vôtre) qu’avec les Français (dont vous partagez la culture et sans laquelle vous ne seriez rien de distinctif, même pas un Wallon, car vous seriez devenu un Flamand) ! Ce que je dis là est un constat, quasi-matériel, nullement un jugement moral, sur les qualités respectives des Wallons, Flamands et Français, et sur leurs sentiments réciproques ! Mais ne croyez pas que ce constat sévère me surprend et me désespère. Je connais un peu mon histoire de France, et donc je sais que, avant de rejoindre la France, il n’y avait pas plus anti-français que le Lyonnais, le Marseillais, le Lorrain, le Picard, le Franc-comtois, le Savoyard, etc. ! Car on déteste volontiers ce vers quoi on tend…ce vers quoi on « risque » de tomber ! (à Bruxelles, un bâtiment rasé lors de la sa « bruxellisation », portait le nom des Granvelle, célèbre et puissante famille franc-comtoise, donc totalement de langue et de culture française, qui a fourni les collaborateurs les plus directs de Charles Quint et de Philippe II ; ils ont donc consacré leur vie et leur énergie à combattre la France de François Ier et ses intérêts ; mais la Franche-Comté est d’appartenance française, depuis Louis XIV ; le « bilan » final de l’action de ces fameux « régionalistes » pour leur « petite patrie » est d’avoir contribué à sa ruine, momentanée, en encourageant un esprit stérile et nocif de résistance à la France ; il y a nombre de « Granvelle » en Wallonie et à Bruxelles, depuis bien longtemps, et toujours aujourd’hui…).
    2. L’échéance indéfinie du redressement wallon. Ce que vous dites là-dessus précise un peu, mais ne change rien, bien au contraire. Je vous résume à ma manière : « nous avons la recette du redressement , mais elle n’est pas appliquée »…Ça fait trente ans qu’il en est ainsi…! « Ce redressement est donc pour demain, un jour, mais le temps qui nous sépare de l’échéance reste inconnue ». Certes, vous appelez, avec quelques uns, à un « budget vérité » pour une Wallonie qui sera demain dépourvue des transferts financiers Nord/Sud. Mais comment, à quel hauteur, dans quels délais, à quel prix politique et social ? Car, en attendant cette double échéance (fin des transferts financiers et un redressement économique abouti..), comment survivra l’entité wallonne ? Je vous renvoie aux chiffres de J Gazon (qui sont pires que les miens…), et qui sont valables tant pour une Wallonie restée belge, « en relations de bon voisinage avec la Flandre » (dans une Belgique « confédéralisée »), que pour une Wallonie devenue solitaire, « souveraine », car, dans les deux cas, elle serait « laissée à elle-même ». Ainsi, ce que vous ne dites pas est bien plus important, et est tellement dérangeant !Il faut« lire entre les lignes » les propos actuels et vides des politiciens wallons pour voir leur extrême inquiétude, conséquence de leur quasi-impuissance. C’est l’omerta collective des élites wallonnes. Le silence du monde universitaire wallon (et franco-bruxellois), bien que censé être « libre » (plus « libre » que les mondes politiques, syndicaux, médiatiques franco-belges) est particulièrement assourdissant (il est vrai que les universitaires belges prêtent serment de loyauté au Roi, acte de subordination étonnant, de non « liberté », de non « souveraineté », acte inconnu en France, pour tout fonctionnaire)…
    3. Pétainisme. Lepénisme. Esprit français. Il y a une part de malentendu. Sur votre texte, quand vous associez « hier » et « aujourd’hui », soit dans un raccourci audacieux, la France de Pétain et la France de Le Pen, comme si il n’y avait que cette double France-là qui comptait et qui compte (c’est cela qui me paraît « audacieux », par d’associer Pétain et Le Pen…), j’ai voulu dire qu’un FN wallon est tout aussi possible maintenant, qui ferait aussi bien que dans certaines régions de France, pour peu qu’il se trouve un « lideur ». Je parlais donc de maintenant, pas d’hier. J’ajoute ici que le populisme xénophobe et raciste est un phénomène européen, pas proprement français. Et qu’une Wallonie à la dérive, ce à quoi une certaine forme de régionalisme « souverainiste », entêté et aveugle, va encourager, pourrait y succomber. Et si cela arrivait, que feriez vous, avec cette Wallonie devenue « non libre » ? Vous êtes donc largement hors sujet quand face à l’hypothèse d’une « solution française » pour la Wallonie, vous mettez spontanément en avant, afin de la déconsidérer, comme premier argument, votre aversion pour une France « non libre ». Au demeurant, votre usage de ce terme « France libre » est douteux, car, historiquement, ce terme désigne une France libérée d’une occupation étrangère, pas libérée d’un régime politique domestique, même liberticide (la France libre et résistante de De Gaule allait de l’extrême gauche à l’extrême droite, car l’urgence nationale partagée permet de subvertir tous les clivages partisans…). Je vais être carré : votre propos sur cette France « libre » ou « non libre » sent le réflexe belgicain anti-français incontrolable. Cela fait plus de dix ans que je lis et entends le langage belgicain sur la France, aussi sévère sur elle voire plus que sur la Flandre, j’ai maintenant le nez fin (auparavant, j’étais ignorant, ce fut donc une surprise…). Maintenant, je concède sans retenue que l’état actuel, politique et économique, de la France ne facilite pas la réalisation d’un rapprochement France-Wallonie. Mais aucune force politique ne pourra décider du moment de sa nécessité; et quand cela arrivera, il se pourra que la Wallonie soit alors plus délabrée et plus « non libre » que la France. Et il faudra alors que la classe dirigeante wallonne « fasse avec » la France telle qu’elle sera, et que la France « fasse avec » la Wallonie telle qu’elle sera…
    4. Mode et stratégie d’action pour rapprocher la Wallonie de la France. Je suis bien d’accord sur votre constat sur la stérilité de l’action réunioniste traditionnelle des décennies et années passées, tant sur le plan de la méthode (ignorer et mépriser les élites wallonnes, tenter de passer « par dessus », les menacer d’être condamnés à l’effacement par l’effet de la « réunion ») que sur le fond (prôner une « réunion-annexion-assimilation, pour détruire tout l’héritage institutionnel belgo-wallon afin d’y substituer, sauf rares exceptions, l’entièreté des lois et institutions françaises, le tout incarné par le fameux préfet français, parisien selon les uns, corse ou breton selon d’autres…, qui viendrait diriger la Wallonie en lieu et place des dirigeants wallons…). C’est justement ces deux axes du « discours Gendebien » que je dénonce publiquement depuis 2009. Je suis donc très à l’aise là dessus, puisque c’est, en quelque sorte, mon « fonds de commerce ». Ce que je défends, est, justement, qu’il ne peut y avoir de politique de réunion Wallonie-France efficace que si elle se fonde, se construit sur la mise au point d’un vaste compromis accepté, consenti, par les milieux dirigeants et influents de Wallonie. Que cette réunion ne pourra du coup se faire que si l’intégration de la Wallonie à la France repose sur un statut de grande autonomie, garantit par la Constitution française (c’est beaucoup, beaucoup mieux, que le « projet » de 2008 de Ducarme-père). Un statut qui ne peut donc qu’être négocié, et négocié avant d’être adopté, tant côté wallon que côté français.
    Mais, attention, cruellement réaliste, je relève que cette stratégie différente, complètement différente du « réunionisme » classique, celle que je préconise, ne peut être présentement envisagée, mise à l’étude, examinée, affinée, car cette « solution française » là est mentalement refusée, par les gens qui pensent comme vous. Elle n’est pas « prise en compte », pas encore, car elle est justement trop pertinente, et donc bien trop dérangeante, car la prendre en considération ferait vaciller toute cette idéologie régionalo-belgicaine, et donc, « objectivement », pro-flamande et anti-française.
    L’histoire des peuples c’est d’abord celle des aveuglements collectifs, des élites comme des peuples eux-mêmes. Pour la Wallonie, c’est ainsi depuis bien longtemps, et au moins depuis 1945. Moi, je ne suis pas un laudateur du Congrès de 1945 ! Certes, j’ai bien compris la nécessité du second vote (la France vaincue et soumise au pouvoir anglo-américain ne pouvait rien proposer et faire). Mais ce que je retiens surtout, c’est l’oubli, l’abandon « définitif » du premier vote ! Et que vous et vos semblables sont les continuateurs de cet abandon et l’entretiennent. Et nous en retrouvons la conséquence dans cette fidélité constante des ultra-régionalistes wallons à la Flandre et leur rejet de la France…Ce ne sera donc qu’en désespoir de cause, par défaut, que les ultra-régionalistes wallons accepterons un jour, très prudemment, d’envisager une « solution française » sur le modèle que je préconise.
    4. Souveraineté, fédéralisme, Respect, Europe. Je copie-colle certaines de vos phrases : « Il ne s’agit évidemment pas d’une conception nationale ou régionale. Que celle-ci soit wallonne, belge ou française a finalement peu d’importance pour autant qu’elle soit démocratique…un vrai atout pour le fonctionnement d’un État, c’est le fédéralisme en tant que principe de gouvernement, c’est-à-dire un système politique qui recherche l’équilibre entre le maximum d’autonomie des composantes (self-government), la plus grande participation de celles-ci au projet commun, la coopération entre elles, ainsi que la subsidiarité des compétences. Le mot-clef de ce système est celui du respect…sur ce plan, il faut reconnaître que, nous-mêmes Wallons, et surtout francophones de Belgique, nous avons souvent manquer à nos devoirs élémentaires à l’égard de la Flandre, ce que vous-mêmes semblez oublier. ». Je n’aborderai que brièvement ces conceptions, que je crois farfelues, sur les liens entre le « fédéralisme » et la « démocratie », l’une et l’autre étrangères, selon vous, aux « nations », évidemment dépassées. J’y vois ces grandes illusions européistes typiques de notre temps et de notre continent, avec ce mythe du « salut par l’Europe », du salut par ce « grand tout » de l’Europe post-nationale des régions (l’avenir nous dira, prochainement peut-être, si le prophète Habermas est ses disciples auront une postérité, en « petite » Europe, car, ailleurs, ils sont inconnus).
    Donc, à vous comprendre, tout Etat de type fédéral serait « supérieur » à tout État de type autre…Ainsi, par exemple, le Mexique « fédéral » serait supérieure au Japon « centralisé » ? La Suisse au Danemark ? La Belgique à la Hollande, du coup ? Et, bien sûr, l’Allemagne face à la France (cela me rappelle un certain Magnette…) ? Je dois donc vous contredire encore : l’organisation fédéraliste d’un Etat et la qualité de son fonctionnement démocratique, ça n’a rien à voir…Ainsi, la « construction » européenne est de plus en plus « fédérale » et de moins en moins « démocratique » (autrement dit, elle était plus démocratique avant Maastricht qu’après…). Et le fédéralisme belge serait un fédéralisme valable, un fédéralisme de coopération, un fédéralisme du respect  ? Quid alors de l’inexistence de partis politiques belges, remplacés par des partis politiques exclusivement flamands et franco-belges, situation inconnue dans le reste du monde, y compris au « Parlement européen » ? Et quid de la « bataille pour Bruxelles », capitale si peu « commune » et si mal « respectée » ? Et quid des projets respectueux, concrets et communs à la Flandre et à la Wallonie, à la Wallonie et à Bruxelles, présentement ? et dans dix ans ? Petit détail, je persiste à croire que ce sont les fransquillons flamands qui ont manqué de respect aux Flamands flamingants, et pas les Wallons, comme vous semblez le penser.
    Par ailleurs, vous avez une conception de la « souveraineté » que je récuse. Vous osez écrire, par exemple : « le Parlement de Wallonie qui est le vrai lieu de décision car, précisément, le porteur de la souveraineté wallonne. ». Désormais son « représentant » légitime, oui, incontestablement, mais l’expression de sa « souveraineté », certainement non. Pour que cela soit entièrement vrai, il faudrait d’abord que la Wallonie ne relève plus de la Constitution belge, du Parlement belge (sous majorité flamande , alors que le Sénat des entités fédérés est inconsistant…), qu’elle soit placée en situation de réelle auto-détermination, et qu’elle manifeste une réelle volonté d’émancipation, politique, constitutionnelle, financière, pas seulement vis à vis de Bruxelles, surtout vis à vis de la Flandre. Nous en sommes loin; très loin, de la part d’un pouvoir parlementaire wallon, qui, avant fin 2011, n’était « demandeur de rien », et acceptait tant, ensuite, pour sauver la Belgique, et ce qui va avec, les transferts financiers Nord/Sud (sauvetage tout provisoire, tout temporaire). Et ce n’est donc que contrainte et forcée que la Wallonie (avec son Parlement), a acceptée de nouvelles compétences, avec de moindres ressources pour l’avenir, certainement pas spontanément pour rendre la Wallonie plus « souveraine », précisément vis à vis de la Flandre ! La Wallonie et « autonome », M. Destatte, bien plus que toute région de France continentale, mais est n’est pas « souveraine », d’aucune manière.
    Au final, je ne sais quoi comprendre précisément de vos propos…Evidemment, si le langage « belge » donne à chaque méga-concept un sens différent que celui reconnu par la terre entière, c’est difficile de s’expliquer. Ainsi, « confédération » et « fédération », « autonomie » et « souveraineté », ce sont là des concepts classiques, anciens, précis et distincts. Par contre, chacun peut « inventer », dans son coin de Belgique, ou d’Europe, un sens nouveau à ces mots (sens inconnu une fois passée la frontière belge, et en dehors des milieux européistes), et s’en satisfaire, ainsi il ne sera pas contesté, pour un temps du moins. Aussi, quand vous dites : «  vous me comprenez mal si vous imaginez que, pour moi, souveraineté signifierait indépendance », je vous réponds, « bien au contraire, je vous comprends fort bien, trop bien, et je pense que c’est absurde », voilà tout ! C’est vouloir le beurre et l’argent du beurre, les joies de la souveraineté sans les tourments de l’indépendance ! D’où cette acceptation de la subordination de la Wallonie à la Flandre (puisque c’est mieux, à vos yeux, et c’est bien votre droit puisque vous êtes belge, tant que ce n’est pas encore trop douloureux, que l’intégration à la France), associée au rêve, qu’un beau jour, le super-Etat européen se substituera à la Flandre (et à la France, bien sûr…). Malheureusement pour vous, viendra le moment où ce rêve prendra fin, soit par la fin nécessaire du fédéralisme belge vieilli et déjà agonisant, soit par la mort prématurée (presque au sens médical du terme) du fédéralisme européen naissant et en piteux état. Alors, au désespoir, vous regardez peut-être et enfin vers Paris…
    5. L’échec du « fédéralisme » à la belge. C’est un échec totale, et vous vous entêtez à prétendre le contraire. Pourquoi s’y accrocher et, pour justifier cela, le peindre en rose ? Si vous voulez l’exemple d’un fédéralisme réussi, voyez la Suisse. Quatre langues aux territoires bien définis, mais 26 cantons, soit 27 parlements/gouvernements pour 8 millions h. Des frontières cantonales qui ignorent, de plus, les limites linguistiques (donc, nombre de cantons sont bi-langues, sans être pour autant juridiquement bilingues). Une fonctionnement fédéral qui ignore les conflits communautaires (il y a deux lignes, dans la Constitution fédérale suisse, sur la question linguistique, pour dire que ce n’est pas un sujet constitutionnel suisse…), des partis nationaux suisses, aucun parti communautaire/régional). La Belgique, c’est l’anti-Suisse. Si donc la Belgique avait choisi une fédéralisation à neuf provinces (dans leur découpage ancien), par exemple, vos propos auraient du sens. Ce n’est pas le cas, et c’est trop tard pour tenter autre chose. Quant à la « subsidiarité », sujet bien connu en Suisse, elle n’a rien a voir dans la « construction fédérale belge ». La Flandre s’est construite son rang fédérale pour se protéger de tout ce qui est français ; la Wallonie, toute jeune, pour se protéger de tout ce qui est flamand et bruxellois. Et la Belgique, unitaire puis fédéralisée, vie depuis deux siècles dans la hantise de la France, trop proche pour le Nord comme pour le Sud ! Au demeurant, tant en Flandre qu’en Wallonie, on veut détruire les Provinces, et les Communes sont sous la tutelle très étroite du pouvoir régional (tutelle inconnue en France, les Préfets ayant perdu ce pouvoir depuis 1982, ce qui fait de la France un pays qui pratique mieux la « subsidiarité » que la Belgique).
    Alors, quand vous écrivez : « dans le système fédéral belge, c’est l’État – et donc la souveraineté nationale – qui a été partiellement sinon largement transféré au niveau des entités fédérées », vous vous tenter de transmuter cet échec belge en un succès, en une construction si originale qu’elle en est incomprise, surtout vue de France (ici, on peut placer les poncifs belgicains habituels), alors que c’est seulement un processus de destruction qui est en cours, que tout le monde peut observer aisément s’il s’en donne la peine. Et, quand ce processus de « transfert de souveraineté» aura atteint un stade encore plus avancé, nous entreront dans la phase terminale, la fin de vie de l’Etat belge. La grande question sera, à ce moment, pour la Wallonie, de se choisir un nouvel État, puisque l’État belge franco-flamand sera sur le point de disparaître. Un État nouveau qui délivrera un identité/citoyenneté, reconnue en interne et en externe, qui apportera une sécurité, et qui assurera « le vivre et le couvert ». Il ne sera donc plus alors temps de gloser sur le « fédéralisme démocratique », le « modèle belge » unique au monde, et la « souveraineté » enfin presque accomplie, selon vos vues, de la Wallonie. Il faudra alors décider, peut-être dans l’urgence, si une Wallonie appauvrie, aux finances déglinguées, située dans le prolongement absolu de la France par la géographie et la culture, pourra se passer d’elle…Nous passerons alors à une vraie et juste différenciation entre « autonomie » et « souveraineté », puisque la question essentielle et existentielle sera « autonomie »wallonne sous « souveraineté » française, ou non ? Et si c’était non, quoi d’autre ?
    6. « Souveraineté » internationale de la Wallonie. C’est une sujet qui illustre bien votre conception « originale » de la « souveraineté », un sujet très sensible chez les ultra-régionalistes, ça ne m’a pas échappé. Mais il n’a que l’importance symbolique que ceux-ci lui donnent, dans une relation assez distante avec le monde réel. Je note d’abord que la prolongation internationale des compétences des régions belges, donc de la région wallonne, est constitutionnellement établi…par la Constitution belge. Pas par une constitution wallonne, inexistante. Ce n’est donc pas une vraie « souveraineté », encore une fois. Car on n’est « souverain » que de ce qui est de son « entière compétence ». Ce « détail » mis à part, pouvez-vous dire comment, depuis trente ans, s’exerce et se concrétise cette souveraineté « internationale » de la Wallonie ? Quels traités internationaux ratifiés par la Wallonie et tout Etat souverain signataire, sans co-signature de l’Etat belge, méritent d’être cités ? Quels traités avec la France, par exemple ? Ou l’Allemagne ? ou la Hollande ? Je dis bien des « traités » et non des « accords », car les premiers ont pour effet de modifier l’ordre juridique interne des co-signataires, pas les seconds (ainsi les « régions » françaises, mais aussi les « départements », les « communes », signent des « accords » avec l’étranger, sans intervention de l’État français, mais pas des « traités »). Ces « traités », signés et ratifiés par la Wallonie, avec des États souverains, sans co-signature de l’Etat fédéral belge, je doute que vous en trouverez quelques uns…Soyons encore plus concret : la politique agricole est une compétence régionale ; comment fait alors la Wallonie pour négocier sa place dans la politique agricole commune européenne, avec les institutions européennes, qui, elles aussi, ne concluent qu’avec les Etats membres, dans ce domaine comme dans les autres. ? La région wallonne est obligée de se concerter avec la région flamande pour définir une position commune, qui est ensuite défendue par le ministre belge en charge des affaires européennes, et c’est lui qui signe…pour la Belgique, et donc pour la Wallonie et la Flandre. La « souveraineté », la souveraineté étatique, ce n’est pas un concept philosophique, manipulable à l’infini, ce qui permet d’affirmer une chose et son contraire. C’est du réel, c’est du dur…
    Donc, une Wallonie passée de la Belgique à la France, tout en continuant à disposer symboliquement de la prolongation internationale de ses compétences, devra accepter une co-signature centrale française pour de vrais « traités », mais sera-ce si différent de la réalité actuelle ? Et la France offrira bien mieux. A commencer par le transfert des compétences « communautaires » à la région wallonne devenue française (sans aucun obstacle venant du « centralisme parisien », j’en suis sûr). C’est bien du concret (et pas le débat, insoluble, qui vient de renaître, sur la régionalisation des compétences communautaires « françaises », faux débat destiné à combler un peu le vide abyssal devant lequel se trouve les ultra-régionalistes). Ensuite, alors que les transferts financiers Nord/Sud sont mis en extinction progressive par les lois para-constitutionnelles belges, avec une Wallonie devenue d’appartenance française, demain, les transferts financiers Paris/Namur (venant en sus des prélèvements obligatoires réalisés en Wallonie, pour permettre le maintien à niveau des services publics et de la protection sociale) seront votés par le Parlement français. C’est là-dessus que la négociation Paris/ Namur sur le cadre d’intégration dans l’autonomie de la Wallonie à la France sera dure, pas sur la pseudo-compétence internationale de la Wallonie ! Et les décideurs wallons, politiciens et autres (syndicalistes, mutualistes,…) ne se tromperont pas de priorité, car, l’autonomie (comme les dirigeants wallons le savent trop), comme la souveraineté (comme les Grecs viennent de l’apprendre à leurs dépens!), c’est d’abord une question financière. Enfin, et ce n’est pas rien, la France apportera le soutien de son État central à la Wallonie, soit exactement le contraire de l’abandon de l’État central belge, qui sert depuis longtemps si bien la Flandre plutôt que la Wallonie, terrible effet en injustice de la dualité inégale de la Belgique, autant dans sa période fédérale présente que dans sa période unitaire passée.
    Ainsi, comme nombre d’ultra-régionalistes wallons, vous idolâtrez ce type de sujet symbolique, la « souveraineté internationale de la Wallonie », car il faut bien se contenter de l’apparence quand la substance fait défaut. Ainsi, j’ai entendu avec un grand amusement les discours assez récents sur le choix de la dénomination « la Wallonie »en place de « la Région wallonne », les cris de victoire de vos amis…Absolument surréaliste. En France, ce sujet est inconnu ; même un nationaliste corse ne s’avise pas d’exiger, toutes affaires cessantes, que l’État honni français accepte de nommer la Corse « La Corse », plutôt que « la collectivité de Corse », comme c’est officiellement le cas.
    7. Le régionalisme «  à la française ». Vous soulignez que la récente « réforme » de réunion autoritaire de certaines régions de France « n’est pas de nature à nous rassurer, nous Wallons, sur les pratiques de gouvernance de la République, au cas où une éventuelle intégration-autonomie devait être envisagée et négociée ». Vous avez à la fois raison et tort. Vous n’êtes pas rassuré, à raison, parce que vous ne comprenez pas l’organisation territoriale de la France (vous refusez de la comprendre, puisque vous lui êtes hostile, a priori). Ce qui a été fusionné, ce sont des « régions » métropolitaines de « droit commun », à la faible autonomie, aux faibles pouvoirs, pas des « régions » déjà dotées d’un « statut spécial ». Ainsi, la Corse, qui n’a que 300 000 habitants, qui est dotée d’un statut particulier, n’est pas touchée (sinon, selon la logique « il faut être plus gros », elle aurait été fusionnée avec la Provence). Et l’outre-mer français, constitué, pour trois millions h., de onze collectivités de peine exercice (donc de niveau « régional »), ne l’est pas non plus (onze entités « régionales » pour moins de population que la Wallonie…). Cette fusion « autoritaire » est donc une réformette, d’inspiration « européiste », improvisée, pour plaire à Bruxelles, Berlin, Francfort. Donc, une Wallonie « autonome », devenue d’appartenance française, dotée d’un « statut propre », de son propre corpus législatif, de sa propre structure institutionnelle, ne pourra être concernée par ce genre de pseudo-réforme. Ce que vous n’acceptez pas non plus de la France (vous refusez de l’accepter, puisque vous êtes hostile à sa « nature »), c’est que la France est une « nation », une vraie (le « fait national » vous dérange, comme tout « belge » et tout « européiste »), ce qui explique qu’un Auvergnat, un Lorrain, un Champenois, un Limousin, un Poitevin, un Franc-Comtois, etc., se « laisse faire », laisse sa « région » disparaître administrativement, car il est français avant tout, et même un Alsacien est plus français qu’alsacien (je signale ici que, contrairement à ce qu’on croit en Belgique, la région Alsace relève du doit commun, son « droit local » n’étant pas attaché à son statut territorial). Et vous ne voyez pas non plus que cet « réforme » territoriale donne de l’eau à mon moulin (vous refusez de le voir, puisque vous êtes hostile,a priori, à toute « solution française ») ! Car cette réforme disqualifie le discours réunioniste traditionnel (« Wallonie, région – ordinaire – de la France ») que je conteste, et, ici, vous avez raison (nombre de réunionistes « fusionnistes » doivent être en ce moment bien embêtés…). Mais elle conforte mon projet d’intégration-autonomie (celui d’une « région » unique, de statut spécial garanti par la Constitution), et, là, vous avez tort (et c’est bien pour cela que ce projet vous dérange…).
    Conclusion. Vous invoquez la nécessité d’un « travail de compréhension mutuelle et collective ». Entre régionalistes et rattachistes wallons, si j’ai bien compris. Certes. Mais, entre régionalistes restés « ultra » et rattachistes restés « ultra », c’est sans espoir. Entre régionalistes « raisonnables» et rattachistes « modérés », ce serait fructueux. Mais le courant rattachiste « raisonnable » reste à construire, car, victime de son sentimentalisme pro-français et anti-belge, il peine à concevoir autre chose qu’un réunion-« assimilation », qui serait mutilante pour la Wallonie. Et un courant régionaliste « modéré » est aussi entièrement à bâtir, car, dans les milieux « savants » wallons et régionalistes, je ne vois pas encore le moindre prémisse d’une réflexion nouvelle sur un mode opérationnelle de réunion à la France (on se contente d’évoquer, à l’occasion, une coopération, une « association » de la Wallonie et de la France, on vend du vent). Pour que cela advienne, il faudrait oser. Oser mettre de côté ses préjugés belgicains anti-français. Oser rompre avec les consentements lâches du milieu ambiant wallon. Oser admettre que la bouée flamande crèvera un jour, qui se rapproche. Oser voir que la Wallonie seule ne pourra s’en sortir seule. Alors, et alors seulement, vous et vos « amis » commenceront à réfléchir utilement à l’avenir de la Wallonie, donc au moins à l’hypothèse d’un avenir français. Et alors ce travail pourra exister.

    Avec mes très sincères salutations. Jacques LENAIN
    « D’abord, ils vous ignorent, ensuite, ils vous raillent, puis ils vous combattent, et enfin vous gagnez » . Gandhi.

    • phd2050 a dit:

      Namur, le 3 novembre 2015

      Cher Monsieur Lenain,

      Je vous remercie de votre longue réponse. Je vais tenter d’être plus synthétique en répondant moi aussi à votre commentaire, tout en gardant, en chercheur, un regard calme sur les choses de ce monde. Ainsi que je vous l’ai indiqué par ailleurs, je n’ai pas pu revenir plus tôt à notre dialogue, étant requis par d’autres engagements. Néanmoins, les quelques jours pendant lesquels je suis sorti de notre conversation m’ont fait mesurer que notre débat comporte un risque : celui de me voir, en répondant à vos arguments, mettre la France à distance alors qu’elle ne l’a jamais été me concernant, ni mentalement, ni physiquement. Certes, lorsque j’entendais mon ami, l’ancien ministre Jacques Hoyaux, répéter comme un leitmotiv que, parce que nous sommes Wallons nous sommes Français, je pouvais difficilement le suivre dans son raisonnement. Je comprenais bien que nous avions été Français sous la Première République, le Consulat et l’Empire, que nous pourrions le redevenir à la faveur d’une crise majeure, mais je pense difficile de pouvoir soutenir que nous le sommes. Par contre, ma surprise fut grande d’apprendre que l’ancien président de l’Institut Destrée, bien qu’ayant été domicilié si longtemps en France, n’y avait pas acquis la nationalité, ce que, personnellement j’aurais probablement fait. Je fais cette référence pour vous indiquer que je n’ai personnellement aucune réticence à l’égard de la nation française. Pour autant bien entendu qu’on lise cette identité nationale comme un processus lié à des valeurs, comme c’est le cas de la République, et non à une conception essentialiste. Certes, et Renan l’a montré, la nation est héritage, mais elle est aussi projet. Et bien qu’historien, et parce qu’historien, l’avenir m’a toujours davantage intéressé que le passé.

      J’en viens moi aussi à vos arguments.

      1. Le premier m’est incompréhensible. Tout d’abord, parce que les mots que vous utilisez me sont étrangers quant aux types de relations que j’entretiens avec les Flamands ou les Français. Vous parlez de détestation, de subordination, d’appartenance, de mépris, de sentiment anti-français ou anti-flamand, de belgicanisme, etc. Je ne connais rien de tout cela dans ma vie de Wallon. Je pense avoir exprimé une nouvelle fois ma position en mars 2013 lorsque j’écrivais – veuillez m’excusez de me citer – : « mon sang ne se glace pas en portant mon regard sur les coteaux de Champagne ni en remontant la vallée de la Meuse jusqu’à sa source. Au contraire, mon pied se fait plus léger. Je reste néanmoins convaincu de la nécessité pour la Wallonie de se refaire une beauté démocratique et une santé économique avant de négocier avec la France, s’il nous arrivait de considérer notre position dans la Belgique fédérale – ou confédérale – par trop insupportable. Ce serait alors l’affaire du Parlement wallon, seul porteur de la souveraineté wallonne. »
      (https://phd2050.wordpress.com/2013/03/02/j-hoyaux/)
      Ces paroles ne me paraissent pas innocentes ni ressortir de l’enfermement belgo-flamand que vous me prêtez. En d’autres temps, elles auraient probablement valu le poteau d’exécution.

      2. Malgré le scepticisme que la capacité de redéploiement économique de la Wallonie peut générer, je reste personnellement convaincu que celle-ci peut se redresser avec ses propres forces. Si je n’avais pas la conviction qu’elle dispose en elle-même des moyens humains et financiers de se relever, je cesserais immédiatement d’appeler au redressement, de mobiliser et d’interpeller les acteurs, comme je le fais depuis plus de trente ans… Ce rôle de mouche du coche n’est, certes, pas le plus agréable mais je m’y tiens avec constance, me répétant souvent que, sur le ring, ce n’est pas le boxeur qui frappe le plus qui l’emporte mais celui qui encaisse le mieux. Je rejoins volontiers Jules Gazon sur ses chiffres révélateurs de l’état de la Wallonie et sur les difficultés intrinsèques qu’ils induisent. Malgré tout, il me faut bien constater que les régions françaises limitrophes qui ont connu les mêmes affres de la désindustrialisation que la Wallonie ne se portent pas vraiment mieux, même si les menaces qui pèsent sur elles paraissent moins aigües. J’ai fait quelques comparaisons dernièrement qui nous ramènent tous à une certaine modestie : nous ne sommes pas dans des mondes bien différents : https://phd2050.files.wordpress.com/2015/06/2_phd2050_comparaison-pib-france.jpg

      3. Evitons en effet les malentendus. J’ai dit que, si on considérait avec Claude Julien que la France – comme toute nation – n’avait pas naturellement de valeur (l’essentialisme), il fallait la qualifier. Que s’il y avait deux France, celle de Vichy et celle de de Gaulle, je me référais à la deuxième : la France libre. Celle-ci était la grandeur de la France pendant la période vichyste. Et la France que j’aime aujourd’hui est celle qui résiste à Le Pen. Le Pen n’est certes ni Pétain ni Laval, mais les valeurs qu’il ou qu’elle porte s’y rattachent davantage qu’à Nicolas Sarkozy, François Hollande ou François Bayrou, dont je me suis souvent senti proche intellectuellement. Quant au risque de fascisme ou de proto-fascisme en Wallonie, il existe bien sûr. Je ne l’ai jamais sous-estimé et il pourrait, en effet, croître considérablement dans une région à la dérive, qui aurait perdu toute capacité de redressement. Je vous ai déjà écrit ma surprise d’être qualifié de belgicain (tout en souriant de vous voir utiliser le mot « entièreté » considéré ici comme un belgicisme, plutôt que totalité) mais l’essentiel n’est pas là. Il me semble que, même si le gaullisme était marqué par une volonté de rassemblement des forces politiques, des communistes aux maurassiens, il a régulièrement exprimé son profond attachement à la démocratie. On se souvient de la formule restée célèbre du 27 mai 1942 selon laquelle la démocratie se confond exactement avec la souveraineté nationale « La démocratie, c’est le gouvernement du peuple par le peuple, et la souveraineté nationale, c’est le peuple exerçant sa souveraineté sans entrave. » J’ai toujours fait le rapprochement de cette formule avec celle – à peine plus ancienne (février 1937) mais écrite dans le même contexte de développement du fascisme – du Wallon Elie Baussart selon lequel Défendre la démo¬cratie, c’est défendre la Wallonie. Et inversement.

      4. Malgré mes efforts de compréhension, il ne m’est pas possible de vous suivre dans l’analyse que vous faites d’un enfermement qui serait le mien dans un ultra-régionalisme qui m’empêcherait de considérer une option française dans l’avenir de la Wallonie. Il me semble que, tout d’abord, et je l’ai dit et écrit, mon approche est bien sûr celle d’un fédéraliste et d’un régionaliste, mais que le cadre étatique m’importe moins que cette dimension. Du reste, mon régionalisme est réel, sans pouvoir être qualifié d’ultra, c’est-à-dire poussé à l’excès ou à l’exagération. Mon analyse du Congrès wallon de 1945 comme de la situation d’aujourd’hui, sans prendre même en compte mes propres affinités, me poussent à prendre en compte l’alternative réunioniste, sans aucune réticence autre que celle de ne pas nous marier couchés… https://phd2050.wordpress.com/2012/12/09/identite-wallonne-2022/

      5. C’est dans cette cinquième partie que vous semblez le plus déformer ma pensée pour la modeler dans votre argumentation. Je ne suis pas un inconditionnel de l’Europe et surtout de n’importe quelle Europe même si, comme pour la France, j’ai toujours pensé qu’une certaine idée de l’Europe est porteuse d’avenir. De même, je ne méprise pas les nations et, pour en avoir longuement parlé avec Jacques Toubon, je sais que son action nationale fut plus décisive sur la question de la télévision sans frontière que toutes les initiatives des régions d’Europe ou de la Commission européenne elle-même. L’idée de nation comme Communauté des citoyens (D. Schnapper) m’est d’ailleurs chère. Sur la question des fransquillons, vous semblez me faire dire exactement le contraire de ce que j’enseigne à mes étudiants… Mais vous paraissez confondre – et là, je peux vous trouver des circonstances atténuantes – une souveraineté régionale, que peut incarner le Parlement de Wallonie, et le jeu des partis politiques francophones. Ce qui fondamentalement est différent, même s’il est difficile de collectionner les arguments pour le démontrer. Mais c’est une dérive du rationalisme de penser que les concepts existent une fois pour toute et en tout lieu. En effet, et Tocqueville le montrait déjà, la démocratie en Amérique et la démocratie en France ne couvraient pas, et ne couvrent toujours pas les mêmes réalités même si elles ne sont pas étrangères l’une à l’autre. Mais à nouveau, vous me faites dire le contraire de ce que je pense et affirme lorsque vous indiquez que c’est dans le désespoir que les Wallons devraient choisir Paris alors que j’estime que c’est debout – donc redressée – que la Wallonie devrait faire les choix institutionnels qui seraient alors conformes à ses désirs.

      6. La construction du fédéralisme et/ou du confédéralisme belge a réussi son premier objectif d’éviter la guerre des Belges (la vraie, comme en Yougoslavie), comme l’intégration européenne (je n’utiliserais pas le mot de fédéralisme) a permis de maintenir la paix en Europe. Certes, le fédéralisme n’a pas permis le redressement de la Wallonie mais, à nouveau, je pense que c’est surtout parce que les Wallons ne se sont pas suffisamment consacrés à cet objectif et qu’ils se sont laissé distraire par des querelles linguistiques qui leur étaient largement étrangères. Bien entendu, que sur le plan de sa capacité internationale, la Wallonie a, comme d’autres nations ou régions, une souveraineté internationale qui est à la fois dépendante du bon vouloir des partenaires internationaux potentiels à contracter avec elles et de la volonté des interlocuteurs européens et/ou supranationaux à accepter ses propositions ou points de vue. Philippe Suinen me le rappelait dernièrement à bon escient. Pour le reste, je ne peux vous suivre sur cette idée de décadence et d’incapacité des Wallonnes et des Wallons qui n’auraient plus qu’à demander le « vivre et le couvert » après une longue descente aux enfers. C’est cette idée même que j’ai toujours rejetée : que la Wallonie, après avoir vécu aux crochets de la Flandre puisse vivre aux crochets de la France. Nous méritons mieux, même de votre part. Oui, nous pourrions assurément faire un bout de chemin ensemble. Mais côte à côte. Pas en file indienne, vous devant et nous derrière. Nous n’avons pas rejeté un fédéralisme de la mendicité pour nous complaire dans un réunionisme de l’assistance.

      J’avoue encore une fois mon incompréhension devant cette étiquette d’ultrarégionaliste dont vous m’affublez. Où serait donc ce caractère ultra ? Parce que je réclame la régionalisation des compétences d’éducation et de culture qui sont mieux localisées régionalement en France qu’en Belgique ? Les tenants des régions françaises seraient-ils eux aussi des ultrarégionalistes ? Quant à l’appellation de Wallonie – que je trouve judicieuse –, il me semble, contrairement à ce que vous écrivez, qu’il y a longtemps qu’on appelle la Région Normandie, plutôt que la Région normande, ou la Région Picardie, plutôt que la Région picarde. J’avoue que votre argumentation ici semble dévoiler une véritable hargne à l’égard des Wallons et de ceux que vous appelez « mes amis » mais que je n’identifie pas très bien au travers de vos propos…

      7. À nouveau, je ne comprends pas en quoi ni pourquoi je serais a priori hostile à l’organisation territoriale de la France. Vous projetez sur les gens des cadres intellectuels qui leur sont étrangers et selon des logiques qui vous semblent propres. Par contre, la France que vous essayez de me dévoiler m’est effectivement inconnue. La France que je parcours n’est vraiment pas celle que vous me décrivez. Certes, les Français sont Français, mais ne vous en déplaise, ils sont aussi Normands, Poitevins, Champenois et Lorrains. J’ai assez fréquenté les collectivités territoriales, lu Braudel et Le Roy Ladurie, et discuté avec mes amies et amis français pour voir qu’il s’agît de réalités qui prévalent… Celui qui l’ignore en paiera effectivement les dividendes politiques.

      Votre conclusion me laisse très dubitatif. En collant des étiquettes de radicalisme et d’ultra aux régionalistes et en considérant que les réunionistes « raisonnables » sont encore à venir, vous entretenez une logique de disqualification qui ne peut que renvoyer le dialogue sur l’avenir de la Wallonie aux calendes grecques. Mais si je vous comprends bien, votre jugement ne porte que sur des Belges, ou plutôt sur tous ceux – parmi lesquels vous me rangez – et qui ne sont à vos yeux que des Belgicains. Or, ce que je croyais comprendre initialement de la réunion entre la France et la Wallonie, c’est qu’il s’agissait d’un dialogue à deux. Il me paraît néanmoins que s’il s’agit de nous comprendre pour esquisser un avenir commun, vous avez encore beaucoup de chemin à faire. Finalement, c’est peut-être là qu’on pourra se rejoindre. Les termes de cette équation seraient que, en regardant pourrir la situation économique et sociale de la Wallonie pour qu’elle tombe dans son escarcelle comme un fruit mûr, la France nous laissera le temps nécessaire pour que nous nous redressions. Vous voyez que, quel que soit l’amour que je porte à la France – et celui-ci est grand – je garde ma confiance en les Wallonnes et les Wallons…

      Et je doute désormais, que, parmi les Françaises et les Français, vous soyez un de ces interlocuteurs qui puisse dialoguer avec nous, avec l’empathie, la chaleur et le respect que nous serions en droit d’attendre.

      Votre dévoué,

      Philippe Destatte

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